‹ Beranger et son tempsChapitre 3 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

a critique a beau faire et prendre un long détour à travers les jeunes années de son poète, il faut bien qu’elle arrive, enfin, au chapitre difficile de cette biographie, au délit de Béranger, à son châtiment , à ces longues heures d’une prison méritée. Il y avait dans cette âme ingénue un grand fonds de colère ; ce cœur paisible contenait de terribles rancunes. — Poète adopté par les hommes de l’opposition la plus violente, ami des rhéteurs les plus dangereux , passionné pour l’éloquence et grand admirateur de Manuel, son meilleur ami, le chansonnier avait peu à peu compris toute sa force, et (c’était l’usage) il l’essayait sur

cette royauté , bien attaquée , mal défendue. Ajoutez qu’il la croyait toute-puissante, et qu’il n’eût pas imaginé qu’elle tenait chez nous à des liens si fragiles. Enfin, tout le poussait dans cette mêlée ardente : ses amitiés, ses passions, ses amours plébéiennes, ce besoin irrésistible d’être applaudi de la foule , et le succès presque assuré de ces attaques si cruellement combinées. Pensez donc à ces tonnerres qui grondaient dans un ciel sans nuage : les pamphlets de Courier, les discours du général F. y, la mauvaise humeur de Royer-Collard, les coups de boutoir de M. Dupin, les bons mots de M. le premier président Séguier, les ennuis de M. de Chateaubriand, les vulgarités de M. de Villèle, l’autorité de M. Laffitte, et, plus cruellement que tout le reste, l’esprit , la verve et l’ironie intarissable de toutes les haines qui divisaient le double peüple de la Restauration. Elles étaient également violentes du cô é des royalistes et du côté des libéraux. Un des plus fiers esprits de ce temps-ci , M. Guizot, a raconté dans ses Mémoires un incroyable effet

de la haine politique : — « J’ai entendu, à cette époque, une femme du monde, ordinairement sensée et bonne, s’écrieràpropos de M 1!e de Lavalette , aidant sa mère à sauver son père : « Petite scélérate! » — La haine était un des éléments des premiers jours et des derniers instants de la Restauration , et certes il eût fallu plus de courage (et de justice aussi) que n’en pouvait avoir ce jeune homme, pour résister à l’entraînement universel.

Le chansonnier suivit donc les sentiers que lui enseignait plus d’un grand philosophe; il marcha dans l’opposition, et, pour son premier manifeste, il publia son deuxième recueil. Dans ce recueil nous ne comptons pas la, Bacchante et Margot, non plus que la Descente aux enfers; mais il y avait Mon Curé :

Le curé de notre hameau

S’empresse à vider son tonneau...

et le reste. Il y avait les Capucins ; il y avait la fameuse chanson les Missionnaires:

Satan dit un jour à ses pairs...

et le refrain universel :

Vite, soufflons, soufflons, morbleu !

Éteignons les lumières Et rallumons le feu.

Il y avait le Vieux Drapeau, bref, toutes sortes de dangers politiques , sans compter l’outrage aux bonnes mœurs. Voilà pour le premier procès, celui de 1821. Le second procès est de 1828. Dans ces sept années, la renommée du poète avait grandi avec sa chanson ; la royauté avait subi de rudes atteintes; les royalistes eux-mêmes ne s’entendaient plus. Il était donc nécessaire , absolument , que l’autorité s’inquiétât de cette nouvelle et violente attaque au roi de France, à la religion de l’État. L'Ange gardien contenait deux couplets que la loi devait frapper :

De l’enfer serai-je habitant,

Ou droit au ciel veut-on que j’aille ?

Oui, dit l’ange, ou bien non, pourtant, Crois-inoi, tire à la courte paille.

Les infiniment petits ne valaient pas tant de colère ; il y avait cependant le refrain, qui n’était guère tolérable :

Et les barbons régnent toujours.

C’était bien le cas de dire : « Écrivez barbons , prononcez Bourbons , » et les censeurs de la chanson n’y manquaient pas :

Combien d’imperceptibles êtres !

De petits jésuites bilieux !

Des milliers d’autres petits prêtres Qui portent de petits bons dieux !

Il y avait enfin, dans ce même recueil , te Sacre de Charles le Simple , et ceci était tout simplement un crime.

On a refait la sainte ampoule...

Et ce couplet terrible, injuste, contre un roi qui n’a jamais fait sciemment une injustice ; un prince excellent , charitable , un exemple ! A peine il revenait de Reims, tout couvert de la bénédiction de ses peu-

pies, voici, parmi tant de cantiques, par quel couplet il fut reçu :

Chamarré de vieux oripeaux,

Ce roi, grand avaieur d’impôts,

Marche entouré de ses fidèles,

Qui tous, en des temps moins heureux,

Ont suivi les drapeaux rebelles D’un usurpateur généreux...

Un milliard les met en haleine :

C’est peu pour la fidélité.

Le peuple en même temps s’écriait :

Oiseaux, nous payons notre chaîne ;

Gardez bien votre liberté.

N 'allons pas plus loin ; ceci était vraiment de l’injustice ( i ) et vraiment de la haine , et bien des jeunes gens de cette époque, en dépit de cette rage d’opposition qui était universelle , eurent l’honneur de réclamer contre ces violences coupables. L’homme qui vous parle en ce moment fut au nombre

( i) Au reste, Béranger l’a dit lui même : « Je n’eus jamais la prétention d’être innocent aux yeux de la loi. » (} novembre 1832.)

des écrivains qui prirent parti pour le roi contre le poète, et, ce qu’il écrivait en ce temps-là , il l’écrit encore aujourd’hui.

Moi jeune aussi, j’aurais dit avec les jurés: « Oui, l’accusé est coupable. » Il est vrai que je serais rentré dans mon logis tout rempli d’une tristesse mortelle. Hélas! dans ces condamnations des poètes et des grands écrivains, s’il faut plaindre le poète condamné, il faut plaindre aussi le roi malheureux au nom duquel on le condamne. Ils sont frappés l’un et l’autre, et, plus d’une fois, c’est le vaincu , c’est l’homme écrasé qui triomphe. Admirez dans les prisons du Spielberg ce jeune homme qui a descendu naguères l’escalier de l’échafaud, entouré de l’auréole des martyrs, pour s’enfoncer dans les ténèbres, dans la solitude et le silence éternels. Il n’est plus un homme, il est un mort ; ce n’est pas un caveau qu’il habite , c’est une tombe. Tout son corps est entouré de chaînes pesantes en guise de linceul ; cependant, lorsqu’au bout d’un siècle de ce supplice horrible, l'ordre du maître absolu rend ce fantôme à la douce

lumière du jour, ce fantôme... un souffle à peine, murmurait une prière inarticulée, un pardon sans forme, un remords sans nom.

Eh bien, de ce remords, de cette prière et de ce pardon , de ce cri étouffé dans les prisons de cet empire implacable , un livre est résulté, plein de clémence, et terrible à ce point qu’il a renversé tous les remparts de l’Autriche et balayé les Autrichiens de l’Italie.

Il existe en notre prison de Sainte-Pélagie un escalier par lequel ont monté Béranger, Lamennais, Armand Carrel... Pensez donc si l’escalier tremblait sous le poids de ces hommes : armés , celui-ci de l’ironie et des mépris de la chanson, celuilà descolères mêmes d’Isaï, cet autre, enfin, de toutes les ardeurs d’une polémique et d’une logique irrésistibles (i).

. . . Scandit fatalis machina muros Facta armis. . .

Ces deux procès politiques dont il parle (i) « Je n’ai plus pour moi que le grand flatteur

avec tant de bonhomie et si peu de ressentiment; ces luttes pour ou contre la liberté, soutenues de ce côté-ci et de ce côté-là par des orateurs véhéments, ici M. le procureur général de Marchangy , qui mourut à cette peine, et, sur le banc de cette défense éloquente, le plus ferme et le plus intrépide avocat du barreau de Paris, M . Dupin ; si nous étudions ces deux grands procès, non pas dans les couplets de Béranger, mais dans ses lettres intimes , aus-

de l’infortune, Béranger. Il a le culte de l’art, de l'humanité , de la patrie II n’est pas descendu dans l’abîme; aussi est-il naïf, populaire et bon !» ,M. de Lamennais.)

Lamennais à Béranger : « Je bénis Dieu, qui m’a réservé cette consolation dans ma tristesse ; car j’ai eu, comme vous le dites, beaucoup à souffrit. Bien des gens qui m’avaient jadis serré la main, qui s’étaient longtemps assis près de moi, à la même table, ont passé en disant : Je ne le connais point! Quelques-uns même ont cru me devoir des outrages; mais comment expliquer ces choses au public?.. C’est ce que voulaient les méchants. Après tout, on ne peut espérer de servir les hommes sans beaucoup de travail et beaucoup de souffrances. Qui le sait mieux que vous, mon ami ? »

sitôt nous rencontrons (cela nous plaît et nous contente), non pas une victime expiatoire et qui se livre au sacrificateur, mais bien un homme énergique , un esprit convaincu, un véritable accusé, qui sait se défendre, et qui se montre à nous parfaitement intelligent du coup qui le menace et de la peine qui le frappe. Il a voulu la lutte , il l’a cherchée , et maintenant que l’heure est venue où il faut payer d’un fragment de sa fortune et de sa liberté peutêtre... une chanson le poëte va s’entourer de toutes les garanties. « Ma vie est un combat ! » disait Beaumarchais avec un certain orgueil mêlé de tristesse. Béranger n’eut que deux batailles à livrer dans toute sa vie , il les perdit ; mais, telle est la toute-puissance de l’opinion publique, il se trouva qu’en les perdant , il les avait gagnées.

La première fois qu’il parut devant la Cour d’assises, on vit accourir au Palais de Justice une foule énorme. Il en venait de tous les côtés de la ville , et du milieu de tous les partis. Béranger n’était pas encore

un martyr, mais il touchait au martyre. — On voulait le voir, on espérait l’entendre ; on ne savait pas à quel point il haïssait sa personne donnée en spectacle , et comme il savait se faire humble et petit dans une foule où le cherchaient tous les regards.

