‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 13 sur 67 · SAVINIEN LAPOINTE · texte numérisé non relu

SAVINIEN LAPOINTE

inspiré le poussait à traiter la question politique, quand il lui était si facile de s'abstenir à ce sujet? Une semblable lacune n'aurait, certes, compromis ni le chansonnier ni son biographe anticipé. J'ignore si M. Lapointe a pris beaucoup des idées de Béranger, mais j'ai heu de craindre, sur cette matière, qu'il ne lui ait prêté quelques-unes des idées de M. Lapointe. Je n'attaque nullement la bonne foi de l'auteur des Mémoires, je veux croire que presque toutes ses citations sont à peu près exactes ; seulement des citations isolées, séparées — comme le remarque fort bien M. Paul Boiteau, — de ce qui. les précédait et^e ce qui les suivait, privées du geste, de l'accent, des sourires du causeur, prennent parfois un sens bien différent de leur sens véritable. D'autre part, quand on cite, on explique ; quand on explique, on interprète; quand on interprète, on est facilement porté à mettre son interprétation à la place du texte.

Ne sait-on pas combien les idées d'autrui, en passant par notre cerveau, se transforment à l'excès? Sans y rien changer, nous leur donnons cependant im certain cachet qui n'est plus le cachet primitif. D'aiUeurs, on ne se rappelle jamais tout des conversations d'un homme. Quand on l'aime, et M. Lapointe aimait certainement Déranger, on se rappelle de préférence ce qui nous a plu, ce qu'on a trouvé juste, remarquable, c'est-à-dire ce qui répondait le mieux à nos propres idées, à nos propres sentiments. Nous sommes ainsi faits ; c'est une loi de la nature : on la subit à son insu, on ne l'élude que par des efforts constants de vo-

lonté. Qu*en résulte-t-il? c'est qu'au lieu de nous peindre un homme tout entier, avec toutes les nuances.de ses opinions, avec son système composé de plusieurs pièces ajustées ensemble, on nous donne ime fraction d'homme, d'opinion et de système. D'un long discours, on a retenu, préféré une phrase incidente, et on la cite. Cela se reproduit indéfiniment, et toutes ces phrases incidentes arrivent à former un morceau complet, un système où il n y a pas un mot de faux, mais qui n'est pas le système vrai de l'homme à qui on le prête.

M. Lapointe a également cédé au désir d'exposer ses vues personnelles sur Quelques points .de notre histoire contemporaine. Ces vues, je ne les discute pas, mais on pourrait croire qu'elles sont en parfait accord avec celles de Déranger ; de la sorte, la politique du chansonnier, les croyances qu'il a défendues se trouvent tout à coup dénaturées. Quand M. Lapointe exposait ses sympathies et ses antipathies dans des Mémoires sur son maître, il aurait dû songer qu'on serait porté à croire qu'il avait les mêmes sympathies et les mêmes antipathies que le maître.

Peut-être M. Savinien Lapointe Ta-t-il cru luimême. Cependant un exemple prouvera jusqu'à quel point le disciple a parfois abusé du droit de se mettre à la place du chansonnier.

Il s'agit d'une proposition de pension faite à Béranger, au nom de l'Impératrice, vers l'année 1856. Voici en quels termes M. Perrotin la rapporte dans une lettre du 14 Janvier 1857 * : •

* Ma Biographie, — Appendice.

SAVINIEN LAPOINTB. 15

L'an passée S. M. l'Impératrice, inquiète. de la santé et de la fortune de Béranger^ me fît proposer par une personne de confiance (le secrétaire de ses commandements)^ sous la promesse du secret le plus strict^ de déposer dans ma caisse une somme annuelle dont je fixerais le chiffire^ et que j'offrirais^ en mon nom, à Béranger lui-même. Certes, la proposition était digne d'un noble cœur; mais, pour ma part, je n'ayais pas le droit de l'accepter. Seul, Béranger avait ce droite* là, et, quand j'eus obtenu la permission de lui faire part de la proposition qui m'était faite, il approuva tout à fait ma conduite, en disant qu'il n'eut pas compris que j'agisse autrement. Il fit plus : il m'écrivit une lettre dans laquelle il manifestait, en termes excellents, la reconnaissance qu'il éprouvait au fond de l'âme pour les bontés qui lui étaient témoignées, ajoutant qu'il n'avait jamais été plus riche qu'en ce moment, qu'il n'avait jamais eu moins besoin d'une fortune plus grande, et que sa reconnaissance était d'autant plus entière^ qu'il n'acceptait pas les bienfaits dont on voulait l'honorer.

On voit ici très-nettement que Béranger a refusé les offres de S. M. rimpératrice, comme il avait refusé les offres de la Restauration et du roi Louis- Philippe ; qu'il n'a pas écrit directement à Tillustre personne qui s'était émue de la pauvreté du chansonnier et qu'il n'a exprimé à ce sujet d'autres sentiments de reconnaissance que ceux que la politesse et le respect dû à une femme devaient naturellement dicter à un vieillard retiré du monde.

Écoutons maintenant le récit dithyrambique de M. Lapointe :

M. Perrolin parla donc à son poëte ' des intentions aima- * M. Lapointe affectionne particulièrement le pronom possessif v

bles de rimpératrice à son égards et je puis assurer qu'il en fut touché jusqu'aux larmes.

Cette préoccupation d'une femme pour le vieux poëte, cette marque de déférence pour Thomme qui ne s'est jamais cru autre chose qu'un pauvre chansonnier^ de la part d'tmê impératrice >, revenait souvent aux lèvres du malade pendant ses derniers jours. C'est de sa bouche attendrie par le récit des bontés qu'on montrait pour lui en haut lieu, que j'ai

appris ce que du reste tout le monde sait aujourd'hui Les

passions politiques^ qui profanent et dessèchent toutes choses^ même les meilleures^ qui amoindrissent les plus nobles pensées^ comme elles prêtent au désintéressement les plus insolentes intentions^ ont voulu voir dans le refus de mon maître

un calcul d'opposition Il a refusé le don que l'Impératrice

lui proposait dans les teribes les plus affectueux^ et je dois ajouter que de tous les refus, &est celui qm a le plus coûté à

son cceur Je n'ai pas su le contenu de sa lettre à VImpéra-

trice ^, mais je sais qu'elle devait se terminer à peu près en ces termes :

« Si Dieu voulait que je perdisse le peu qui me reste, » Madame^ c'est à Votre Majesté que j'aurais recours. »... etc.

Ce récit ridicule, erroné dans quelques détails, faux dans son esprit, peut donner la mesure 'du degré de confiance qu'il est permis d'accorder aux Mémoires de M. Savinien Lapointe. Il y a un fond

son poëte, mon maître. — Pourquoi ne pas dire comme tout le monde : Béranger?

* C'est M. Lapointe qui est ébloui par le titre. La majesté royale ou impériale laissait Béranger fort calme.

3 Comment M. Lapointe qui se dit si bien au courant des plus intimes pensées de «on maître, et qui les devine quand il ne les connaît pas, ignorait-il un fait matériel connu de tous les amis de Béranger à cette époque ? Comment ignorait-il que Béranger n'araï I pas écrit personnellement à l'Impératrice?

Page 1