LES ENNEMIS NATURELS
llèr«9 — S. BevABy — Al*z. ▼!■«!, — Alh. C^^verely — S, •ll¥ier)-— B. Bereier, — I<e Wi^^mr;
Tout homme ayant joué un rôle politique, exercé une influence littéraire, se crée infailliblement une grande quantité d'inimitiés plus ou moin^légitimes. Ce n'est pas en vain qu'on a consacré son talent et ses forces à soutenir, à prêcher certaines idées ; ce n'est pas en vain qu'on a combattu certains préjugés, porté atteinte à certains intérêts. Tous les honunes qui ne partagent point votre foi, tous ceux qui vivent de ces préjugés, tous ceux dont on a lésé les intérêts deviennent aussitôt ce que nous appelons les ennemis naturels.
Pour connaître les ennemis naturels du poëte, il suffit donc de lire rapidement l'œuvre de sa vie. Béranger a chansonné les prêtres et les rois ; sous les
noms de patrie et de liberté, il a chanté le peuple et la révolution, c'est-à-dire la démocratie. Il a dès lors mérité d'être attaqué par les adversaires de la démocratie, par les défenseurs surannés du trône et de Tautel. C'est un honneur, du reste, qu'il ne songeait pas à décliner, lui qui a refusé tous les honneurs. De semblables haines faisaient partie de sa gloire ; elles étaient un des éléments constitutifs de sa popularité. Nous ne joindrons pas à ces ennemis, les envieux, gens qui pourtant détestent naturellement aussi toute supériorité, et que le succès d'autrui enflamme d'une violente indignation. Grand a toujours été leur nombre derrière le char du triomphateur, mais ils n'appartiennent à aucune opinion et déshonorent tous les partis. Si nous les rencontrons sur notre chemin, nous les signalerons et nous passerons.
Aux adversaires poUtiques, pour Déranger, il faut ajouter encore les adversaires httéraires. En effet, le poète populaire employa, comme arme favorite, l'esprit gaulois, cet esprit avec lequel combattirent jadis a les aïeux, » Rabelais, Molière et Voltaire. Depuis que l'influence prépondérante de Roussçau a dévoyé chaque jour davantage le génie français, depuis que le sentimentalisme et la reUgiosité ont diminué le bon sens au profit de l'imagination, depuis que le désespoir, la mélancolie, l'idéalisme et le spirituahsme ont envahi la société après avoir gâté souvent les meilleures œuvres de nos plus grands écrivains modernes et chassé la simpUcité du style à mesure que la netteté des idées disparaissait, l'esprit gaulois est devenu un étranger dont la présence
LES fiNNfilllS MATURELS. 147
dérange nos habitudes : ses franches hardiesses, ses mots crus, son allure vive et son courage épouvantent les consciences timorées. On dirait une nourriture trop forte, trop naturelle, pour des estomacs énervés par les viandes creuses, mais violemment épicées, que n*a cessé de leur préparer l'école du grand genevois!
Je me rappelle, dans ma première jeunesse, avoir été conduit chez une dame dont Tenfant, âgé de deux ans, venait de mourir. C'était le matin de l'enterrement, le petit corps reposait encore dans son berceau, en attendant que les employés des pompes funèbres apportassent le cercueil. La mère, une allemande très-bonne catholique, s'était éloignée de ce triste spectacle. Les amis qui allaient la consoler, la trouvèrent pâle et défaite attablée devant un énorme gigot. Des larmes sillonnaient ses joues gonflées par l'effort de la mastication.
— « Dieu m'avait donné un fils, s'écriait-elle en coupant une tranche de gigot. Dieu me l'a repris I » — et une bouchée disparaissait. — « C'est un petit ange de plus là-haut I (Deuxième bouchée) j'irai bientôt sans doute le rejoindre I » — « J'essaie de manger quelques morceaux pour ranimer mes forces éteintes. Pauvre petit chérubin I » (troisième bouchée), etc.
Cela dura une heure, et le gigot y passa presque entier *.
La douleur de cette dame était aussi sincère... que son appétit. — Elle était allemande et cathohque, voilà tout. Mais je n'oublierai jamais le singuUer
f Historique*
148 BiàRÂNGËÀ.
tableau de ce gigot assaisonné de larmes, ce mélange curieux de sentiment et de voracité, ces soupirs s'interrompant à temps égaux pour livrer passage à un aliment vigoureux. Il y avait là plus qu'im incident demi-grotesque; c'était le génie de toute une race et de toute une littérature qui se révélait à moi.
Depuis ce jour, chaque fois que je lis certains ouvrages, soit en vers, soit en prose, où débordent les aspirations « vers un monde meilleur, » l'image de cette mère pieuse et affamée, nourrissant de mouton saignant sa douleur profonde, passe malgré moi devant mes yeux.