Cependant la foule s’étant calmée, et tout le monde à son poste, on comprittout de suite qu’il s’agissait réellement d’un grand procès. M. l’avocat général de Marchangy, célèbre à la fois par le talent de sa parole et par l’énergie irritante de ses colères, avait revendiqué les honneurs et l’impopularité de cette première accusation. Il commença par reconnaître, avec une loyauté généreuse, que la chanson française avait conquis des libertés, chez nous, qu’il serait malséant de lui disputer ; qu’elle avait, sinon le droit de tout dire , au moins de dire en ses refrains , depu s déjà bien des siècles, beaucoup de choses; et qu’enfin la France était habituée à cette ironie, à cette malice, à ces piqûres innocentes dont s’était accommodé plus d’un grand ministre, à commencer par le cardinal Mazarin : « Ils

chantent, ils payeront! » Bientôt cependant en présence de tant de hardiesses dangereuses, M. l’avocat général en venait à proclamer la nécessité de réprimer les témérités et les licences de ce poème sans liens et sans frein. Il n’ignore pas que les poètes romains poursuivaient de leurs quolibets le triomphe éclatant de Jules César, mais il veut que la chanson même rende au César ce qui est au César , et il croirait manquer au devoir du magistrat défenseur des lois attaquées , s’il ne signalait pas dans le recueil du chansonnier des couplets outrageants à la personne du roi, à la morale publique, à la religion de l’État.

Alors voilà M. de Marchangy qui dénonce à MM. les jurés plusieurs chansons dangereuses : les Deux Sœurs de charité , les Missionnaires , les Capucins , le Vieux Drapeau... surtout il demande une répression immédiate pour la fameuse et poétique chanson : le Bon Dieu ! — Notez bien que toutes ces chansons qu’il attaquait, M. de Marchangy les lisait d’une voix claire et vibrante ; il savait leur donner un accent in-

connu qui en faisait des œuvres toutes nouvelles et d’une incontestable cruauté , maintenant qu’elles étaient dégagées de la musique, aux notes complaisantes. — Il épelait, il expliquait la chanson à ces jurés attentifs ; il en montrait le danger, il racontait les excitations du vin, de la joie et des plaisirs, amoncelés autour d’une table où soudain des voix amies , à l’unisson de la bonne chère et des libertés de ces heures plaisantes, vont pleurer sur les malheurs de l'empire et livrer le roi nouveau aux mépris de sa nation.

Il parlait très-bien , M. de Marchangy; il accabla l’homme accusé des plus vives louanges. Il reconnut que cette apparente simplicité cachait un grand poète, et que ces violences populaires , écrites avec tant d’art et de goût, d’un ton si vif et si vrai, cachaient un grand poète... un grand danger.

Bientôt cependant, quand l’émotion produite par M. l’avocat générai était toute vive encore, M. Dupin, le défenseur naturel de tous les grands accusés de la Res-

tauration, répondit à M. l’avocat général avec le zèle et l’ardeur que soulevaient en cette âme éloquente, indignée, toutes les causes généreuses. Il parla de ce ton net, vigoureux, précis, qui lui a fait remporter tant de victoires. Vains efforts! éloquence inutile!... Pour cette première fois, le chansonnier fut condamné à l’amende, à la prison. Cinq cents francs d’amende et trois mois de prison! C’était en 1822, nous devons nous en souvenir; nous entrions dans notre jeunesse, et les jeunes gens qui se pressaient autour du poète en ce temps là étaient réservés aux destinées les plus diverses. Celui-ci sera plus tard le premier ministre et celui-là le premier prisonnier de la révolution de juillet. Voici le jeune Armand Carrel, qui mourra dans un duel.

Voici le fameux Paul-Louis Courier, qui mourra assassiné dans ses bois. Nous saluons le meilleur ami de Béranger, Manuel, qui sera empoigné au milieu de la chambre introuvable; Fontan, enchaîné comme un malfaiteur à la chaîne même d’un galérien galeux. Voici Guinard , un condamné à

mort, et pardonné! Godefroy Cavaignac, le républicain, mort au plus beau moment de son rêve ; Armand Marrast, le bel esprit enseveli dans sa défaite et glorifié par sa pauvreté; Trelat, un héros (i)! Soudain, 6 vanité des peines qui ne sont pas déshonorantes, car le déshonneur seul est la peine irrémissible et dont on ne revient pas , pour tous ces opposants le poète accusé et condamné devient un centre, un drapeau, un mot d’ordre et de ralliement !

Son premier procès en avait fait une puissance; attendez encore cinq ou six ans, laissez venir le procès de 1828, et pas un, parmi ces jeunes gens, ces orateurs, ces ministres en germe et ces conspirateurs de vingt ans, ne songera désormais à prendre le pas sur le chansonnier Béranger.

(1) « Mon ami Trélat, apprenez que saint Jules était un digne vétéran qui refusa de sacrifier aux faux dieux. — Qu'en dites-vous, monsieur le martyr? Vous ne vous attendiez pas à me trouver si fort sur la Vie des saints ? Je la lisais, enfant, à ma pauvre gTand’mère, et j’ai précieusement gardé ce beau livre, qui cachait beaucoup de vérités. »

Ce procès de 1828 était, beaucoup plus que celui de 1822, un procès considérable, et Béranger le savait bien. Il avait grandi (1), et beaucoup , dans l’espace éclatant et viril de ces six années qui nous menaient tout droit à la révolution de juillet. Son talent s’était mûri, son art s’était élevé.

Il était devenu, sans le savoir peut-être, un homme politique; et maintenant son rude avocat M. Dupin lui-même est de cet avis, que trois des chansons nouvellement incriminées violaient le pacte fondamental. Cette fois le poète est sûr d’être condamné; sans nul doute il a dépassé les libertés légales, il sera justement condamné.

(1) « Savez-vous que dans les cafés, dans les marchés, partout, on s’occupe de mon procès plus que de la Prusse, des Russes et des Turcs ? »

Mais quoi ! U est décidé à ne pas reculer devant la peine; à l’avance, il accepte le châtiment ; seulement, comme il est habile, il veut le réduire autant que possible à des proportions supportables. C’est même un spectacle intéressant et qui mérite que l’on s'y arrête un instant, ce poète, intrépide au delà de la loi même , débattant à l’avance chaque mois, ou, pour mieux dire, chaque jour de sa future et très- inévitable prison (i).

Lui-même, Béranger, il explique avec sa bonne foi accoutumée qu’il avait calculé toutes les chances avant de se précipiter dans cette mêlée. Il avait obtenu de M. Arnauld un humble emploi d’expéditionnaire dans les bureaux de l’instruction publique, et il tenait naturellement à cet

(i) A M. Laffitte : « Je sais qu’en prison tout est cher; mais enfin, si ma bourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai alors ce que vos offres cent fois réitérées ne m’ont point fait faire encore : je vous demanderai votre argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d’emprunt, si votre amitié l’exige. Vous voyez que je pense à tout. »

emploi qui l’aidait à vivre... Il y renonça avant d’avoir publié ces chansons condamnées par M. Dupin lui-même :

« Il me convenait mieux, nous dit-il, de sacrifier ainsi ma place, que de publier mes volumes séditieux après qu’on me l’aurait ôtée, ce qui pourrait arriver un jour ou l’autre. Leur publication eût eu, dans ce cas, un air de vengeance qui n’allait pas à mon caractère. D’ailleurs, le parti libéral était dans le plus grand désarroi : de folles espérances venaient de s’évanouir, et les meneurs de l’opposition semblaient saisis d’une sorte de panique. Le moment était donc bien choisi, puisque l’apparition de mes volumes, longtemps attendus , et le procès que tout faisait pressentir qui devait les dorer sur tranche , comme je disais alors , pouvaient être un moyen de réchauffer un peu l’opinion, qu’un rien abat, qu’un rien peut relever. »

Vous voyez par ces exemples que ce deuxième et dernier procès de Béranger n’était pas fait à la légère ; au contraire, il était conduit avec un zèle, une activité, ' une intelligence infatigables. Ce procès at-

tristait les amis du chansonnier ; il les inquiétait à juste titre; ils redoutaient une énorme condamnation, et, pour tout au monde, ils auraient voulu la réduire à ses plus simples proportions. De son côté, le gouvernement du roi Charles X, qui comptait avec l’opinion publique, l’avait interrogée avec un certain zèle, et la réponse avait été décourageante. En si peu de temps, l’accusé de M. Marchangy, le client de M. Dupin, avait conquis une popularité victorieuse. En ce moment, partout sa chanson était chantée, son nom était célébré, ses passions étaient partagées. Plus cette muse en jupon court était violente, et plus elle convenait à ce peuple enivré des pures doctrines libérales. Le Marquis de Carabas , Trestaillon , la Marquise de Pretintaille, les Anglais, les Prussiens, les Missionnaires, le Chant du Cosaque, les Révérends Pères, étaient désormais dans toutes les mémoires. Ce poète, hier encore à peine introduit au Caveau des chansonniers, il est partout aujourd’hui. On retrouvait sa chanson infatigable dans les écoles, où

il flagellait Saint Acheul ; dans les casernes, où il célébrait le Vieux Sergent , le Sohiat de la Loire et le Soldat laboureur ; au seuil des séminaires, qui le regardaient comme l’Antéchrist. Surtout il présidait par l’ironie et par la gaieté, par l’esprit, par la bonne humeur, par les faciles amours, par Lisette et Madame Grégoire, la Faridondaine et la Fortune, par Babet et Jeanneton, à toutes les fêtes du peuple de France. Désormais la chanson passait, ô miracle ! à l’état de légende, et le Dieu des bonnes gens se plaçait dans la mémoire universelle de cette Nation , à côté même de la complainte du Juif-Errant et de Crédit est mort, les mauvais payeurs l’ont tué. A ces causes, le gouvernement du roi Charles X, pour peu que le poète y mit de la complaisance, eût accepté avec empressement une ouverture à se délivrer de ce procès dangereux.

