UN CRITIQUE D'ÉTAT
M. Sida
« On me parie beaucoup de l'article du Cofu/ilu-
tionnel, et pourtant je ue Tai pas lu encore
Quel qu'il soit, il ne peut me surprendre. Je connais l'bomme. H n'y a pas très-longtemps que Lebrun me parlant de ce que Sainte-Beuire paraissait professer d'estime pour moi, je me mis à rire, en lui répondant : Ne tous y fiez pas... • (Lettre inédite de Béranger, 49 juillet 4880.)
Cette revue rapide des principaiix critiques qui ont parlé de Béranger,-eii bien ou en mal, après sa mort, nous avons dû la commencer par les amis intimes du chansonnier, par ceux qui se sont adressés au public, non comme de simples littérateurs désireux de faire connaître leur opinion sur un des hommes les plus remarquables de notre époque, mais conune des témoins personnels de sa vie, ayant la prétention de donner son portrait exact, auflientique, et pour ainsi dire sa photographie. Nous
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avons négligé quelques noms. A quoi bon une nomenclature inutile et peu intéressante? Nous ne prétendons pas d'ailleurs que ces amis intimes aient été les plus véritables amis intimes du poëte ; en tout cas ils n'étaient pas les seuls. Mais ils ont droit, dans une certaine mesure, à ce titre revendiqué avec tant de hâte et d'ostentation, puisqu'ils eurent tous une part quelconque à cette intimité dont ils ont fait un si grand bruit.
Du reste nous nous sonunes attaché de préférence à ceux qui influèrent d'une manière certaine sur l'opinion, à ceux qui contribuèrent, sans le vouloir, à la réaction, soit par des paroles maladroites, soit par d'imprudentes assertions, ou par des révélations intempestives et très-contestables. Tel fut le rôle de M"* Colet et de M. Savinien Lapointe ; tel fut aussi, avec des différences, le rôle de M. Paul Boiteau.
Le livre de M. Napoléon Peyrat est venu trop tard pour exercer aucune influence; mais il apportait des documents nouveaux, et, à ce point de vue, nous devions en donner une analyse succincte.
.Quant à M. Joseph Bernard, la lourde insignifiance de sa pénible compilation l'aurait légitimement exclu de ce travail, sans la préface oi^ il présente Béranger comme son collaborateur.
Ces diverses publications et les nombreuses brochures de M. Boiteau se succédaient au moment même où la réaction contre Béranger sévissait avec le plus de violence.
En effet, toutes les antipathies, toutes les haines
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couvées depuis longtemps au fond des cœurs, se firent jour à la fois, vivaces et furieuses. Elles n'attendaient qu'une occasion commode : la mort du poète la donna; qu'un prétexte : le Moniteur et quelques amis de Béranger, on vient de le voir, le fournirent à l'instant même.
Nous allons maintenant rechercher les vraies causes de cette afOigeante réaction, et pour cela nous interrogerons les adversaires du chansonnier, dont quelques-uns furent seulement des publidstes af&més de bruit, à court de scandales, profitant en toute hâte d'une aubaine sur laquelle ils ne comptaient guère. — On n'a pas tous les jours un Béranger à mettre au pilori.
Cependant, parmi les ennemis du chansonnier, quelques-uns aussi étaient ses ennemis naturels, et leurs attaques, en toute autre circonstance, eussent valu à leur heureuse victime un redoublement de popularité. Nous voulons parler de ces gens qui ne sont ni de leur temps, ni de leur pays, et qui sont néanmoins de tous les temps, de tous les pays : gens Men à plaindre s'ils sont convaincus. Vivant avec les morts, prêchant dans le désert, marchant à reculons les yeux fixés sur les horizons depuis longtemps disparus pour ceux qui marchent en avant, ils s'irritent et cherchent dans la violence des consolations à leur impuissance. Mais le métier attriste l'homme, et Tamertume dont leur cœur est plein coule avec le fiel du bout de leur plume. Gens à mépriser s'ils visent à une originalité de mauvais aloi ; si, un pied dans la sacristie, l'autre dans les salons qui s'y rattachent, ils dissimulent
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seulement sous le masque de la morale et de la religion, les acres envies enfantées par un petit talent au service d'une grande ambition.
