‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 24 sur 67 · LES RELIQUES · texte numérisé non relu

LES RELIQUES

D'un saint de paroisse en crédit, Seul un jour je baisais la châsse.

Vient un bon vieillard qui me dit :

Veux-tu qu'il parle? — Ohl oui, de grâce,

disait : c Mon Dieu^ vous si grand et moi si petit, ayez pitié de moi ! » On rapporte des paroles et des détails plus positifs,

Oui, dift-je, et me Yoilà béant ;

— Voilà qu'il fait des croix magiques ;

Voilà le saint sur son séant,

Qui dit d'un ton de mécréant :

« DéYOts, baisez donc mes reliques;

» Baisez, baisez donc mes reliques. »

Il rit, ce squelette inciyil, n rit à s'en tenir les côtes.

« Depuis huit siècles, poursuit-il, » Je grille en enfer, pour mes fautes ; » Mais un prêtre au nez bourgeonné, » Pour mieux dîmer sur ses pratiques, » Par un tour bien imaginé^ » Fit un saint des os d*un damné.

» Baisez, sous ce dais de yelours, » La sainte qu'on priera dimanche.

» C'est une juive, mes amours, » Dont l'<Bil fut noir et la peau blanche. » Grâce à ses charmes réprouvés, » Dix prélats sont morts hérétiques, • Vingt moines sont morts énervés.

» Trouvez mieux, si vous le pouvez.

» Près d'elle est un vieux crâne étroit; » Baisez ce saint d'une autre espèce.

» Jadis de larron maladroit, » Il devint bourreau plein d'adresse.

» Nos rois, pour se bien divertir, » L'occupaient aux fêtes publiques.

» Hélas I je lui dois, sans mentir, » L'honneur de passer pour martyr.

mais ce qui précède est tout ce que nos infor.u lioDS nous ont paru donner de certain.

Et le tour est joiié. Rien n'y manque, pas même cet air de retenue, cette fausse modération destinés à faire croire que les choses ont été plus loin encore. M. Veuillot a conservé les saines traditions de son parti; il a bien mérité du Père Brisacier. A ce moribond invoquant les saints et les martyrs par peur de Tenfer, et consacrant ses derniers jours à la préoccupation égoïste de son salut personnel, après avoir renié sa vie entière, nous préférons Vhumble et grand chansonnier s'oubliant jusqu'à la fin pour penser aux autres, et murmurant dans le délire : — « Mon Dieu, inspirez aux hommes* réunis Tamour du bon, Tamour du bien ; faire le bien, vivre pour les autres, c'est le bonheur ! — La charité ! la charité ! que tout le monde soit heureux 1 les veuves et les petits enfants, secourez-les ' ! »

» Sous les noms de pieux patrons, » Ainsi nos corps, mis en spectacle, » Font pleuvoir l'argent dans les troncs; » C'est là notre plus grand miracle.

» Mais du Diable j'entends le cor, » Bonsoir, Messieurs les catholiques. »

Il se recouche et vole encor Sur l'autel un crucifix d'or.

Dévots, baisez donc des reliques I Baisez, baisez donc des reliques.

(Déranger).

* V. dans le Monte Cnsto, le n» du jeudi 30juillet 1857, consacré tout entier à Déranger. — Nous savons pertinemment que des paroles analogues,' exprimant à coup sûr le même sentiment, ont été prononcées par Déranger pendant le délire de ses derniers jours.

Si l'Église perd quelque chose à cet autre Déranger, rhumanité y gagne beaucoup.

M. VeuiUotnous afilige, sans nous étonner, en rapportant la prétendue conversion de Béranger, mais que dire de M. de la Bédollière, venant, sur cette question, au secours du grand honune de Y Univers religieux? Laissant de côté le texte même de son ouvrage : Béranger (une livraison à 10 centimes) *, nous demanderons à Tauteur dans quel but on a illustré son récit d'une gravure représentant im prêtre assis auprès du lit où Béranger agonisait. Il nous semble que ce petit fait, grave surtout pour celui qui l'a conmiis, aurait mérité qu'on le relevât plus vigoureusement.

Est-ce une erreur? est-ce un calcul? est-ce ime faiblesse? Si c'est une erreur, nous ne la concevons guère; si c'est un calcul, le désir de rendre la vente de la brochure plus facile, plus générale, et d'assurer ainsi un bénéfice plus considérable à une spéculation de librairie, nous en abandonnons l'appréciation au public; si c'est ime faiblesse, elle parait bien étrange de la part d'un rédacteur du Siècle, Le fait en lui-même aurait peu d'importance, s'il ne montrait une fois de plus la déplorable légèreté, la coupable indifierence avec lesquelles on traite en France, depuis plusieurs années, les hommes et les choses. N'estce donc rien que l'unité de la vie, la persistance des croyances, l'intégrité du caractère? En avons-nous trop d'exemples sous les yeux? Dans la pénurie où nous sommes à cet égard, la première préoccupa-

* Gustave Barba, éditeur. 1857.

