LE VILAIN
Le père de Béranger, né d'un simple cabaretier du village de Flamicourt, près de Péronne , se croyait noble. Il prétendit même avoir pour aïeux les Berenger d'Italie et se fit faire une généalogie en conséquence. Tout le monde d'ailleurs dans la famille, excepté sa femme, se moquait d'une pareille prétention et convenait que le plus certain à cet égard , était qu'en remontant de génération en génération on ne trouvait que des tailleurs.
Quoi qu'il en soit, Béranger reçut le de dans son acte de naissance. Il n'aurait jamais songé à en user, s'il ne s'y était cru obligé pour établir une différence
entre son nom et celui de plusieurs autres Bt^ranger, jouissant de quelque réputation littéraire , à l'époque où il commença à être connu lui-même. Il y en avait un auteur d'une Histoire de voyages, un autre de Romances; un troisième, recteur de l'Académie de Lyon , à qui furent attribuées plusieurs pièces de Béranger, et non de ses meilleures. Ledit recteur écrivit deux fois à la Quotidienne, et inutilement, dans l'intérêt de son homonyme.
Il prit donc la particule vers 1812 et la conserva sous la Restauration, craignant, s'il la quittait, de sembler vouloir faire à son opinion politique une concession ridicule. Il était bien sûr de fournir assez de preuves à cet égard.
Même après la chanson du Vilain , le faubourg Saint-Germain persista à le croire noble, et par conséquent à montrer pour lui plus d'antipathie encore. Quand enfin il eut suffisamment établi sa roture , les gens nés , comme ils s'appellent si plaisamment entre eux, affectèrent de ne voir dans ses attaques contre les gentilshommes, que le regret de ne pas l'être lui-même.
A tout prendre cependant, il n'était en rien leur ennemi, sinon politiquement. Même lui semblaient-ils préférables à la haute bourgeoisie, et surtout à la finance, quoique assez disposés à laisser voir le talon rouge, mais poliment et sans qu'il en résulte trop d'ennui. Ils savent en outre, disait-il, mieux com-
prendre, et, par suite, mieux respecter la façon d'être qui n'est pas la leur.
Quant au reproche de prendre la particule pour une preuve de noblesse, il était bien obligé tout au moins d'avoir l'air de s'y tromper, puisque c'était le moyen de se donner ainsi un thème à sa guise.
Cette chanson eut un grand succès ; on le comprend surtout en pensant à l'esprit de cette époque. Le style ferme et nourri manquerait peut-être de légèreté, mais le refrain, si naïf et si gai, et toujours heureusement amené, compense jusqu'à un certain point ce défaut.
Le second couplet offre un rapprochement qui semblerait forcé, et une sorte de latinisme que Béranger était certainement loin de chercher. Mais il cherchait à serrer sa pensée, et inventait en quelque sorte les' formes, si concises de cette langue, c|u'il aurait sans doute merveilleusement goûtée.