‹ Béranger et ses chansonsChapitre 71 sur 269 · MA VOCATION · texte numérisé non relu

MA VOCATION

Sans savoir le latin, Béranger en fait ici : cette première phrase est en effet de Rome et d'Athènes, et cependant élégante et claire. C'est là du pédantisme, mais il en faut bien un peu chez un faiseur de notes.

Quel ton d'ailleurs ! quel rire aimable et doux ! quelle personnalité gracieuse ! Béranger eut grand raison de faire cette chanson pendant sa jeunesse; vingt ans plus tard le sentiment de sa force l'en eût rendu incapable. Le pauvre petit , resté tel d'habitudes et de manières, avait assez grandi à tout autre égard pour qu'on le regardât d'en bas, et qu'en lui tendant la main on cherchât plutôt à s'en aider qu'à le soutenir lui-même. Tl imposait aux plus assurés. Beyîe, si connu sous le nom de baron de Stendhal^ homme d'esprit à coup sûr et peu timide, m'avouait son embarras devant lui. Il raconte même , dans ses notes d'un touriste , qu'en passant à Tours , où Béranger demeurait alors , il voulut le voir et alla jusqu'à la porte ; mais au moment de sonner , une sorte de frayeur le fit reculer et la visite fut remise. Lamennais le craignait également, et me disait : a Quand je lui parle et que je vois se relever sa lèvre inférieure, j'en ai la fièvre pendant deux jours. ))

Ce sentiment ne pouvait naître évidemment que dans des esprits capables de comprendre toute sa su-

périorité : sa bonhomie, si vraie, trompait et chaimait les autres. Je l'ai vu couché à demi sur une grande carte, avec mon fils alors enfant et lui cherchant des chefs-lieux de départements; ou reconduisant, bras dessus bras dessous, une de mes nièces âgée de dix ans et une grand'mère , la plus simple des femmes, chacune lui parlant de son mieux et me vantant ensuite sa gentillesse et son bon sens.

Sa voix , dans la conversation , était claire et d'un timbre agréable ; quoique peu sonore , elle devenait comme sourde et traînante quand il chantait , ce qui lui arrivait rarement après la soixantaine. Dans les dernières années, il se contentait de réciter et récitait assez mal ; mais ses vers pouvaient se passer de cette aide. Quel effet , par exemple, ne produisaient pas le Paul et la Fille du diable? Lamennais lui en sautait au cou, et plus d'une femme le regardait tout en larmes après avoir entendu ces poëmes merveilleux.

Ce bon dieu qui conseille à Béranger de chanter rappellerait la muse de l'Écossais Burns, chansonnier aussi, plein de tant de grâce et de sensibilité. Gomme l'auteur du Feu du prisonnier, un soir d'hiver, il regardait tristement son foyer, se demandant pourquoi lui étaient refusés les avantages de la richesse et les jdies du monde, quand s'ouvre tout à coup la porte de sa cabane , illuminée alors par la présence d'une jeune et belle fille, au front couronné d'un houx brillant de ses fruits de corail :

Salut à toi, mon barde aimé!

Je suis ta Muse. A ta naissance

Je te reçus et t'ai formé

Pour chanter. Est -il opulence,

Noblesse, titres ni grandeurs

Valant la lyre harmonieuse ?

Chante les bois, les eaux, les fleurs,

Chante l'aurore radieuse,

La nuit si belle et le foyer

Si doux

Autant que j'en puis juger par le peu que j'en connais, ce Burns, simple laboureur, était maître passé en fait de vers. Quelle grâce dans cette histoire d'une petite fleur tombant sous le tranchant de sa charrue et dans tant d'autres pièces !

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