174 BÉRANGEA.

tion des vivants, lorsque meurt un écrivain connu, devrait être, sinon de le défendre contre des attaques injustes, mais qui se comprennent de la part d'ennemis, du moins de lui conserver sa physionomie réelle.

Si Béranger s'était confessé, il faudrait le dire hautement ; si, au contraire, il est mort fidèle aux opinions de sa vie, pourquoi dessiner sur bois un simulacre trompeur de conversion? Que de gens croiront, sur la foi de cette gravure, que l'auteur du Bon Dieu et des Missionnaires a voulu rentrer, à sa dernière heure, dans le^iron de l'Église!

Revenons à M. Veuillot. Le mensonge péniblement édifié, impudemment publié, n'a pas réussi, et la vérité s'est fait jour de toutes parts. Aussi M. Veuillot quitte bientôt le style onctueux et contrit pour le style furibond. Tartuffe, démasqué, se redresse et change soudainement de ton.

C'est au sujet de M. de Lamartine et de son étude sur Béranger — nous en parlerons plus tard, — que l'homme de V Univers religieux embouche l'invective dans deux articles des 27 et 31 octobre 1857. Tout lui est bon, même le calembourg, contre ce mort qui avait été « Vhomme le plus réservé » dans la conversation et qui observait si bien a les convencmces; » dont les a bonnes œu/ores et le zèle à rendre service » faisaient espérer pour lui « la miséricorde divine, » M. Veuillot, naturellement initié au secret de cette miséricorde et bien convaincu désormais qu'elle ne s'étendra pas sur le chansonnier dont la a fortune était bornée y mais Y obligeance inépuisable, » se sent tout ragaillardi de savoir Béranger au fin

VBUILLOT. 175

fond de l'enfer où il brrtle sans doute pour Tétemité. Cela lui apprendra à vivre à cet impie. Aussi la joie de Tultramontain dépasse toutes les bornes, y compris celles du bon goût, et il s'égaie sur « les gaz de rétablissement * de M . Ha vin » sur a Y haleine du poète-cordonnier Savinien Lapointe, » sur « Tillustre baudruche (Déranger) qui plane depuis trois mois sur la patrie de Corneille, de Racine et de Bossuet, » sur « ce poète de la riboite, etc., etc. »

11 signale à M. Jourdan dénonçant à cette époque, dans le Siècle, la publication de petits livres religieux, tels que le Saint-Suaire, etc.. « un poète qui, avec un talent redoutable (au moins M. Veuillot reconnaît le talent nié par quelques autres écrivains) a fait sa principale occupation de semer la haine entre les diverses classes de citoyens ^. »

Et M. Veuillot, que fait-il? Prêche-t-il la concorde? Le trouve-t-on disposé à effacer de son cœur le souvenir des différences qui séparent les hommes pour les unir en un seul et même amour ?

Il ajoute que Déranger s'efforça « de répandre l'irréligion et de semer l'immoralité, faits pour lesquels U fut condamné par la justice du pays. »

* Le Siècle qui a toujours faTorablement parlé de Déranger.

3 Dieu créateur, pardonne à leur démence. Ils s'étaient faits les échos de leurs sons. Ne sachant pas qu'en une chaîne immense, Non pour nous seuISj'mais pour tous nous naissons. L'humanité manque de saint apôtres Qui leur aient dit : Enfants, suivez sa loi. Aimer, aimer, c'est être utile à soi.

Se faire aimer, c'est être utile aux autres.

Ici nous retrouvons le jésuite essayant de présenter Déranger comme ayant subi une T^ondamnation infamante.

Le poète en question a blessé non-seulement tous les sentiments religieux et tous les sentiments de famille S mais encore très-souvent le sentiment national.

Est-ce en consolant, en vengeant la France de rinvasion si chère à MM. de Pontmartin et Veuillot?

Il a, pour servir ses passions^ dégradé la langue comme rame du peuple.

On sait que M. Veuillot, quant à lui, relève chaque jour la langue avec ses a illustre baudruche •» ses a haleine de poête-cordonnier », ses « poète de ribotte, » ses Déranger « un peu canaille, canaille^ très-canaille, » et les autres termes de son vocabulaire habituel.

