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de ses montagnes, de ses carrefours; il en venait de toutes les villes de la province, de toutes les académies, de toutes les tabagies, de toutes les écoles, de tous les almanachs. Mais les uns et les autres, ils avaient beau s’égosiller et chanter en chœur :
Réveillez-vous Suzette, Réveillez-vous, belle Iris, Aminte, Églé, Rosette, Flore, Aspasie et Doris ; Eh ! flon, flon, flon, etc
Suzette était morte, Rosette ne battait que d’une aile, Églé se faisait vieille, Doris était dévote, Aminte était un bas-bleu.
Pas un couplet, dans ce millier de chansons, même le plus graveleux, ne survivait à la circonstance, et si quelque oisif les lisait par hasard, pas un ne prenait la peine de les chanter. Ceux qui chantaient encore s’en tenaient aux couplets d’autrefois :
Il pleut, il pleut, bergère, Chasse tes blancs moutons...
Quelques-uns avaient conservé dans leur mémoire fidèle la chanson de Dudos à sa maîtresse, laquelle maîtresse était, comme on sait, la première venue :
Hâte-toi, diligente Aurore,
De tirer les rideaux du jour ;
Mes vœux à l’objet que j’adore Veulent aller faire leur cour.
ou la chanson de Malherbe et de Racan à la duchesse de Bellegarde :
Qu’autres que vous soient désirées,
Qu’autres que vous soient adorées,
Cela se peut facilement.
Mais qu’il soit des beautés pareilles A vous, merveille des merveilles,
Cela ne se peut nullement.
Plus d'un gentilhomme d’autrefois fredonnait la jolie chanson de Lefranc de Pompignan à la jeune Églé :
Ton cœur, outré de mes caprices,
Contre mes folles injustices A dû cent fois se courroucer :
Mes pleurs, mes soupirs, mes alarmes
Ne valent pas une des larmes Qu’à tes beaux yeux j’ai fait verser.
D’autres s’en tenaient à la chanson d’Henri IV à la belle Gabrielle :
Viens, Aurore,
Je t’implore...
Mais ceux-là étaient les gens de goût. Le vulgaire et la foule, amis des joies faciles et des joies anciennes, chantaient tout simplement les chansons des chansonniers patentés : Dorât, Pezay, Chaulieu, Bernard, Bertin, Pamy, Chapelle, Imbert, Florian, Léonard, Quinault, Piron, Collé, Favart.
Sans remonter si haut, et en nous tenant aux fondateurs des Dîners du Vaudeville ou du Caveau, « la seule Académie à laquelle j’ai voulu appartenir, disait Béranger, et qui m’accueillit avec tant de bienveillance et de gaieté, » essayez de vous rappeler une seule des chansons que rimaient les chansonniers célèbres de 1 806.
Nous savons encore leurs noms; mais un seul couplet sorti de leur veine abondante,
on aurait peine à le retrouver dans la mémoire ingrate du peuple français. Si bien que Béranger pouvait dire à bon droit :
« La chanson, c’est moi ! » A peine il eut chanté, soudain il s’empara du domaine entier de la chanson, ces domaines envahis naguère par tous les chansonniers que voici : Barré, Radet, Desfontaines, Piis, Deschamps, Desprez, Bourgueil, Le Prévôt d’Iray, Demontor, Despréaux, Chéron, Léger, Boissière, Mosnier, Chambon, Philipon de la Madeleine, Emmanuel Dupaty, Alissan de Chazet, Goulard, Dieulafoy, Laujon, Armand Gouffé, Maurice Séguier, Capelle, Antignac, Brazier, Laujon, Ducray-Duminil , Cadet-Gassicourt (Charles Sartrouville), Grimod de la Reynière, le docteur Marie de Saint-Ursin (fondateur de l’Almanach des Gourmands ) , Lonchamp, Jarry, Rougemont, Eusèbe Sal verte, Genty, Reveillière, Ourry, Toumay, Ceripat, Jacquelot, Théaulon, Frédéric de Courcy, Justin Cabassol, Martainville , Jouslin de la Salle, Armand Dartois, Carmouche, Félix du Saulchoy, Jacinthe Le-
clerc , et tant d'autres de la même et poétique célébrité.
Et non-seulement Béranger, le nouveau venu, s’empara de leurs domaines, mais il leur emprunta, pour ne plus les rendre à personne, les airs favoris de l’ancienne chanson, les vieux timbres, sur lesquels tous les poètes avaient chanté avant lui le vin, l'amour et les belles.
Désormais personne après lui n’a su mettre en œuvre ces refrains populaires que l’écho même eût oubliés sans Béranger :
Malbroug; — Mon père était pot; — la Fanfare de Saint-Cloud; — Allez-vous-en, gens de la noce ; — Aussitôt que la lumière ; — Il est pris; — la Bordelaise ; — Eh ! gai! gai!
gai! — Une fille est un oiseau; — Lon la landerirette ; — Guillot trouva Lisette; — J’ons un curé patriote; — les Visitandines ;
— le Petit mot, mon cousin ; — Vive le vin!
— Amis de la belle nature ; — Il pleut , bergère; — Dans les gardes françaises ; — la Bonne aventure; — Orna tendre musette ! — Eh! allez donc, gais violons; — le Curé de Pomponne, — Ce mouchoir, belle Raymonde;
— îî —
— Vivent les fillettes ! — Cahin caha; — Et zon, ion , zon ; — Eh! bon, bon; — Ma Fleurette ; — Allons aux Prés Saint-Gervais ;
— Souvenez-vous en; — Rions, chantons ;
— Je l’ai planté, je l’ai vu naître; — Quoi!
ma voisine est fâchée! — la Bourbonnaise ;
— C’est ce qui me console ; — la Chaumière;
— Nous n’avons qu’un temps; — T ur lurette; — Ran tanplan tire lire ; — Et lire lan la! autant de gais refrains de la gaieté d’autrefois que notre poète a sauvés !
Pourtant ne soyons pas ingrats envers ces aimables contemporains du poète : au milieu des plus tristes années de notre histoire, ils n’avaient pas désespéré de la gaieté française ; au fond de l’abime, ils chantaient encore d’amoureuses chansons.
A peine apparut, dans le ciel rasséréné, un calme rayon de soleil printanier, soudain la France, étonnée et ravie, entendit le murmure et le refrain de la bonne humeur de nos batailles, de nos amours. Même au pied des échafauds, au milieu des bruits de la guerre, au fracas des villes qui tombent et des empires qui s’écroulent, ces aimables
héritiers de la verve et du bel esprit de nos pères firent entendre des paroles de consolation et d’espérance.
Aux vieillards, ils rappelaient leur jeunesse ; ils suffisaient aux passions du jeune homme; et, d’ailleurs, les temps étaient sérieux, l’heure était solennelle, l’univers était en feu ; le monde, attentif aux grandes victoires, aux défaites illustres, restait muet et ne chantait plus. Allez donc chanter, à la veille de Marengo, le petit couplet que voici :
On dit que notre premier père Pour une pomme s’est perdu ;
Mais ton joli corset, ma chère,
Porte encor du fruit défendu.
