PREMIÈRE PARTIE
(ertes, nous pouvions espérer >de nos jours, quand Béranger s’est endormi du dernier
) sommeil, quand sa gloire et sa
popularité n’avaient plus à se défendre, et semblaient acceptées pour tout un siècle , que nous n’aurions pas à revenir sur cette mémoire illustre et charmante. Il fut assez longtemps , disions-nous en parlant de ce brave homme, exposé aux injures les plus injustes, pour qu’enfin sa mémoire honorable, honorée , aille en paix dans l’avenir. Hélas ! nous avions oublié ce penchant na-
turel qui pousse les meilleurs esprits à remettre en question les gloires les mieux acceptées. C’est la loi de la renommée ; à peine elle échappe à l’envie , elle tombe entre les mains de sceptiques. Pour qu’elle soit vraiment de la gloire, il faut qu’elle subisse à plusieurs reprises le débat public ; le poète a très-bien dit, en parlant de la fortune : « Elle donne ou retire à volonté les couronnes. » Que de colères sincères sa chanson a soulevées de son vivant! Que d’injures après sa mort! Et quoi de plus naturel , lorsqu’on rencontre autour d’une seule mémoire un si terrible acharnement , de venir en aide à ce mort illustre qui ne peut plus se défendre , à ce mort que nous avons entouré, dans sa vie et dans ses œuvres , de nos admirations et de nos louanges ? Si nous n’avons point partagé toutes ses colères, si nous n’avons point accepté toutes ses vengeances, si lui-même il fut injuste et sans respect pour le roi de notre première jeunesse, aussitôt qu’il eut payé sa peine et qu’il fut redevenu le poète heureux et souriant , le
consolateur du grand exil, le Tyrtée inspiré qui nous consolait des batailles perdues , Dieu sait que nous l’avons suivi volontiers dans les chemins qu’il avait tracés, prêtant une oreille attentive à ses joies , à ses espérances, à ces petits drames qu’il composait avec tant de zèle , avec tant d’amour.
Voilà pourquoi, rencontrant sur cette tombe à peine fermée ces nouveaux et très-sérieux obstacles à cette gloire populaire, nous venons, à cette heure où toutes gloires sont pesées, au secours de ce charmant esprit, qui, certes, n’a pas besoin de notre aide et de notre appui.
Tâche heureuse et facile après tout, Béranger le poète et le sage a pris soin de nous fournir toutes sortes de preuves incontestables de la probité de sa vie et de la sincérité de son œuvre. On eût dit qu’il prévoyait, au plus fort de sa gloire et de sa toutepuissance, une réaction inévitable, et nous l’avons entendu souvent qui disait : « J’ai plus de renommée, à coup sûr, qu’il ne m’en revient; malgré moi j’ai fait trop de bruit dans ma vie; on m’a porté trop
haut, il faudra bien qu’on en revienne. »
Il disait cela en parlant de sa gloire, il ne l’eût pas dit en parlant de sa bonne renommée . 1 1 était, avant tout , un honnête homme , il tenait à son propre honneur ; c’était le seul côté qui le trouvât sensible et même irritable. Il ne comprenait pas qu 'après avoir donné tant de gages de sa modestie et de sa modération on pût encore les mettre en doute; et comme il était de bonne foi avec tout le monde , il lui semblait , s’il acceptait volontiers contre lui toutes les armes de la colère , qu’il avait bien le droit d’exiger que ces colères se maintinssent dans les bornes strictes de la justice et de la vérité.
Il a donc laissé en quelques pages simples et correctes , comme avaient été ses plus heureuses journées, l’histoire de sa vie ; et s’il nous fallait emprunter quelques paroles considérables pour bien expliquer les pages touchantes qu’il a consacrées à ses propres souvenirs , nous n’en saurions trouver de meilleures et de plus convenables que ce passage emprunté au Traité de
la Vieillesse : « On n’avait pas à redouter qu’un pareil homme, en parlant de luimême, dépassât jamais les bornes les plus étroites de la modération (i). »
Rien de plus simple, en effet, que cette auto-biographie ; on y retrouve à chaque instant le mouvement paisible d’un cœur tendre, honnête et dévoué, tout rempli des meilleurs sentiments. « Mes chansons, c’est moi ! » disait ce bel esprit , populaire à tous les titres du talent , de la probité et du bon sens.