La plupart de ceux auxquels nous devons ces ouvrages ne peuvent ni comprendre, ni accepter l'œuvre littéraire de Déranger. Dernier descendant du XVIII® siècle, égaré au milieu du xix®, sa méthode, son procédé ont toujours étonné, souvent irrité ses confrères de la littérature. Quelques uns, plus éclairés, plus délicats ou plus prudents, ont accepté et parfois même admiré ce représentant isolé de la saine tradition française, mais, pour le grand nombre, son succès obtenu par les moyens contraires à ceux qu'ils employaient eux-mêmes a paru un non-sens, une sorte d'accident inexplicable.
Le peuple, qui conserve malgré tout le génie national, comprenait merveilleusement son interprète. Il retrouvait là les sentiments, les croyances et les rêves du peuple, et il les retrouvait sous la forme vraiment française : il se sentait chez lui avec le chansonnier. Ainsi s'explique l'immense popularité du chantre de Lisette et du Bon Dieu,- ainsi s'expUque que beaucoup d'hommes dont le talent avait
un caractère aussi élevé, aussi généreux que le talent de Béranger, n'aient pu dépasser le milieu lettré pour pénétrer jusqu'aux couches inférieures de la nation. Ces hommes de haut esprit ou de grand cœur ne savaient pas le gaulois, et le peuple est gaulois.
Nous avons parlé des ennemis de la démocratie et de la révolution, des défenseur siirannés du trône et de l'autel, c'était nommer d'avance MM. de Pontmartin et Veuillot ; en effet, les cris de colère de ces deux écrivains devaient accompagner les succès du poète, et leur fureur prouverait, s'il en était besoin, combien leur chair saigne encore sous les coups de lanière distribués par le chansonnier.
• Combien d'exemples la littérature n'offrct-elle pas, qui nous montrent la haine tenant lieu de génie, et des talents médiocres acquérant de l'importance par cela seul qu'ils se font les organes d'un partit »
{Pensées de Gœthe).
Béranger a passé : notre siècle n'en donnera pas un second modèle. M. de Pontmartin ne passera pas; il existait hier, il existera demain. Si le preniier fat une exception, ime personnalité rare et choisie, le second s'appelle légion: il représente l'impuissance orgueilleuse, l'outrecuidance naïve ; comme la sottise, il est étemel... et banal.
La priorité et la grossièreté de ses attaques lui inéritent, pour cette fois, le premier rang, et nous
le mettons volontiers en tête des ennemis naturels de Déranger. Son inimitié, à la vérité, n'est pas dangereuse, car elle est maladroite et désordonnée. Aussi verrons-nous mieux chez lui que chez tout autre où conduisent les haines de parti et les mécomptes d'une ambition littéraire malheureuse. Nous avons hâte, d'ailleurs, de quitter sa compagnie. Nous aurions voulu franchir à pieds joints son article : toute réflexion faite, il vaut mieux le faire connaître à nos lecteurs. A Sparte, Tivresse des ilotes ne servait-elle pas d'enseignement public ?
On conçoit du reste que nous ne discuterons point avec M. de Pontmartin. Nous ne parlons pas la même langue, et notre lexique ne contient pas les mêmes mots que son vocabulaire. Un écrivain catholique et bien pensant a seul le droit d'employer la phraséologie dont M. de Pontmartin fait \m si abondant usage. Nous ne sommes pas assez pieux pour nous dispenser d'observer les convenances, et dans la société où nous vivons, société sans doute moins « polie, » moins vertueuse que la société où vit l'écrivain religieux et royaliste, un pareil langage blesserait des oreilles trop peu chastes pour se permettre d'entendre tous les discours.
M. de Pontmartin a soin de nous dire au début de son article " ;
Ce serait, à propos de chansons, faire trop songer à une chanson célèbre que d'avouer, quand on est quelque peu écrivain et homme de lettres, qu'on a souvent désiré acquérir une brillante renommée.
* Nouvelles causeries liUéraires { vol. in-lS. 1855.
Ailleurs, dans un article s\ir M. Veuillot, te môme « homme de lettres » s'écrie :
On Va dit, peut-être Va-P-il dit lui-même (M. Veuillot), /« serais volontiers le Philinte de cette littérature dont il est le rude et intraitable Alceste. Heureux, du moins, le nouveau Philinte, s't7 pouvait honnêtement et sans trop de concessions mondaines gagner le cœur de cette gracieuse EUante qu'on appelle la société polie, et si Alceste, tout en le grondant de ses faiblesses, lui tendait quelquefois la main.
On le voit tout de suite, M. de Pontmartin est dévoré du désir d^acqibérir une brillante renommée. D'autre part les lauriers de M. Veuillot rempéchent de dormir. Cette ambition peu satisfaite, on en conviendra, le rend fort malheureux; elle lui donne une irritation sourde et par moments le pousse à des violences où se révèle une nature qui n'a guère de rapport avec celle de Philinte, ni avec celle d' Alceste, dont la saine et vigoureuse indignation excite la sympathie de tous les honnêtes gens. Il va sans dire que nous parlons de l'Alceste de Molière, et non de T Alceste- Veuillot inventé par M. de Pontmartin. Ce dernier a une autre faiblesse, c'est de vouloir imiter ledit M. Veuillot. Nous admirons peu l'auteur de Çà et là, mais on lui reconnaît, du moins, une certaine force brutale et ses poimions sont vigoureux. Il ne manque point de style, ni même de bon sens dans les limites étroites où le bon sens peut se mouvoir avec la permission du Saint-Père.
