JOSEPH BERNARD
En achevant cette rapide revue de certains amis de Béranger, on s'apercevra que nous avons négligé de nommer M. Joseph Bernard, un des plus vieux amis — avec M. Antier — du poète mort. Cette omission n'est pas un oubli. M. Bernard aimait beaucoup Béranger. et Béranger avait pour M. Bernard une grande estime , une affection sincère ; par ce double motif, nous aurions désiré passer sous silence le volumineux travail dont nous allons nous occuper. C'est un long et gros ouvrage de 420 pages in-8<* *, où l'écrivain a dépensé du temps, de la volonté, de la persévérance et toute l'érudition qu'il possédait.
Le titre de cette compilation nous contraint d'en parler. Elle est intitulée : Béranger et ses chansons, d'a/près des documents fowmis par lui-même et avec sa collaboration. L'auteur, dans la préface, explique ainsi le titre qu'il a choisi :
Béranger n'a rien lu de mon livre ; mais, depuis Fannée 1846, il me remit successivement le manuscrit de tout ce qu'il avait écrit jusqu'à cette époque, les notes préparées par lui cBéranger't et faites sur l'édition de 1815, des lettres de parents, des articles de revues étrangères, des livres qu'on lui avait envoyés, etc.
On le voit, la collaboration de Béranger n'eut rien de bien actif. Il a seulement fourni des matériaux dont il n'a jamais connu l'usage.
Alors donc, s'écrie M. Bernard en rapporlant la conversation qu'il eut à ce sujet avec Béranger, ce serait comme une besogne à deux, mais moi restant maître absolu de ce que j'é-
4 Dentu. -^ Paris, 1858,
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crirais et avec la condition expresse que vous n'auriez rien à y voir^; car je veux une indépendance entière...
Après avoir parcouru cet ouvrage, on reste, en effet, convaincu que l'auteur a gardé la plus entière indépendance, et que Déranger n'en a pas revu une seule ligne, un seul mot 1
Si l'on s'attendait à trouver dans cette analyse de TOUTES les chansons de Déranger, des détails expliquant leur raison d'être, ou les sentiments qui animaient le poète en les écrivant, les circonstances auxquelles elles répondaient, l'idée que le patriote y avait mise, on se tromperait étrangement. Ce commentaire considérable n'apprend rien de nouveau sur riionmie, et se montre en contradiction perpétuelle avec les idées et les plus chères croyances du chansonnier. Partout M. Bernard se livre à des réflexions fort morales, sans doute, mais offrant parfois un caractère trop marqué d'évidence : c'est du La Palisse dans la bouche de M. Prudhomme. Il nous donne son opinion sur le vin, la gloire, la patrie, les belles, et s'inquiète peu de nous faire mieux connaître Topinion de Déranger.
Nous ne croyons pas que cette lacune tienne à de la négligence, et qu'on puisse en rendre M. Bernard responsable. S'il ne fait pas connaître Déranger, c'est qu'il ne le connaît pas. Il y a dans les Chansons tout un ensemble philosophique, une sorte de dogme politique et moral, dont les parties sont étroitement unies : véritable énigme que M. Dernard n'a même pas tenté de deviner. Longtemps ce dernier a vécu auprès de Déranger ; mainte et mainte ipis, il a causé avec lui ; mais les paroles du poète
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ont vainement frappé les oreilles du critique : elles n'ont pas pénétré jusqu'à son cerveau. M. Bernard a entendu les mots dont se servait son interlocuteur, il ne semble pas avoir aperçu le sens intime qu*ils renfermaient.
Mahomet, dit-on , a converti sa servante et sa femme ; Béranger, moins heureux , n'a pas trouvé un disciple dans son ami.
Ce n'est pas, d'ailleurs, l indépendance du commentateur que nous blâmons, mais son ignorance parfaite des idées et des sentiments du chansonnier, dont il ne saisit jamais la pensée. Enfermé dans quelques vieux axiomes de morale banale, il profite seulement de l'occasion offerte par les vers du poète, pour proposer en style amphigourique des logogriphes à ses lecteurs. Prenons, au hasard, quelques exemples.