Il aurait pu ajouter qu’il était, lui-même, la part la meilleure, la plus calme et la plus aimable de ses chansons. Tout ce qu’elles ont d’honnête et d’amoureux, de libre et de charmant , venait de lui seul ; ce qu’elles contiennent parfois de menaces, d’irritation, de vengeance et de colères inexplicables, venait de l’époque agitée et du milieu agressif dans lequel il a vécu. Il avait, naturellement, l’âme de la probité même , une âme heureuse de cette
(i) Ne, ma de se prædicans, nimis videretur aut indolent, aut loquax. (Cic.)
sagesse vraie et naturelle qui brille à tout propos et ne se repose jamais, tant qu’elle peut apporter une espérance aux honnêtes gens , une consolation aux affligés , un remords salutaire aux coupables , un châtiment aux réprouvés. Cet homme excellent, modeste et généreux, qui, par don de nature et tout simplement parce qu’il était né poète, commandait en maître à la rime, au sens poétique , au drame ingénieux de ses couplets, écrivait d’un style aisé, qui nous charme. On dirait de lui bien volontiers ce que M. Thomas disait de Corneille : qu’il avait la double précision d’une âme droite et d’un esprit juste. « Qu’est-ce que l’histoire d’un homme qui n’a été rien dans un siècle où tant de gens ont été ou se sont crus quelque chose ? » disais -je à mes amis lorsqu’ils m’invitaient à parler de moi-même , et mes amis me répondaient :
« Votre biographie , écrite par vous , peut devenir le meilleur commentaire de vos chansons. » C’était mieux qu’un bel esprit, c’était un bon esprit, habile à se réduire, et qui ne disait rien de trop. «Rien
de trop est un point ! » disait le fabuliste ; disant cela, il parlait en grand artiste.
« Rien de trop est un point ! » disait Béranger. Quand il parle ainsi, il parle en moraliste et dans l’accent même du galant homme. Il était semblable à ce célèbre magistrat du siècle de Louis XIV, qui disait, toutes les fois que le roi l’appelait à Versailles : « A moi, prudence! »ou, pour mieux dire , il était , naturellement , plein de réserve et de prudence ; il dédaignait le paradoxe à l’égal de l’emphase; il recherchait, avant tout autre rôle, le rôle de spectateur , convenable à son caractère ; il serait mort de honte s’il eût été forcé de se tailler de sa main , sans vergogne , un piédestal à sa propre gloire.
« J’ai vu de près le pouvoir, disait-il, je n’ai fait que le regarder en passant, comme, dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d’or, je m’amusais à observer les chances du jeu , sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n’y avait, de ma part, ni dédain ni sagesse à cela : j’obéissais à mon humeur. Les réflexions qui viendront se mêler à
mes narrations se sentiront du terre-à-terre de l’existence qui m’a plu. Aux grands hommes les grandes choses et les grands récits ! Ceci n’est que l’histoire d’un faiseur de chansons (i) ! »
Pourtant, ce faiseur de chansons, mêlé à de si grands événements et les racontant à ses amis , ne dit pas une parole offensive. Il va célébrer les honnêtes gens, de toute sa force et de tout son cœur; mais s’il rencontre en son chemin un traître, un lâche, un meurtrier, un menteur, un biographe en carte, il s’en éloigne en silence.