De son côté, le fidèle et constant ami de Béranger, M. Jacques Laffitte, quand il vit que le procès de 1828 s’engageait assez mal pour le poète, alla, sans consulter Béranger, proposer à M. de Portalis, le garde

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des sceaux, une espèce de transaction par laquelle l’accusé renoncerait à se défendre, le gouvernement renonçant à la poursuite.

On eût fait, comme on dit, une cote mal taillée, et le malheureux procès eût été étouffé par le silence! A cette ouverture, M. Le comte de Portalis, qui était un magistrat bienveillant, une intelligence attentive à ne pas froisser les supériorités de l’esprit, et qui, d’ailleurs, ne tenait guère qu’à se maintenir à son poste, n’eût pas demandé mieux que de trouver une conciliation à ce procès, ce malheureux procès qui devait donner tant de renommée au poète, et rejaillir en même temps d’une implacable façon sur la monarchie et sur le roi, qu’il attaquait; mais il fallait, au préalable, que l’accusé consentit à ne pas se défendre; il fallait qu’il acceptât une transaction dont le premier résultat eût été de reconnaître qu’il avait tort, et de déserter, contrit et repentant, la lutte qu’il avait provoquée. Alors, le voilà qui discute, à la façon d’un avocat très-habile et très-retors, les difficultés qui se présentent de

toutes part à l’annulation de la procédure commencée. — Est-ce un pardon (1)?... — Il ne veut pas qu’on lui pardonne! At-on pitié de lui ?... Il ne veut de la pitié de personne ! Est-ce donc enfin qu’on le croirait si peu dangereux qu’à tout prendre, on le laissât aller sans s’inquiéter de ses chansons? Franchement, ces messieurs du ministère auraient tort de ne pas compter avec un poëte aimé, fêté, chanté dans la France entière! Enfin, puisqu’il est commencé, ce procès vaut bien la peine qu’on l’achève... En ce moment, Béranger sait très-bien qu’il est un poëte adopté du peuple , et que désormais , quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, il faudra bien compter avec lui. C’est pourquoi il ne compromettra

(1) A M. l’abbé de Pradt : « Je vous assure que j’aurais été un fort bon prêtre. Je suis beaucoup plus croyant qu’on ne le suppose, et l’on ne me traiterait pas d’antichrétien si l’on ne faisait pas du christianisme un moyen politique ; et peut-être aussi ne serais-je pas antibourbonnien si au droit divin, qui peut au moins faire des héros, on ne substituait, chez nous, le prestige royal, qui n’est propre qu’à faire une nation de courtisans. »

pas une position si belle et si grande par une quasi-lâcheté; qu’on l’attaque, il se défendra ; et comme il sait qu’au bout de sa peine il y a... la popularité, tout au moins, il exige absolument, à ses plus grands risques et périls, l’entière manifestation de son procès.

Oui, dit-il avec un juste orgueil, je suis maintenant quelqu’un; maintenant je suis populaire, et je n’irai pas trahir mes haines, mes amitiés et mes amours ! Voilà pourtant comme il parle. Et ne trouvez-vous pas un grand charme à cet aveu que Béranger se fait à lui-même? en dépit de sa vraie et sincère modestie, il est le maître absolu de la multitude ! Ainsi le voilà qui comprend enfin toute son importance, et, depuis les jours heureux de sa persécution jusqu’au deuil de ses derniers jours, du général Foy à M. Jacques Laffitte, ses gardes du corps, à M.Thierset à M. Mignet, ses gardes-malades ( « il a été un père pour nous, » disaient M. Thiers et M. Mignet), toute sa vie il a compris qu’il était un homme considérable. A ce compte, il pre-

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nait volontiers, partout où il se trouvait, la première place et le premier pas ; c’était même une des fêtes de sa présence : il entrait dans une maison, et, sansfausse modestie, il se mettait naturellement à sa place, et vous n’étiez pas gêné par cette feinte humilité de plusieurs de nos glorieux contemporains qui semblent, à chaque instant, nous rappeler leur gloire, à force d’en faire un bon marché. La simplicité même de Béranger lui commandait cette bonne et loyale façon de dire aux gens : « Me voilà! » Il écoutait bien, il parlait mieux; sa voix était douce et sa parole était lente; mais son regard était vif, son sourire ingénieux ; c’était un vrai bonheur de comprendre, à je ne sais quoi de charmant qu’il avait dans le regard, qu’il se trouvait bien en votre compagnie. Il attirait naturellement à son âme, à son esprit, toutes les âmes et tous les esprits d’alentour. Sa bienveillance était active, ingénieuse, irrésistible ; on le saluait sans le connaître. « Oh! moi, disait il, je ne suis jamais seul; dans la rue ou dans les bois, c’est à qui me

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demandera son chemin. Il faut aussi que j’aie une mine de cadran, car on ne manque jamais de me dire : « Quelle heure « est-il ? » Le premier chien perdu s’attache à mes pas, et les petits enfants me donnent la main! »

Cette popularité, qui lui plaît et qui l’enchante comme serait charmé un jeune homme qui voit flotter, dans le char qui l’emporte, le voile de sa maîtresse, Béranger s’en vantait à M. Laffitte. Hier encore, en passant dans la rue, il a entendu une harengère et un fort de la halle qui causaient de son procès. « Ce pauvre b...

de Béranger, disait le monsieur, voilà qu’ils vont le remettre en prison. — Bah !

disait la dame, c’est peut-être parce qu’il n’y a plus que Laffitte et ce pauvre b.... de Béranger qui aiment le peuple! » Il y avait véritablement de quoi se glorifier de cette active sympathie, et nous comprenons que le bon poète en fût tout encouragé.

« Ainsi, ne craignez rien, disait-il encore à M. Jacques Laffitte, et ne me traitez pas comme un enfant malade ; au contraire,

ayez bon espoir; rappelez-vous que la prison ne me fait pas peur. Je l’accepte, et si, par bonheur, je mourais en prison, voyez, mon ami, pour moi quelle gloire et pour la royauté que de repentir ! » Tant il savait que S. M. le roi Charles X ne voulait pas et n’a jamais voulu, comme on dit, la mort du pécheur.

Et puis, autre objection : il est pauvre ; il n’est guère en argent comptant(i) : il faut beaucoup d’argent pour l’amende et pour

(l) Dupont de l’Eure à B/ranger : « Pour moi, mon cher Béranger, je suis prêt à me montrer à vos côtés lorsque vous paraîtrez à l’audience. Disposez, non pas de mon cœur, qui est à vous depuis longtemps, mais de ma personne et de ma bourse... Voulez-vous accepter quelques mille francs ? je vous les porterai. Vous pouvez les prendre, ils vous sont offerts par ma femme autant que par moi. »

M llc Delphine Gay, brillante de tout le vif éclat de sa poétique jeunesse, envoyait une élégie au poète prisonnier : • La poésie est généreuse, disait-elle; faites qu’on pardonne à vos ennemis, en composant dans votre exil ces chants à la fois si joyeux et si noblement tristes dont l’homme heureux répète les refrains, que le vieux soldat écoute en pleurant, que le poète admire avec envie... »

la prison... Comment faire ? A cette objection il répond par un sourire et par un mot qui nous ferait aimer éternellement M. Jacques Laffitte, quand bien même, chaque jour, à la surface de la politique ancienne et des belles-lettres d’hier, les documents les plus certains ne nous rendraient pas les preuves authentiques de cette inépuisable et courageuse bonté. Ce mot tendre et touchant, le voici : « Je n’ai pas peur de manquer d’aide et d’appui , monsieur Laffitte... vous êtes là! »

Vous êtes là! adressé par l’homme le plus libre et le plus désintéressé (i) de ce siècle au plus généreux de tous les hommes est une parole exquise et qui se grave au fond de l’âme. En même temps on se demande : Où donc ai-je entendu ce mot si touchant? — Vous l’avez entendu dans la bouche même du bonhomme La Fontaine : «Ah! monsieur de La Fontaine, vous avez perdu votre amie, et je venais

(i) L’autre jour encore, ces trois lettres de Charles Nodier à M Laffitte, qui lui avait prété cinquante mille francs (vente Laverdet, août 1857).

vous chercher pour vous mener dans ma maison. — J’y allais, » dit l’autre à M mB de la Sablière; et, du même pas, il alla chez M me de la Sablière. Il y vécut, il y mourut, doucement abrité par cette amitié bienfaisante. Sa garde-malade, au lit de mort, disait au curé : « Monsieur le curé, pardonnez-lui , il est plus bête que méchant; Dieu n’aura pas le courage de le damner. » Eh 1 la bonne femme ! elle invoquait , sans le savoir, le Dieu des bonnes gens (1)... le Dieu de ces poètes jumeaux : La Fontaine et Béranger.

Et Paris tout entier doit soutenir leur gloire Pour défendre son jugement.

Ainsi le procès suivit son cours, parce que l’accusé le voulut absolument.

Mais aussitôt qu’il fut sérieusement entamé, ce grave et solennel procès de 1828

(1) « La Fontaine était un bonhomme, et moi je suis un homme bon, mais point du tout un bonhomme, malheureusement. » Dans son admirable lettre à M. Lebrun, un de ses meilleurs et plus fidèles amis (ai janvier 183 5).

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prit un aspect non moins animé, mais beaucoup plus sérieux que le procès de 1822.

Les temps étaient devenus pleins de périls et de menaces, les cœurs s’étaient ulcérés, les espérances s’étaient agrandies ; l’horizon s’était ouvert ; la chambre introuvable était retournée au pays des songes, la presse opposante avait rencontré dans le choc de tant de passions si diverses des accents tout nouveaux. Au premier procès du poète on accourait comme à quelque drame intéressant ; au deuxième et dernier procès, on marchait comme à l’assaut et comme à la bataille! En ce moment, les royalistes et les hommes de l’opposition comprenaient confusément qu’une révolution était prochaine. Il est vrai que, les uns et les autres , ils ne savaient de quel côté la révolution allait venir. Mais ceux-ci et ceux-là étaient inquiets, pleins d’angoisses et dans la pénible anxiété d’un moment décisif. Tel était le présage , et tel était le caractère de ce procès politique.