Il a parodié les paroles de la prière pour outrager les sentiments chrétiens; il a tourné en ridicule la foi^ les sacrements» la pudeur et la mort;... il a aspergé de son vin de cabaret k tiare, la couronne, etc.

* « Et un autre de ses disciples lui dit : Seigneur, permets que j'aille auparavant ensevelir mon père. Mais Jésus lui dit : Suis-OMi et laisse les morts ensevelir leurs morts. (Saint Matthieu, vm, 21-22.) Car je suis venu mettre la division entre le fils et le père, entre la fille et la mère, entre la belle-fille et la belle-mère... CM qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi» et qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi...» (Saint-M., x, 35-37.)

« Et quelqu'un lui dit: voilà, ta mère et tes frères sont là... Mais il répondit à celui qui avait dit cela : Qui est ma mère, et qui sont frères? » (Saint-M., xii, 47-48.)

Il faudrait dire, et alors M. Veuillot serait dans le vrai : il a parodié les paroles de ma prière pour outrager mes sentiments chrétiens ; il a tourné en ridicule ma foi, me5 sacrements, ma pudeur, etc. ; car il existe heureusement d'autres prières que celles do M. Veuillot, d'autres sentiments chrétiens que les siens, une autre foi et une autre pudeur que la foi de Nonotte et la pudeur de Patouillet.

11 élève enfin les refrains de Béranger à la hauteur de « grandes et célèbres infamies. » Nous passons sur quelques injures, rien n'étant plus monotone que l'invective à outrance, se justifiant exclusivement par la colère sans dignité de Tinsulteur. Du reste les personnes que ce genre amuse peuvent aller se renseigner auprès de M. de Pontmartin. Il tient, nous l'avons dit, la (Succursale de la fabrique de MM. Veuillot et O' K

* « C'est ainsi de tout temps et dans tous pays ; c'est ainsi en France aujourd'hui encore. Les croyants des religions positives ne peuvent s'accoutumer à rendre à ceux qui ne pensent pas comme eux sur leurs dogmes le respect qu'ils réclament avec raison pour eux« mêmes. Dès qu'un homme paratt, qui ose professer une opinion nouvelle sur quelqu'une des grandes questions fondamentales que l'humanité ne se lasse pas d*agiter, aussitôt tous ceux qui croient posséder la vérité dans quelque doctrine traditionnelle se lèvent, non pour lui répondre, mais pour lui jeter rtn/ure. Cependant, celui qui, volontairement et de propos délibéré, n'a pas craint d'appeler sur lui ces orages, peut, sans doute, n'être qu'un homme orgueilleux, doué de peu de sagesse ; mais ce peut-être aussi un homme de foi et de courage qui témoigne, le front, le cœur et la main levés, pour ce qu'il croit, à tort ou à raison, la vérité. »

Nous extrayons ce passage, d'une des chroniques littéraires si intéressantes que M. Louis de Ronchaud publie mensuellement dans la Hefme Germanique et Française [n? du 1*' septembre 1863).

178 BÉRANOER.

Citons pourtant encore le passage suivant :

Lorsque Béranger siégeait déjà au sommet de ce grossier et injurieux Parnasse de l'irréligion, du libéralisme et de la goguette (comment trouvez-vous le libéralinne mis en croii entre deux larrons ?)^ ils étaient trois sur qui l'Église^ la monarchie et la poésie jetaient les yeux pour se consoler Et

l'on a vu ZLa Mmnais, Hugo^ Lamartine enfin^ et ce dernier plus que les autres^ inclinés devant Béranger.

Hélas I il n'est que trop vrai. Tous les hommes qui honorent et illustrent notre siècle sont contre vous et les vôtres, M. Veuillot. Leur Dieu n'est pas voire Dieu. Le monde s'en va, dites-vous : il vous quitte seulement, et c'est pour cela qu'il dure.

Cependant au milieu de ce fatras qui prouve que la morale catholique n'a pas changé depuis les beaux jours de l'Inquisition ; que cette morale condamne toutes les vertus sans la foi en un dogme, et prodigue son indulgence au criminel le plus endurci s'il rentre au dernier moment dans le giron de l'Église, il se trouve un passage plein de vérité et même d'un certain courage. Il s'agit des obsèques de Béranger. Personne ne les a racontées avec cette verve satirique. Nos lecteurs nous sauront gré de reproduire ce morceau qui tranche si heureusement sur le ton craintif ou admirateur avec lequel les amis de Béranger ont rapporté les mêmes faits.