Ceux-là n'ont en rien contribué à la réaction; ils en ont profité, voilà tout ; mais leur voix habituellement peu écoutée, se confondant avec d'autres Toix, a trouvé tout à coup un retentissement passager. Le public désorienté ne les a plus, sur la question pendante, aussi nettement récusés ; ils ont même aidé à donner à Tattaque un faux air d'unanimité, puisqu'ils se trouvaient, par une haine conunune, imis à bon nombre d'orléanistes et de libéraux des diverses nuances, de la plus pâle à la plus foncée.
MM. Veuillot, de Pontmartîn et tutti quanti, nous en apprendront moins, sur les causes de la réaction, que les ennemis inattendus venus des autres points de l'horizon poUtique. Cependant nous commencerons par les premiers ; ce sont les plus francs, les moins comphqués, les seuls logiques. Avec les autres la tâche sera plus difficile, mais le résultat sera plus décisif aussi. Ce sont eux qui nous donneront le mot de l'énigme.
Toutefois avant de nous occuper des ennemis naturels et des ennemis inattendus de Béranger; avant d'interroger également les amis restés fidèles à la mémoire du poète et que nous n'avons pas voulu, pour plusieurs motifs, joindre aux amis intimes, il nous reste à parler de M. Sainte-Beuve.
M. Sainte-Beuve a joué un rôle particulier, spécial, et qui nous amène à l'étudier seul, en dehors de toute classification. D'abord il a le premier « at-
taché le grelot, » nous dit M. de Pontmartin, « à la gloire de M. Béranger; » ensuite Farticle qu'il a publié, en 1850', contient, comme un arsenal, toutes les armes qui seront un jour dirigées contre le chansonnier. Ces armes, M. Sainte-Beuve les a souvent laissées dans le fourreau, ou en a fait briller seulement Téclair, sans les employer autrement, cda est vrai ; mais enfin il les a quelquefois brandies ou même essayées, et ses confrères de la haute et basse critique se sont emparés des allusions, des insinuations du maître, soit pour les formuler en accusations, soit pour les transformer en injures, tout naturellement du reste, et par cela seul qu'ils se servaient de leur vocabulaire habituel. Partout où M. Sainte-Beuve avait soulevé un doute, ils ont déposé une lourde affirmation ; partout où M. Sainte- Beuve avait mis un point d'interrogation discret, ils ont placé trois points d'exclamation.
D'ailleurs, nous ne pouvons pas avec quelque justice ranger M. Sainte-Beuve , parmi les ennemis nattjrels de Béranger : M. Sainte-Beuve n'est naturellement l'ennemi d'aucune supériorité intellectuelle. Le contraire serait plus vrai, et nous pourrions affirmer, — sauf exceptions qui tiennent plus aux circonstances extérieures, à la pente de son caractère qu'à son goût, — qu'il est naturellement ami de l'esprit et du talent. Il aime l'intelligence, « le fin et le délicat; » son instinct, quand il n'a aucune raison pour le corriger, le porte, en littérature s'entend, vers la Imnière. Il se montre sensible aux beautés, môme de natures très-diverses. Le mérite l'attire en tout et chez tous, et sa critique assez
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large, assez accueillante, nous ne voulons pas dire bienveillante, glane à droite, à gauche, dans les écoles les plus opposées. Sans enthousiasme, peu porté à l'admiration, il a le palais friand et blasé du gourmet qui se lasse vite du meilleur régal, ne s'asseoit guère deux fois à la même table, ni devant les mêmes mets, et goûte à tout ce qui présente une saveur originale et vraie. C'est un connaisseur : il a le génie critique, sans être cependant tout à fait un critique de génie ; il cherche les petits côtés, les dessous, les trouve et s'y attache; mais il rencontre aussi des détails inattendus, des grâces ignorées, et s'y arrête. Si les grands horizons lui échappent, parfois il découvre une goutte de rosée sur un brin d'herbe, ou quelque fleurette au parfum rare. Un tel homme ne pouvait être proprio motu, naturellement, l'adversaire de l'honune et du poète chez Déranger.