Au banc de la défense, il y avait le nouveau défenseur de Béranger, M. Barthe,

et puis M. Laffitte, M. le général Sébastian! , plusieurs députés de la gauche...

M. l’avocat général Champanhet soutenait l’accusation.

Il était habile; il était honnête homme, avec les passions généreuses d’un magistrat que sa conscience a poussé dans la bataille ardente des partis. Quoi encore?

Il ne courait ni à la satisfaction d’une autorité viagère, ni aux passagères approbations de la faveur publique...; il obéissait au devoir. Il commença par rappeler le procès de 1822, la peine légère et l’avertissement quasi -paternels infligés au poète incorrigible, et tout de suite il demanda, cette fois , une répression sévère pour les chansons nouvelles : l’Ange gardien attentait à la religion de l’État; le Sacre de Charles le Simple était une injure à la majesté royale ; les Infiniment petits s’attaquaient aux chefs du gouvernement. En même temps, à l’exemple de M. de Marchangy, M. l’avocat général lisait aux jurés les passages incriminés, mais cette fois ces couplets , prononcés dans l’accent même

d'une indignation véritable, en même temps qu’ils donnaient à réfléchir aux défenseurs de la société attaquée , produisaient dans l’auditoire, obéissant aux moindres impressions du poète, l’effet de lampes brûlantes que l’on jetterait sur des gerbes de blé.

Évidemment , depuis le dernier procès, un changement inattendu s’était opéré, même dans l’âme et dans l’esprit de l’auditoire :

en vain le danger était proche , en vain le trône était miné de toutes parts, l’auditoire était plus disposé que jamais à sourire aux cruautés du chansonnier; chacun de ces spectateurs en tumulte acceptait volontiers sa part dans ces accusations , sa part dans ces colères. Après le procès de 1822, il y avait encore des gens qui hésitaient et qui trouvaient que M. de Marchangy était sévère, mais juste ; au procès de 1 828, l’avocat général ne rencontra aucune sympathie :

évidemment , il avait perdu complètement sa cause dans l’opinion publique ; la condamnation qu’il allait obtenir était perdue à la fois pour la satisfaction de l’heure pré-

sente, hélas! et pour la sécurité de l’heure à venir.

Avec moins d’autorité, sans doute, et moins de talent que M. Dupin, M. Barthe, en cette défense de Béranger, rencontra de bonnes paroles. M. Barthe était tout rempli de la fièvre et de l’éloquence des sociétés secrètes, et quelque chose en transpirait dans son discours. Il proclama hautement que l’accusé était un galant homme, un sage ami du peuple, un généreux citoyen, et le plus cruel ennemi de l’invasion des jésuites, de la sainte-alliance et du pacte avec l’étranger. Il parla bien, mais son discours manqua peut-être d’élévation et, sans nul doute, de l’autorité magistrale qu’aurait eue M. Dupin.

Mais, Dieu merci , ce n’est pas la colère et ce n’est pas la passion des multitudes qui dictent les arrêts de notre justice. Elle obéit à des inspirations plus hautes , et ne s’inquiète guère de la foule qui gronde à ses pieds. La chanson accusée était outrageante ; la condamnation fut à la fois juste

et sévère. Béranger fut condamné tout d’une voix. Il fut condamné à la prison pour neuf mois, et à payer dix mille francs d’amende. Aces mots : neuf mois de prison, les amis du poète respirèrent : trois mois de plus , et le poète pouvait être envoyé à la prison infamante, à la prison de Poissy, où j’ai vu de mes yeux, moi, l’implorant , mais en vain , pour qu’il consentit à demander grâce au roi Charles X, un terrible écrivain, M. Fontan, confondu avec la plus vile et la plus abjecte populace des repris de justice , entre le bagne et l’échafaud. ü

Pour Béranger, il faut le dire, la captivité fut douce et la prison lui fut clémente (i). Il s’y vit entouré de tant de

Ci) C’est Béranger lui-même qui s’en explique en ces termes : « J’ai connu des gens que la prison effrayait : elle ne pouvait me faire peur. J’avais une chambre chaude, saine et suffisamment meublée, tandis que je sortais d’un gîte dégarni de meubles, exposé à tous les inconvénients du froid et du dégel, sans poêle ni cheminée, où, à plus de quarante ans, je n’avais en hiver que de l’eau glacée, pour tous les usages, et une vieille couverture dont je m’affublais

soins, de tant d’égards, qu’il se demandait parfois s’il n’était pas tombé sous le toit hospitalier de quelque ami peureux qui avait la manie étrange de verrouiller sa porte et de mettre des grilles à ses fenêtres. Le guichetier lui-même fredonnait le refrain des chansons de Béranger (le guichetier de la Force (i), une prison peu considérée, à la façon de cette prison de Saint- Lazare, où fut jeté Beaumarchais, que l’on ne vou- ' lait pas honorer d’un emprisonnement à la Bastille), en faisant sa ronde, avec accompagnement obligé de grosses clefs et de

lorsque , dans les longues nuits, me prenait l’envie de griffonner quelques rimes. Certes, je devais me trouver bien mieux à Sainte- Pélagie. Aussi je m’écriais quelquefois : « La prison va me gâter ! a A ceux qui, pensant à mon ex-emploi de deux mille francs, s’étonneraient de la pauvreté de mon logement de ville, je répondrai par mon axiome favori : u Quand « on n’est pas égoïste, il faut être économe. »

(i) A M. de Kiratry :

u La Force, 1 a février 1829.

« Je serai chez moi samedi toute la journée; et cependant ne venez que d’une heure à trois ; mon portier n’ouvre qu’à ces heures-là . »

verrous . Ainsi, vous le voyez, il était loin de mourir dans les fers, et de causer, par sa mort , cette peine horrible au bon roi Charles X. La prison même ne lui déplaisait pas ; il s’y trouvait à son aise et défendu contre les importuns : « Mon ami , disait-il à M. de Lamennais, prisonnier à son tour, il faut qu’un prisonnier se promène et fasse un tour de jardin pour respirer librement !... Méfiez-vous des idées noires : nous autres, grands et petits , chansonniers et philosophes, nous portons un encrier dans la tête, et nous voyons tout en noir... » Béranger, prisonnier, fut entouré de soins et d’hommages ; de tous les coins de la France et du monde arrivèrent à la Force, où il était logé, des protestations amicales, des élégies, des lettres, des billets doux, des présents. Le chasseur, au retour d’une chasse abondante, avait songé au prisonnier; les coteaux, chargés de vendanges ignorantes encore de l’oïdium, n’avaient pas oublié le Cantique à Brennus! Même du fond de la Russie, et des lieux où le poète Ovide était le barbare, on envoyait au poète empri-

sonné une adresse chargée de signatures et de mille et mille respects ! C’étaient là les plaisirs des heures de captivité; lui, cependant , de répondre en chantant à ces amis inconnus qui lui venaient de toutes parts :

Grâce à votre bourriche pleine De gibier digne d'un glouton...

Tonton, tontaine, tonton (i).

Ce même jour, peut-être, il écrivait à des Saumurois (Saumur, le pays d’Eugénie Grandet, et soyez sûr que le père Grandet n’était pas de la partie) une réponse aux conseils que lui avaient donnés ces bons Saumurois de prendre à l’intérieur des douches de vin de Romanée et de Chambertin, selon la formule, qu’ils envoyaient au prisonnier.

(i) « J’ai une foule de sujets qui voltigent autour de ma tête, comme des papillons de nuit autour de la chandelle, mais je n’en puis attraper aucun. Je crains que cela ne dure, car j’ai toujours observé que quand je me portais bien, j’avais peu de disposition au travail, à moins d’itre en prison. »

Il chante; et, quand il célèbre, avec cette grâce et cet abandon , les consolations et les douceurs de la captivité complaisante, on se dit : « Nous voilà bien loin de la lettre à M. Jacques Laffitte... » Ayez patience. Avec ce poète inspiré, vous retrouverez bien vite le sérieux des choses sérieuses. C’est même un des grands mérites de Béranger ; son rire est toujours approuvé par la raison; son rire est sain; son rire est vrai , comme sa douleur est vraie. Il ne sait rien déplus bête et de plus maladroit qu’un rire insensé et sans cause.

Il est de l’avis de ce sage qui disait :

« L’homme rit , parce qu’il se tient droit. » C’est ainsi qu’à peine il a remercié ses consolateurs bienveillants , quand il est renfermé dans sa chambre aux grands verrous, quand la Force est plongée dans le silence et dans les ténèbres , à l’heure où la prison obéissante dort , ou fait semblant de dormir, le prisonnier, seul avec luimême, se reporte aux moments de sa liberté perdue, et doucement il les pleure.

En ce moment de relâche, il reconnaît vo-

lontiers que sa peine est sérieuse, et que tous les vins de Romanée et de Chambertin, que tous les gibiers d’Ille-et Vilaine, et toutes les élégies des poètes externes ne valent pas la porte sans verrous, la fenêtre ouverte et la petite chambre où tout jase, où tout sourit, où tout chante, où la douce gaieté donne une exquise saveur au brouet noir ; où la pauvreté mord à belles dents sur un pain dur, et change en un vin de dix feuilles une piquette de huit jours.

Pour bien exprimer ma pensée, et pour la dire en son entier, il faut me servir d’une parole étrange et que Béranger eût volontiers pardonnée : il était exempt de toute espèce... ah ! comment dirai-je ? oui, c’est cela , il était exempt de toute espèce de pose ! Il haïssait , à l’égal d’un crime, le vil mensonge qui consiste à se mentir à soimême, afin de mentir plus sûrement à l’espèce humaine. Il haïssait l’affectation et le spectacle en toute chose ; ceux là qui l’ont accusé de se draper héroïquement sur un piédestal de sa fabrique et dans un marbre de sa façon, ceux-là ne savaient pas le

premier mot et la plus naturelle vertu de ce brave homme ! Ainsi (je vais par mille détours, je le sais bien ; mais qu’importe, pourvu que j’arrive à mon but?) quelle plainte a retenti plus touchante que le Feu du prisonnier ? quelle élégie à la fois plus sincère et plus saisissante a jamais récréé , la nuit, les voûtes silencieuses d’une prison ?