Il aurait peur d’être impitoyable ! Il aurait honte d’être cruel ! On dirait, à l’entendre, qu’il avait toujours présente à l’esprit cette parole ingénieuse et juste d’un esprit de sa famille : « Quand vous entendrez un homme, quel qu’il soit, s’applaudissant et se payant par ses mains , dites hardi -
(i) A M. Guizot :« Excusez la liberté que je prends de vous recommander la veuve et les enfants d’Émile Debraux... C’était un chansonnier. Vous êtes trop poli pour me demander à présent ce que c’est qu’un chansonnier, et je n’en suis pas fâché, car je serais embarrassé de vous répondre... »
ment que c’est un sot. » Certes , le ton parfait des Souvenirs de Béranger, ce naturel exquis , cette vérité souriante , cette aimable et chère parole qui dit toute chose, et qui dit tant de choses au gré de nos désirs ; enfin
Cet heureux art
Qui cache ce qu’il est et ressemble au hasard,
nous ont tout d’abord causé une grande surprise. Ingrats que nous étions ! nous avions oublié la touchante préface écrite en 1835, dans laquelle il explique à son ami le lecteur comment chacune de ses chansons était un effort pénible ( 1 ) de sa pensée. Il est, disait-il dans cette préface, un enfant du peuple, il en a vu de près toutes les misères; il les sait par expérience, et ceux qui l’accuseraient de manquer d’entrain, de gaieté, de bonne humeur, ne savent pas
(1) S’attacher à son œuvre, l’achever, la parfaire, c’est un moyen de s’attacher à la vie. Presque tous les bons ouvriers vivent longtemps, parce qu’ils accomplissent une loi de la Providence. ( Lettres de Béranger.)
tout ce qu’il a souffert. — Toutefois, il était d’assez bonne race ; il y a même dans sa famille une véritable généalogie historique et héraldique de la maison de Béranger. On vous en dit les armes: i° d’azur à la croix d’argent ; 2° de gueules à trois losanges d’or; j° d’azur à la croix d’argent, ayant sur le tout un écusson de gueules à trois losanges d’or. » Il y en a comme cela dix grandes pages, ascendants et descendants, agnats etcognats, jusqu’au douzième degré, jusqu’à ce que l’on arrive enfin au contrat de mariage de Jean-François de Béranger avec Marie -Jeanne Champy , fille de Pierre Champy , maître tailleur. Là s’arrêtait cette noblesse , ou plutôt là elle commence avec tant d’orgueil, que le dernier descendant de tous ces gentilshommes s’écriait, aux applaudissements de la France entière : «Je suis vilain, vilain, je suis vilain (i) ! »
(i) Un moins grand poète, mais un plus grand seigneur que Béranger, le grand Frédéric, se fit apporter, quelques jours avant la publication de ses mémoires , la table généalogique de la maison de
Utile et sage leçon que nos malheureux bourgeois anoblis de leur propre main feraient bien de mettre à profit. Noble ou vilain, ce jeune enfant fut le b.envenu de son grand-père le tailleur, qu’il a si bien chanté. Son père absent, sa mère occupée â son petit négoce (elle était marchande de modes), il fut confié à une nourrice de la Bourgogne , qui, faute de lait , le nourrit de soupe au vin. Donc ce n’est pas la faute de la bonne nourrice si le chansonnier n’a pas été grand buveur. — Voyez l’hypocrite , disent les sages et les prudents, il a si bien chanté l’ivresse, et ce n’est qu’un buveur d’eau ! — Voyez le charlatan, disaient les ivrognes, il n’a jamais bu que de la piquette ! — Quel enfant mal élevé , ajoutaient les gens du monde , il apprit à lire dans les romans de l’abbé Prévost et dans les œuvres dépareillées de Voltaire!... Cependant il fut envoyé à l’école, et dans cette humble école , il ren-
Btmdebouxg-Hohenzollern. Le roi prit une plume avec vivacité et effaça les trois quarts des noms dont le généalogiste avait enflé la table.
contre, ô présage ! un petit vieillard appelé Favart, Favart le chansonnier, le mari de cette piquante Mme Favart qui jouait si bien la comédie à l’armée de M. le maréchal de Saxe. Un soir, sous la tente, elle avait joué la Chercheuse d’esprit. Rappelée à grands cris, elle vint sur le devant du théâtre en faisant trois beaux saluts :
« Messieurs, dit-elle à ces brillants capitaines, demain nous ferons relâche à cause de la bataille ; après-demain nous jouerons le Coq du village et la Victoire est à nous!..» Le lendemain , en effet , le maréchal de Saxe gagnait la bataille de Fontenoy.