Vous vous seriez déshonoré. La chanson française, à cette heure de notre histoire, est toute semblable à ce fameux abbé de Lattaignant, qui, lui aussi, fut un chansonnier célèbre, digne émule du chevalier de Cubières et de M. Collé. Un jour que deux voyageurs, deux gentilshommes de Versailles, passaient par Reims, après
avoir visité toutes les curiosités de la ville, ils voulurent voir comment était fait M. l’abbé de Lattaignant, chanoine de la cathédrale. On leur indique, en riant, ce logis d’Anacréon ; ils entrent, et, dans la salle à manger, ils trouvent nombreuse compagnie. On était au dessert, entre la poire et le fromage, un moment dangereux.
Justement l’abbé chantait une chanson grivoise, et les convives chantaient en chœur ce refrain spirituel, qui n’avait rien d’édifiant :
Chantons tous l’aimable Lolotte,
Qui n’est ni grande ni ragotte,
Fille ni vieille ni marmotte,
Mais jouissante de ses droits,
Qui d’epouser n’est pas si sotte,
Crainte de faire un mauvais choix.
Sage sans faire la dévote,
Modeste sans être bigote,
Bien loin qu’elle soit idiote,
Elle a de l’esprit comme trois ;
Son seul regard vous ravigote Plus que la truffe et que l’anchois.
M. l’abbé de Lattaignant tenait égale-
ment la harpe de David et le flageolet de la chanson. Dans ses œuvres, en quatre volumes, ornées de son portrait, on rencontre plusieurs cantiques : le Mystère de l’Incarnation, sur l’air : Les cœurs se donnent troc pour troc ; — la Passion, sur l’air : Vous qui du vulgaire stupide ; — une Aspiration à Dieu, chantée du même ton que Ne v’ià-t-il pas que j’aime!... On voit que cette alliance du profane et du sacré dans la chanson, qui rend les dévots et les sages si malheureux aujourdhui, ne date pas d’hier, et que Béranger, s’il avait eu besoin d’exemples, n’aurait pas été les chercher bien loin.
Sa chanson achevée, on applaudit à outrance l’heureux chanoine, et Dieu sait s’il y eut de grandes louanges et des admirations au choc des verres pétillants. Une dame alors (c’était la fête de l’abbé) posa sur sa tête grotesque une couronne de roses et lui débita ce joli compliment :
Avec des grâces naturelles,
Peintre des héros et des belles,
Il unit la voix d'Amphion A la lyre d ‘Anacrion.
Seuls, dans le délire universel, nos deux gentilshommes oublièrent d’applaudir. — « Monsieur, dit le plus jeune en montrant l’abbé de Lattaignant, trouvez-vous que M. l’abbé soit aussi gai et aussi curieux qu’on nous l’a fait? — Ma foi non, dit l’autre, et surtout quand il chante ; et voilà une curiosité que la ville de Reims fera bien d’effacer de son Guide du Voyageur. » A ces mots ils saluent Anacréon et s’en retournent à Paris.
Voilà donc, tout d’abord, qu’il faut tenir compte à Béranger de nous avoir débarrassés de ces vieilleries. Il les a complètement dédaignées et méprisées. Il a trouvé lui seul la forme et l’accent de sa propre chanson. La première qu’il ait faite, il l’écrivit pour ses amis ; la seconde appartenait à ses amours (i).
(1) Il avait publié dans le Caveau: la Gaudriole 1814), le Mort vivant, la Bacchante; en 181 j, le Pays de Cocagne, Roger Bontemps, les Infidêlitis de Lisette, le Roi d’Yvetot, Madame Grégoire, Ma grand’mère, Mon curé, Descente aux enfers ; en 1816, l’Habit de cour, la Fileuse, Vieux habits, vieux galons ! Fritillon, la Grande orgie.
Il allait souvent à Péronne,'où l’appelait sa bonne tante ; il y retrouvait les compagnons de son adolescence, et dans son bonheur de les revoir, il leur faisait des chansons. Il en fit une, à la fête des imprimeurs, pour son ancien patron, le vieux père Laisnez: suivi de tous les ouvriers de l’imprimerie , un bouquet à la main , et sur la tête un bonnet de papier , il chanta au bonhomme ébahi des couplets de fête dont voici le refrain :
L’amitié m’anime.
Amis, c’est cela Qu’il faut qu’on imprime.
Qu’on imprime là.
Ainsi Péronne était pleine de ses chansons. Il en fit une, entre autres, contre les Chevaliers de l’Arquebuse, et voilà la guerre allumée ! Il apprit ainsi comment la chanson se change en satire , où la gaieté commence, où la gaieté s’arrête. Un secret instinct lui dit bien vite que la chanson s’adresse aux meilleurs sentiments de l’homme, à sa jeunesse, à ses plus nobles passions.
Il comprit que l’ironie est une muse à ce
point autorisée qu’elle remplace au besoin toutes les autres. Ses essais, en revenant de Péronne, étaientdéjà des chefs-d’œuvre, à savoir : le Sénateur, le Petit homme gris, la chanson des Gueux, écrite, disait-il, par un homme plein de son sujet, et surtout le Roi d’Yvetot, cette immortelle gaieté d’un jeune esprit qui en remontre à la toutepuissance ! Que de grâce , en effet , de bonne humeur ! Quelle élégance et quel esprit plus charmant ? Comme il se moquait doucement de la Gloire et de l’autorité sans limites ! Aussi bien , dans cet univers rempli d’un seul homme, ce fut une fête, une joie , un délassement , une révolution de plaisir , ce roi d’Yvetot ; on la chantait tout bas, et, chantée avec ravissement, elle passait de bouche en bouche. O rire ingénu , malice innocente, sarcasme ingénieux! La police en eut peur; l’Empereur se prit à rire. Il dut s’amuser, en effet, de ce joyeux petit roi :
... Couronné par Jeanneton
D’un simple bonnet de coton.
Quel bon petit roi c’était là !
Tels furent les commencements du poète naissant : au Roi d’Yvetot remonte sa gloire, une gloire ornée de courage ; et Dieu sait si le jeune poète était heureux ! Déjà même on le recherchait dans les grandes compagnies : il fut invité au Caveau, dans cette aimable académie où la gaieté, moins la licence , et l’esprit sans prétention ont posé leurs tabernacles ; modeste et sage réunion d’honnêtes gens , contents de peu , heureux de tout , prenant leur part dans la joie et dans la douleur , dans le triomphe et dans l’abaissement de la chère patrie.
Amis des choses bien dites , célébrant les grandes actions, leur Muse, à demi vêtue, répand au loin les fleurs de sa corbeille ; sa couronne se compose à la fois du myrte des amoureux et du cytise des buveurs ; Mécène en a paré le front d’Horace, son poète ; Phillida en cueillait de toutes semblables dans le jardin de Tibur. Ce Caveau fut illustré par Piron, Panard, Collé, Gallet, le petit Crébillon; et, qui le croirait ? le père Crébillon, fils d’Eschyle ! le formidable auteur d’Atrée et Thyeste, était
membre du Caveau ! Le vieux Laujon en avait été le président. Désaugiers avait remplacé le vieux Laujon. Désaugiers...
nous ne voulons pas ici lui faire son procès; il a laissé des chansons charmantes. Il avait vraiment la verve et l’entrain du franc rire ; il aimait vraiment la fillette et la feuillette ; il était ce qu’on appelle un bon garçon , mais un pauvre homme , et les philosophes auraient grand tort d’offrir Désaugiers comme un modèle aux chansonniers de l’avenir. Tant qu’il chanta le vin, la bombance et les faciles amours, cet innocent Désaugiers put être accepté par les sages , qui veulent que la chanson soit purement et simplement un cri de joie, un appel rimé aux plaisirs, à l’amour.