Béranger était mort dans la soirée. Le Moniteur du lendemain ût savoir que les funérailles auraient lieu^ le jour mftme,

aux frais de l'Empereur. On le bombarde poête-national

on le porte en terre par-dessus les règlements^ mesure d'autant plus applaudie d'une partie de la population qu'elle paraît à l'autre un peu précipitée. Il en résulta que la pompe funé-

VfiUILLOt. 179

raire perdit beaucoup de sa mélancolie devant cet esprit gaulois qui avait rêvé de s'attendrir un instant. Pour tout dire^ le tour parut bon^ et tel que le défunt en eût pu tirer 'quelques couplets assez gaillards, si la chose s'était faite de son vivant pour un autre K Après cela» l'administration fit bien les choses. Plus de troupes qu'on n'en met à Tenterrementd'un maréchal de France, eût-il gagné vingt victoires; la majeure partie de la garnison de Paris^ une armée^ une grande armée sous les armes^ ou pour la haie, ou pour le cortège ! Il n'y manquait que le canon, et encore n'était-il pas loin. Bref^ un développement de forces aussi respectable qu'honorable^ et^ par suite^ on ordre merveilleux maintenu^ conme dit M. de Lamartine « depuis la porte de la maison jusqu'à celle de l'éternité. » Pour assurer d'autant mieux cet ordre nécessaire^ le convoi^ txclusivement formé des invités du gouvernement, suivit une route stratégique. Il y avait des endroits où attendait la foule en pleurs, par lesquels on ne passa point, afin d'éviter l'encombrement et les émotions qui volontiers s'y forment. Un certain nombre d'affidés des muses^ trop éplorés ou trop peu maîtres de leur douleur, ayant voulu pénétrer dans les rangs officiels, en furent empêchés par la police affligée mais inflexible, lis portaient à la boutonnière des bouquets d'immortelles^ « fleurs funèbres qui n'ont pour rosée que des larmes ^, » et qui ne leur servirent point de passeports. On les mit à l'écart^ et quelques-uns même à Vomhre. Enfin tout se passa très-bien, et, le soir, il n'y paraissait plus.

Que pense M. Sainte-Beuve de ce récit mordant et qui montre si bien. les choses telles qu'elles furent? Et comment Tillustre critique a-t-il pu voir la preuve d*une a cornnvimUm parfaite » dans ces précautions

^ Voir les couplets cités plus haut Çl* partie^ M. Sainte-Beuve, art. de 1861), où Béranger semble avoir prévu quatre ans d'avance mie partie de ce qui s'est passé depuis.

3 Citation de M. de Lamartine.

prises contre une émotion populaire à propos des funérailles de Béranger?

Pas un des amis de Béranger n'a osé dire la vérité à ce sujet ou montrer ses regrets d'une mesure de police peut-être nécessaire, mais dont le premier résultat pourtant fut de mettre en suspicion toute la vie politique du chansonnier. •

M"® Colet s'écrie que le gouvernement avait décidé qu'on ferait à Béranger « des obsèques dignes de sa grande renommée. »

Quand j'arrivai devant la maison mortuaire^ continue-trelle^ le convoi en sortait ; il se composait : d'une voiture de la cour^ dans laquelle se trouvait le général De Gotte^ et d'une voiture de la ville de Paris^ où était le secrétaire général de la préfecture, etc.

Après avoir parlé de la tristesse du peuple , elle ajoute :

Les soldats aussi qui formaient la haie étaient pénétrés d'une tristesse visible en suivant du regard ce mort illustre, etc.

Cet acquiescement complet de M°*® Colet a lieu de nous étonner. En tout cas, comme vieille amie connaissant depuis longtemps les opinions de Béranger, elle aurait pu élever un doute, môme timide, se demander, en y mettant les formes les plus propres à la rassurer, si cet appareil officiel convenait bien réellement au poète national brusquement changé en poète bonapartiste ^ Nous lui demanderons aussi

* Le même procédé a été depuis appliqué à un célèbre historien orléaniste do l'Empire, transformé, lui aussi, en historien national*

YSUILLOT. . 181

en passant pouiguoi elle a, de son autorité privée, créé une c famille intellectuelle » à Béranger, et pourquoi elle y a introduit à sa suite quelques-uns de ses amis personnels que Béranger connaissait fort peu?

Je comprends qu*on veuille être agréable à ses amis vivants, mais encore faudrait-il éviter que ce soit aux dépens des amis morts.

Quant à M. de La Bédollière, il reproduit les proclamations dé M. le préfet de police, et nous donne rénumération des différents corps de troupes et des pelotons de sergents de ville qui accompagnaient le corps; — Pas un mot, pas ime observation. Il accepte tout ; tout lui parait naturel, charmant et glorieux pour le chansonnier.