Voilà comment tout de suite, et sans le savoir, Béranger , par ce vieux petit Favart , touchait à la chanson. Bientôt son éducation fut interrompue, et, faute d’argent, M. de Béranger, son père, l’envoya en Picardie , à Péronne , à une bonne tante qui tenait la petite auberge de l’Epée royale. Il arrive, il voit sa tante et lui remet la lettre de son père. « En ce temps-là, dit-il, j’étais un joli enfant tout bouclé ; j’ai bien changé depuis ! » D’abord , la tante hé-
site, et puis, tout d’un coup , elle ouvre à ce bel enfant ses bras maternels. — « Ah !
pauvre enfant ! pauvre enfant ! » fut tout ce qu’elle put dire. Or cette femme était la femme forte; elle éleva l’enfant par l’exemple ; elle lui apprit de bonne heure à respecter les malheureux, à honorer les vieillards, à croire en Dieu (1). Si donc, par malheur, des proscrits de 1 79 ? passaient devant la petite auberge , entraînés à l’échafaud : « Mon fils, disait-elle, saluez ces honnêtes gens. » Un peu plus tard, quand les armées coalisées traversèrent Péronne :
« Enfant, disait la bonne femme, ayez souvenance de ces hommes qui passent,
(1) A M. Bernard :
u 16 février 18)9.
« Vous avez raison d’ôtei votre bonnet devant Dieu. Il y a longtemps que vous m’avez entendu professer mes croyances ; j’y ai trouvé du repos et des consolations dans ma vie, passablement agitée ; aujourd’hui j’y puise les espérances qui me font prendre la vieillesse en patience. Mais faites comme moi, ne confondez jamais Dieu et les portraits que les fous et les charlatans nous en font ; vous finiriez par en avoir peur. »
pour renverser nos libertés. » Il y avait dans Péronne un vieux prêtre , un proscrit , qui se cachait pour dire sa messe ; la bonne dame exigea que l’enfant servît la messe du vieillard. Un autre jour, le tonnerre enveloppa de ses feux cette jeune tête , et sa bonne parente accourut encore à son secours. Que dites-vous de ce tonnerre ? On l’eût tourné dans l’antiquité , en gloire , en présage, en auréole. — Tête par Dieu touchée !
Dans l’auberge de sa tante , le petit Béranger aida quelque temps la bonne femme ; il allait, il venait çà et là, servant la pratique, honteux, non pas, mais triste. Il ne se plaisait guère à ces bruits , même à ces chansons. S’il a chanté plus tard le cabaret de M me Grégoire, ce n’est pas, certes, par reconnaissance et par souvenir. Aussitôt qu’il eut l’âge de raison , il voulut apprendre un métier. On le mit chez un orfèvre, et l’orfévre lui paria de ses amouis.
Il fut, plus tard, saute ruisseau d’un notaire, et le notaire le conduisit au club de Péronne, un club enthousiaste et bon en-
fant, à ce point que tous ces clubistes exécraient la peine de mort. Un peu plus tard, il devint un des apprentis de M. Laisnez , imprimeur-libraire, et le voilà compositeur d’imprimerie. Heureuseet poétique profession, la main travaille et la tête en même temps ; l’idée apparaît , peu à peu , sous vos mains diligentes. L’ouvrier imprimeur s’intéresse avant tout le monde au rapide enfantement de ce livre à peine éclos. Il est le premier confident de ces beaux rêves , de ces romans , de ces histoires, de ces amours. Pendant ces deux années bien occupées, le jeune homme apprit l’orthographe ; il devina le rhythme sonore des beaux vers. Il aimait vraiment ce métier, disons mieux, cet art de l’imprimerie , et , sans nul doute , il y fût resté fidèle, si M. de Béranger, son père, ne fût pas venu le reprendre à Péronne , et ne l’eût ramené à Paris, où lui-même, le père, était une façon de banquier. C’était l’heure où les assignats tombaient dans le mépris universel, une des grandes heures de l’agiotage , et si le père était content
d’échanger ses mauvais papiers contre un peu d’or, le fils ne se plaisait guère à ces négoces , qui devaient aboutir à une banqueroute universelle.