M. de Pontmartin l'a dit lui-même : « SHlparvenaît jamais à avoir un nom et un poids quelconque dans la critique de $on temps, ce serait par des qualités et
152 BÉRÂN6ER.
surtoift par des défauts diamétralement contraires à ceux de M. Veuillot.
Avoir un nom voilà la grande préoccupation de M. de Pontmartiu. Cette préoccupation perce partout; à quelque endroit qu'on ouvre ses écrits, on la sent, on la voit naïvement exprimée, mais avec trop d'insistance : cela tourne à la monomanie, et devient lisible.
Pour moi, dit-il encore, j'ai rarement éprouvé ce détir (le désir d'acquérir une brillante renommée) sans me dire tout bas que, s'il se réalisait jamais, j'aurais hâte d'en profiter pour parler librement de M. Béranger, sans m'exposer à être regardé comme un de ces casse-cous littéraires qui ne reculent devant aucun paradoxe, pourvu qu*ils y trouvent une chance de faire du bruit. Mais comme il me faudrait at- TENDRE TROP LONGTEMPS (voilà qui aunouce déjà les jeudis de Af"*« Charbonneau) et que toute patience se lasse a la longue, j'ai découvert un excellent moyen de suppléer à ce qui me manque, tout en me dégonflant au sujet du célèbre chansonnier
Nous n'insisterons pas sur l'amertume trop visible de cette vanité à jeun, mais voyons quel est le moyen découvert pour suppléer à la « brillante renommée, » et s'il est aussi excellent que le suppose l'écrivain :
C'est de prendre M, Sainte-Beuve pour éditeur responsable. Comment serait-on tenté de me reprocher mon audace, de me taxer d'incompétence ou de m'accuser de fanatisme, quand je me serai placé sous le patronage du plus prudent, du plus compétent et du moins fanatique de nos écrivains?
M, de Pontmartin a la main malheureuse. En
vain il se réfugie sous un illustre patronage , le maître renie cet élève compromettant, le parrain choisi ne veut point de ce flUeul improvisé. M. Sainte-Beuve lui répond en ces termes :
M. de Pontmartin s'empare de ce qu'il appelle mes commencements d'idées pour pousser plus avant sa pointe. J'ai ouvert la tranchée, c'est à lui de monter à l'assaut.
J'ai besoin de m'eipliquer ici sur cette manière de se servir du nom et de l'idée d'autrui en s'en faisant un instrument continu et une arme; c'est commode, mais ce n'est pas juste, ni très-bienséant...
Sur Béranger, je déclare donc en toute sincérité que j'ai dit, et très-nettement, ce que je pense, tout ce que je pense, et qu'ajouter un mot de plus défavorable à l'illustre poète, c'est aller non-seulement au delà de ma pensée, mais contre ma pensée...
Moi aussi, j'ai jugé pour mon plaisir M. de Pontmartin...
Son filet de voix est continu, intarissable et agréable autant qu'une voix aussi fluette et aussi fêlée peut l'être : et, comme l'a dit le poète Barbier^ « il a de la parlotte en èritique. »
Voilà donc Philinte condamné, de par celui-là même qull invoquait, à rester seul. . . comme ce pauvre Femand de la Favorite!
L'article de M. de Pontmartin est bien facile à analyser : pour le fond il s'est modelé, lourdement et sans finesse, sur l'article Sainte-Beuve de 1850. 11 en a suivi le plan et même l'ordre des paragraphes. Il débute, comme « le plus compétent de nos écrivains, » par déclarer que Béranger est resté populaire :
Tandis que des réputations plus sérieuses que la sienne étaient chaque jour entamées, morcelées^ démolies par notre
ï ajipîirli'-r.: ;
■ 3 ffirnu- il M.V
lartiD lia:.? ?o:.
lire. Nous r.o;:? > .1 ne diiijuU- i>.i= ■;
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f ilgé de poix;in!»>q::r.Z': iL^.
In attenlivemenl Y^Wi-a '.ma- ^^^ iwint de vue religieni «t [«litiqu* Mlb '■. le plui perfide, le [rliu eotipaUt rt ^^ pilier au premier nog de cein qui wt .tf, i leur époqui et i leur psyi; qot MdUf froiàtmat, dod {ai |«r utnii»- ..... Maû avec calcul, ea Tenaol la ^:rtitu jnnl quelle ferait plu» conuin et iJo:
nnant pour auxiliaire dans mo teant vri-
^lissolvante époque^ la gloire de Béranger demeurait intacte... Les romantiques eux-mêmes^ ces hardis démolisseurs, pour qui rien n'était sacré,.... se sont arrêtés respectueusement devant Béranger, comme devant un temple. M. de Lamartine, M. Victor Hugo, M. de Musset ont été, à leurs débuts et nl^me longtemps après, discutéSy amoindris y attaqués, critiqués, méconnus M. Béranger, lui, est entré de plein pied dans la
gloire, etc
Y a-t-il rien de plus insupportable? Heureusement le temps paraît venu de « démolir » cette réputation, d\< amoindrir, » d'« attaquer, » de « critiquer, » de « méconnaître » cette gloire.