Combien le teu tient douce compagnie Au prisonnier dans les longs soirs d’hiver !

Le Feu du prisonnier! voilà bien l’accent d’une tristesse ingénue et bienséante, exempte de manière, exempte de toute espèce de majesté héroïque! Il est vrai que peu de jours après cet hymne au Feu du prisonnier, le poète entendait dans la rue un bruit de fête, un bruit de mardi gras, et le voilà qui soudain s’abandonne à sa douleur mêlée de colère. Et malheur à qui subira sa rancune ! une fois lancée, elle va, jusqu’au moment où le poète, inspiré d’un meilleur mouvement , s’arrête et se

prend à sourire au nom de Lisette. Alors véritablement il est irrésistible, il est plein d’une innocente gaieté, il excelle, il est charmant.

Il a fait aussi, à la Force même (hélas!

prisons, que vous êtes fécondes ! exils, que vous êtes dangereux! supplices, que de vengeances ! bûchers , que de guerres civiles ! tartufes, que de luttes et de représailles ! biographes, quelle fange et quels enfers !), il a fait une chanson de la Prise de la Bastille :

Victoire au peuple ! il a pris la Bastille !

Un beau soleil a fêté ce grand jour !

Ceci était vraiment une belle chose , et qui payait en belle et bonne monnaie un châtiment mêlé d’amende et de prison.

De sa prison, il a tiré son Ode au 14 juillet; de ses dix mille francs d’amende, il va tirer un emporte-pièce de chansons sur l’air : T’en souviens-tu ?

O mon bon roi, que Dieu vous tienne en joie !

La satire est violente, et, certes, de ce poète, armé de toutes pièces, dont chaque parole est un coup qui porte , on ne dira pas ce que disait un gouverneur de la Bastille à je ne sais quel innocent qui avait fait un mauvais pamphlet contre M. le cardinal de Fleury : « Fi! monsieur; quand on n’a que cela à porter à la Bastille, on reste chez soi. » Toutefois, jusqu’à présent, le poète est dans son droit : il rit, il mord, il blesse, il châtie, il se venge... Encore un pas, et le poète va trop loin ; encore un pas, et sa vengeance est plus qu’une cruauté, sa vengeance est une injustice.

En ce moment, nous parlons de la chanson cruelle, impitoyable, et qui affligea tous les amis loyaux de Béranger. Cette chanson, intitulée : le Juge de Charenton (publiée après son premier procès), s’adressait à un très galant homme, estimé par son éloquence, honoré par son courage, un digne et parfait magistrat, dont la mémoire est restée en grand honneur dans cette illustre et grande justice de Paris, M. l’avocat général Bellart.

« Et, disait Béranger dans une note où se montre en un vif relief tout ce grand cœur, je ne puis m’empêcher d’avouer que, même si javais pu condamner cette chanson à l’oubli qu’elle mérite sans doute, j’en aurais toujours regretté le dernier couplet.» Vous l’entendez, il se repent, il s’excuse ; il n’a pas honte d’un désaveu que lui commande, en ce moment, la force agissante de la vérité, delà justice. Il voudrait supprimer la chanson contre M. Bellart, et, même en la supprimant, il exprime un vif re gre t de ses violences. A ces signes, ne reconnaissez-vous pas un homme juste, un esprit loyal, un poète généreux (i)?

Cette loyauté qu’il avait pour les autres, il ne l’a pas toujours rencontrée pour luimême. Il se vit exposé, même du haut de la chaire et dans les mandements de plus d’un évêque, à des représailles très-vio-

(i) A M. Birard : « Je me suis mis à courir les rues de Paris, sans aucune émotion, comme si je m’y étais promené la veille, et j’en ai conclu que je vieillissais furieusement, puisque le bonheur d’être libre, après neuf mois de détention, ne me causait aucuns joie extraordinaire. »

lentes; aux environs de Péronne, dans ce petit village où sa bonne tante l’avait élevé, en présence de cette seconde mère, une femme austère, une chrétienne, une croyante, un curé trop zélé voua le malheureux Béranger à tous les feux de l’éternelle damnation... « Et ne damnons personne. »

Cependant il n’était pas toujours aussi calme ; il avait ses coups de boutoir ; si par hasard, il était vraiment en colère, il savait très-bien répondre à qui l’irritait :

« Monsieur (répondait-il à quelqu’un qui lui avait écrit une lettre sans respect), je suis tout à fait de votre avis, lorsque vous vous élevez contre les ridicules louanges que l’on m’accorde ; seulement, laissez-moi vous faire observer que vous avez grand tort de vous en prendre à moi, qui n’y peux rien. Au contraire, ai-je eu le soin , dans les préfaces de mes ponts-neufs, de dire à quel point je m’exempte de cette espèce d’ambition qui consiste à être un grand homme enfantant journellement des chefsd’œuvre' »

Encore une fois, allez donc vous attaquer à ce vrai sage. Il s’est figuré toute sa vie, obstinément, qu’il n’avait droit qu’au respect, et qu’on lui accordait plus de gloire qu’il n’en méritait.

Le premier vœu du lecteur, quand il a bien compris le calme et la sincérité de l’amitié que portait Béranger à M. Jacques Laffitte, est de savoir comment M. Jacques Laffitte y répondit, et si l’accent du riche et tout-puissant député était d’accord avec les voix intérieures de l’aimable et pauvre chansonnier. Disons tout de suite, à la double louange de M. Laffitte et de Béranger, que celui-ci ne devait rien à celuilà ; parfaite égalité ! amitié sans nuage !

Dansleurcorrespondanceintime, la réponse était bienséante avec la demande ; dans les rapports de l’ami à l’ami, pas un geste et pas un mot qui ne soient au gré des esprits les plus délicats, des âmes les plus timorées. De cette convenance dans l’amitié entre un homme d’Étatet un simple poète, l’antiquité nous a laissé un exemple excel-

. - volent : je parle ici des rapports entre Horace et Mécène. Mais, d’abord , pas une des lettres de Mécène au poète Horace n’a surnagé de l’abîme des temps ; en second lieu, l’accent de l’ode et de Pépitre d’Horace à son ami Mécène indique, à un degré qui ne pouvait pas convenir à Béranger, tant de reconnaissance unie à tant de soumission, tant de déférences voisines du respect... unepolitesse exquise, il est vrai, mais trop loin de l’égalité pour que Béranger s’en accommode, et pour que vousmêmes, les jaloux de la gloire et de l’autorité de notre poète, vous lui pardonniez, s’il en avait de semblables, ces adorations, trop peu voisines de l’intimité, en dépit du jocose Macenas !

Dans sa biographie écrite par lui-même, Béranger, avant de parler de M. Laffitte, a commencé par déclarer qu’il n’a jamais aimé messieurs de la finance et leurs salons dorés. Le premier citoyen qui l’a conduit chez Laffitte, c’est Manuel.

Il n’y a pas grande affection à attendre là,

disais-je à Manuel ; mais il y passait une grande partie de son temps ; je l’y suivis et j’ai eu à m’en féliciter (1). Si la position politique de Laffitte m’a fait repousser ses offres affectueuses, je ne lui en ai pas moins d’obligation pour les services que son amitié m’a fourni l’occasion -de rendre à beaucoup de mes amis intimes (2) et pour le grand nombre de malheureux qu’il a secourus à ma recommandation. J’ai eu aussi le bonheur de pouvoir être utile, en de graves circonstances, à ce grand citoyen, doué d’autant d’esprit que d’honneur, d’autant de bonté que d'imagination, mais dont la vive intelligence ne s’appliqua pas assez à connaître les hommes, ce qui l’a rendu victime de plusieurs de ceux même qu’il avait comblés de bienfaits. C’est en vain, au reste, qu’on a tenté d’accumuler les calomnies sur sa vieillesse si agitée;

(1) A Rouget de Liste : « L'oubli de Laffitte de prendre part à ma souscription m’a semblé bien dur... »

(2) Dans le catalogue de M. Laverdet on a retrouvé cette lettre de Béranger : « Mon ami, prêtez six mille francs à Bérard; je connais Bérard et je réponds de la dette. Il faudrait bien aussi prêter mille écus à ce pauvre Baour-Lormian; il en a grand besoin; mais je ne réponds pas des emprunts de M. Baour-Lormian. »

le bon sens populaire en a toujours fait justice : encourageant et noble exemple pour ceux qui , comme Laffitte, consacrent toute leur existence au service de leur pays.

II a commis une faute que je lui ai reprochée bien des fois : c’est d’avoir acheté le fastueux château de Maisons, séjour le plus ennuyeux que je connaisse , et qui ne me semblait habitable que lorsque j’y étais avec Manuel, Thiers et Mignet. M’y trouvant seul , il m’est arrivé de le quitter pour aller, à travers la forêt, dîner dans un restaurant de Saint-Germain. Je n’ai pas oublié que dans cette demeure royale, où cependant on montre encore la chambre que Voltaire a longtemps habitée, je n’ai jamais pu faire un seul couplet. Je ne suis pas né pour les châteaux : c’est peut-être ce qui me rend injuste envers Mansard, qu’en faveur des mansardes je devrais cependant aimer beaucoup.