Il n’aimait pas l’argent, il ne l’a jamais aimé. Ces sauts et ces soubresauts de la fortune publique lui faisaient peur: il pres- , sentait la catastrophe. Elle vint bien vite, et M. de Béranger le père voulut en vain tenir tête à l’orage. Il fut vaincu par une de ces révolutions de vingt-quatre heures qui faisaient et qui défaisaient tant de fortunes. Voilà donc notre banque à vaul’eau ; voilà donc les créanciers, les recors, la misère, la prison, la nécessité. — «Quel malheur! disait M. de Béranger, ma fortune est perdue ! » Et il se lamentait. — « Quel bonheur ! disait son fils, me voilà libre et pauvre !» Il se promenait en rêveur dans les prés de Saint-Gervais, dans les bois de Romainville, au bois de Boulogne, au bois deVincennes. Belles heures ! chers moments ! Le mois de mai a tant de puissance et d’autorité sur les jeunes âmes !
Ces premiers printemps y laissent les plus
doux parfums , les plus innocents souvenirs. Cependant, M. de Béranger, pour vivre, avait établi rue Saint-Nicaise un cabinet de lecture, une de ces odieuses boutiques ouvertes aux oisifs, qui s’y viennent empiffrer de tout ce qu’il y a de plus indigeste et de plus nauséabond dans la littérature de chaque jour. Tout autre jeune homme, en ce mauvais lieu, peu lettré, se fût perdu par la lecture ; eh bien (tel était le bon sens , et telle était l’intelligence du futur chansonnier de la France....), il se sauva des mauvais romans et des mauvais journaux qui se lisaient chez monsieur son père, et de tous ces livres perdus il ne lut que les fables de La Fontaine. Un soir, comme il rentrait dans cette rue Saint-Nicaise , il entendit un coup de tonnerre épouvantable... la terre chancelait sous ses pas , il crut que le monde allait crouler... C’était bien cela, ou peu s’en faut : c’était la machine infernale qui venait d’éclater. Un pas de moins, c’en était fait du génie et de la volonté du premier consul ; un pas de plus, c’en était fait de la poésie et des inspira-
tions du premier poëte français qui ait chanté dans une langue énergique et touchante l’exil et les malheurs de l’Empereur !
Dans l’intervalle (on vivait si vite en ces ours où le chaos disait son dernier mot !) le jeune homme avait déjà senti fermenter dans son àme à peine ouverte le premier levain poétique. Il commença comme Horace a commencé, par la satire. Il se moquait de Barras, il riait du Directoire; un secret instinct lui disait que ces lâches pouvoirs étaient sans durée; en même temps il célébrait, en prose, il est vrai , le vainqueur d’Arcole et de Lodi ; il s’inquiétait de l’Égypte et de l’Orient; il a salué même le 18 brumaire, « et si l’on me demande pourquoi , je répondrai naïvement qu’en moi le patriotisme a toujours dominé es doctrines politiques. » Ceci est écrit mot pour mot dans sa biographie. Il aimait la gloire , en ce temps-là , un peu plus qu’il n’aimait la liberté ; il se plaisait au bruit lointain de la bataille ; il eût voulu partir pour l’Égypte. Il était presque un soldat, il était déjà un poëte. U se plaisait,
en vrai poète, dans la solitude et dans l’isolement ; il habitait une mansarde (i), le Grenier où l’on est si bien à vingt ans.
Il avait déjà quelques amis qui lui sont restés fidèles jusqu’à leur mort, jusqu’à sa mort : Antier , son cher ami de toute la vie , et grand faiseur de vaudevilles ; Wilhem, la fondateurde l’Orphéon (2).