M. de Pontmartin est l'homme des aveux précieux. Tout à rheure, il avouait son désir « d'acquérir une brillante renommée, » de « gagner le cœur d'une gracieuse Éliante, » de serrer la main de M. Veuillot; maintenant il avoue que la gloire du chansonnier l'irrite et le fatigue, qu'il désire se « dégonfler » à son endroit. M. Sainte-Beuve se dégageait^ M. de Pontmartin se dégonfle. Il nous semble que la gracieuse Éliante doit préférer les dégagements aux dégonflements, et que cette aimable dame, si tant est qu'elle représente la « société polie, » c'est-à-dire la société des gens délicats et non une réunion de forcenés attardés dans les vieilles idées, se montrera cruelle envers Philinte.
Du reste, en discutant le talent poétique de Béranger, M. de Pontmartin , suivant servilement M. Sainte-Beuve, reprend jusqu'aux propres citations de l'illustre critique. Seulement, il y ajoute quelques commentaires de son cru, et modèle son style sur le style de M. Veuillot, dont il possède tout
le catéchisme poissard... moins la verve et Tesprit.
Mais, dira-t-on, si le fonds appartient plus ou moins à M. Sainte-Beuve, et la forme à M.Veuillot, que restert-il à M. de Pontmartin dans son article de 1 855 ? n lui reste le triste courage d'avoir réuni et signé les choses qu'on va lire. Nous nous contenterons de les reproduire : on ne discute pas de semblables écrits.
Voici ce que Philinte a fait imprimer, du vivant même de Déranger, alors âgé de soixante-quinze ans :
Je déclare, après avoir relu attentivement l'édition complète des Chansons, qu'au point de vue religieux et politique
M. Béranger a joué le rôle le plus perfide, le plus coupable et
le plus VIT.; qu'il doit figurer au premier rang de ceux qui ont
fait du mai à l'humanité, à leur époque et à leur pays; que ce mal il l'a fait sciemment, froidement, non pas par entraînement et par passion Mais avec calcul, en versant la goutte
de poison là où il savait quelle serait plus corrosive et plus
meurtrière et en prenant pour auxiliaire dans son œuvre cri-
minelky tout ce que Tesprit de parti a de plus bas, de plus
méchant et de plus bête. J'affirme qu'au point de vue moral^
non-seulement M. Béranger a été corrupteur, mais qu'il a
choisi de préférence, dans la corruption, ce côté ignoble et
GROSSIER qui n'a rien de commun avec les ardeurs de l'amour
et de la jeunesse, mais qui plaît aux libertins de mauvais ton,
aux sexagénaires blasés, aux Don Juan de comptoir et d'estaminet.
Ce qu'on trouve dans Toeuvre de Béranger, c*est :
... Un appel à la révolte, dans tous les sens, sur tous les tons.
156 BÉRÂN&ER.
S0U8 toutes les formes; révolte du paysan contre son curé^ de
l'accusé contre son juge^ de Técolier contre son maître^ du
soldat contre son officier; démolition perpétuelle de toutes les
lis autorités établies^ le roi, le magistrat^ le prêtre; insultes aux
débris de la noblesse, rentrant pauvres et mutilés, etc., etc. *.
Charles X est chassé, Louis-Philippe lui succède ;
M. Béranger est-il au moins content de son ouvrage?
Applaudit-il à ce nouvel ordre de choses s'élevant sur les
ruines qu'il a faites? Se donne-t-il quelque peine, aiïronte-t-il
quelque péril pour s'y associer dans le moment de lutte et de
crise? A-t-il quelque velléité courageuse de se jeter dans ce
gouffre qu'il a ouvert 2?. Non, il s'écarte, il se cac/ie, il se
tait : il a la migraine, comme dit M. Sainte-Beuve.
Mais c'est faire trop d'honneur, trop de plaisir peut-être à
M. Béranger que de l'accuser uniformément de perfidie, de
* Voyez ce vieux marquis
Nous traiter en peuple conquis I
Son coursier décharné
De loin chez nous Ta ramené.
Vers son vieux castel
Ce noble mortel Marche en brandissant
Un sabre innocent.
Chapeau bas I chapeau bas !
Gloire au marquis de Carabasl etc.
2 M. Pontmartin aurait eu alors, il aurait encore aujoard*hui, toutes les velléités courageuses. Qu'on lui offre un ministère, ta croix, un fauteuil à T Académie ou quelque grasse sinécure, on verra bien s'il recule devant le péril, lui qui a eu le courage, non pas de juger un écrivain adversaire, mais d'insulter un vieillard depuis longtemps retiré du monde et des luttes contemporaines.
finesse et de malice : les kuiseries abondent dans ses chan-
SUIld* • • • •
Béranger religieux^ ou plutôt irréligieux, mérite bien plus encore ie mépris des honnêtb^ gens.