Voilà tout ce qu’il en dit. En revanche, nous avons tenu dans nos mains plusieurs lettres de M. Laffitte à Béranger, et nous avons rarement lu, dans les correspondances les plus intimes de ce siècle, un accent plus net et plus vrai. Le fils du tonnelier de Bayonne était digne, en effet, de l’a-

mitié du neveu de l’aubergiste de Péronne. Homme d’État, député, ministre au moment dangereux de notre histoire, M. Laffitte a toujours été pour le peuple, et pour son poète Béranger, l’enfant de ses œuvres, l’homme qui a le mieux compris ses devoirs, et marqué le plus noble but à la démocratie nouvelle. Pour les classes affranchies par la Révolution , M. Laffitte était mieux qu’un chef de parti ; il était un modèle, il était une leçon vivante II faut dire aussi que la sympathie et le respect dont s’entourait M. Laffitte avaient été singulièrement augmentés par le noble et généreux usage qu’il faisait de sa fortune. Si Béranger l’eût voulu, il eût pu raconter à combien de malheureux M. Laffitte avait tendu sa main secourable , combien d’existences abattues il avait relevées, que de fortunes aujourd’hui brillantes il a suscitées, combien de talents tirés de la poussière, élevés et fécondés pour le pays, dont ils sont devenus la gloire et l’orgueil.

line autre amitié, certes moins désin-

— intéressée et plus littéraire, ou plutôt une alliance inattendue, inespérée entre Béranger et M. le vicomte de Chateaubriand, occupera, sans nul doute, l’attention du lecteur judicieux, qui se méfie autant de la modestie et de la réserve du philosophe que de la vanterie et des extases personnelles d’uq homme inassouvi de gloire, de science et de politique.... A coup sûr, si les Mémoires de Chateaubriand parlent beaucoup trop de M. de Chateaubriand, les souvenirs de Béranger sont loin d’en dire assez, et nous faisons une bonne œuvre et juste en recherchant ce qu’il oublie.

D’ailleurs, n’est-ce pas un véritable événement dans l’histoire politique et littéraire de ce temps-ci, lorsque soudain, après le coup de foudre de 1850, nous voyons l'auteur du Génie du Christianisme accourir, les bras ouverts , au-devant du Dieu des bonnes gens ? quand nous voyons le père d ’Atala demander son amitié à l’amoureux de Lisette? le premier ministre du roi de France implorer l’appui d’un

homme emprisonné deux fois au nom du roi son maître ; eh ! que dis je? un poète épique et chrétien, un poète en prose appelant : mon frère! un piètre et futile chansonnier? Voilà le miracle, et ce miracle, il se manifeste, en toute occasion, chez M. de Chateaubriand (i); il se manifeste avec une telle ardeur, et dans un si grand excès d’admiration, de zèle et de dévouement à Béranger, que sa fameuse et trèséloquente plaidoirie en l’honneur de le duc de Bordeaux (2), il la dédie (il n’y a pas d’autre mot !) au plus cruel ennemi de cette Restauration dont lui-même, M. de

(1) Chateaubriand à Béranger : « Eh bien, monsieur, ma chanson ? Je pars ; si vous voulez que je revienne, il faut bien que j’emporte vos ordres... Hyacinthe est chargé de vous faire mes sommations respectueuses et de réclamer mon trésor. » (14 septembre 1851.)

«Je reviens aux ordres de votre Muse; elle a vaincu. »

(2) De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille, ou Suite à mon dernier écrit : De la Restauration et de la monarchie élective, par M. de Chateaubriand. Paris, Le Normant fils, octobre 1851.

Chateaubriand, avait été le plus dévoué, le plus glorieux et le plus sonore écueil.

Encore une fois, l’étrange événement, cette dédidace à Béranger d’un pamphlet destiné à maintenir le roi Henri V dans les droits de sa couronne ! On n’a pas assez remarqué cette anomalie : elle est toute à la louange, elle est toute à la gloire du chansonnier. Comment donc, le dernier jour des trois journées, quand la monarchie est en fuite, quand la dernière voile royaliste attend le vieux roi à Cherbourg, à ce moment suprême où la France entière est couverte des débris de toutes les choses que M. de Chateaubriand avait annoncées, bénies et ramenées ; quand huit jours ont suffi pour briser le trône antique et l’ancien sceptre , et pour chasser l’enfant qui porte à son front un diadème impérissable de mille années, voilà M. de Chateaubriand qui s’occupe à se faire aimer, défendre et protéger du chansonnier Béranger !

En même temps, quand Béranger triomphe et quand sa chanson vole, hurlante,

et de bouche en bouche, avec la Marseillaise, sa grand’mère, de la voix des peuples à l’oreille des rois, soudain ce Paris sans trône et sans autel, sans roi et sans Dieu, cherche à porter en triomphe.... un homme.... honoré à tous les titres d’une profonde et sincère affection ; ne trouvezvous pas miraculeux que l’homme emporté par ce triomphe aux cent mille têtes, aux deux cent mille bras, ne soit pas Béranger, vainqueur de la Restauration , mais bien M. le vicomte de Chateaubriand, le vaincu du peuple, et le vaincu de cette nouvelle révolution? Encore une fois, n’est- il pas étrange, incroyable et merveilleux, que l’on célèbre en ce moment, au dernier jour des trois jours de 1830, dans la France qui se venge et qui a peur, non pas la chanson triomphante, l’éclatante et glorieuse chanson des victoires et conquêtes de la grande révolution, mais le Génie du Christianisme, le poème oublié, le poëme des premiers jours du moyen âge « et de l’Église militante (1)? Admirez ce- ( 1 ) Chateaubriand à Béranger : « Vous avez la

pendant ce superbe et glorieux Béranger, qui se cache en ce moment de son triomphe et se dérobe à l’ovation ; étonnez-vous en même temps de M. de Chateaubriand, de ce vaincu que le peuple a rencontré au milieu de sa propre ruine, et que le peuple emporte en criant: Vive Chateaubriand!...

uniquement parce qu’il faut que le peuple, en ses moments de fièvre et de délire furieux, crie, emporte et ruine ou sauve un homme, une idée, une passion.

Béranger et M. de Chateaubriand, l’un

tyrannie des Romains, vous parez les vaincus destinés à marcher devant votre char de triomphe, et vous chantez mieux que jamais du fond de vos années... Dans votre enfance je vous ai fait chrétien, je vous

réclame comme ma brebis égarée Vous me

pariez gracieusement de ma muse. Hélas ! ma muse n’est plus qu’une vieille qui loge au cinquième et qui épuise ses forces à approprier le grenier de la Restauration déménagée. Mais tandis que cette vieille Jeanneton habitait le premier étage, elle n’a pas fait les fredaines de votre jolie balayeuse : c’é- « tait une dame laide et triste qui montait et descendait selon les caprices du maître de la maison... Mon admiration pour vous croit avec mon attachement. »

et l’autre, ils avaient trop d’esprit et trop de sens politique pour être un seul instant les dupes complaisantes de ce triomphe absurde; ils savaient bien que pas un d’eux, ce jour-là, n’avait été à sa place; ils savaient, Béranger que ce n’était pas à lui à se cacher dans la foule, M. de Chateaubriand que ce n’était pas à lui à se faire porter par le peuple. Heureusement que le premier aimait aussi peu le bruit, le tumulte et l’ovation que le second les appelait, les recherchait, les espérait.

Toutefois, M. de Chateaubriand, comme il tenait à ce triomphe imprévu plus que l’on ne tient d’ordinaire à une gloire méritée, se dit à lui-même que, pour qu’il restât le paisible possesseur de son ovation du 29 juillet 1830, sur le Pont-Neuf, il fallait absolument que Béranger confirmât, par son consentement, cette première surprise du dernier jour de la révolution de 1830. A cet arrangement, qui plaisait tant à M. de Chateaubriand, Béranger consentit de la meilleure grâce, et il écrivit une chanson qui était alors une

apothéose de M. de Chateaubriand :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie?

Enfin, pour tout dire en un mot, Béranger s’efforçait de prouver au peuple de Paris, qui déjà ne pensait plus à son caprice du 29 juillet pour le Génie du Christianisme et les Martyrs, qu’il avait une raison de porter M. de Châteaubriand en triomphe, et Béranger, certainement, faisait en ceci un acte de bonne et gracieuse courtoisie (1). Oui, mais M. de Chateaubriand avait-il vraiment le droit d’accepter, disons mieux, de mendier un hommage à ce point dangereux à sa bonne

( 1 ) Chateaubriand à Biranger : a Ne brisez pas votre lyre, je lui dois un de mes titres les plus glorieux au souvenir des hommes... Faites encore sourire et pleurer la France, car il arrive, par un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les paroles sont gaies, le rhythme est plaintif. »

Ch. à B. : « J’attends vos dernières chansons avec la dernière impatience, et parfois une lettre de vous pour me consoler dans mes montagnes. Puisque vous êtes chrétien, faites œuvre de charité. »

renommée de royaliste et de chrétien, et si contraire à la conduite qu’il devait tenir, aux opinions qu’il devait manifester en ce moment, lui, M. de Chateaubriand, le royaliste et le chrétien, quand son roi est en fuite, et quand madame la Dauphine est rentrée en son exil éternel? Voilà pourtant comment tourne la vie! Un rien suffit à bouleverser toute une conduite, à déranger tout un événement! Il change en factieux un gentilhomme, un chrétien, un seigneur, un premier ministre, un royaliste, pendant que le chansonnier, l’accusé, le condamné, le démissionnaire et le factieux, fait si bien, qu’il passe inaperçu dans sa victoire; sa première action publique est de se dérober au triomphe et de céder son propre triomphe au vaincu.

Et, comme on demandait compte à Béranger, c’est-à-dire à l’enfant de Voltaire et de la chanson, comment il s’était pris de cet amour soudain pour le fils des croisés et du poème épique, il répondait que M. de Chateaubriand « l’avait jadis honoré de marques d’intérêt et d’estime,

et qu’il en fut vivement réprimandé par les organes du pouvoir auquel la France était livrée! » Il se souvenait aussi que M. de Chateaubriand « avait consacré quelques pages pour immortaliser ses chansons. »

Telles étaient les explications du généreux poète. Il savait cependant le malaise et les incertitudes lamentables du grand écrivain qui venait se mettre inopinément à l’abri de sa gloire, et que, lui, Béranger, il recouvrait d’un pli de son manteau.