S'agit-il du Retour da/ns la patrie, et de ce vers :
Dieul qa'un exilé doit souffrir 1
Voici la réflexion du critique :
Non, cependant^ d'être loin de son pays, mais de n'y pouvoir rentrer ; car combien de gens vivent à l'étranger, y vieillissent, y meurent sans songer au retour, qui fût devenu pour eux ridée fixe, unique, si on le leur avait interdit ! Les Lapons voyagent peu, les nègres ne voyagent guère, n'était la traite, inventée pour leur bien : la raison, c'est que le chez soi des uns et des autres ne ressemble en rien à celui de tant de peuples. Mais entre les nations soi-disant civilisées, Anglais, Russes, Américains, où serait, en effet, la difiérence à cet égard?...
Gela dure ainsi toute une page; passons à la conclusion :
Le patriotisme pourrait prendre congé. Plaise à Dieu !
Veut-on un autre exemple de la façon singulièi'e dont M. Bernard comprend et traduit son auteur? Écoutons ce qu'il nous dit à propos de VOmbre d'Anacréon :
.... Thaïes ou Tyrtée auraient sans doute hésité en arrivant à cette proposition :
Jamais la tendre volupté N'approcha d'une âme flétrie.
Ils se seraient écriés en manière d'aparté: « Oh! oh! mais ne tenait-on pas de notre temps^ et n'en sera-t-il pas toujours ainsi^ que c'est précisément cette tendre volupté qui met un si grand nombre de pauvres âmes dans l'état que chacun sait? ))
Le sens de ces deux vers est pourtant bien clair, et nous n'aurions pas cru qu'on pût s'y tromper. Ici tendre volupté signifie évidemment amour délicat. Il suffit de lire la chanson pour s'en convaincre. — Jamais l'amour délicat n'approcha d'une âme flétrie. — Y a-t-il rien de plus juste, et, ajoutons-le, rien de plus simple ?
Deux autres vers de cette chanson ont également attiré l'attention toute particulière du critique. Nous les citons, avec leiu* commentaire :
Bacchus, dieu toujours indompté, Remplira ta coupe tarie.
Oh ! sans doute, Bacchus est un puissant dieu, mais pour auxiliaire à la guerre et ailleurs, mérite-l-il foi ? Irtdomplc, en effet, pour quiconque le veut honorer d'un culte particulier, et il a bientôt mis hors de combat ses amis et dévots, sa forte consistant à les débarrasser de la leur, etc.
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Le sens de ces deux vers a encore échappé à M. Bernard. La chanson de Béranger est un appel aux armes. Il parle, non pas du Bacchus des ivrognes, mais du jeune et beau conquérant, et c'est un guerrier vainqueur qu'il invoque pour remplir la coupe tarie des Grecs esclaves.
Parfois, M. Bernard enveloppe son idée dans des formules d'oracle, aussi peu compromettantes et aussi peu claires que les réponses de la Pythie d'Apollon, à Delphes. À propos d'une des plus johes chansons du premier recueil, le Violon brisé, où se trouve un accent attendri et une sensibilité délicate qui sont le charme original du talent de Béranger, Tauteur déclare que :
Cest bien là l'expression d'un généreux sentiment, et^ sous ce rapport^ le sujet a son prix ; mats que le poète ptU s'en tirer mituœ, on hésiterait sans doute à le reconnaitre où à le nier.
C'est là tout le commentaire : devine si th peux, et choisis si tu Toses 1
Où l'indépendance de M. Joseph Bernard brille de son plus vif éclat, c'est lorsqu'il parle des chansons patriotiques de Béranger. Le patriotisme parait être l'ennemi personnel de l'auteur du Bon sens d'un homme de rien, et ce n'est pas de M. Bernard que Béranger aurait pu dire :
Yoas qae j*appriA à pleurer sur la France...