Ils furent deux amis tout de suite, Wilhem et Béranger; ils se rencontrèrent dans la même ambition, ils accomplirent en même temps le même rêve. Inconnus l’un et l’autre, et pauvres, ils voyaient déjà se lever dans le lointain le jour charmant où la musique et la chanson, abondantes comme
(1} « Je vaij me loger au bout de la terTe, rue de Bellefond, près de Montmartre, au milieu d’un vaste jardin ; des promenades solitaires, de l’ombrage, une belle vue, on n’est pas malheureux. » ( Lettre à M. Quinescourt, 16 juin 1809.)
(a) Voici le titre des principales poésies de Béranger adoptées par le chœur universel : l’Orphion ; — les Hirondtlles; — Brcnnus ; — le Commencement du voyage; — Trinquons; — la Sainte-Alliance des peuples; — le Chant du Cosaque; — lu Champs; — lt Vieux drapeau ; — le Roi d’Yvetot.
l’eau des fontaines , iraient d’un bout de la France à l’autre, attirant à leurmélodie, à leur conseil, les jeunes esprits, les jeunes âmes, les jeunes courages. Du haut de leur mansarde et du sein de leur pauvreté , ce poëte et ce musicien, si bien faits l’un pour l’autre , appelaient à leurs leçons la sympathie et l’amour de la foule. Ils n’auront jamais assez de disciples, assez d’enfants, assez d’échos. — Nous serons , disaient-ils pleins d’un noble orgueil, les amis du peuple , et dans son travail , dans ses jours de loisir , dans ses fêtes , dans ses deuils, dans ses regrets, dans ses douleurs, nous lui apprendrons comment on aime et comme on espère; par quelles vertus la vie est facile , et par quels sentiers il faut marcher pour arriver au calme, à la force, aux convictions généreuses. « La chanson, disait Béranger; la musique et la chanson, disait Wilhem, deux vaillantes sœurs, deux sœurs jumelles, ne les séparons pas (i). »
(1) Béranger à Chateaubriand : «J’ai voulu transporter la poésie dans les carrefours ; j’ai été conduit à la chercher jusque dans le ruisseau : qui dit chanson-
Quand il parlait ainsi, Béranger en était réduit à mettre au mont-de-piété sa montre d’or, à raccommoder sa redingote râpée, à mettre une pièce au genou de son pantalon, à cirer (i)ses bottes percées, et lorsqu’enfin Lucien Bonaparte vint en aide à # cet humble génie , il était temps que la Providence intervint.
Lucien Bonaparte était un bel esprit très -droit, plein de justice, obéissant à ce
nier dit chiffonnier. Doit-on être étonné que ma pauvre muse n’ait pas toujours une tunique d’une entière blancheur ? Le moraliste des rues doit attraper plus d’une éclaboussure. »
( i ) « Quant à nous, je vous le répète, nous sommes suffisamment bien dans notre nouveau gîte. Le froid, qui pince assez vivement depuis quelques jours, ne nous y est pas insupportable. Je n’ai jamais été habitué à mieux ni même à aussi bien. Quand on a vécu jusqu’à quarante-deux ans dans une chambre sans feu, n’ayant, l’hiver, que de l’eau glacée pour se débarbouiller, une mauvaise couverture sur son lit, et souvent des bottes percées pour courir la rue, on peut s’arranger de bien des positions. Aujourd'hui je trouve que rien ne manque, et souvent je rougis à part moi en pensant à bien des gens qui valent mieux que moi. » ( Lettres , Tours, 10 janvier 1840.)
grand conseil du poëte athénien : O rois , honorez les poètes ! En sa qualité de lettré, il aimait les lettres et les beaux-arts ; Béranger fut bien inspiré quand il s’adressa à ce galant homme. Au bout de trois jours, il reçut une réponse à sa lettre , à ses vers. Lucien Bonaparte voulait le voir, et voilà le jeune poëte, honorablement vêtu d’un habit d’emprunt, qui obéit au rendezvous de ce frère (à demi révolté) du premier consul. Il fut reçu très-simplement par cet admirateur de l’abbé Delille. Lucien lui donna quelques éloges et plusieurs conseils; il fit mieux : comme il venait d’être nommé membre de l’Institut , il abandonnait à ce jeune homme inconnu son traitement de l’Institut. C’était presque une fortune, et cette fortune était une restitution. Quoi de plus injuste, en effet, qu’un grand seigneur, lorsque déjà il tient la place et le rang d’un véritable écrivain , jette au fond de ses coffres cette faible somme qui aiderait à vivre l’historien à sa première histoire, ou le poëte à son dernier poëme P Il y a dans cette façon d’agir une cruauté
qui ne s’explique guère , et dont les seigneurs de l’Académie ont le grand tort de ne pas s’inquiéter assez. Bien peu ont suivi l’exemple de Lucien Bonaparte , membre de l’Institut, dotant de cette somme assez peu gagnée un de ses frères en Apollon.