Mais quoi ! pour être un chansonnier , le poète n’est pas dispensé , Dieu merci , de la fidélité à ses amitiés , de la constance à ses opinions ; surtout il n’est pas dispensé de la pitié pour le malheur et du respect pour les vaincus. Voilà ce que n’a pas compris le chansonnier Désaugiers, modèle inattendu des poètes chantants. Au con-
traire , il s’est prosterné jusqu’à terre , sous le char du victorieux. Il attaqua dans ses vers, d’un royalisme frénétique , plusieurs vaincus qu’il avait adorés sous l’Empire, et il finit par sa triste chanson intitulée : le Règne d’un terme, ou le Terme d’un règne.
En revanche, il avait reçu, ce Désaugiers, une soupière d’argent du roi Louis XVIII , et quelqu’un , qui n’était pas Béranger, fit une excellente chanson sur l’air : Rendczmoi mon ècuelle de bois.
D’où te vient cette écuelle d’argent?
D’où te vient cette écuelle ?
Chez le czar ou chez le régent
As-tu fait le Polichinelle ?
D’où te vient cette écuelle d’argent ?
D’où te vient cette écuelle ?
Bonaparte, esclave indigent.
N’a plus de quoi payer ton zèle.
D’où te vient cette écuelle d’argent ?
D’où te vient cette écuelle ?
Certes, nous laisserions volontiers ce poète aimable , et bonhomme après tout , dans l’oubli que la grâce, l’esprit, la bonne
humeur, ont acquis à ses variations, et nous effacerions volontiers ces accusations, dont Béranger lui même est le garant, car il les a consignées dans son livre, si la philosophie et même la religion n’avaient pas fait naguère encore , de la vie et des oeuvres de Désaugiers, une satire de la vie et des chansons de Béranger lui-même. Ici surtout, dansle chapitre essentiel, ce chapitre absolu de l’honneur, qui ne permet pas de briser la statue adorée à genoux et de trahir son maître après l’avoir accablé de louanges , Béranger brille et se manifeste en caractères ineffaçables. Plus il avait célébré le roi d’Yvetot à l’heure de la toutepuissqnce impériale-, et plus il eut bonne grâce à chanter la gloire au moment de la défaite , à pleurer l’aigle foudroyé au plus » haut des deux. Plus il était un jeune homme inspiré par mille aspirations confuses d’indépendance, et plus c’était son droit de venir en aide à cette France au désespoir, son droit et son devoir de panser sa plaie et de la consoler de sa défaite. Écoutez-le , il vous dira que l’invasion fut le plus grand
malheur de sa vie. Hélas! il avait assisté, de sa mansarde et des hauteurs de la rue Rochechouart, aux misères du $o mars 1 8 1 4, le jour même de la prise de Paris , la reine des villes ; et son récit, plein d’épouvante et de douleur , est vraiment le récit d’un poète qui vient de comprendre enfin sa vocation véritable. A peine il a vu la patrie écrasée et foulée aux pieds des chevaux du Cosaque , il se sent remué jusqu’aux moelles, et se dit à lui -même en pleurant:
« O France ! 6 chère et grande patrie , et si malheureuse ! 6 mon cher Paris, envahi par les barbares! ô malheureux empereur, écrasé sous ta gloire ! il y a quelqu’un dans ce monde oublieux de ton génie , un pauvre homme, un petit-fils d’artisan, élevé par la charité d’une aubergiste , un esprit illettré , un chansonnier sans nom , moins que rien.... Consolez-vous, courage, espérez, laissez-moi faire et laissez-moi chanter. O France ! ô Paris ! ô grand exilé ! mieux que tous vos capitaines et tous vos hommes d’Etat je serai votre consolation , je serai votre vengeance et votre espoir! »
— Al ~
Ecoutez-le cependant nous raconter en bonne prose ce misérable jour du jomars.
qui fut l’obsession de toute sa vie :
« Après une canonnade qui ne trouva d’opposition sérieuse que du côté de Ménilmontant, où le combat fut long et acharné, et où se conduisirent en héros les élèves de l’Ecole polytechnique et de l’Ecole de Saint-Cyr, vers cinq heures, je vois une colonne de cavalerie arriver sur la butte Montmartre, du côté et par la pente de Clichy. Ce sont des hussards; ils montent lentement : sont-ils des nôtres ? Arrivés auprès des moulins , où , à l’aide d’une lunette, je les suis pas à pas, plein d’une douloureuse anxiété, la tète de leurs chevaux se tourne vers Paris. Grand Dieu! c’est l’ennemi ! Le voilà maître des hauteurs, si mal défendues. Bientôt cesse le bruit de la fusillade et de l’artillerie ; mon effroi augmente , et je descends vite dans la rue pour savoir des nouvelles. A travers les blessés qu’on rapporte, les fourgons qui rentrent pêle-mêle, je cours jusqu’aux boulevards, et là, comme j’en avais le triste pressentiment, j’apprends qu’une capitulation vient d’être signée par les seuls aides de camp du duc de Raguse. Ce maréchal, travaillé depuis longtemps par les conspirateurs bourbonniens (fait
dont je suis sûr), après s’être très-bien conduit pendant la durée du combat, osa donner plus tard le signal de la défection.
« Le peuple des ouvriers, entassé derrière la ligne de défense que j’avais voulu voir le matin, compta toute la journée sur l’arrivée de l’Empereur, qui n’était qu’à quelques lieues; il s’apprêtait au spectacle d’une victoire. Apercevaiton au loin dans la plaine un général sur un cheval blanc, suivi de quelques officiers : « Le voilà! le voilà! » s’écriait cette foule, qui ne supposait même pas que Paris pût courir un danger sérieux. A la nouvelle de la capitulation, il fallait voir la stupeur et la rage de cette multitude courageuse qui a le goût et l’instinct des combats, et qui , tout le jour , n’avait cessé de solliciter des armes, qu’on s’était bien gardé de lui accorder. Moi aussi, j’avais été demander un fusil à ceux qu’on disait chargés d’en faire la distribution.
« 11 m'a toujours semblé que j’aurais été brave ce jour-là. »
Et quand Béranger vous disait qu’il eût été brave, il ne croyait pas si bien dire. Il avait , sans le savoir , tous les genres de courage, et surtout le plus rare et le plus
difficile de tous , celui qui fait le moins de bruit , et dont les hommes vous savent le moins de gré , le courage civil. Mais quel homme, en ces temps misérables, fût resté impassible à l’aspect de l’invasion ?