M. Alexis Dalès (nous ne le citons que pour mémoire, et parce qu'il a tenté de montrer en vers de mirliton une admiration probablement fort sincère pour le chansonnier), déclare que :

Tous les partis se sont associés aux sentiments de vénération dont le pouvoir a été le premier à donner l'exemple, de la manière la plus large et la plus digne. — Les frais de ces fmiérailles^ dignes de celui dont la France entière déplorera la perte^ seront supportés par la liste civile impériale >.

M. de Lamartine lui, s'exprime en ces termes * :

De son côté^ le gouvernement lui-même, craignant que ces honneurs populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se réserve jalousement Tinitiative^ prépare sfis armes, ses drapeaux^ ses temples, ses pompes. Une armée entière prend posi-

* Biographie poétique de Béranger, par Alexis Dalès, 1859. ' Çowrs familier, 21* entretien, t. IV, 1857.

la Hberté grondant dans les airs, doub :é quelques paroles simples et nettes, tons pas non plus que devant la vo- ) de l'État, « l'exicutew tettamentaire

mission à remplir. >

lation est trop commode ; il restait à itamentaire uo dernier devoir impéqIt de conscience ^iUtU'ii' iiiotester.

t les réticencai^' il>' U. Boi-

lyé, avec l'^^V ;^<''iiéral de

enaiunt ua^^r i<.iin<'iit grave,

ement ^^^m ir le (^uiiveme-

lîin publique, qni

<■ (.IVmendre répéter

iiis (.''toges, — ces der-

iiix riucU's liltaques les

a point et manifesta son

ces pompes officielles dres-

tion ou poste depuis la porte de la maison jusqu'à la porte de l'éternité^ dans le champ des morts. Le convoi s'avan» à trsr Yersune haie de troupes et une muraille de peuple^ etc.^ etc.

M. de Lamartine partage entièrement la manière de voir de M"® Louise Colet, et cela se comprend. Si la première désire conserver ses pensions , le second ne veut perdre aucun de ses souscripteurs.

De son côté M. Boiteau que nous devons mettre à part en cette circonstance, puisqu'il parlait au nom de Texécuteur testamentaire, nous dit * :

Quelques heures après que Béranger eût succombé^ le ministre d'Etat fit savoir que le gouvernement, désirant honorer le poète par un témoignage publie^ et voulant éviter les effets d'un grand trouble national, se chargeait du soin des funérailles. L'État remplaçait la famille absente^ et Texi^

CUTEUR TESTAMÉNTAittE N' AVAIT PLUS DE MISSION A REMPUR

Le gouvernement prit SUr-le-champ ses mesures, il s*anna du vœu du poete^ et dans ki nuit même fitt posée une affiche du préfet de police^ qui ne vantait qu'une ffartie des aerviùBê

rendus par Béranger à sa patrie

On avait paru craindre un grand tumulte. Paris a respecté religieusement les funérailles de son poète illustre et de son plus cher enfant; mais^ pendant toute cette journée glorieuse^ on sentait gronder dans les airs le tonnerre du patriotisme et de la liberté.

Et voilà tout.

Pour qui se rappelle Tindignation de M. Boiteau, exclu du convoi officiel et ne pouvant accompagner à sa dernière demeure le poète dont il allait devenir l'éditeur et l'avocat, « la fenime de chambre, » sui-

* Ma Biographie, — appendice.

VËUILLOT. 183

vant M. Sainte-Beuve, ces tinûdes et tardives restrictions paraissent bien insuffisantes. On voit que M. Boiteau voudrait exprimer un blâme léger, mais il ne l'exprime pas, et il faut connaître d'avance ses sentiments pour deviner ses sous-entendus. Au lieu du style imagé qui nous dépeint le tonnerre du patriotisme et de la liberté grondant dans les airs , nous aurions préféré quelques paroles simples et nettes. Nous n'admettons pas non plus que devant la volonté formelle de l'État, « rexécutevr testamentaire n'avait plus de mission à remplir, »

Cette résignation est trop commode ; il restait à l'exécuteur testamentaire un dernier devoir impérieux , un devoir de conscience : il devait protester. Son silence et les réticences confuses de M. Boiteau ont achevé; avec l'acquiescement général de tous ceux qui tenaient une plume à ce moment grave, l'œuvre habilement commencée par le gouvernement.

Ce jour-là cependant, l'opinion publique, qui devait s'égarer plus tard à force d'entendre répéter certaines accusations et certains éloges, — ces derniers quelquefois plus dangereux que les attaques les plus vives, — ne s'y trompa point et manifesta son étonnement à la vue de ces pompes officielles dressées comme une muraille infranchissable entre le peuple et son vieux chansonnier.

