LA DOUBLE IVRESSE
De 1800. Béranger avait donc vingt ans.
De ces deux ivresses, l'une, que guérit l'âge, est
quelquefois la pire. L'autre, malgré les chansons, même les meilleures, a pour fille ou sœur l'indigestion, vilaine parenté, et engendre avec le temps toute une lignée qui la vaut : car le vin rend d'abord brillant et gai, et puis rend tout autre. Ivrogne, bon diable, assure-t-on ; ajoutez : pauvre diable à la longue. Le rapprochement qui termine le troisième couplet
Je bois, dussé-je en ce jour Du vin expier l'ivresse Par l'ivresse de l'amour,
donna sans doute à Béranger l'idée de sa chanson, et le tenta, quoique ne valant guère que dans les mots : Il y avait peu à en tirer. L'ivresse du vin n'est pas un grand crime, et n'a pas besoin de s'expier par un amour bien terrible. Aussi, comme le dit ensuite la chanson, est-ce un amour dont l'ardeur dure autant que l'effet du Champagne et du bordeaux; celui-là même que chantait si bien Anacréon : <f Bacchus, s'écrie-t-il, rend Vénus puissante, et, dès que j'ai bu, je sens le besoin d'aimer. » Le vieux Saint- Aulaire sentait, j'entends croyait sentir, le même besoin. C'est lui qui disait à 90 ans :
Bacchus et Sylvie M'occupaient tour à tour. Mais, à mon âge, On devient sage; Et, sans partage, Mon dernier jour Doit se consacrer à l'amour.
et l'amour sans doute le dispensa de tout service. Le grand prieur de Vendôme parle d'une voix plus jeune, et son couplet, au tour un peu risqué, ne manque pas de feu :
Iris porte le dieu du vin Et l'enfant de Cythère , L'un dans ses yeux, L'autre en sa main , Pour nous faire la guerre.
Et Ion , lan , la , je crains bien plus ce dieu Que celui qui tient le tonnerre.
C'est toujours, comme on voit, le Cupidon des pots, l'Amour sans gêne ni façon. Il en est un autre, se tenant mieux et valant moins, bien fier, de grand renom, faisant fi des bouteilles. Celui-là déclame, poignarde, empoisonne, étrangle, mais ne se grise pas.