« Et pourtant (c’est toujours Béranger qui parle) l’entrée des Russes et des Allemands se fit avec plus de courtoisie que les vainqueurs n’en mettent d’ordinaire. Nos ennemis semblaient se présenter chapeau bas dans la ville de Clovis, de saint Louis, d’Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, dans cette ville de la Constituante et de la Convention , où depuis des siècles s’élabore avec une activité incessante l’œuvre grande et sainte de la démocratie européenne. Les princes se rappelaient sans doute tout ce que la civilisation de leurs peuples et. l’esprit de leurs cours nous avaient d’obligations. Presque tous les officiers de cette nombreuse armée parlaient la langue des vaincus , semblaient même n’en savoir point d’autre, si ce n’est quand il leur fallait réprimer les rares brutalités de quelques-uns de leurs soldats. Du haut de leurs balcons, mille ou douze cents bourbonniens (on m’assure que j’exagère le nombre de moitié), hommes ou femmes, gens nobles
ou qui travaillent à se faire anoblir, rendaient politesse pour politesse aux vainqueurs ; plusieurs même venaient se jeter aux genoux des chefs, dont ils baisaient les bottes poudreuses , tandis qu’aux fenêtres, des mouchoirs blancs agités, des cris d’enthousiasme, de bruyantes bénédictions, saluaient cette armée qui défilait tout étonnée d’un pareil triomphe. Ainsi un lâche troupeau de Français foulait aux pieds les trophées de nos vingt-cinq dernières années de gloire, devant des étrangers qui par leur tenue prouvaient si bien qu’ils en gardaient un profond souvenir. »
Un jour d’émeute et de guerre civile, M. Thiers, étant ministre de l’intérieur, vit passer sur les boulevards la foule ameutée et se poussant aux barricades : « Voilà pourtant , disait le ministre à un sien ami qui l’accompagnait , voilà mon Histoire de la Révolution qui passe ! » En même temps, il montait courageusement à cheval et s’en allait au plus fort de l’émeute , à la rue Saint-Merri. Ainsi Béranger , lorsqu’il voit passer sous ses yeux indignés ces Russes, ces Prussiens et ces Anglais accourus de
tous les coins de l’Europe ; lorsqu’il assiste à ces transactions honteuses des généraux de l’Empereur qui livrent leur maître abandonné de la fortune ; à l’aspect de ces vils sénateurs proclamant la déchéance, et brisant avec rage ce qu'ils ont adoré avec crainte ( i); à l’aspect de ces vieillards apportant de l’émigration toutes les haines et toutes les rancunes d’un siècle évanoui ; au bruit de ces Te Deum chantés dans ces mêmes églises où retentissent encore les Te Deum d’Austerlitz et de Wagram, Béranger , quand il assiste aux prosternations des sénateurs , aux murmures indignés du peuple, aux vivat des prostituées saluant le passage de ces rois inconnus et de ces victorieux sans nom; et lorsqu’en même temps le poète prête une oreille attentive, attristée, aux plaintes de nos vieux soldats qui redemandent leur capitaine, aux larmes de ces mères qui pleurent leurs enfants perdus dans la mêlée, à cet immense abattementde la France aumilieu de l’allégresse
(0 Nam cupide conculcatur nimis ante metutum.
(Lucrèce.)
universelle ; et quand il sait que les Tuileries sont au pillage , et que notre musée , envahi comme tout le reste , sera dépouillé des chefs-d’œuvre que lui avait donnés la conquête, et, pour tout dire, en un mot, dans la pénible agitation de cette fin du monde français : O dieux vengeurs ! s’est écrié Béranger, ô dieux des peuples insultés et des nations malheureuses , je vous atteste ici, par mes pleurs, par mes regrets, par mes pitiés, par mes respects, par mes vengeances , je viens de voir passer mes chansons à venir.
Voilà quelle fut sa muse. Et lui aussi, ce témoin sympathique et sérieux de tant de misères , il pourrait s’écrier que l’indignation lui avait dicté ses premiers vers. — « Non, disait Béranger en 18)5 , je n’ai pas célébré le despote et le conquérant, si j’ai chanté le grand capitaine ! » Et comme on lui reprochait en même temps d’avoir fait une opposition de haine aux Bourbons , il répondait loyalement qu’il n’était pas l’ennemi-né des princes de la maison de Bourbon, qu'il ne les haïssait pas de ces haines
inexplicables sous lesquelles ils ont succombé ; au contraire, il les savait destinés, « par leur faiblesse même, » à rendre facile la renaissance des libertés nationales ! Si donc il a chanté l’Empereur exilé , ce n’est pas par haine pour la Restauration, ou par admiration pour l’Empire : c’est uniquement par pitié pour les malheurs d’une patrie que la République lui avait appris à adorer.
Mais s’il ne haïssait que l’invasion ou la guerre civile , il les haïssait de toutes les forces de son âme. Il disait avec Tacite, et sans jamais l’avoir lu , que la guerre civile a cela surtout de misérable et de honteux, qu'elle fait oublier même la guerre avec les nations ennemies ! Puis il ajoute, avec ce bon sens qui est le commencement de la justice : « Que l’amour du pays soit toujours notre première vertu , et je le recommande surtout à nos littérateurs, qui, mieux que d’autres, peuvent prêcher cette vertulà. Ai-je besoin de rappeler que mon vieux patriotisme ne m’a jamais empêché de faire des vœux pour le respect des droits de
l’humanité et pour le maintien honorable de la paix? La paix, bien mieux que la conquête, assure les progrès du principe de notre Révolution. On m’a souvent entendu répéter depuis ! 8 $o : « Quand on croise les « baïonnettes, les idées ne passent plus. »
Vous l’entendez, l’idée... à jamais, il faut que ça passe , et quand l’idée est en marche, il faut absolument qu’on la suive.
A l’idée appartient la justice, et par la justice on arrive à récompenser tout ce qui est honnête, à châtier toutes les lâchetés et tous les crimes. Béranger, quand il obéit aux souvenirs de l’invasion, reste à peine un homme de sang-froid. Toutes ces hontes l’obsèdent, comme autrefois le dieu des autels d’Apollon. « Le dieu ! voici le dieu ! » Pour ces flatteurs de la force , et pour ces lâches incessamment prosternés aux pieds du vainqueur , le poète est sans pitié ! Son indignation va si loin , qu’elle s’attaque à ces demoiselles du Palais-Royal qui ont si bien accueilli « nos amis les ennemis ! »
Son doigt vengeur les désigne au mépris de l’avenir. « Vois-tu celui-là ? il a vendu
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prix d’or, à ce tyran, la patrie et ses libertés (i). »
C’est mieux que du Béranger, c’est du Virgile , au milieu de son enfer.
Voilà pourtant ce que murmurait le jeune poète à Lisette, au mois de mai 1815, deux ans après U Roi d’Yvetot , rien que deux ans !
Combien les belles et les princes Aiment l’abus d’un grand pouvoir...
Et, de même que Béranger disait si bien: « Mes chansons, c’est moi ! » c'était son droit de dire aussi : « Le peuple est ma muse! » Il était un enfant du peuple, à la façon de cet aimable Athénien, Tyrtée.
Il était né, ce Tyrtée, au fond du faubourg, d’un père artisan; il était borgne et boiteux, et, qui pis est, maître d'école. A ce point ce méconnu était méprisé des Athéniens, qu’ils l’envoyèrent , par risée , aux Lacédémoniens, lorsque Sparte leur demandait un général qui conduisît ses trou-
( 1 ) Vendidit hic auro patriam dominiurtbjue potcnlcm imposait...
pesàl’ennemi. Eh bien, ce dédaigné, parce qu’il était un grand poète, à lui seul il valait tous les généraux de l’Attique ! A lui seul il gagna plus de batailles que Miltiade ! Ses cantiques étaient ses soldats , ses satires étaient ses victoires ! En son Art poétique, Horace a montré le Tyrtée des batailles, l’espoir des Athéniens, la terreur des barbares, et de sa voix souveraine enflammant l’ardeur des plus vaillants courages ! Tel était , chez nous , ce garçon d’auberge et cet expéditionnaire appelé Béranger ! « Mon bonheur, disait-il, c’est de consoler ce peuple des rues que nos poètes ont trop négligé ! » Vraiment, il n’y a pas , Dieu en soit loué, chez aucun peuple de ce monde, un seul poète, à bon droit populaire, qui se puisse vanter d’une inspiration plus heureuse et d’une origine meilleure. Homère et Dante, Virgile et Voltaire : ils n’ont pas d’autre muse ! « O dieux puissants !