Seul , à l’exemple de Lucien Bonaparte , M. le duc Matthieu de Montmorency, à peine entré à l’Académie , eut le grand soin de trouver un poète qui l'affranchît d’une part de son remords.
Grâce à cette fortune inespérée, il advint que le jeune homme eut un peu de loisir. Il cherchait sa voie, il ne l’avait pas trouvée ; il rêvait les honneurs du poème épique; il eût entrepris au besoin... une tragédie 1 II hésitait; des fables de La Fontaine il avait passé à l’Iliade , à l’Odyssée, et même il avait lu, chose étrange en ce temps-là surtout, les comédies d’Aristophane (i). « Urne semble, dit-il, qu’Aris-
(i) Jamais, hélas! d'une noble harmonie L’antiquité ne m’apprit les secrets.
L’instruction, nourrice du génie,
De son lait pur ne m'abreuva jamais.
tophane est jugé bien légèrement chez nous. » C’est bien dit : Aristophane, le grand prêtre de l’ironie, un Dieu chez les Grecs, insulté chez nous, on reste étonné vraiment de le rencontrer dans cette autobiographie, et l’on se demande si Béranger est resté aussi étranger qu’il le prétend lui-même à l’étude, à l’admiration des anciens! Certes, lorsqu’aux premiers jours de l’Empire il lisait les Guêpes, les Oiseaux, les Nuées, les Chevaliers, toutes ces merveilles, ce jeune homme ne se doutait pas qu’il était en ce moment le plus habile et le plus studieux des poètes de son temps.
Lorsqu’il lisait ces miracles de la comédie et du bon sens de la cité de Minerve, on l’eût beaucoup étonné en lui disant qu’il donnait un démenti formel au fameux M. de la Harpe, insulteur d’Aristophane, un démenti formel à toutes les comédies
Que demander à qui n’eut point de maître?
Du malheur seul les leçons m’ont formé,
Et les épis que mon printemps voit naître Sont ceux d’un champ où rien ne fut semé.
(Lettres, 1. 1, p. 187.)
de l’Empire. En paraissant devant Lucien Bonaparte, Béranger avait honte, nous dit-il, de ne pas savoir le latin; il en savait beaucoup plus que M. de Jouy, que M. Étienne, et tout autant que M. Arnault, les maîtres de cette époque assez peu lettrée. S’il ne savait pas les langues anciennes, il en avait le pressentiment, il en écoutait l’écho lointain, il en devinait le génie, il se tenait à la porte du temple en criant : Ouvrez-moi! Il faisait mieux, il lisait Homère, il lisait Aristophane à l’heure où la France entière, à l’exemple du maître absolu, se passionnait pour les Vénitiens de M . Arnault, pour V Hector de Luce de Lancival, pour les Héritiers de M. Duval, surtout pour les Poèmes et les Fascinations d’Ossian, fils de Fingal. Ce sont là vos miracles, poètes d’Athènes et de Rome ; il n’y a que vous, ô génies ! pour opérer ces grandes conversions. Les grands esprits, même incultes, vous devinent et vous comprennent; vous êtes la lumière, il n’y a que les aveugles qui ne voient pas le soleil !