C'est un commis-voyageur des pliAS modernes ayant lu le Contrat social et V Origine des Cultes, et faisant de Tesprit avec ses lectures.
Le commis-voyageur, j'ai nommé le séide, Tadorateur de M. Béranger.
Je n'aurais que l'embarras du. choix, si je voulais prouver
par des exemples, à quel point Timpiété de M. Béranger est
perfide, haineuse et ignoble.
Béranger « a scUi ces deux personnes si respectables, la nourrice et la grand'mère ^. »
L'Ange gardien • « est une série d'obscénités et de blasphèmes. y>
A propos des Bohémiens, du Vieux Vagabond^ etc.,
* Pourquoi M. Pontmartin termine-t-il tous ses membres de phrases: par trois verbes ou par trois épithètes? — Serait-ce en l'honneur de la Trinité? ~ Puisque récrivain se dégonfle, il devrait bien dégonfler aussi son style passablement boursouflé, comme on peut le voir.
' « Au point de vue de la morale populaire, je me contenterai de faire remarquer qu'il n'est pas très-bien peut-être de compromettre i ce degré, dans un type grivois, ces deux personnes si respectable s, » nourrice et sa grand'mère. » (M. Sainte-Beuve, article de 1850). — K. de Pontmartin ne se met pas en frais d'imagination. Il ramasse ^ qa'il trouve et le marque seulement de son coin.
' A l'hospice un gueux tout perclus
Voit apparaître son bon ange :
Gaîment il lui dit : ne faut plus Que votre altesse se dérange.
Tout compté je ne vous dois rien.
Bon ange, adieu, portez-vous bien.
qu'il cite après M. Sainte-Beuve, Philinte s'écrie :
Qu'on y prenne garde, en effet ! M. Béranger n'est ni un libéral, ni un révolutionnaire dans la pure acception du mot : il est complètement et maténellement * socialiste
Ah ! ne comparez jamais M. Béranger à Horace ! Le rapprochement seul de ces deux noms est une insulte envers la muse des délicats et des lettrés, celle qui aime les sources vives et qui déteste les cloaques.
Vimpiété voltairienne, passée à la fumée du brûle-gueule et délayée dans Tabsinthe, vous semble non sans raison une boisson nauséabonde ; mais alors pourquoi ne pas jeter avec DÉGOÛT le dernier VASE (c'cst-à-dirc Béranger !) qui la contient 2?
Parlant des Révérends Pères ^ des Missionnaires
< On peut donc l'être immatériellement?
^ Que nos lecteurs nous pardonnent de mettre sous leurs yeux ce pathos malsain. Pas plus qu'eux nous n'aimons « les cloaques, » mais il faut avoir le courage de constater jusqu'où peut descendre un dévot qui perd la tête et ne sait même plus écrire en français.
3 Enfm reconnaissez-nous
Aux âmes déjà séduites.
Escobar va, sous nos coups, Voir vos écoles détruites.
Au Pape rendez tous ses droits ; Léguez-nous vos biens et portez nos croix. Nous sommes, nous sommes jésuites; Français tremblez tous : nous vous bénissons! Et puis nous fessons.
Et nous refessons Les jolis petits, les jolis garçons.
* Que de miracles on va voir
Si le ciel ne s'en mêle 1 Sur des biens qu'on voudrait ravoir
des Capvrcins, le même Pliilinte nous dit encoi*e que
1 fl s
Déranger est a resté plat, grossier et vulgairement BÊTE dans les trois ou quatre chansons oùil s'est égayé aux dépens de ces pauvres robes noires, etc. » Au sujet de l'amour, M. de Pontmartin écrit :
Chez M. Déranger, au contraire, chaque fois qu'il ose effleurer cette corde divine que ne devraient toucher que des mains de vingt ans, qu'aperçoit-on? Que devine-t-on? Le
1 fl s
YKDX GARÇON PODAGRE, lo libertin émérite, Vauteur immoral à froid, et qui, dans le cadre adopté par sa muse égrillarde,
i fl
cherche constamment le mot équivoque, la note secrète^ Vidée
s clandestine, chère aux imaginations blasées
Quand un homme en âge déjà mûr et très-mûr^ de cin-
qaante à soixante-dix ans, chante et célèbre à ce point tout
1 fl 8
ce qui est immoral, effronté et corrupteur; quand il s'y complaît et y revient sans cesse^ quand il imprime jusqu'à la Gn et propage les licencieux refrains de sa voix chevrotante, il ne peut plus inspirer qu'un seul sentiment, le dégoût.
Nous le répétons, Béranger avait soixante-quinze ans à l'époque où M- de Pontmartin publiait ce qu'on vient de lire.
Nous n'irons pas plus loin.
Ces citations sont extraites d'un volimie intitulé
Faisons tomber la gréle.
Publions que Jésus-Christ
Par la poste nous écrit.
En vendant des prières,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Éteignons les lumières
Et rallumons le feu.
