‹ Béranger et ses chansonsChapitre 92 sur 269 · LA BONNE VIEILLE · texte numérisé non relu

LA BONNE VIEILLE

Quand vous serez bien vieille, au soir, a la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant, Direz , chantant mes vers , en vous émerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.

Lors vous n'aurez servante , oyant telle nouvelle; Déjà sous le labeur à demi sommeillant, Qui, au bruit de mon nom ne s'aille resveillant. Bénissant votre nom de louange immortelle.

Ce n'est ni la justesse d'images et de pensées, ni la bonne facture du vers, ni même la bonne opinion de soi qui manquent ici. Si ce prince des poètes, comme on l'appelait de son temps, revivait, quel mécompte! Ne disait-on pas de lui qu'en le faisant

naître le jour de la bataille de Pavie, la nature avait voulu consoler la France?

La fin du sonnet donne le mot de toute la pièce :

Regrettant mon amour et votre fier desdain , Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.

Béranger ne songe pas à tirer parti de son thème ; de là le ton de sensibilité vraie, qui donne à ces couplets tant de charmes :

Vous vieillirez , et je ne serai plus.

Il ne le disait pas sans raison, car de vingt à quarante-trois ans, un catarrhe fort opiniâtre ne cessa de le tourmenter, et le fit condamner plusieurs fois pour la poitrine.

De mon amour, peignez, s'il est possible, L'ardeur, l'ivresse et môme les soupçons.

Mais ce qu'elle n'aurait pu peindre, c'est la peine provenant encore de cet amour , quand on veut exprimer tout ce qu'il a coiité. a Croiriez-vous , me disait-il, que j'ai refait plus de quatre-vingts fois le dernier vers de ce couplet? » Pascal refit treize fois sa dix-huitième Provinciale et demandait dix ans de bonne santé pour achever l'ouvrage entier. « Quels grands fous nous sommes, disait Malherbe à Racan , de polir et cor-

ET SES CHANSOiNS. 427

riger sans fin nos vers, au lieu de nous amuser et faire fortune ! »

D'un trait méchant se montra -t- il capable? Avec orgueil vous répondrez : Jamais.

Pourtant si ce beau métier avait été de son goût , il était plus que tant d'autres en mesure d'y réussir. Même , malgré sa constante bienveillance et sa bonté , la perspicacité avec laquelle il jugeait son monde lui faisait -elle apercevoir bien des choses, tenues volontaires sous le rideau, et sa franchise ne lui permettait pas toujours de les taire , quand il s'agissait de gens plus ou moins haut placés, ou se donnant pour tels.

Amoureux et sensible ,

D'un luth joyeux il attendrit les sons,

et sut, avec cette tendresse , lui donner une élévation et une pureté que nul n'a surpassées , et une énergie qui le rend parfois l'égal de Juvénal et de Tacite. Peu de poètes ont fait moins de fautes contre la langue ; aussi se refuserait- on presque à en voir une dans ce vers , si touchant et si bien tourné d'ailleurs :

Vous que j'appris à pleurer sur la France.

Ce qui donne surtout à ce morceau tant de charme et de grâce , c'est le ton simple dont il est écrit , et sa couleur si pure et si douce, et ce respect pour un sentiment dont le souvenir, quand le souvenir en reste seul , est traité si lestement d'ordinaire. On sait com-

ment y va Horace avec ses maîtresses , avec Lydie même. Malherbe ne se gêne pas davantage avec la pauvre Jeanne. Il eût certes mieux fait de se donner du bon temps, suivant son mot à Racan, que de corriger et polir une pareille œuvre :

Jeanne, tandis que tu fus belle, Tu le fus sans comparaison ; Anne, à cette heure, est de saison.

Et ne* vois rien de beau comme elle.

Je sais que les ans lui mettront, Gomme à toi , des rides au front , Et feront à sa tresse blonde Même outrage qu'à tes cheveux :

Mais voilà comme va le monde , Je t'ai voulue et je la veux.

Pour moi le temps semble dans sa vitesse , Compter deux fois les jours que j'ai perdus.

Je doutais fort que ces deux vers fussent faciles à comprendre, et, quand je lui en parlai, Béranger me confessa le même doute.

Page 1