Nous voudrions ici expliquer le mérite et le talent de Béranger, pour donner une idée approchante de l’état misérable, honteux et puéril, dans lequel il a trouvé la chanson française; on verrait que cet homme est un inventeur; sa chanson lui appartient; il l’a faite. Avant lui, rien n’existait qui fût semblable à cette intime émotion, à ce profond sentiment des grandes misères de la patrie, à cet instinct presque surnaturel de l’avenir et voisin de la divination. Sans doute on chantait en France, et depuis le commencement des siècles, mais c’était presque toujours la même chanson, sur l’air connu : Vive le vin, vive l’amour. C’était toujours le même accouplement de l’amour et de la mort, de l’ivresse et de la barque à Caron. Mais les grandes douleurs, les grandes pitiés, nos soldats vaincus, nos villes ravagées, nos libertés envahies , ce peuple éperdu, de-
mandant grâce et merci, ces fanatiques châtiés dans un couplet sans pitié qui va de bouche en bouche, honorant le brave homme et déshonorant le coquin; mais ces passions si vraies, ces petits drames arrangés avec tant d'art et tant de goût, cette façon piquante d’écrire au jour le jour l’histoire contemporaine et de donner à chacun sa place méritée, il n’y a que Béranger qui ait eu ce grand art de tout dire avec justice et de tout oser avec bonheur. Ne craignez pas que je veuille entreprendre ici l’histoire de la chanson, ce serait une trop longue histoire; elle remonte aux temps les plus anciens (i). Je veux seulement rechercher quelle était l’espèce de chanson que Béranger devait faire oublier. Ouvrez, s’il vous plaît, tous les recueils de la fin du XVIII e siècle et des premiers jours du siècle de Béranger :
(i) La première chanson fut chantée par les soldats de Charlemagne, et la voici :
Mille, mille, mille, mille, mille, mille decollavimus,
Unus homo, mille, mille, mille, mille decollavimus :
Mille, mille, mille vivat qui mille, mille occidit :
Tantum vini habet nemo quantum fudit sanguinis.
l’Almanach chantant, l’Ami des belles, le Répertoire des amants, le Précepteur d’amour, Les Êtrennes de l’amour, les Caprices, les Révolutions amoureuses, les Bouquets de l’amour, le Messager d’amour, l’Almanach du sort, les Amours en pantoufles, la Corbeille galante , les Oracles, Etrennes à ma maîtresse , Etrennes au beau sexe. Quoi encore ? la Rosée de Cythère, le Plaisir de la toilette, la Galanterie sans apprêt, le Goût de tout le monde. Vous trouverez, dans ces recueils chantants qui représentaient toute la chanson française, des bouts-rimés sans style et sans goût, des fantaisies misérables, dont chacune a son explication en vile prose : A mon tailleur, à l’occasion des louanges que mon habit m’avait attirées de la part d’une dame de Saint-Pétersbourg. — Couplets chantés par un jeune homme de quatorze ans à sa marraine qui lui avait fait présent d’une montre. — A madame de B..., en lui donnant une tasse sur laquelle est un chien avec cette inscription : fidélité. — A la belle Athènàis, en lui donnant une houlette ornée de rubans par sa mère.
Il y avait, dans ces tristes recueils dont nos pères faisaient leurs délices, la chanson bachique , et la romance anacréontique, et la romance anecdotique ; à chaque instant vous rencontriez les Délires, les Martyres, les Thémires, et toute sorte de métaphores semblables à celle-ci : « L’aube aimable du jour... L’âme a senti ses ailes... le couchant de tes beautés, la conquête d’une âme, le sentiment qui renaît aux pleurs de la pitié; l’âme écartant le terrestre bandeau qui allume le flambeau de Prométhée ; le dieu des sens qui s’unit à l’âme et rend au cœur ce charme qu’il en tire. »
O chansons des vieux boudoirs!... C’étaient une averse, un déluge, et chaque année amenait avec elle un millier de chansons : les Tablettes de Flore ; — l’Amusement de la jeunesse; — la Rosée de Cythère;
— le Tribut du cœur ; — l’Almanach du cœur; — Portefeuille des amants ; — les Plaisirs de la toilette; — l’Ami des belles;
— le Plaisir de la société ; — la Galanterie sans apprêt; — le Répertoire des amants.
Il en venait de toutes les rues de Paris,