Causeries littéraires. Si c'est ainsi que Ton cause chez la <c gracieuse Éliante, » comment s'injurie-ton chez les dames de la halle? Mais non, M. de Pontmartin calomnie la société «polie» pour laquelle il a la prétention d'écrire, et nous voulons croire qu'on y parle un autre langage.
M. de Pontmartin peut aller rejoindre M. Barbey d'Aurevilly au Nain-Jaune, à moins qu'il ne préfère attendre M. Veuillot au Figaro où. l'on espère, non sans raison, la collaboration du pieux polémiste.
Il est bon de constater en passant la singulière aflB.nité qui unit la littérature de sacristie à la littérature d'estaminet ; il est bon de constater que tous ces écrivains religieux, défenseurs du trône et de l'autel, ont les mômes allures et le même style. On dirait que l'eau bénite les a grisés, mais, bien différente du vin de Chypre qui « a créé tous les dieux, » elle leur donne une ivresse furieuse et malsaine.
M. VEUILLar.
Hommes noirs, d'où 80itez-voas?
Nous sortons de dessous terre, Moitié renards, moitié loups...
(DÉRANGER, Us Révétends Pères.)
Passer de M. de Pontmartin à M. Veuillot, c'est passer de la copie au modèle et, dans une certaine mesure, du petit au grand.
Nous avons vu la grenouille s'enfler jusqu'à en crever, et ce spectacle nous a paru moins risible
qu*affligeant. M. Veuillot, au contraire, ne force jamais son talent, il suit sa voie, et se meut dans l'invective comme le poisson dans Teau. On est généralement d'accord pour trouvera cepubliciste apostolique et romain un certain talent spécial.
M. Veuillot a beaucoup de talent, en effet, si on le compare à M. de Pontmartin et aux autres coryphées du parti. Le public est tellement habitué à entendre les défenseurs des saines traditions du passé produire de piteux arguments en un piètre style ; il est tellement habitué à les voir souffleter chaque jour le sens commun et mêler Timpudence à la niaiserie, que la moindre lueur de bon sens, le moindre trait d'esprit, chez un de ces écrivains pieux, le jfrappe d'étonnement. Nul n*a plus profité que M. Veuillot de cet étonnement naïf.
Un ultramontain spirituel et mordant, incisif et logique, maniant bien la phrase, tantôt comme un stylet, tantôt comme une massue, nasillant l'homé- Ue sans dédaigner le calembourg, niant carrément le soleil en plein midi, avec un mélange d'audace et de bonne foi qui semble indiquer des convictions probablement sincères, devait causer la môme stupeur qu'un soldat du pape qui se battrait. De celui-ci on ferait un héros, de celui-là on a fait un homme de talent.
Rien de plus juste en somme : tout ici-bas n'est-il pas relatif?
• Mais pour reconnaître un talent à l'auteur du a Parfum de Rome, » ayons soin de le laisser dans son milieu ; ne le comparons pas aux écrivains de tous les temps qui ont mis un grand style au service
162 BÉBANGER.
des nobles idées et consacré la puissance de l'esprit au triomphe de la vérité. Ne comparons pas cette intelligence vive, mais incomplète et obstruée, à ces intelligences fermes et lucides qui, rejetant au loin les préjugés d'une éducation fausse, ont su s'affranchir du joug des opinions toutes faites et des solutions mensongères mais commodes ; ne comparons pas cet aveugle qui jongle habilement avec les mots à ces voyants qui connaissent la réalité des choses et qui osent rectifier les antiques erreurs préconisées par les siècles d'ignorance. Admirons si vous voulez la dextérité de ce « bdtonniste devant Tarche » S mais n'allons pas au delà. N'oublions pas surtout que M. Veuillot, — un mélange réussi du fameux père Garasse et du célèbre pèreBridaine, — n'a pas même inventé son genre hybride où la plaisanterie hasardée vient à l'appui de l'invective foudroyante. Rappelonsnous que son style brutal, aux tons violents et heurtés, aux allures de capitan et d'un goût fort douteux, se retrouve plus ou moins chez les prédicateurs énergumènes de la ligue : eux-mêmes le tenaient du caractère de leur reUgion et de leurs convictions sauvages.
Son mérite c'est d'avoir su rester dans la vraie tradition catholique, celle qui remonte au « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; » au « Dieu fort et jaloux, qui venge l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération dans tous ceux qiii le haïssent^; » son courage c'est
* Emile Augier, fe fils de Giboyer.
2 Exode, ch. xx, p, 5,
d'avoir su dédaigner le plus souvent l'emploi de cette onction de parole, de cette mansuétude hypocrite, inventées plus tard pour les l)esoins de la cause.
Mais cette violence que les simples pourraient prendre pour de Véner^ie n'est que la manifestation extérieure, la preuve palpal)le de la violence des sentiments intérieurs. Autrefois elle s'exhalait en sermons au pied des bûchers où fumait la chair des nouvelles victimes humaines sacrifiées au « Dieu jaloux ; » aujourd'hui, grâce aux efforts victorieux des adversaires de M. Veuillot, elle s'étale inoifensive dans les colonnes de quelques journaux, se distille en mandements, s'évapore en brochures, que la curiosité accueille d'abord , puis qife l'indiiférence couvre bientôt d'un indulgent oubli.