Même il n’eût pas deviné tout d’abord la prudence et le calcul de M. de Chateaubriand, que celui-ci les eût dévoilés aux regards des moins attentifs. M. de Chateaubriand excellait, en effet, à reproduire à toute heure, en toute occasion, les paroles dites à sa louange et les faits racontés à sa gloire ; il y pensait sans cesse, et sans cesse il y revenait avec une inépuisable obstination qu’Armand Carrel avait parfaitement exprimée : « On n’est pas plus habile que M. de Chateaubriand, disait Armand Carrel, à reteiller ses chènevottes. »

C’est ainsi que toute la préoccupation de M. de Chateaubriand, après le dernier des trois jours de i8;o, et même avant de savoir ce que son roi était devenu et ce que la tempête avait laissé de la monarchie et de la race auguste, fut de raconter son triomphe à qui voulut l’entendre et de réciter la chanson que Béranger avait écrite à sa louange. Voilà donc comment et voilà donc pourquoi, dans une aussi grande aventure, à propos de cette énorme question « du bannissement perpétuel du roi Charles X et de sa famille, » M. de Chateaubriand dédiait son admirable plaidoirie... à Béranger.

« J’imprime, disait-il, en tête de cet écrit, ma réponse littéraire aux stances de M. de Béranger; elle servira d’introduction à ma réponse politique. »

En vérité, ce dut être un étonnement bien profond et voisin de l’épouvante, lorsque, S. M. le roi Charles X et S. A. R.

madame la duchesse d’Angoulême, ouvrant cette brochure éloquente, où leurs dernières espérances étaient contenues, le

premier nom qui se présenta à leurs yeux éblouis... fut le nom de Béranger !

Mais , puisque nous en sommes aux étonnements de cette aimable et bienveillante biographie écrite avec tant de calme et de simplicité, dans un ton si modeste et si vrai, que dira le lecteur lorsqu’il va rencontrer dans les papiers que l’humble chansonnier ne montrait à personne et dont il aurait pu se vanter à tout le monde, les deux lettres que voici et que nous donnons sans commentaires? Elles se commentent d’elles-mêmes; elles seront, plus tard , un titre de gloire pour les deux princes qui s’adressaient au poëte, celui-ci voisin d’un trône où la mort impitoyable l’empêcha de monter, celui-là dans les abîmes qu’il devait traverser, comme une épreuve, avant d’arriver à ces hauteurs qu’il entrevoyait du fond même de sa prison :

Lettre du duc D’Orléans à Béranger.

Une bonne œuvre, et indiquée par vous, monsieur, est un double plaisir pour moi. Votre

protégé devient le mien, et je serais heureux si, pendant votre séjour à Tours, je pouvais causer de ses intérêts avec vous. Vous êtes, permettez-moi de vous le dire, une de mes plus anciennes connaissances : il y a déjà plus de vingt ans que vos chants m’apprenaient (et quelquefois même aux dépens du latin) à aimer, à connaître la France.

Croyez-moi, monsieur, votre affectionné,

Ferdinand-Philippe d’Orléans.

Louis-Napoléon Bonaparte à Béranger.

Fort de Ham, 18 octobre 1842

Monsieur, la lettre que vous avez bien voulu m’écrire est venue faire trêve à mes chagrins et me réjouit le cœur. J’ai été vivement ému en voyant l’écriture de l’homme populaire qui célébra en sublimes chansons les gloires et les malheurs de la patrie. Votre nom a rappelé à ma mémoire les douces émotions de mon enfance, alors qu’assis en famille nous récitions, mon frère et moi , devant ma mère attendrie , ces beaux vers qui, s’élevant à toute la hauteur de

votre génie, retombaient comme une massue sur la tête des oppresseurs.

Je suis heureux d’apprendre que mes divers écrits aient mérité votre approbation. Je n’aurai pas encore trop à me plaindre du sort, si je parviens à prouver que j’étais digne du lieu et du pays où je suis né, et si je m’attire dans ma captivité l’estime et la sympathie des hommes comme vous, qui savent par eux-mêmes que le malheur n’est pas plus un crime que la fortune n’est une vertu.

Recevez, monsieur, l’assurance de ma haute estime et de mes sentiments distingués.

Napoléon-Louis Bonaparte.

Ah! ces deux lettres! elles étaient enfermées celle-ci dans celle-là; on eût dit les deux sœurs qui s’abritent sous le toit paternel.

Au milieu de ces révolutions qui passent, et qui s’arrêtent sous les fenêtres du chansonnier, pour lui demander ce qu’il lui convient de prendre et de choisir dans ces débris, dans ces ruines ? puisque aussi bien le poëte avait résolu de refuser toute

espèce d’honneurs et de fortune (1), et comme il chantait toujours :

Chers amis, laissez-moi, de grâce, Laissez-moi dans mon petit coin,

il y avait, tout au moins, une fortune bienséante avec sa modestie, un honneur qu’il pouvait accepter glorieusement, et qui l’eût laissé sans reproche et sans peur. L’Académie française attendait Béranger; bientôt elle l’avait appelé ; volontiers même elle l’eût prié , semblable à la toute-puissance suppliante, à qui l’on n’a rien à refuser. Qui que nous soyons, petits ou grands, inconnus ou célèbres, parlons avec respect de l’Académie. Elle assistait courageuse aux plus cruelles tempêtes, elle a subi les plus terribles orages ; encore aujourd’hui, après tant de gouvernements

1 1 ) « Il y a dans ma situation de républicain travaillant à faire un roi, par intérêt patriotique, par calcul de raison, une étrangeté qu’il fallait sanctionner par une vie désintéressée qu’on s’obstine à méconnaître o

emportés dans l’abîme , elle est restée un refuge, un abri. C’est la plus ancienne de toutes les institutions abolies, et cependant la voilà vivante encore. Elle a tout subi, tout supporté ; elle a fait des choix indignes..., elle a recruté des hommes qui l’ont trahie, outragée et reniée... Soudain la voilà qui se relève et qui resplendit d’une clarté inattendue. Aux événements vraiment glorieux elle ajoute un peu de gloire; aux vaincus , elle prête une auréole ; elle donne à tout le monde , elle n’ôte à personne ; et même ceux qu’elle accable injustement de ses rigueurs, elle ne les laisse pas tels qu’ils étaient avant qu’ils eussent supporté ses refus. Diderot, l’auteur de la Métromanie, et l’auteur de Tartuffe; hier encore Honoré de Balzac... Soudain, par une distinction déjà rare , toutes les voix vont répondre : « Ils n’étaient pas de l’Académie ! » Allez encore , et nommez La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes, René Lesage et M. de Lamennais, aussitôt chacun d’ajouter : « Ils ont refusé l’Académie ! » Ainsi , de l’Académie , un

refus est une distinction qui se compte, et c’est déjà un certain honneur d’en avoir été éconduit.

C’est pourquoi le peuple entier, le peuple d’en haut, et même le peuple d’en bas, à chaque vacance et d’une voix unanime, aimait à proclamer Béranger, le chansonnier Béranger, membre de l’Académie française! Et plus l’académicien qui venait de mourir était illustre, et plus les voix étaient nombreuses qui envoyaient Béranger à l’Académie. Il est même arrivé plusieurs fois que , dans les élections académiques, le nom de Béranger sortit de l’urne indécise; et que sait-on? Si de l’urne interrogée était sorti, d’une unanime élection, le nom de Béranger, pensezvous qu’il eût refusé cet insigne honneur d’une élection par enthousiasme ? Au moins eût-il été bien en peine et bien malheureux ! Que faire alors, et comment échapper à cet honneur, qu’il refusait toujours ?

Mais les lois de l’Académie étaient un obstacle à cette élection improvisée. Elle se souvient que, dans les premiers jours

de son origine, elle avait nommé.., (le nom m’échappe, et l’Académie elle-même ne sait plus ce nom-là); bref, elle fut refusée , et désormais elle se promit bien qu’on ne la refuserait pas deux fois.

Mais , si l’élection par acclamation (comme on dit que plus d’un cardinal a été nommé souverain pontife ) a manqué à Béranger, les prières et les caresses ne lui ont pas manqué. Il faudrait chercher bien au fond de l’Académie pour rencontrer un de ses membres qui n’ait pas dit à Béranger : « Présentez-vous ! « M. de Chateaubriand lui-même est le premier qui lui en ait écrit une lettre irrésistible, au mois d’avril 1830, bien avant la révolution de

juillet : « Restez donc chansonnier ,

puisque vous le voulez, comme La Fontaine a été fabuliste , écrivait M. de Chateaubriand ; mais pourquoi ne seriez-vous pas académicien comme La Fontaine ? Je ne sache pas qu’il y ait rien de plus immortel que lui, parmi les quarante immortels.»

En même temps, il lui répétait qu’il avait élevé la chanson jusqu’à la gloire!

Plus d’une fois même, on avait entendu murmurer dans la foule qu’il fallait, de force ou de gré , que Béranger fût de l’Académie! Un jour, comme on voulait inaugurer la statue de Molière sur la fontaine de la rue de Richelieu , les jeunes gens des écoles furent chercher Béranger jusqu’à Passy, en disant qu’après avoir inauguré le monument de Molière , ils le porteraient à l’Académie. Aussitôt dit, aussitôt fait, et les voilà, ces entêtés, qui se mettent en route, en disant que le seul Béranger est digne de couronner l’unique Molière... Or, tenez pour certain que s’il les avait laissés faire, ils l’auraient fait comme ils le disaient; mais il n’attendit pas ces étranges électeurs, et, quand cette émeute juvénile se présenta chez le poète.. . il n’était pas dans sa maison.

On retrouvera, parmi les lettres de Béranger, la très -belle lettre qui lui fut écrite par l’auteur de Marie-Stuart, M. Lebrun, le plus conciliant de tous les hommes. Béranger aimait M. Lebrun de vieille date ; il aimait ce bel esprit si juste et si

vrai; l’un et l’autre ils se voyaient trèssouvent.

« Il était temps, disait M. Lebrun à Béranger, de rendre à l’Académie les déférences qui lui étaient dues, de se présenter à ses suffrages, d’accepter ces amitiés glorieuses; » en un mot, l’académicien parlait tout à fait comme il fallait parler à ce rebelle aux honneurs qu’il avait le mieux mérités. La réponse de Béranger à ces propositions, dont il se trouvait parfaitement honoré, est une des plus belles et des plus glorieuses pages qu’il ait écrites.