Dieu du peuple! » s’écriait Jean- Jacques Rousseau. Ils sont tous les mêmes, ils ont tous les mêmes refrains, ces écrivains de la foule, amoureux de renommée ! A nous
la foule ! à nous le peuple ! à . nous les dieux du peuple ! Ils n’en connaissent pas d’autres , ils n’en savent pas d’autres :
Je suis du peuple ainsi que mes amours.
Si le héros des chansons de Béranger , le fantôme inévitable, nous apparaît triste et superbe entre Lisette et M me Grégoire , c’est qu’il était, lui aussi , le Dieu du peuple , et que le peuple de Béranger s’inclinait à ses autels. Béranger eut donc chez nous , et dans l’univers entier , l’honneur d’être le premier à comprendre, à deviner, le jour même de la chute de l’Empereur, que ce grand homme appartenait désormais à la poésie, à côté d’Alexandre et de Charlemagne. Il comprit, plus encore par son cœur que par son génie, à quel point le vaincu de Waterloo devenait unhéros légendaire, et quel parti, désormais, pouvait tirer le poëme de ce demi-dieu voisin des fables.
Cependant , soyons justes , et rendons à chaque poète la part qui lui revient dans ces cantiques : si Béranger fut le premier
et le seul parmi nous qui devina si vite et si bien la toute-puissance poétique du Titan foudroyé , il y eut en Angleterre , à la même heure, au même instant, un autre esprit, lord Byron, poète et grand seigneur , aussi fier de sa naissance que de son génie , qui pressentait le grand parti que la muse saurait tirer du grand homme écrasé (on le disait du moins) par lord Wellington. Ce jour-là, qui que tu sois, Byron , tu as fait une illustre découverte ; tu peux te vanter d’avoir été un instant le camarade et le complice du poète le plus populaire et le plus aimé de cette France en deuil.
« Etoile des braves, qui as répandu tant de gloire sur les vivants et sur les morts , prestige brillant et adoré qui faisais courir aux armes des millions d’hommes empressés de te rendre hommage , météore d’origine immortelle, pourquoi es-tu retombé sur la terre après t’être élevé jusqu’au ciel l »
La strophe est de Lord Byron.
Bientôt l’exemple donné , en Angleterre,
par ce lord, chez nous, par ce garçon d’auberge, et les peuples étant touchés jusqu’au fond de l’àme de cette misère incomparable, il arriva que pas un poëte ouvrant ses ailes au premier rayon qui l’emporte n’oublia de payer le tribut naissant de son génie à l’Empereur. Casimir Delavigne, enivré de toutes les grâces de la jeunesse et de la poésie , eut l’insigne honneur de mêler le souvenir de nos gloires passées à la contemplation de nos misères présentes. On s’en souvient encore aujourd’hui , dans ce monde oublieux des poètes, la première Messénienne était consacrée à la bataille de Waterloo :
Ils ne sont plus, laissez en paix leur cendre :
Mais un seul jour les a vengés :
Iis sont tous morts pour vous défendre.
Il disait aussi la dévastation du Musée; il célébrait le départ des étrangers. En même temps il s’adresse à l’Empereur, au dieu tombé :
De lumière et d’obscurité,
De néant et de gloire étonnant assemblage,
Astre fatal aux rois comme à la liberté, au plus haut de ton cours porté par un orage. Et par un orage emporté.
Cette fois, le poëte des Messéniennes s’élevait jusqu’à l’ode éclatante, et l’Europe entière répétait dans un sentiment unanime d’admiration, de pitié et de respect, ces beaux vers que le plus grand poëte de notre âge ne désavouerait pas :
Seul et sur un rocher, d’où sa vie importune Troublait encor les rois d’une terreur commune,
Du fond de son exil encor présent partout,
Grand comme son malheur, détrôné, mais debout Sur les débris de sa fortune.
Cependant, du sein des Méditations poétiques, semblables à quelque poëme révélé, une voix s’élevait toute-puissante et charmante, qui célébrait à la fois, dans une langue inconnue et trouvée, l’Elvire idéale et Bonaparte :
U est là !... sous trois pas un enfant le mesure !
Son ombre ne rend pas même un léger murmure,
Le pied d’un ennemi foule en paix son cercueil.
Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne,
Et son ombre n’entend que le bruit monotone D’une vague contre un écueil.
De son côté, dans son ombre et dans sa lumière naissantes, Victor Hugo , l’enfant sublime , un nom que lui donna M. de Chateaubriand, chantait, dans le même livre , l’Arc de triomphe de l’Etoile et la Colonne de la place Vendôme :
Arc triomphal ! la foudre, en terrassant ton maître, Semblait avoir frappé ton front encore à naître.
Par nos exploits nouveaux te voilà relevé !
Car on n’a pas voulu, dans notre illustre armée, Qu’il fût de notre renommée Un monument inachevé.
Débris du grand empire et de la grande armée, Colonne d’où si haut parle la Renommée,
Je t’aime : l’étranger t’admire avec effroi.
J’admire tes héros sculptés par la Victoire,
Et tous ces fantâmes de gloire Qui se pressent autour de toi.
A son tour une voix éloquente, une voix écoutée, un orateur, un rêveur, presque un poète, Edgar Quinet, s’inquiétant à l’a-
vance des complaintes de l’avenir , et faisant de Bonaparte un homme légendaire, écrivait cette grande histoire, à la façon des complaintes que le peuple aime à chanter, et qu’il porte avec soi dans le champ qu’il laboure, à sa forge, à son foyer. Car, n’en déplaise à la philosophie , il faut bien reconnaître, en vérité, que le vrai poëme est d'humble origine : il va terre à terre à la suite de l’indigent, de l’enfant, du vieillard ! Il s’adresse avant tout aux passions de la foule, à ses amours, à ses croyances, à ses douleurs. Homère est un poète errant sur les rivages de la Grèce ; on l’entoure, il chante au peuple assemblé les batailles de ses héros , il leur raconte ce qui se passe dans le conseil de ses dieux. C’est parce que l’Iliade est le poëme adopté du peuple grec , que l’Iliade a fini par être la grâce et l’enchantement des plus grandes nations de ce bas monde, et le poète français a très-bien dit , en parlant d’Homère :
U est, comme tous ses héros, Babillard outré, mais sublime.
Voilà sur quelles données et dans quelle ambition M. Edgar Quinet écrivit sonpoëme légendaire, oubliant que la légende a l’haleine courte, que le peuple a peine à retenir les compositions trop compliquées, et que la complainte abrupte du Juif errant est encore aujourd’hui l’ornement de toutes les cabanes et de toutes les maisons rustiques. Bien plus, il arriva, dans cette entreprise étrange, que le poète eut beau se faire humble et petit, rêver l’honneur de la complainte et ne songer qu’à la chaumière, il fut emporté malgré lui par la toute-puissance et par la grandeur de son sujet. Si bien que son verre à boire devint une coupe large et profonde , et que sa chanson , en marchant toujours ( musa pedestrïs ), finit par prendre héroïquement l’allure et l’ampleur du poème épique.., en un mot, tout ce que le poète voulait et devait éviter.
