‹ Beranger et son tempsChapitre 4 sur 5 · IÔ · texte numérisé non relu

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privé pendant plusieurs jours du plaisir de répondre au prince Bonaparte, qui lui demandait tout à la fois des conseils littéraires et des conseils sur la politique du temps présent ! Hélas ! le temps présent commence à donner un démenti aux opinions politiques du poète. Naguère encore on le consultait , mais depuis que la nouvelle royauté prend une certaine force, on ne le consulte plus que pour la forme, et c’est pourquoi , dit-il avec sa grâce accoutumée, il a fermé son cabinet de consultations. Cependant, si l’on a cessé de s’inquiéter de sa pensée , il n’a pas cessé de parler des affaires présentes :

Et j’ai dit, en effet (voyez la prophétie), à plusieurs reprises, que la situation actuelle pouvait durer dix ans, peut-être plus!

Les sages, disait-il encore au prince Lucien, m’ont également accusé de folie sous la Restauration ; nos jeunes gens, malgré les événements qui, depuis deux ans, ont confirmé mes pronostics, n’en sont pas plus disposés à croire à mes prophéties; je ne les en estime pas moins : ils accomplissent leur mission ; la mienne n’est

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plus que de prêcher dans le désert , et c’est un sot rôle.

Un peu plus tard, ce généreux et libéral plaidoyer pour sa maison et pour les libertés de sa maison, Béranger le complète en répondant aux bonnes gens qui l’accusent d’adorer un Dieu de tabagie et de cabaret, d’étre un homme impie et sans mœurs!

Mais quoi ! sa réponse est partout : dans ses chansons, dans sa vie et dans sa mort!

Et si nous la cherchons dans ses lettres intimes, au fond de sa tombe, écoutez cette réponse admirable, irrésistible, et ditesnous si vraiment ce ne sont pas là tout à fait les paroles d’un croyant :

Il faut pourtant que je vous dise (i) que moi, qui suis de ces poètes « tombés dans l’ivresse des sens, » mais qui sympathise même avec le mysticisme , parce que j’ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un

(i) Lettre adressée à M. Sainte-Beuve, à propos de ses doux poèmes : les Consolations.

peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot seigneur, vous me faites penser à ces anciens cardinaux qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l’élection d’un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau mythologique, jeté sur votre foi de déiste, c’est qu’il me semble que c’est à quelque beauté tendrement superstitieuse que vous l’avez emprunté par condescendance amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de critique impie, je suis croyant, vous le savez, et de tris-bonne foi , mais aussi je tâche d’être vrai en tout , et je voudrais que tout le monde le fût , même dans les moindres détails, c’est le seul moyen de persuader son auditoire...

Et plus loin, qui donc lira sans une intime émotion les belles lignes que voici :

« Mettez votre confiance en Dieu, c’est ce que j’ai fait, moi poète de carrefour et de mauvais lieux, et un tout petit rayon de soleil est tombé sur mon fumier!... »

Le fumier d’Ennius, tout rempli de perles et de diamants, dont Virgile faisait son profit !

Lisez en même temps cette page tou-

chante où il explique à sa façon la grâce et l’utilité de sa vie et de son labeur :

Moi aussi j’ai connu le malheur, mais, regardant en arrière, je vois que je n’ai pas toujours été inutile à mes semblables; il en est encore avec qui je partage le morceau de pain que je ne dois qu’à mon travail. Ajoutez que les amis ne m’ont jamais manqué , et que ma raison, plus forte que ma santé, m’a aidé à diriger mon frêle esquif, à braver flots et tempêtes, sans faire naufrage à mon honneur et à mon indépendance. II y a bien encore des tracasseries à subir, quand ce ne serait qu’avec ma bourse toujours si mal garnie et toujours insuffisante, quelque privation que je m’impose, habitant une mansarde, sans bonne, et vivant à peu de frais !...

Il répond encore, et surtout par tant d’actions honnêtes, bienséantes, bienfaisantes, il répond ensuite « qu’il est un faiseur de chansons , » et que ces chansons mêmes, « folles inspirations de la jeunesse et de ses retours , ne sont pas précisément des-

tinées aux pensionnats de demoiselles. »

Quant à l’impiété :

Je réponds, dit-il, ce que j’ai répété cent fois : lorsque, de nos jours, la religion se fait instrument politique, elle s’expose à voir méconnaître son caractère sacré ; les plus tolérants deviennent intolérants pour elle ; les croyants , qui croient autre chose que ce qu’elle enseigne, vont quelquefois, par représailles , l’attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi qui suis de ces croyants, je n’ai jamais été jusque-là; je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l’impiété ( i ) ?

Les dévots n’ont répondu à cette humble question que par des violences. De son temps, Horace, plus hardi que Béranger, s’était vanté d’être assez négligent envers les dieux :

Parais deorum cultor...

(i) « Je relis les Actes des apôtres, les É pitres de saint Paul et les évangélistes. Mon cher ami, comme tous ces gens-là écrivaient ! combien ils savaient dire de choses en peu de mots, et que d’éloquence dans leur simplicité !»