Nous insisterons peu sur les injures de M. Veuillot contre Béranger. Elle devaient être dites; on Tes attend si bien qu'en lisant les articles du dévot polémiste, on est presque étonné du petit nombre de ces insultes et de leur modération relative. Cette modération, d'ailleurs, hâtons-nous de le dire, tient exclusivement à la pauvreté de la langue française en pareille matière.
Qu'il trouve Béranger <c im peu canaille, canaille, très-canaille S » cela importe peu pour Béranger et ne fera aucun tort à M. Veuillot qui a depuis longtemps accoutumé ses lecteurs à ce style. On sait qu'il a l'expression populacière dans le plus mauvais sens du mot, de même que sa gaité,' comme celle de presque tous les dévots, du reste, a quelque chose de graveleux.
< Ça ET LA, t, I", Étude de Bourgeois, 1860,
Qu'il écrivît ou non sa pensée sur le chansonnier, baptisé par lui du nom d* « illustre baudruche,» on la connaissait d'avance. On aurait pu môme composer à priori les articles qu'il a consacrés à Déranger. Il suffisait pour cela de ramasser tous les gros mots que la police permet et de les appliquer au poëte. L'Alceste et le Philinte ultramontains ne se sont pas mis en frais d'arguments. Discuter et juger l'écrivain et ses idées, à quoi bon ? — Injurier l'homme n'est-il pas plus commode? Ce que nous voulons faire ressortir seulement c'est la singulière morale de M. Veuillofc ; ce que nous tenons à faire connaître clairement, c'est le critérium de cette conscience catholique.
Lorsque Déranger mourut, on répandit le bruit de sa conversion in extremis, — Cela était prévu également : l'ÉgUse compte beaucoup sur les derniers moments des hommes qui l'ont combattue. Elle à là, au chevet de Tagonie, de pieux agents prêts à profiter du moindre signe de faiblesse intellectuelle pour obtenir du moribond une concession dont, la plupart du temps, il n'a plus la responsabilité. Le délire ou Tatonie sont également propices; pourvu que le sacrement soit administré, elle se montre peu difficile. N'a-t-on pas su faire mourir La Fontaine « comme un saint? » Aussi, à moins de grandes précautions de la part des amis ou d'une rare fermeté de la part du mourant, tel qu'on a vu pendant soixante ans repousser les a consolations de la religion, » se trouve tout à coup converti et confessé entre deux hoquets.
Déranger, avec sa simplicité habituelle et sa con-
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fiance inaltérable dans ce qull appelait le témoignage de sa vie entière, comptant, d'ailleurs, sur ses amis pour le suppléer si l'âge et la maladie le privaient au moment suprême de la liberté de son esprit, ne se refusa pas, dans les derniers jours de sa maladie, à recevoir sa sœur, religieuse cloîtrée de l'un des couvents de Paris, ainsi que M. Jousselin, ancien curé de Passy, devenu curé de Sainte-Elisabeth, à Tépoque où le chansonnier vint habiter la rue de Vendôme.
Voici ce que nous dit M. Paul Boiteau à cet égard :
Lorsque la maladie de Béranger sembla toucher à son tome, M. le curé lui vint rendre visite. Leurs conversations furent rares^ très-courtes et peu importantes. Il y en a une, la dernière^ que Ton a racontée de manières bien différentes. Au moment où M. Jousselin^ avant de se retirer^ tendait la main à Béranger^ Béranger lui dit d'une voix nette : — «t Votre caractère vous donne le droit de me bénir. Moi aussi, je vous bénis. Priez pour moi et pour tous les malheureux ; ma vie a été celle d'un honnête homme. Je ne me rappelle rien dont j'aie à rougir devant Dieu *. »
M. Boiteau dit encore ailleurs :
Vers le temps oti M. Jousselin fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, le bruit courut qu'il allait publier une brochure sur les derniers moments de Béranger. Des amis du poète, qui savaient combien peu ces derniers moments avaient fourni de matière à un écrit religieux, se préparèrent à rendre publique une déclaration qui contiendrait le résumé authentique de tout ce qui s'était passé dans la chambre du mourant; mais le bruit qui avait pris cours étant tombé
* Ma biegraphief appendice.
JG6 BÉRAN&fiH.
bientôt et la brochure n'ayant pas paru, la déclaration devint inutile *,
M. Paul Boiteau ajoute en note :
Ainsi se démentent deux assertions différentes : !• Béranger n*a pas demandé à se confesser; 2° les amis de Béranger n*ont pas eu besoin de s'interposer entre lui et M"® sa sœur.
M. Ijapointe raconte les faits qui touchent aux visites de M. Jousselin à peu près dans les mêmes termes, et déclare que le « mourant n'est pas resté 5mZune minute; » que « M. Jousselin a toujours eu des témoins en sa présence 2. »
Je puis d'ailleurs personnellement certifier la vérité de ces détails. Mon père et ma mère ont eu le triste bonheur de veiller au chevet de Béranger, alternativement avec d'autres amis. Ils ont été au courant de tout ce qui se passait et leur témoignage a toujours été conforme aux récits qui précèdent de M. Boiteau et de M. Lapointe.
