‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 12 sur 67 · M»« LOUISE GOLET · texte numérisé non relu

M»« LOUISE GOLET

tés et dériutés tout à la fois devaient céder à la plus faible impulsion pour se jeter avec violence dans un sens ou dans l'autre : c'était donner le prétexte attendu, et Tirritation aussitôt se tourna conti*e Béranger. J'ahsoudrais avec plaisir M"* Colet de toute mauvaise intention , si cette indiscrétion déplorable ne portait que les caractères d'une indiscrétion ordinaire. — Passons sur le désir bien évident d'augmenter la valeur conunerciale de l'opuscule en y insérant quelques documents de nature à satisfaire la curiosité d'un public avide de révélations piquantes. Ce désir seul, espérons -le pour l'éditeur des Quarante-cinq lettres , ne l'aurait pas amené à imprimer un semblable morceau , le plus compromettant po\ir Béranger de tous ceux qui ont été publiés à cette époque, sans en excepter les professions de foi politique de M. Savinien Ltapointe. Mais à qui cette lettre pouvait-elle être utile , agréable? Ce n'était pas, à coup silr, aux hommes dispersés du parti vaincu quelques années auparavant , qu'ils fussent exilés ou libl'es en France. Ce n'était pas davantage aux membres intelligents et nombreux du grand parti libéral ; c'était encore moins à Béranger lui-même, convaincu d'apostasie et arraché brusquement du milieu de ses coreligionnaires poUtiques.

En agissant ainsi. M"® Colet justifiait toutes les appréhensions, tous les doutes que l'abstention du chansonnier, en 18i8, fit naître autour de lui, sans adoucir pour cela le ressentiment des Ic^gitimistes et des ultramontains , ni des orléanistes. Les premiers savaient bien que Béranger n'avait

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jamais été avec eux, qu'il les avait toujours combattus ; quant aux derniers , ifs n'ignoraient pas que Déranger les avait regardés seulement comme un pis-aller nécessaire , une transition.

Si donc Béranger s'était retiré plein de mépris et de colère du régime adopté le 4 mai, il fallait bien que Béranger fut partisan du régime différent , inaii«çuré le 2 décembre , puisqu'on ne pouvait le rattacher à aucun autre régime. En eti'et , la question a toujours été posée ainsi pour le poëte populaire : républicain ou bonapartiste. M^^Golet la tranchait brusquement et contre les vaincus , sans ignorer qu'elle prêtait au chansonnier des opinions , des sentiments dont il se défendait avec persistance, et que sa vie entière, à défaut de sa parole, aurait suffisamment démentis.

Resté seul, cet exemple eût été vite oublié. Il fut suivi, comme il était trop facUe de le prévoir.

Pendant quelque temps, on put assister au spectacle le plus affligeant. De tous les points de l'horizon s'avançaient des affamés de bruit et de gloriole, criant à la foule le nom de Béranger, avec le sot espoir que la foule se retournerait et verrait enfin .leur visage inconnu. Livres, brochures, articles de journaux se succédaient sans interruption, répétant le même refrain sur mille tons divers : J'étais son ami!

Dès qu'un homme connu, ou simplement quelque haut fonctionnaire meurt à Paris, tous les mendiants de renommée s'abattent, comme une volée de corbeaux, aux environs de la maison mortuaire La plupart inscrivent leur nom sur une liste préparée à cet effet et courent de journaux en journaux pour

SAYINIËN LAPOIlifTE. H

s^assurer que ce nom ne sera pas omis dans la phrase consacrée : « On remarquait parmi les nom- ))breux amis de M.***, les personnages les plus dis- » langues de la finance, de la littérature et des arts, » MM. tels et tels... » Il en fiit ainsi à la mort de Béranger; chacun trouva Toccasion bonne pour se retenir une place jusque dans la postérité la plus reculée. Le ridicule de ces petites vanités n'en sauve pas l'odieux, et l'on est elTrayé de voir combien peu d'amitiés soUdes et désintéressées la vie pi"olongée d'un grand poète et d'un homme de cœur laisse derrière elle. Certes, au milieu de ce bruit, on entendit quelques témoignages touchants ; plusieurs de ceux qui parlèrent ne le firent qu'avec l'intention d'être utiles au poète qu'ils admiraient. Cependant, l'ensemble de ce mouvement eut un côté de mesquine vanité et d'égoïsme brutal, parce que les orateurs de la circonstance s'inquiétaient visiblement moins d'établir la grandeur du caractère de Béranger que de se procurer à eux-mêmes une puérile satisfaction d'amour-propre.

Quelques amis, jeunes ou vieux, s'abstinrent toutefois de revendiquer une affection dont ils gardaient le précieux souvenir; moins pressés de se faire entendre que désireux d'être écoutés, ils laissèrent s'écouler le flot tumultueux et attendent sans doute une heure plus favorable, sachant bien que l'avenir appartient à ceux qui sont patients. Le bruit est fini, les passions se calmeront, et des voix isolées diront enfin des vérités destinées à rester.

Parmi ceux qui écrivirent les premiers sur Béranger, nous devons citer M. Savinien Lapointe,

Ses volumineux Mémoires * excitèrent une vive curiosité et eurent un grand succès d'actualité. On était avide de connaître ce que pensait du plus populaire des poètes, un poëte-ouvrier.

De la lecture du travail de M. Lapointe, il ressort, un premier fait incontestable,* c'est que M. Lapointe aimait sincèrement son maître. Il y a dans son volume des pages émues, d'excellents, de très-honorables sentiments. Par malheur M. Lapointe, qui vit tout à fait en dehors du monde militant de la politique et des lettres, n'a pas compris avec quel tact il fallait traiter un certain côté de la vie du chansonnier. Au* fond, la discussion élevée au sujet de Déranger est purement po- Utique. Peu de gens sont disposés à nier réellement le talent du chansonnier; d'ailleurs une négation de cette sorte importerait peu : E pv/r si muove. Moins de gens encore auraient songé à nier la bonté de l'homme, et personne né niera ses bienfaits. Les bienfaits sont comme les chiffres : il suffit de les additionner, on voit ce qu'il y a au total. C'était le citoyen, le défenseur de la hberté, le répubhcain, le révolutionnaire qu'on allait attaquer ; c'était cet homme-là qu'il fallait, sinon défendre et justifier, du moins éviter de compromettre en fourbissant les armes de ses ennemis.

M. Lapointe a dépeint l'homme bon, sensible, dévoué, ami des humbles, avec une grande chaleur et un parfait accent de sincérité. Quel démon mal

* Mémoires sur Béranger ; Souvenirs, Confidences, Opinions, Anecdotes t Lettres recueiUis et mis en ordre par Savinien Lapointe. 1 vol. iii-8'. Paris, Havard, 1857.

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