VOYAGE AU PAYS DE COCAGNE
Ce pays de Cocagne était, dit-on, dans le haut Languedoc, où se préparaient autrefois les coques de pastel ; de là son nom, et tant de fortunes permettant de bien vivre. Le pays est des meilleurs encore; mais désormais sans fontaines d'où coulent le bcaune et Vai.
Comme sont écrits ces troisième, sixième et septième cou])lcts :
Dans un palais j'entre, Et je m'assieds entre Des grands, dont le ventre Se porte un défi.
(( ma pensée, ma plume, mon encre, tout vole. » Ce mouvement de cuisine et de ripaille est à faire tourner la tête, et l'aurait fait perdre à Sancho. Quelle ode pour lui et Panurge !
Scarron a traité un sujet semblable, à sa façon, qui fait mieux sentir celle de Béranger :
Quand j'ai bien faim et que je mange Et que j'ai bien de quoi choisir, Je ressens autant de plaisir Qu'à gratter ce qui me démange.
Ce pauvre Scarron a fait mieux que de bons vers , il a ri de ses maux, qui étaient grands. Noble et beau rire et généreux exemple, rachetant tant de péchés contre la langue !
On a peine à se défendre ici d'une réflexion, c'est que ces sortes de chansons sont pour tout le monde, et tout le monde, il s'en faut, ne saurait aller en Cocagne. Qu'en peuvent penser tant d'affamés?... Nous avons en outre les boutiques de traiteurs et de changeurs, et puis nous admirons que ces affamés veuillent aussi, à tout risque et par tout moyen, tâter de ce pays si vanté ! Béranger lui-même ne l'a- 1 -il pas entendu ainsi quand il s'est écrié :
Gourmands, cessez de nous donner La carte de votre dîner :
Tant de gens qui sont au régime Ont droit de vous en faire un crime.
Que le régime soit pour raison de santé ou pour
raison de pauvreté, qu'importe. Le pater noster finit ainsi : et ne nos inducas in lentalionem, ce qui se traduit : ne persuadez pas aux gens vivant de pain sec que le bonheur soit de manger des pâtés.
Mon Dieu! ce Voisenon, si gourmand, aurait-il eu grand plaisir à de pareils vers ! N'est-ce pas lui qui disait dans une lettre : a Je suis si gonflé de pâtisserie que j'en crève : je me tue à table, je m'en donne jusqu'à la gorge. »