Peut-être a-t-on oublié déjà ce sixain qui circulait alors dans la foule et que nous reproduisons à titre de document historique, malgré le ton fort irrévérencieux du dernier vers. Il exprime sous une forme un peu négligée Timpression pénible ressentie

184 BÉRÀNaÉA.

par la population parisienne aux funérailles de Déranger :

Dans l'œuf républicain couvant un Ba&-Empire, Tu fus poëte, ô toi qu'à bon droit on admire. Mais tu ne prévis pas la fin de tes combats 1 Par un juste retour des choses d'ici-bas. Celui qui de ta vie a brisé la marotte ^ Accapare aujourd'hui ton deuil et l'escamote.

t Vous prétendez railler, mais je tous soutiens qu'il est plus difficile de boire et de chanter, comme j'ai chanté, et comme j'ai bu, que de philosopher comme vous avez philosophé. »

(FoNTENELLE, JHàlogue des morts.

Dial. IV. Anacréon et Aristotk.)

Quelques lecteurs s'étonneront, sans doute, de voir M. Renan succéder, dans la suite de notre travail, à MM. de Pontmartin et Louis VeuiUot. Us trouveront singulier qu'un point de contact unisse l'auteur de la Vie de Jésus à Fauteur des Libres pensev/rs, l'homme que l'on accuse de saper les bases mêmes du christianisme à l'homme qui défend per fas et nefas le catholicisme étroit de l'orthodoxie. Ce n'est pas non plus sans hésiter que nous nous sommes décidé à classer, sous la môme rubrique, parmi les ennemis de Béranger, trois hommes dont le dernier diffère si essentiellement et d'une façon si

* La marotte républicaine, sans doute.

honorable, des deux autres. A ne considérer que le talent de M. Renan et le but auquel il tend , un abime le sépare de Tancien rédacteur en chef de HUnivers religieux, mais l'intolérance philosophique ne vaut guère mieux que Tiiitolérance religieuse : l'une et l'autre sont également l'intolérance.

M. Veuillot et M. Renan ont un second rapport, au moins apparent. — Pour M. Veuillot, la démocratie a le tort impardonnable de renverser et de détruire le principe d'autorité sur lequel repose le catholicisme d'une part, d'autre part de supposer dans la conscience humaine des forces, des vertus propres dont l'existence condamnerait absolument tout le système théocratique qui repose sur la chute de rhonune et son incapacité de faire le bien par luimême.

M. Renan, de son côté, laisse percer fréquemment le dédain que lui inspire l'espèce humaine prise dans son ensemble, le profanum vulgus, le servum pectu. Ce dédain et le sentiment exagéré de sa propre supériorité le conduisent presque au même résultat que la foi bornée de son adversaire. Il ne sépare pas les honunes en sauvés et en réprouvés, mais en vulgaires et en raffinés. Il se renferme dans un petit monde exclusif, avec un nombre restreint d'élus, qui sont les délicats, les hommes de génie — d'un certain génie natui'ellement. — Ceux-là communiquent entre eux, échangent leurs idées sur la marche et les besoins de l'univers; ils ont même une religion spéciale, interdite au commun, « la religion épurée.» Parlant de Dieu, le philosophe ne craint pas d'écrire : « Tu n'appartiens qu'à nous qui savons te chercher, Los

186 BÉRAK^ER.

blasphèmes de l'homme de génie doivent plus te plaire que le mUgaire hommage de la gatté satisfaite. »

Faut-il le dire ? à cette nouvelle religion qui exclut ou rejette les 99/100" de Thumanité, à cet « idéal obscur et mystérieux » que les simples d*esprit ne pourront jamais atteindre, nous préférerions la religion violente de M. Veuillot. Celle-là, du moins, prétend s'offrir toute à tous. Elle- n'établit point de catégories aristocratiques. Tous les hommes sont égaux devant elle ; elle ne voit en eux que des âmes à sauver. Elle abêtit, mais elle soutient les faibles et console les indigents. De l'enseignement du maître, elle a conservé, non dans la pratique, mais théoriquement, le « Laissez-venir à moi les petits enfants. »

M. Renan est une des figures de ce temps-ci les plus singulières et les plus intéressantes à étudier. Pour le bien comprendre, il faut se rappeler son point de départ, le séminaire, et ne pas oublier qu'il appartient à la race bretonne, une race « mélancolique » par excellence, portée au rêve, et par conséquent très-absolue — quoique cela paraisse contradictoire — dans ses systèmes, conservant quand même le besoin de croire, manquant de douceur, marquée du sérieux et de la raideur anglo-saxonne, n'ayant pas encore puisé, dans son contact journalier avec l'esprit français, cette grâce affable et cette indul* gente sympathie qui en sont la plus grande force.