Et les fanatiques de son temps n'avaient rien dit !

A propos de cet impie et de ce sans mœurs, nous pouvons raconter de la façon la plus exacte et la plus entière la visite mémorable que tit , un jour, à Béranger, Mgr l’archevêque de Paris, M. Sibour, le même prélat qui devait tomber si miséra blement sous le couteau d’un prêtre hideux. Donc Mgr l’archevêque de Paris avait donné la confirmation aux jeunes enfants de Passy, où Béranger habitait en ce temps-là, et il revenait à Paris même, accompagné du sage et bienveillant abbé Jousselin, curé de Passy, lorsqu’en passant dans la rue Vineuse, où logeait Béranger ("humble maison si peu semblable au logis de la médiocrité dorée!), il vint en pensée à monseigneur qu’il serait le bienvenu sous le toit du poète. Il frappe...

Eh! la porte était ouverte! Il s’annonce, il est le bienvenu. Béranger lui-même accourt au-devant du pontife, la bonté même et la bienfaisance en personne (un mot de Massillon, en parlant du digne et bienfai-

sant archevêque de Paris)! Il l’introduit dans ce qu’il appelait son salon , il le fait asseoir dans son propre fauteuil (i); luimême il prend une chaise, et voilà cet impie, et voilà ce prince de l’Église qui causent avec la confiance et la bonne humeur de deux amis qui se sont vus toute leur vie.

Un homme assistait à cette entrevue (2), il nous en a dit tous les détails.

a J’ai lu vos chansons, disait monseigneur.

— Ah ! monseigneur, disait le poète , je suis perdu; mais vous ne les avez pas lues... toutes ?

— Il en faudrait retrancher quelques-unes.

— Beaucoup, beaucoup, monseigneur, et je suis bien de votre avis. »

Puis, comme le prélat regardait une image, attachée à la cheminée, à l’endroit même où se pose une glace, quand on a la glace :

« Aïe ! aïe ! monseigneur, reprenait Béranger, ne regardez pas de ce côté-là; c’est le

(1) Dans ce fauteuil le poète a rendu le dernier soupir ; assis dans ce fauteuil vénéré, j’ai la ferme espérance d’y mourir à mon tour. (J. J.)

(2) L’honorable M. Possoz, le maire de Passy.

portrait de M. de Lamennais. I! n’est pas beau, mais il était mon ami , et je le pleure. »

En ce moment , Béranger redevint sérieux à son tour.

« Lamennais , disait-il , je lui dis, un jour, ce qu’il était... C’était un corsaire! Il fallait absolument qu’il se défendît, ou qu’il attaquât. Or, en ce temps-là, Rome était triomphante ; attaquée..., il l’eût défendue avec toute son éloquence et tout son courage, hélas!... Mais, encore une fois, monseigneur, ne regardez pas de ce côté-là. »

Cependant , avant de quitter cette humble maison , le digne archevêque présenta à Béranger ce même abbé Jousselin qui devait, dix ans plus tard, l’assister à son lit de mort.

« Béranger, reprit monseigneur, avant de nous quitter, permettez-moi de vous présenter M. le curé de Passy; c’est un bon prêtre, à qui je reproche un peu de négligence... »

Et , comme on se récriait sur l’allégation de monseigneur :

« Oui! oui! reprenait M. Sibour, il a négligé de visiter son illustre paroissien.

— Non, monseigneur, reprit Béranger, ce n’est pas M. le curé qui est négligent, c’est moi-même qui devais prévenir mon pasteur, et qui lui rendrai , demain , la visite dont vous m’honorez aujourd’hui. »

En même temps il le reconduisait jusque dans la rue ; ils se donnèrent la main , et Béranger disait à l’archevêque : « Au reste, monseigneur, soyez tranquille sur mon compte , je mourrai comme un galant homme et comme un chrétien. »

Voilà l’impie! Et voilà cette bête de Gévaudan comme on la voit dans les complaintes de ces mêmes poètes qui maudissaient le poète illustre. Il se vantait, dans ses moments de bonne humeur, des avances et des amitiés que lui faisaient les évêques et leurs grands vicaires. « Hier, $ janvier (1859), j’ai reçu la visite de trois grands vicaires de l’archevêché de Tours!...

L’abbé Liautaud avait fait plus que cela à Fontainebleau. Le clergé eut toujours un certain faible pour moi ! »

Quant aux chansons de Béranger qui ne

sont pas des chansons impies et même des chansons licencieuses, « celles-là, disait Béranger, sont mes filles chéries. — Mes filles chéries, disait-il encore, que ne vous doisje pas ? » Elles étaient , en effet , les filles immortelles de ces toutes-puissances auxquelles le genre humain n’a jamais résisté :

la jeunesse et l’amour, la poésie et la liberté , la justice et le bonheur. Ses filles chéries ! il leur devait son nom , sa gloire et l’immortalité.