— Quel nom faut-il graver sur l’airain? — Point de nom. La mort connaît la mort, la tombe son limon.
— Quel écusson faut- il ciseler sur la pierre ?
Combien de pleurs, de marbre, «quelle humble prière? Ni larmes ni prière.. Au lieu de ton ciseau,
La foudre gravera l’écusson du tombeau
0 gloire éclatante et féconde entre toutes ! Elle s’était abritée uniquement sous l’épée, et, l’épée étant brisée, elle montait dans le ciel d’Homère au bruit de toutes les lyres naissantes. En même temps que nous admirons tous le bonheur du conquérant, admirons aussi l’intelligence et le désintéressement de la poésie ; elle oublia soudain, le voyant si triste et si malheureux, toutes les rigueurs du maître ; elle oublia qu’il avait négligé de la connaître et de l’aimer, et d’une main pieuse elle l’arracha, vivant encore, à la nuit du tombeau.
Ainsi fut vaincu l’exil , ainsi fut supprimée, au bout de l’Océan, la roche implacable où Prométhée, attaché par des liens de fer, livrait son foie immortel au vautour; ainsi fut démentie, en vingt-quatre heures , notre défaite à Waterloo; ainsi, grâce à la poésie, et surtout grâce à ces chansons dont l’écho était partout, dans toutes les âmes généreuses, la défaite se change en victoire, l’exil en triomphe, et l’écueil en autel.
Tel fut le vrai commencement de la gloire et de la popularité de Béranger.
Certes, voilà une origine facile à comprendre, et ceux-là d’autant mieux le comprendront, qui voudront lire, avec les respects mérités , les quatre tomes de lettres autographes que le persévérant et courageux éditeur de Béranger a recueillis avec un zèle tout filial.
Ma Biographie est un livre empreint d’une grâce exquise, d’une vérité suprême. On y retrouve , de la première page à la dernière, un sage esprit, une âme ingénieuse, un observateur plein de réserve et de modestie. Il assiste, au milieu de ses amis les gens du peuple, au spectacle incroyable de cette Restauration qui passe en criant : Vive le roi! Bientôt, ce roi, venu si tard, fait place à l’Empereur, qui revient à son tour. C’est un va-et-vient de passions , d’ambitions , de tumultes. Il y avait de quoi éblouir une
pensée moins nette , et troubler une tête moins forte... il reste calme et laborieux.
Il fallait vivre... il vécut de très-peu. A la fin de 1 8 1 5 , il publia son premier tome , et le roi Louis XVIII, un bel esprit, l’ami d’Horace, qu’il savait par cœur, fut un des premiers à lire les chansons nouvelles.
Plus d’une était assaisonnée au gros sel , on y sentait la pointe de la raillerie et le trait qui pique ; il y avait surtout cette immense admiration de l’Empereur tombé qui devait gêner le vieux roi. « Mais il faut pardonner beaucoup à l’auteur du Roi d’Yvetot, » disait Louis XVIII. Même il poussa si loin la bonhomie et le pardon, que l’on trouva sur sa table , après sa mort , entre Horace et le Voyage d’Anténor en Grèce , un exemplaire des premières chansons de Béranger.
Béranger a laissé sa véritable biographie au milieu de ces aimables lettres et de ces tendres épanchements II est là tout entier, sans nulle gêne , et surtout sans cette horrible peur, qu’il eut toute sa vie, de parler de lui-même en termes trop magnifiques.
Sa première lettre est écrite à son père ; l’enfant avait alors treize ans et demi. Le père était détenu à la Conciergerie en sa qualité de conspirateur royaliste, et son enfant le consolait de son mieux. On trouve ensuite une lettre adressée à son bienfaiteur, Lucien Bonaparte , membre de l’Institut, puis une lettre à son second père , M. Quénescourt, dont il a parlé toute sa vie. En ce moment , à l’heure des premières poésies et du renouveau , vous cherchez Lisette , elle est absente. A peine on l’entrevoit dans une ombre réservée; il était modeste en toutes choses, et même en ses amours. Il les chante, à la bonne heure ; il ne veut pas qu’on les voie, il ne veut pas qu’on les sache. « Ami, cache ta vie! » est un bon précepte à l’usage même des chansonniers ; d’ailleurs , que nous importe que Lisette ait vécu pour le poète ?... Elle a vécu pour nous , qui célébrons ses grâces et sa jeunesse, et qui buvons encore à sa beauté.
C’est le privilège de la poésie, elle embellit même les plus belles personnes. Elle
donne un nom, une forme, un visage, aux chères passions de la vie. Elle a si bien fait, que nous avons, les uns et les autres, rencontré sous les grands portiques , sous les ombrages frais, Néère et Chloé, Tyndaride et Glycère. Elles sont nôtres ; nous dirions volontiers quel était leur sourire , et quels beaux plis faisait , au champ de Mars , leur robe empourprée. Ainsi nous croyons à toutes les beautés que notre poète a chantées ; nous croyons aux gaietés de la bonne fille , aux chansons de M me Grégoire, à la Babet du vieux célibataire :
Allons, Babet, un peu de complaisance,
Un lait de poule et mon bonnet de nuit.
Nous croyons à ces fêtes, à ces rencontres , à ces refrains de l’amour :
Je n’ai ni bien, ni rang, ni gloire.
Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’amour.
C’est une des chansons que Béranger chan-
tait le mieux, quand il était jeune. Il y en avait une autre qu’il disait à merveille :
L’Amour nous fait la leçon ;
Partout ce dieu sans façon Prend la nappe pour serviette.
Turlurette, turlurette,
Bon vin et fillette !
Et nous aussi, quand nous étions jeune (il y a si longtemps !), nous avons beaucoup aimé la Jeanneton de Béranger, et nous l’avons beaucoup chantée, sur un air fait tout exprès par M. Karr le musicien, le digne père d’Alphonse Karr :
Fi des coquettes maniérées !
Fi des bégueules du grand ton !
Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton.
Nous avons vu aussi, dans ces temps heureux, sous la treille abondante, à vingt ans, à l’heure où Charlet peignait des enseignes :
Margot, leste et bien tournée...
Le verre en main voyez-la ;
Comme à table elle babille !
Quel air et quels yeux elle a
Quand le champagne pétillé !
Quoi ! l’air décent ? dit un sot.
— Oui, c’est l’humeur de Margot.
L’aimable et poétique chanson ! Vous savez par cœur les Deux Sœurs de charité :
Vierge défunte, une sœur grise Aux portes des cieux rencontra Une beauté leste et bien mise Qu’on regrettait à l’Opéra.
Nous parlions tantôt de légende , en voilà une , et c’est Béranger qui l’a faite : la légende de Lisette !
Vous avec des bijoux,
Vous avec une aigrette !...
Vos pieds dans le satin N’osent fouler l’herbette ;
Des fleurs de votre teint Où faites-vous emplette ?
Et quand les savants disaient à Béranger :
Mais nous connaissons cette Lisette, elle nous vient en droite ligne des amours de Voltaire ; elle s’appelait Lise en ce temps-là :
Lise, qu’est devenu le temps Où, dans un fiacre promenée...
Eh bien, disait Béranger, où donc est le mal? Voltaire et moi, nous avons eu la même maîtresse et les mêmes amours.