La foi catholique, comme toute foi religieuse arrêtée, convient merveilleusement à ces natures sévères et vigoureuses, mais dépourvues de souplesse et frappées, on ne sait pourquoi, dès le berceau, d'une

irrémédiable tristesse. Le Breton contemple volontiers le del, mais le del lui parait toujours couvert d'une brume épaisse, et la lumière gui en descend arrive à lui pâle et grise. Il aime l'infini, mais il en parle avec une sorte de terreur : il en paraît écrasé.

C'est bien la patrie de Chateaubriand, de La Mennais et de M. Renan.

Élevé au séminaire. M, Renan a été fervent catholique : il a cru. H en reste toujours quelque chose. C'était, d'ailleurs, im tempérament religieux. Chez ces hommes, les premières croyances laissent des traces ineffaçables. Alors même qu'ils s'en affranchissent plus tard, on dirait'que leur cerveau coulé dans le moule de certaines convictions, imprime sur toutes les idées qui se succèdent en eux l'empreinte qu'il a reçue primitivement. Oiseau élevé en cage, recouvrant tout à coup la liberté, leur intelligence a brisé les barreaux du cachot, mais elle a perdu l'usage complet de ses ailes trop longtemps reployées. Élevés dans l'absolu, nourris de solutions toutes faites, ils ont de l'absolu dans le tour des , idées, et dussent-ils s'élancer, comme La Mennais, vers les plus généreuses spéculations de l'avenir démocratique, on sent encore le prêtre sous le tribun, comme chez M. Renan on sent le séminariste sous le philosophe.

Ceci est important à constater : quiconque a séjourné pendant une notable partie de sa vie dans le christianisme, quiconque a fermement cru ce que l'Éghse enseigne, quiconque a goûté les extases égoïstes et les joies timorées de la religion, manque jusqu'à la fin de charité et de tolérance. Qu'il

sorte du dogme, qu'il le maudisse, il restera dans Vesprit.

Jusqu*à présent on s'était échappé du catholicisme, soit par le protestantisme, c'est-à-dire par le retour à la responsabilité individuelle de la foi, soit en adoptant les idées révolutionnaires — et je prends le mot révolutionnaire dans son acception la plus large, la plus universelle.

Les uns, lassés de cette foi du charbonnier qui ne repose sur rien et ne demande pour toute vertu que Tabdication de la volonté personnelle, avaient suivi Luther et Calvin ; les autres, parlant au nom de la raison humaine et des lois de la nature, avaient rejeté cette conception d'un Dieu a jaloux » ayant créé l'homme pour le mal et le punissant pour le mal qu'il faisait ainsi fatalement. A l'aide du bon sens et de la science, ils démontraient que l'homme possède en lui-même tout ce qui est nécessaire à l'homme ; ils enlevaient du ciel un idéal impossible et inutile, et le ramenaient sur la terre où seulement il peut enfanter les grandes vertus sociales et le sentiment de la justice, complètement détruit par toutes les conceptions religieuses de tous les temps, s'il faut en croire M. Proudhon. M. Renan a pris un troisième chemin. Visiblement antipathique aux formules banales de la dévotion vulgaire ; peu satisfait des solutions qui datent du temps où l'on ne connaissait rien, ou presque rien de Funivers, — solutions que l'ignorance curieuse, en face de problèmes, mal posés, mal compris, s'empressa d'adopter, parce qu'elles flattaient l'homme, en faisant Dieu à son image et en lui donnant le premier rang dans la

création, — M. Renan s'est débarrassé des entraves dogmatigues : il a gardé la tendance religieuse qui est le fond même de sa nature. Aussi en s'éloignant de la discipline catholique pour se réfugier au sein fécond de la science, a-t-il conservé ime façon toute théologique de penser librement, et n*a-t-il guère fait que changer de religion. Certes, sa nouvelle religion est plus «^épurée, » suivant la propre expression du philosophe, c'est-à-dire moins suiv chargée de formules et d'erreurs matérielles ou de fausses conceptions de l'univers que son ancienne religion, mais d'autre part, elle est moins sympathique et moins accueillante. Esprit distingué, quoique non affranchi tout à fait et d'ailleurs peu généreux, il aime moins la vérité qu'il ne méprise l'erreur, et ce qui lui déplaît le plus, c'est la vulgarité. Trop intelUgent, trop savant pour croire, contre le bon sens et contre les découvertes modernes, à l'antique Jéhovah, mais trop théologien, ou — si l'on préfère — de complexion trop religieuse, pour reporter sur les efforts et les souffrances de l'humanité l'intérêt et l'amour qu'il portait jadis aux choses du del, dévoré en un mot de la passion de « faire du divin » — passion qui a créé tous les dieux et toutes les églises — , il a simplement dégagé son idéal de la gangue dogmatique, lui a ôté son caractère personnel et arrêté , et l'a placé bien loin dans a le mystère de l'infini. »