Les réflexions sur le Vieva Sergent méritent d'être citées en entier :
Idées^ vers, sentiments^ tout parut beau en 1815^ et me
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paraît un peu faible en i850 : Béranger était de cet avis ^ Parmi les hommes de cette époque, nul ne pourrait oublier rindicible angoisse qui serrait l'âme à la vue de tous ces étrangers^ maîtres dans nos villes. Le patriotisme nous avait poussés sur eux ^^ le patriotisme les rejetait sur nous. Belle vertu ainsi comprise ! et dont tous purent goûter alors les fruits 5 !
* C'est M. Bernard qui le dit, mais il se pourrait bien que Béranger ait pensé tout le contraire» sans que M. Bernard s'en doutât.
2 M. Bernard estril bien sûr que ce soit le patriotisme ? Plusieurs bons esprits ont pensé que l'ambition de Napoléon !•' y entrait pour quelque chose. Suivant eux, le patriotisme consiste à défendre sa patrie menacée, et nullement à tenter l'asservissement des nations voisines
3 Tout le monde se rappelle ces beaux vers que M. Bernard trouve un peu faibles, au triple point de vue des idées, de la forme et des sentirMntsi
Qui nous rendra, dit cet bomme béro!qne, Aux bords du Rhin, à Jemmapes, à Fleurus, Ces paysans, fils de la République, Sur la frontière à sa voix accourus ?
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâcbes alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas. Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
De quel éclat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la victoire usésl La liberté mêlait à la mitraille Des fers rompus et des sceptres brisés. Les nations, reines par nos conquêtes, Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. Heureux celui qui mourut dans ces fêtes 1 Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas 1
Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.
Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs ;
Par la cartouche encor toute noircie,
Leur bouche est prête à flatter les tyrans.
La liberté déserte avec ses armes;
D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras :
A notre gloire on mesure nos larmes.
Keu, mes enûmts, vous donne un beau trépas I
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Cependant ce que nous avons peut-être trouvé •de mieux dans ce gros volume où fourmillent les aperçus inattendus et les phrases surprenantes, c'est le commentaire relatif au Soir des Noces. L'auteur s*y révèle à la fois comme critique, moraliste, anecdotier, écrivain, en un mot avec tous ses moyens.
Certaines vérités peuvent étonner quand on les rapproche. En voici deux de ce genre : la fyremiére, qu'en se mariant, on continue à être homme, par conséquent à conserver son droit de ne pas être torturé pour le plaisir du premier venu ; la seconde, que pour tel époux la pire torture serait de savoir sa femme aux bras d*autrui. Et la conclusion ?... ne se voit-elle pas? Alors j'ajouterai qu'un affreux bandit, condamné à mort^ il y a quelques années^ raconta pendant les débats^ qu'ayant surpris à l'écart un pauvre chaudronnier ambulant, il lui versa dans la bouche le plomb fondu préparé pour les étamages. 11 déclara de plus^ et en riant beaucoup^ que les grimaces du patient lavaient fort amusé. Or^ quel coureur de bonnes fortunes; riant aussi des cris d'un mari trompé^ peut se tenir pour bien sûr de ne pas ressembler en un point à cet affreux donneur de breuvage?
De nos jours, M. Prudhomme prend part à toutes les questions politiques, sociales, religieuses, morales et littéraires ; partout il place son mot, il émet son aphorisme; dans tous les procès célèbres, il apporte sa déposition. Elle ne pouvait manquer au procès-Béranger.
Heureux, trop heureux M. Joseph Prudhomme I II jouit en paix, lui, de la liberté de parler et d'écrire 1 Pour lui les immortels principes de S9, invoqués en tète de la Constitution, sont une vérité. La tribune
est-elle surveillée? le voilà orateur; la presse estelle réglementée? le voilà directeur de journal; le suflrage universel est-il éclairé? le voilà député; un grand poëte, un grand citoyen meurt-il? le voilà critique, le voilà moraliste !