Or, le 20 juillet 1857, c'est-à-dire quatre jours après la mort du poète, M. VeuUlot publiait les détails suivants ^ :
Voici quelques détails que nous croyons exacts. Depuis quelques années déjà les pensées de M. Béranger sur la religion catholique n'étaient plus les mêmes qu'à l'époque de la grande vogue de ses chansons antireligieuses^ qui datent toutes de la Restauration. Il le laissait voir, manifestant à l'occasion un. certain regret de ces attaques plus que violentes.
* Erreurs des critiques de Béranger. 1858.
2 Mémoires sur Béranger, par Savinien Lapointe (p. 288 à 291).
3 Méktnges, t. III, 2« série.—Les derniers moments de Béranger,
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Il avait une sœur religieuse qu'il allait voir de temps en temps :
Sa sœur ne craignait pas de lui parler de Dieu et de son âme; il écoutait sinon toujours sans un peu d'ironie^ du moins toujours sans amertume et sans impatience. On sait^ du reste^ que M. Béranger était dans la conversation Vhomme le plus réservé et qui observait le mieux les conve~ nances *. Il entretenait sa soeur de ses bonnes œuvres, auxquelles elle prenait plus d'intérêt qu'il ne pouvait croire^ comptant que ses aumônes et son zèle à rendre service pourraient attirer sur lui la miséricorde divine.
N'est-il pas touchant de voir M. Veuillot luimême reconnaître la réserve et la bonté de Béranger?* Ne dirait-on pas que, devant la tombe à peine fermée du chansonnier populaire, Vâme chrétienne de M. Veuillot s'attendrit sur cet adversaire qui ne respectait point le dogme catholique, mais qui pratiqiiait incessanunent les «vertus évangéliques?» Nous verrons plus tard ce qu'il faut en penser.
M. Béranger ne s'élevait pas encore au-dessus d'un déisme déjà respectueux mais très-vague.
11 y a un an environ, on vit poindre quelque chose de
plus, n écrivit à sa sœur une lettre qu'il terminait en se recommandant a ses prières, etc;..
Cette année, une personne de la plus ancienne intimité de M. Béranger étant au moment de mourir ; il s'employa pour la décider à recevoir les derniers sacrements. Elle refusa, et la peine qu'il en ressentit, fit espérer qu'il avait résolu d'avoir pitié de lui-même.
* Nous sommes loin delà « canaille » et de !*« illustre baudruche; » mais aussi c'est qu*on se prépare à tinnoncer la conversion de fiéraoger.
168 B^RANGËA.
En effet, M"« Judith Frère mourut le 9 avril 1857, c'est-à-dire trois mois avant le poète. Déranger lui demanda si elle voulait recevoir les sacrements, et M. Lapointe rapporte en quels termes la vieille et constante amie du chansonnier aurait repoussé C/Ctte ouverture.
Il est certain que M"® Judith refusa de se confesser, et que Béranger, sans insister en aucune façon, respecta et fit respecter scrupuleusement cette ferme volonté , fort rare et fort admirable surtout chez ime femme âgée. Il y a loin de là à « s'emploter pour la décider à recevoir les derniers sacrements. » Nous voyons dans ce fait une nouvelle preuve de la bonté et de la tolérance de ce « déiste » prêt à respecter la volonté suprême d*un mourant, même lorsque cette volonté contrarie les plus chères croyances, les plus inébranlables convictions du poète. Il n'assiège pas le lit d*agonie pour imposer sa foi, il ne guette pas avidement une défaillance pour en faire son profit. Personnellement il refuse la confession ; il ne se croit pas le droit de l'interdire à qui la désirerait. Après avoir défendu la liberté de conscience pendant toute sa vie, il se montre disposé à pousser jusqu'au bout Tapplication de ses principes. N'a-t-il pas écrit :
Qu*on puisse aller même à la messe.
Ainsi le veut la liberté ?
et ne pourrait-on pas dire à M. Veuillot : Des dieux que nous servons, connais la différence?
Nous prions aussi nos lecteurs de remarquer la
tournure respectueuse adoptée par le pieux écrivain en parlant de M"' Frère : « une personne de la plus ancienne intimité. » Plus tard, lorsque le mensonge de la conversion de Déranger ne sera plus soutenable, cette personne sera tout simplement « Lisette, » c'est-à-dire la personnification du type le plus grivois des chansonsMe Déranger ; on ne reculera môme pas devant le gros mot de cconcwbine, n»
M. Béranger^ continue M. Veuillot^ était en rapports personnels fort bienveillants avec son curé, M. Tabbé Jousselin
En venant s'établir sur la paroisse de Sainte-Elisabeth^ il aUa tout de suite le voir^ et mit à sa disposition une petite somme annuelle pour les pauvres^ s'excusant de ne pouvoir faire davantage. Le digne prêtre savait déjà que si la fortune de son nouveau paroissien était bornée ^ son obugeance était u^épui-