Un tel homme, au goût rafiBné mais sûr et dé hcat, exigeant mais clairvoyant, ne pouvait rester insensible aux mérites compliqués des chansons et de la vie de Déranger ^
< Ce n'était pas l'avis personnel de Béranger, qui disait à M. Sainte- Beuve, s'occupant alors d'écrire Tarticle élogieux qu'il a publié, en 1834, sur le chansonnier : — « Mon genre ne vous va pas. Ne perdez donc pas votre peine à vouloir chercher matière à éloge dans mes chansons. » ~ En effet, nous croyons que certaines notes émues et patriotiques du talent de Béranger n'ont jamais touché M. Sainte-Beuve. Son scepticisme politique également a dû le rendre sourd aux accents révolutionnaires du poëte. Mais, en dehors des Chansons militantes, il y en a d'autres qui comprennent un grand nombre de sentiments variés; ce sont de petits tableaux de genre remarquables surtout par la finesse et la vérité de l'observation, par la peinture exacte de mœurs ou de passions prises sur le fait.
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Près du chansonnier, ne devait^il pas, au contraire, faire de ces trouvailles interdites à beaucoup qu'il aimé en véritable amateur certain de sa sagacité et désireux de la montrer?
Il y avait là quelque chose à deviner. Il y avait là des quaUtés de style et des mérites de combinaison qui né pouvaient échapper à M. Sainte-Beuve, et il devait, ne fut-ce même que dans une mesure restreinte, se sentir naturellement porté vers cet esprit t gentil » dit-il, — exceptionnel et vraiment supérieur, dirons-nous.
Nous ne pouvons pas non plus le placer parmi les ennemis inaUendiLS du poëte. Le critique nous a pour cela trop accoutumés à ses brusques revirements, et si son hostilité reste toujours de celles qui affligent et qu'on redoute, elle ne saiu*ait être de celles qui surprennent et qu'on n'attendait pas.
Enfin, nous ne pouvons pas davantage classer ' M. Sainte-Beuve parmi les honmies impartiaux qui ont sincèrement, sans arrière-pensée, cherché la vérité au sujet de Béranger, qui, sans partager l'enthousiasme peu intelligent et gauchement exprimé de quelques maladroits amis, ni les haines politiques et religieuses du parti légitimiste et ultramontain, ni les haines par ricochet des autres partis, orléaniste, libéral, républicain, etc., ont essayé de faire la i)art du mal et du bien, de juger Béranger, comme on juge tout le monde, en prenant la vie du citoyen telle qu'elle fut, et les œuvres du poète telles qu'elles sont. L'impartialité vraie n'a pas. Dieu merci, de pareils écarts ; elle ne dicte point Tarticle de 1850 et l'arUcle de 1861 ;
Tarticle d'avant le 2 décembre, et l'article d'après les funérailles officielles de Béranger et les proclamations de M. le Préfet de Police. L'impartialité n'a pas ces allures excessives ; elle ne va pas ainsi d'un extrême à l'autre. Quand elle attaque, ce n'est point par la sape et la mine : elle monte à l'assaut. Quand elle défend, elle tranche plus nettement certaines questions vitales. Elle n'a pas ce quelque chose de flottant, qui tient du caprice ; d'agressif, qui tient de la passion; de douteux et d'ambigu, qui n'est pas toujours, quoiqu'on dise, dans la manière de M. Sainte-Beuve.
On le voit, M. Sainte-Beuve n'appartient, lorsqu'il s'agit de Béranger, à aucune catégorie bien nette, ou plutôt il rentre dans toutes : il réunit à la fois le triple caractère d'ami, d'ennemi, de juge sagace et impartial... par détails.