‹ Béranger et ses chansonsChapitre 91 sur 269 · L'INDÉPENDANT · texte numérisé non relu

L'INDÉPENDANT

Peu d'hommes, autant que Béranger, ont tenu à rester maîtres de leurs mouvements ; mais il n'y réussit guère, quoique refusant toute fonction et toute faveur. Il put éviter de rien accepter, ou de faire quoi que ce fi^it pour lui-même, non d'agir pour les uns et les autres, toujours écrivant ou recevant des lettres, réclamant, sollicitant. (( A soixante-dix ans, me répétait-il, je donnerai ma démission. — Oui-da! Mais les solli-

citeurs, quémandeurs bons ou mauvais, l'accepterontils? )) Ils s'en donnèrent de garde ; et le pauvre indépendant dut continuer à ne pas l'être. Mieux lui eût valu, je crois, pour son repos, l'Académie et l'Assemblée nationale et plus encore ; car, en vérité, y aurait-il hardiesse à demander si Béranger a fait autant de couplets c{u'obligé de gens?

Certaines liaisons lui avaient donné à réfléchir et fait comprendre qu'il y a diverses sortes de dépendances ;

Ne nous associons qu'avecque nos égaux.

Pendant son premier procès, le cocher du cabriolet qui le conduisait au Palais, où accourait la foule, le voyant pressé d'y entrer : « Oh! lui dit-il, il y a pas grand' chose à voir, c'est tout bonnement un commis de Laffitte qu'on va juger pour des chansons ! » Un autre jour, ce même Laiïitte, chez lequel il dînait, lui adressa, pendant le repas, cette plaisanterie, déplacée pour le moment du moins : <( Vous, Béranger, qui me payez en chansons. — On voit bien, répondit celui-ci, que nous n'avons jamais fait d'affaires ensemble, vous sauriez que je paie autrement. » Fallait -il vraiment beaucoup de leçons pareilles pour le renvoyer dans son coin?

Toute puissance est une gêne,... gêne qu'il savait repousser à l'occasion. Après la Révolution de 48, une foule de gens viennent remplir sa rue et lui offrir la

députation : il refuse. On lui crie de se mettre à sa fenêtre : il perd patience, et descendant, tout hors de lui : (( Croyez- vous pas, leur dit-il, que je me laisserai faire à la façon du gouvernemement provisoire, forcé par vous de se montrer sur un échafaudage?... Si j'avais été là, je vous aurais traités comme vous le méritiez. » Et la foule de se retirer en souriant.

On le connaissait chez moi; aussi le laissait -on faire à sa guise. Sa chambre était toujours prête. Il venait, restait, s'en allait à son gré, toujours libre, et plus même que chez lui , car les solliciteurs au moins lui donnaient répit. ^

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