En même temps, il explique aussi, avec une modestie égale au succès même de son œuvre , qu’il a réussi au delà de ses désirs, et même il ajoute, avec une conviction qui était en lui : « que la postérité ne ratifierait pas tant d’honneurs. » Il disait cela sans reproche et sans fausse modestie... « Je suis complètement innocent des éloges exagérés qui m’ont été prodigués... Loin d’ajouter le bruit au bruit, j’ai évité les ovations qui l’augmentent...

je me suis tenu hors des colères qui le propagent... et enfin j’ai fermé ma porte aux commis voyageurs de la renommée... » Il

savait que la renommée a ses caprices :

« Elle veut être cherchée, et non courue, »

a dit Montaigne. Eh bien, cette renommée à laquelle il n’eût pas fait le plus léger sacrifice , si , par hasard , ses amis ne la cherchaient pas, Béranger était tout prêt à se fâcher pour leur propre compte.

M. Daunou, écrivait Béranger au savant M. Taillandier (l’auteur de ces pages si belles sur M. Daunou), a été la victime de son extrême modestie, chez nous, peuple oublieux, habitué à ne tenir aucun compte que des gens à tréteaux et à trompettes. Sa mémoire en a beaucoup souffert, et votre livre, monsieur, vient bien à propos assigner une place élevée à cet homme qui ne se contenta pas de penser et d’écrire, mais qui sut agir comme il avait écrit et pensé, et dont les nombreux travaux ont toujours tendu à donner pour règle aux lettres le goût et le bon sens , et pour base aux lois la justice et la liberté.

Voilà comme il savait juger, souvent de très-haut, les hommes et leurs œuvres. Si j’avais l’espace et le temps, que d’exemples

nous trouverions dans ses lettres de cette justice accorte, ingénieuse, et qui dit d’un seul mot tant de choses : « Pierre Leroux, un homme enfoncé dans ses idées; il a bon nombre de fidèles, et déjà les chaises sont louées en attendant qu’on bâtisse l’église ! » M lle Rachel : « Elle n’est pas encore si grande actrice que Talma fut grand acteur, mais elle dit mieux que lui, qui pourtant disait si bien. Elle a le bon sens, l’expression précise et juste. » Il disait d’Hégésippe Moreau : « C’est un sauvage que je n’ai jamais pu apprivoiser, moi qui en ai tant apprivoisé. Un de mes amis, M. Lebrun, a tout fait pour lui être utile, et avec une délicatesse extrême : il n’a pu réussir. Donc , ce n’est pas, cette fois, la société qu’il faut accuser, mais un malheur d’organisation tout exceptionnel. »

Quant à lui, on peut l’en croire, en dépit des gens qui s’écriaient : Béranger est un poète lyrique ! Il fait des odes et non pas des chansons, lorsqu’il affirme, à tant de reprises, qu’il est un chansonnier, qu’il n’a

jamais poussé ses prétentions plus haut que le titre de chansonnier! « Appelez-moi un chansonnier, c’est mon titre !» — « Appelez-moi un joueur de flûte, c’est le titre qui me plaît ! » s’écrie un des héros de l 'Iliade. Béranger ne veut que celui-là, c’est celui-là seul qu’il accepte ; et ceux qui lui disaient : « Vous faites des odes, »

il en était chagriné tout autant qu’une belle personne, un peu plus que rousse, à qui les niais vont disant : Vous êtes blonde. « Et si je n’ai pas couru , dit-il encore, après les dignités littéraires les plus enviées et les plus poursuivies , eh bien , c’est justement parce que je voulais rester fidèle à mon titre de chansonnier. »

« Ma gaieté ! disait - il souvent avec autant d’orgueil qu’un Montmorency disant : « Ma maison ! » nia gaieté calme et soutenue était ma douce compagne ; et si parfois elle me quittait dans le monde, je la retrouvais à ma porte ou chez mes amis, qu’elle consola si souvent. » S’il raconte à son ami Quenescourt une de ses journées heureuses , il a grand soin de lui

dire que tout ce bonheur il l’avait en luimême, et qu’il est sorti de cette fête « la tête échauffée non devin, mais de plaisir!

Nous avons fort peu b»; ce n’est pas à notre pauvreté qu’il faut s’en prendre, mais à notre tempérance. »

A sa gaieté naturelle il faut ajouter la jeunesse et les faciles plaisirs. Eh ! la jeunesse! il la regrettait pour son charme, il l’honorait pour ses bienfaits, pour ses inspirations :

Si je ne chante plus , c’est qu’on ne chante pas à tout âge, et que toutes les époques ne prêtent pas à la chanson!...

Avec l’âge la malice cesse d’être de saison, bien qu’on dise souvent chez nous : un malin vieillard. Les malins vieillards ne sont guère propres qu’à faire des Bartholos qui, tout fins qu’ils sont , finissent toujours par être traités comme des Cassandres. Je veux éviter ce petit malheur arrivé à plus d’un homme célèbre de notre temps.

Passy, 19 novembre 183 3.

Voilà l’homme! Et comme on s’étonne, en le retrouvant si fidèle à sa modestie, à sa bonne humeur, que tant de gens aient eu le courage de le damner !

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