En général , l’un et l’autre , ils ne redoutaient pas les coquettes. Ils trouvaient i que l’envie et l’art de plaire ont bonne grâce à la jeunesse , à la beauté. La coquette est l’héroïne de l’ode amoureuse, elle la fait vivre, elle la réveille :
Ah ! cachons bien que mon cœur est sensible,
La coquette en abuserait.
Dans ces doux poëmes de Béranger , il en est deux, qui sont dans toutes les mémoires, j’ai presque dit dans tous les cœurs ; deux chansons immortelles, impérissables, unies l’une à l’autre comme les trois Grâces dans l’ode au printemps. Le Grenier , voilà la première chanson. Dans ce grenier plein de fête apparaît la première maîtresse :
Vive, jolie, avec un frais chapeau...
Déjà sa main à l’étroite fenêtre
Suspend son châle en guise de rideau ;
Sa robe aussi va parer ma couchette.
Respecte, Amour, ses plis longs et flottants
J’ai su depuis qui payait sa toilette ;
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !
Pourtant Lisette, elle aussi, a rencontré d’honnêtes gens qui la renient ! On la maltraite ! on la méprise ! on lui dirait volontiers : Va-t’en , malheureuse ! Béranger lui-même, il s’est vu forcé de la défendre, et voici, comme à cinquante ans qu’il avait déjà, il prit la défense de ses amours :
Ah ! ma pauvre amie, que nous entendons l’amour différemment ! Vous avez donc une bien mauvaise opinion de cette pauvre Lisette ? Elle était cependant si bonne fille, si folle et si jolie, et si tendre ! Quoi donc ! vous vous fâchez contre elle parce qu’elle avait' une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe! Ah! si vous l’aviez vue, à coup sûr vous n’auriez pas le courage de la gronder. Elle se mettait avec tant dégoût! Tout lui allait si bien! D’ailleurs elle n’eût pas mieux demandé que de tenir de moi ce qu’elle était obligée d’acheter d’un autre. Dites ! Comment faire ? Elle et moi nous étions si pauvres ! La plus petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade que je faisais moimême, entassant rime sur rime et tout gonflé de
l’espoir de ma gloire à venir. Rien qu’à parler de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction , je bâtissais mille châteaux, sans oubl ier les plaisirs et l’heure présente , mes yeux se mouillent de larmes involontaires. La jeunesse est une si belle chose qu’elle répand son charme et son enchantement sur les années déshéritées. Croyez-moi, ma chère amie , employez bien le temps qui vous reste; aimez et laissez-vous aimer; j’ai bien connu ce bonheur : c’est le plus grand bonheur de la vie !
«O ma bonne Cinnare, ai-je assez aimé ton règne heureux ! » disait Horace avec la reconnaissance et dans l’accent même de Béranger.
La reconnaissance et le sentiment sont les mêmes. Avouons aussi que la forme est exquise, et que le sourire est charmant.
Où trouver plus de grâce et plus de jeunesse ? Au contraire, dans la suprême chanson : la Bonne Vieille , on éprouve un véritable attendrissement, mêlé d’une sympathie ineffable :
On vous dira : Savait-il être aimable ?
Et, sans rougir, vous direz : Je l’aimais.
— D’un trait méchant se montra -t- il capable?
Avec orgueil vous répondrez : Jamais !
Ah ! dites bien qu’amoureux et sensible,
D’un luth joyeux il attendrit les sons ;
Et bonne vieille, au coin d’un feu paisible,
De votre ami répétez les chansons.
C’est tout un drame , une véritable élégie ; élégie et drame, ils sont dans toutes les mémoires. On les sait sans les avoir appris ; on les répète dans ses jours de tristesse ; on les chante à ses joies les plus intimes. Ils vous accompagnent, ils vous suivent, et voilà pourquoi nous vous aimons, chères beautés qu’il a tant aimées !
Nous dirions, au besoin, la couleur de ses cheveux, la suave odeur de leurs parfums.
Elles nous tiennent par toute la grâce des souvenirs, et surtout par notre amitié pour le poëte qui les a chantées. C’était là sa jeunesse , et c’étaient là ses fêtes les plus vives ; et puis , quand il n’a plus aimé :
« Adieu, disait-il, à mes chansons! »
Adieu, chansons, mon front chauve est ridé;
L’oiseau se tait, l’aquilon a grondé.
Or, maintenant que tout s'est enfui de
ces fêtes charmantes , vous voulez , vous autres sages, qui n’avez jamais été jeunes, mettre à l’index la plus belle part de notre vie, effacer nos plus chers souvenirs , mutiler nos plus doux poèmes ; vous voulez, tout d’un coup , effacer les plus beaux rêves, et nous ramener aux lamentations, aux plaintes funèbres. De quel droit, je vous prie? et pour quoi faire ? à quoi bon ?
— Mais , disent ces esprits austères , le poète nous déplaît. — Ne le lisez pas, et laissez-nous notre poète. — Mais ses gaîtés déplaisent à notre sagesse!.. . O sages, gardez votre philosophie , et laissez-nous ses chansons. D’ailleurs, qui vous dit que vous les ayez jamais comprises? Quand donc les avez-vous lues ? à quel moment de votre vie ? Étiez-vous amoureux en ce tempslà ? Disons mieux , avez-vous jamais été jeunes ? Despréaux lui-même , il disait des poésies de l’amour : « Il faut être amoureux. » O sages infortunés, qu’ils sont à plaindre ! Ils se figurent qu’ils savent Béranger, parce qu’ils auront ouvert son livre, par hasard.
Ces vives chansons dont l’empreinte est partout, sur la terre et dans l’écho, sur tous les champs de bataille, à tous les bouchons, dans tous les exils, à peine ils les ont lues, ils ne les ont jamais chantées. Ils n’ont jamais assisté de près et de loin à cette joie, à ce bonheur de la joyeuse ivresse à la libre allure, au sein nu , qui va d’âme en âme et de verre en verre , amenant avec soi l’oubli des chagrins de l’heure présente avec l’espoir de l’heure à venir.
Les voyez-vous d’ici, lisant solennellement du haut d’une chaire philosophique, épelant la leste et rapide chanson ? Ah ! que je la plains, la pauvrette, embourbée en ces dissertations philosophiques ! C’est ainsi que de l’herbe et de la fleur des champs le savant va faire un herbier. Restez là, fleur desséchée, à côté des papillons piqués sur une épingle , et non loin du rossignol empaillé !
Un poète l’a très-bien dit, un vrai poëte qui n’était pas un sage :
Les vers sont enfants de la lyre,
Il faut les chanter, non les lire
Ajoutons qu’il faut les comprendre et les aimer, et s’y connaître.
Eh bien , laissons Béranger répondre à son tour.
« Monseigneur, écrivait-il à l’abbé de Pradt , l’ancien archevêque de Malines, je sais parfaitement toutes les convenances , mais j’ai une mission à remplir toute différente de la vôtre : un chansonnier doit aller de l’avant ; il a beau connaître toutes les convenances, il en est une foule au-dessus desquelles il doit se mettre pour servir la cause qu’il a embrassée. Enfant perdu, il faut qu’il se résigne quelquefois à être abandonné. Aussi, doit-il voir sans sourciller ceux qui le connaissent le mieux ne pas lui rendre toujours ses coups de chapeau ; s’il tombe, il doit s’attendre même que plus d’un ami lui jettera la pierre. »
Ainsi parlait Béranger pour sa maison.
