LES TOMBEAUX DE JUILLET
Les sociétés chantantes de Paris, dites Goguettes, ayant eu l'idée de se réunir pour juger les chansons de Béranger, chacune presque de ces sociétés en préféra une différente; de telle sorte que cent chansons au moins, dans le recueil, furent déclarées les meilleures. Cependant, voulant on choisii' une. elles s'accordèrent
à peu près unanimement pour préférer les Tombeaux de Juillet,
Appelât-on de ce jugement, il se comprend du moins et se justifierait à bien des égards.
Ce qui frappe surtout dans cette pièce, c'est le ton si simple, si calme, si recueilli ; on dirait d'un hymne religieux. Et cependant, par une sorte de tour de force, le poëte a su la remplir de mouvement et d'images. Car il eut le secret, plus qu'aucun autre, d'unir ainsi, selon l'exigence du sujet, ce que la poésie a de plus brillant et de plus hardi à un langage dont la simplicité étonne.
Il voulait faire l'éloge de tous ceux qui s'étaient dévoués pendant les trois jours ; et ce cadre s'élargit bientôt sous sa plume et finit par offrir, avec le tableau de la révolution faite par eux, celui de ses conséquences pour l'humanité entière.
Le monde ancien finit; d'un nouveau monde La France est reine
La première partie de ce chant décrit d'abord le combat même. La seconde, consacrant la mémoire de ceux qui y ont succombé, rattache à leur souvenir celui de Napoléon, par une de ces images que la poésie n'a surpassées dans aucune langue. La troisième enfin, tout en se jouant, pour ainsi dire, au milieu de ce que l'idée de l'enfance peut ofirir de gracieux et de riant, monte, sans effort, aux pensées les plus hautes.
Et comme tout marche et s'enchaîne dans ce poëme si beau ! Gomme les rapprochements les plus hardis semblent la conséquence simple et naturelle de ce qui précède. Et comme la seconde partie surtout s'élève d'un mouvement à peine sensible, quoique si rapide, jusqu'à ce que le spectre surgisse au-dessus de sa tombe, pour se perdre aussitôt dans lescieux. Le Camoens, au milieu de son fouillis d'extravagances, a aussi sa grande figure d'Adamastor, qu'il semble gâter à plaisir par l'étrange portrait qu'il en donne et par la façon plus étrange dont il le fait parler. Béranger, avec son goût exquis, montre un instant le fantôme et le fait disparaître aussitôt, rapide et brillant comme l'éclair. Et quel tact dans ce rapprochement des deux mortels ennemis, le conquérant et la liberté ! . Car le conquérant ne veut qu'elle pour successeur, et, de son dernier geste, il la salue, en brisant son glaive, désormais impuissant et inutile.
Mais que valent toutes les analyses auprès d'une seconde lecture de ces beaux et nobles vers!... Lorsque derrière un monticule chargé d'arbustes et de fleurs, qu'agite doucement le souffle du soir et où s'ébattent et gazouillent mille oiseaux, le soleil se montre entouré de nuages que ses rayons couvrent de pourpre et d'or, comment songer à décrire un pareil spectacle, au lieu de le contempler sans fm !
Toutefois les œuvres et les tableaux de la Nature ne sauraient rien laisser à reprendre; et Béranger. (ynoi-
ET SES CHANSONS. 4i3
qu'il vaille, ne la vaut pas. Les tombeaux de Juillet sembleraient donc offrir quelques taches. Dans le couplet du refrain, il y aurait à regretter l'expression de flambeaux; dans le quatrième, l'impersonnel on, suivi du vous, et le mot aumône, dont le sens se trouve contredit ici par l'esprit général de la pièce.