« Non, dit-il, je ne suis pas fait pour les honneurs littéraires. Encore une fois, je ne suis qu’un chansonnier, et la chanson (, 1 ) n’aura jamais son franc parler à l’Académie.

On dit, aujourd’hui que je ne suis pas de l’Académie : « Il fait des odes ! » Je serais demain un des quarante : « Ah! fi! dirait-on, un faiseur de chansons ! » Et puis

(i) « Ceux qui disent aujourd’hui de mes chansons que ce sont des odes seraient les premiers à crier que je n’ai fait que des chansons, et que c'est peu de chose une chanson. »

l’Académie impose des devoirs; or, Béranger n’accepte aucun devoir imposé.

La Fontaine était un bonhomme; or lui, Béranger, il n’est pas un bonhomme; il est un homme assez bon, mais quinteux, difficile à vivre et souvent assez triste ; enfin, il ne se sent pas fait pour une si belle et si bonne compagnie.

Et tant pis pour ceux qui, ne voulant pas entendre à mes justes refus, s’écrieront: C’est de l’orgueil! Les sots me croient donc bien sot? Hélas! vous savez, mon cher ami, la piètre idée que je me suis faite de mon mérite littéraire, et c’est en toute sincérité que j’en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l’avis de mes amis sur mes ouvrages, je n’ai que le sentiment (mais je l’ai bien) de l’utilité dont je fus à la noble cause que j’ai défendue, et ce sentiment- là ne me donne pas de vertiges. Or, il n’y a qu’un homme frappé de vertige pour méconnaître l’importance de l’Académie française, qui, si elle le veut, est appelée à de si hautes destinées, et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels demain peuvent se réunir toutes les illustrations qui brillent en dehors d’elle. Comment !

N’avez- vous pas encore le fauteuil de Corneille et de Bossuet, de Voltaire et de Montesquieu? Et Cuvier ne fait que de sortir de vos rangs !

Et plus loin, quand il s’est bien expliqué sur sa profonde horreur de montrer sa personne en public, sur son amour de la retraite et de la vie à l’ombre, et sur sa résolution bien formelle de ne pas se soumettre à sa réputation, au contraire de lui commander et de la dominer, il ajoute avec une grâce irrésistible :

Mon ami, laissez-moi dans mon coin , qui n’est pas celui du misanthrope. Si des journaux querellent l’Académie parce qu’elle ne me nomme pas, veut-on que je leur écrive que l’Académie n’a pas tort , et qu’un corps semblable se doit d’attendre que l’on sollicite l’honneur d’être admis dans son sein ? Dictez tout ce que vous voudrez, j’écrirai ; mais, pour Dieu ! détournez les amis que je puis encore y compter (hélas! j’en ai déjà beaucoup vu disparaître!) de tenter de m’y faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lebrun, si je savais que l’on pût me nommer sans que je me misse sur les rangs, j’aimerais mieux sur-le-champ faire à chacun

de vous dix visites , même à l’archevêque , et j’irais dès six heures du matin (il fait pourtant bien froid ! ) attendre à la porte de votre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée! y pensez-vous? Vous figurez-vous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation ? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou! Cette crainte est chimérique. Non, jamais l'Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poète de guinguette. Comment ferait-elle pour moi ce qu’elle n’a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu’un chansonnier, messieurs ; laissez-moi mourir chansonnier.

Voilà les principaux passages de cette lettre admirable qui sera déposée, inévitablement, dans les archives de l’Académie, au premier rang de ses titres de noblesse, et les plus rares et les plus chers. Nous avons eu sous les yeux , nous avons tenu dans nos mains ce testament académique, où Béranger parlait de ses profonds regrets de ne pas appartenir à l’Académie... A

ces mots : profonds regrets, Béranger avait ajouté, de sa main, une petite note aimable et gaie, et cette note vaut la peine qu’on la relève : « Je n’ai pas mis, disait-il, ce dernier passage dans la lettre adressée à mon ami Lebrun, parce que ce passage aurait pu augmenter en lui la bonne envie qu’il avait de me faire nommer ! »

Cette lettre (et tous les bons esprits en jugeront ainsi) est une œuvre excellente, et dans la forme et dans le fond. Elle est juste, elle est vraie; elle dit tout ce que Béranger devait dire : elle proclame hautement ses déférences et ses respects pour tant d’hommes, à bon droit honorés et célèbres, qui se faisaient un grand honneur de le recevoir en leur compagnie. Il est content de l’honneur qui lui est offert, et cet honneur, il l’accepte avec joie, avec reconnaissance, il en est fier; ce qui lui fait peur, c’est l’uniforme : « un habit brodé, une épée, un chapeau à plumes, et la visite obligée à ces mêmes Tuileries dont il a cassé les vitres. »

Il déclare, en même temps, qu’il ne

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veut pas exposer ses chansons, ses filles chéries, au blâme, au reproche, au débat public... Ici, encore, il se forge une opposition qu’il n’eût pas rencontrée. Il n’avait plus, à ce moment de sa vie et de son œuvre, que des louanges à recevoir, tant la France entière avait fini par croire à la sincérité de cette incroyable modestie, à cette merveilleuse abnégation ! Quant à sa renommée, il convient, et la chose est heureuse, qu’il est l’ami de sa renommée ; il y tient, comme à sa meilleure, à sa plus fidèle récompense ; il la protège, il la défend ; il serait très-malheureux s’il venait à la perdre : elle est sa gloire, elle est sa force... Eh bien, à aucun prix, il ne voudrait être l’esclave même de sa gloire ; et plus il l’aime, et plus il faut qu’elle lui soit obéissante et docile! Il ne lui fera pas le sacrifice d’aller à l’Académie en épée, en habit brodé, en bas de soie, en marquis!

Ceci est encore un illustre et grand exemple de l’autorité de l’Académie française, que pas un de ses membres les plus fidèles, les plus exacts, les plus glorieux

d’appartenir à ce corps illustre, ne se soit montré dévoué à sa gloire autant que ce chansonnier, qui refuse obstinément l’honneur qu’on veut lui faire. Ah! le rustre!...

ah ! le câlin ! Que son refus est énergique et plein de grâce, et comme il se récuse en s’inclinant! Quelle énergie à repousser ces belles avances, et quelle fête intime à les recevoir! Enfin, comme en cette circonstance importante de sa vieillesse il est tout à la fois obéissant à la reconnaissance et fidèle à sa propre volonté !

Supposez, cependant, que tant d’amitiés illustres, tant de louanges sincères aient vaincu sa modestie, et qu’il eût surmonté ces terreurs de la personne en spectacle, de l’épée et de l’uniforme, et du discours public... Son discours était fait; en ajoutant un seul mot à sa lettre adressée à M. Lebrun, sa lettre aussitôt devenait un discours, digne des plus loyales et des plus éloquentes paroles que l’Académie ait jamais entendues. « Messieurs, eût-il dit, j’ai trop longtemps hésité... » Et toute la lettre eût suivi. Quel succès eût obtenu ce

beau passage à propos de la reconnaissance et de la fidélité, et le passage à propos de ces liens académiques, si dignes qu’on les respecte, et sa parole en parlant du bonhomme La Fontaine! On eût aussi très-applaudi sa louange exquise de la pauvreté, bonne conseillère, et ce monde où il passe en curieux ; ces amis « trop hauts pour moi, dont je me tiens éloigné, »

et cette nécessité, pour ceux qui ont beaucoup souffert, « d’être sages dès le grand matin (t)! »

Ce qu’il avait refusé au parti libéral pendant la bataille ardente des partis, avant la révolution de juillet, Béranger le refusa obstinément après la révolution de juillet. « Je l’ai traitée, disait-il, comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister ! » Dieu sait pourtant que les tentations n’ont pas manqué autour de ce brave homme.

On le voulait avoir à soi et retenir par de

(i) « Ah! j’ai eu un beau moment. J’ai dit souvent qu’alors j’aurais fait un maréchal de France... aujourd’hui je ne pourrais pas faire un caporal. »

belles récompenses; un peu parce qu’on l’aimait, et beaucoup parce que sa présence au milieu des parvenus de la politique eût été une excuse à bien des parvenus du lendemain. Partager avec Béranger, c’était le rêve de tous les gens habiles; ils auraient voulu se légitimer eux-mêmes par cette grande adoption.

« Aux jours de ma jeunesse, on m’offrait beaucoup pour ma beauté ! Dans mon âge mûr, on m’a beaucoup plus offert pour ma conscience! » Ainsi parlait M lle de Lenclos. « Une cabale décorée d’un nom pareil!... » disait le duc de Saint-Simon en parlant de M. le duc de Montausier...

C’est ainsi que toujours et partout l’histoire est la même, et vous verrez que l’ainbition obéit aux mêmes lois : chercher en haut des complices de sa propre fortune, afin qu’elle vous soit pardonnée.

Béranger a vu ces pièges, il a compris ces empressements; il n’était la dupe de rien, ni de personne, et pas même de ses parasites (Horace aussi avait ses parasites).

Béranger, quand on le trompait, c’est

que véritablement il y aidait lui-même.

Hélas! de quel sourire et de quelle pitié il écouterait aujourd’hui les détails, les confidences et les mémoires dont il est devenu le sujet ! Les faiseurs de livres en ont fait toutes sortes de contes ; les caillettes en ont tiré toutes sortes de révélations sentimentales! Et de même qu’il a été couvert d’injures jusqu’à l’absurde, on l’a couvertde fantaisies jusqu’à l’hyperbole. Il nous semble, aujourd’hui qu’il est mort après vingt ans de calme et de méditation studieuse, que l’opinion politique de Béranger ne peut pas faire un doute ; il est mort comme il a vécu, l’ami d’une saine et vigoureuse liberté.

Nous avons sous les yeux une lettre précieuse, écrite de Passy même en 1853, trois ans après la révolution de juillet , et cette lettre, adressée au prince Lucien Bonaparte, son premier protecteur, est empreinte des sentiments qu’il a manifestés toute sa vie et jusqu’à son dernier soupir.

« Une indisposition à laquelle il est fort sujet, d’horribles douleurs de tête , » l’ont

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