Il comprenait très -bien que nul ne le pouvait défendre et protéger mieux que lui-même. Et de fait, un simple berger des Eglogues de Virgile en sait plus long, en fait de vers, que l’Académie entière des
sciences morales et politiques. Un de ces bergers, prié de chanter une chanson : «Je le voudrais bien , dit-il , mais l’air seul m’est resté. »>
Numéros memini... si verba tenercm.
Et Daphnis s’abstient de chanter. Doux berger ! Mais son exemple n’a pas été suivi par les sages . Ils veulent se connaître, ces enfants de Platon, en toutes sortes de misérables petites choses qui nous charment, nous autres, les infiniment petits de l’intelligence; esprits, si l’on veut, au moins savons-nous distinguer l’épître du madrigal, l’épitaphe de l’épithalame, le rondeau du sonnet, le bouquet du compliment. Fi ! vous dis-je, 6 philosophes ! qui mieux que nous croyez vous connaître en inscriptions, stances, portraits, caprices, saillies, impromptus et bouts-rimés. Ce n’est pas votre affaire, et votre gloire n’est pas là. S’il vous plaît, laissez-nous nos poètes. Ce n’est pas nous qui voudrions troubler vos contemplations sublimes; laissez-nous sous le hêtre , et gardez vos étoiles. Philippe
de Macédoine, un jour, comme il était à rêver au moyen d’écraser Démosthène , le dernier rempart des libertés athéniennes, entendit un musicien, caché sous les arbres, qui jouait de la flûte. Il en jouait à merveille, et si bien que le roi en fut tout distrait de son travail. Mais jugez de son étonnement lorsqu’il vit que ce joueur de flûte était son propre fils Alexandre. « Eh quoi !
s’écria le roi de Macédoine, n’avez-vous pas honte, ô mon fils, de tant exceller dans un si petit art ? »
Ce que disait Philippe à son fils Alexandre, nous le dirions volontiers à ces grands philosophes qui ne veulent pas que l’on chante. Ils auraient grand tort de se connaître en chansons, en parfums, en belles grâces, en beaux-arts, en bon vin, en plaisirs, en élégances de toute espèce, en toutes les choses défendues Ces choses-là ne sont pas faites pour eux, ils ne sont pas faits pour elles , et , tant que j’aurai mon bon sens, je me garderai bien de présenter les Feuilles d'automne aux mathématiciens, qui médiraient : Qu’est-ce que cela prouve P
et les Contemplations au père Malebranche, qui n’a fait que deux vers dans toute sa vie. Non, non, les poètes qui tiennent à leur gloire, à leurrenommée, et qui sont populaires, ne rêvent pas des prosélytes impossibles ; ils respectent l’algèbre au front ridé, et ne songent pas à lui plaire. Même les poètes lyriques ont leur nuage à part, dans les nuages supérieurs, où se complaisent les philosophes ; ils habitent un nuage éclatant d’une splendeur ineffable. Au reste, il y a bien longtemps qu’elle existe, cette séparation , mêlée de méfiance et de mauvaise humeur, entre le poète et le philosophe ; ainsi, par respect pour la philosophie, autant que par notre admiration pour la poésie, il nous semble que l’heure serait venue enfin d’expliquer ces droits et ces devoirs, si différents l’un de l’autre.
En effet , le poète apporte avec soi la grâce et l’ornement du monde ; il est la parole et l’accent, il est la vie ; il polit le langage, il l’adoucit, il le remplit des meilleures et des plus ingénieuses passions. Ditesmoi , nations, la gloire et le nom de vos
poètes, et je vous dirai qui vous êtes. Au contraire, ôtez de la vie d’un peuple le poète qui le réjouit et le conseille, aussitôt vous ôtez à ce peuple déshérité les fêtes de son printemps , le charme ingénieux de ses hivers ; il perd à la fois son repos dans l’heure présente et l’ornement de sa gloire dans l’avenir.
Or, plus le poète appartient à son peuple , au sol même , à ses croyances , à ses grandeurs, plus la perte serait irréparable.
Avant tout, philosophie à part, il faut qu’un poète appartienne à sa nation, à son époque, à l’heure présente, aux joies de ce matin, aux douleurs de ce soir! C’est beau, rare, et c’est charmant, la poésie ancienne ; Athènes et Rome , à la bonne heure! Oui , mais le poète, mon voisin, mon frère, mon ami, mon compatriote et mon contemporain, celui qui vit de mon souffle et qui se chauffe à mon soleil , celui dont la rue et les carrefours savent le nom populaire, ami de mes amours , favorable à mes colères, docile à mes plaintes , compagnon de mes batailles, voilà vraiment mon poète et
vraiment mon héros ; c’est le mien, c’est le nôtre ; il parle, et je l’écoute ; il marche, et je le suis avec autant de confiance que si je suivais mon père ou mon aïeul.
Mais , dites-vous , si les poètes ont tant de crédit sur les âmes d’alentour, quel sera le crédit des philosophes ? J’en suis fâché pour la philosophie ; il faudra bien qu’en toute occasion elle cède le pas à la poésie, et, que dis-je ? à la chanson. Le philosophe est un soldat armé de toutes pièces ; il va d’un pas lourd et pesant à un but lointain qu’il a rêvé et qu’il ne saurait voir. Il attache avec soin toutes sortes de syllogismes à toutes sortes de fils conducteurs dont il ne saurait se passer ; qu’un fil se brise, il s’étonne, il s’inquiète, il ne retrouve plus sa route, il est perdu dans ses propres sentiers... Le poète est un soldat armé à la légère ! il marche au hasard de ses passions, de ses amours, par les plus beaux sentiers. Il va, il s’arrête, il arrive, il part ! Rien ne le gêne, et rien ne l’arrête. Il obéit à l’inspiration prime-sautière, et rien ne l’amuse autant que de voir, tout
là-bas, s’avancer d’un pas lourd et pesant la philosophie haletante après toutes sortes de vieilles vérités qui lui échappent pour courir au poëte en leur habit de fête.
Ainsi , pendant que le philosophe arrange avec la plus grande habileté ses syllogismes et ses raisonnements , le poëte, inspiré de toutes les croyances généreuses , chante au ciel , à la terre , au nuage, un cantique victorieux : il est la lumière, il est l’espérance , il est la constance , il est * l’amour.
M. Lefranc de Pompignan, voulant conclure à la louange de la poésie, cite un vers d’Horace, parlant de la vertu : « Du fond de l’abîme elle sort plus belle et plus brillante que jamais (x). »
« Heureux les arts et les artistes, disait Pline le jeune , s’ils rencontraient toujours de véritables connaisseurs ! » Quant à nous, si, par hasard, nous entendons nier par les philosophes les passions sincères , les sentiments naturels , toutes les grâces
( i) Merses profundo, pulchrior evenit.
de la vie et toutes ses gaîtés , nous nous rappelons involontairement cette scène charmante des Confessions de Jean-Jacques Rousseau : — « Elle prit d’abord la chose en plaisantant , et , dans son humeur folâtre, dit et fit des choses à me faire mourir d’amour. Mais gardant un fond d’inquiétude tel que je ne pus le lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser et, sans dire un seul mot , s’aller mettre à la fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après, et, se promenant par la chambre en s’éventant, me dit, d’un ton froid et dédaigneux : Zanetto, lascia le donne, e studio, la matematica. »
Et voilà précisément l’exemple que je cherchais depuis longtemps : Jean-Jacques Rousseau, c’est la philosophie ; Julietta, c’est la chanson.
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