Suivant lui :

La vraie religion est le fruit du silence et du recueillement. Elle est synonyme de distinction, d'ÉLÉYATiON, de raffinevent; elle naît avec la délicatesse morale, au moment où

190 BÉRANOER.

l'homme vertueux^ rentrant en lui-même^ écoute les voix qui 8*y croisent. En ce silence^ tous les sens étant apaisés^ tons les bruits du dehors étant éteints^ un murmure pénétrant et doux sort de Tâme et rappelle^ comme le son lointain d'une cloche de village^ le mystère de l'infini. Semblable alors à un enfant égaré qui cherche vainement à démêler le secret de sa naissance inconnue^ Thomme se sent dépaysé. Mille signes de la patrie provoquent chez lui de mélancoliques retours. Il s'élève au-dessus des terres fangeuses de la réalité vers des champs pénétrés de soleil; il sent ces parfums des jours antiques ,,.y etc.

On voit tout de suite que cette vraie religion, synonyme de disHnction, d^ élévation, de raffinement, qui naît et ne peut exister qu'avec la délicatesse moraie, ne sera jamais la religion de la foule. Cette pauvre foule, la voilà vonée aux grossières superstitions, ce qui importe peu à M. Renan : il ne s'inquiète guère de la plèbe intellectuelle, et cela se comprend. Il a fait de la religion une sorte de question d'art. Son Dieu rentre dans la catégorie de ces pures conceptioçs de l'esprit qu'on appelle le beau, l'idéal. De même qu'en peinture, en musique, en poésie, il n'y a qu'un petit nombre d'élus capables de comprendre et de goûter le charme des chefsd'œuvre de Raphaël et du Titien, de Mozart et de Beethoven, d'Homère, de Corneille, ou de Voltaire, de même il n'y a qufr des hommes supérieurs et choisis qui puissent comprendre le Dieu de M. Renan.

Une pareille religion, si elle existait jamais, serait la pire de toutes les religions, car elle n'aurait pas même pour se justifier l'excuse invoquée par

toutes les théologies de tous les temps : elle ne tendrait en aucune façon, soit à relever l'homme, soit à le fortifier ou i le consoler. En ce sens, bien inférieure au christianisme, gui, malgré son principe AUTOHiTAiRE, u'ost pas essentiellement ennemi de l'égaUté, cette religion rétablirait la plus redoutable des aristocraties, l'aristocratie des intelligences. Cette aristocratie existe dans la nature, mais elle y est bienfaisante, parce qu'elle y reste une force et ne devient jamais un privilège; parce qu'elle impose des devoirs et ne crée aucun droit.

Heureusement, le système théologicpie préconisé par M. Renan, n'est point ime foi dont nous ayons à craindre l'envahissement. Affaire de dilettantisme, jouissance déUcate et suprême offerte aux amateurs de divin et aux raffinés , il dissimule sous la richesse et la pompe du style un. athéisme sentimental et poli. La masse populaire manque de distinctioxi, mais elle a, et cela vaut mieux — surtout dans des questions de cette vitale importance dont elle ne fera jamais un simple jeu d'esprit, une sorte de luxe moral — , un gros bon sens terre à terre qui lui permet de tirer immédiatement la conclusion nécessaire des piâaaisses posées. La foule ne comprendra rien à la théologie éthérée, à la religion épurée de M. Renan, : elle ne se trompera pas sur le résultat &Qal dfi Êês travaux critiques. A travers la phrase, elle ira à l'idée; elle ne v^ra dans ses écrits que le côté indiscutable; elle profitera des faits qu'il démontre; elle retiendra ses arguments contre la thèse chrétienne; elle s'inquiétera peu des formules lespectueuses et quelquefois embarrassées de l'ar-

tiste; elle dégagera la pensée de Fauteur, et s'arrêtera avec la science et la vérité à la porte de ce nouvel Éden de la « religion épurée », où se réfugie le pinlosophe breton, pour sauvegarder, malgré la logique, les jouissances élevées d'une imagination raffinée.

On devine combien M. Renan, avec un pareil dédain du vulgaire, avec im si grand désir de ne s'adresser qu'aux hommes d'élite, doit peu estimer^ peu comprendre Béranger et son œuvi-e. Béranger est un vulgarisateur par excellence. « Le peuple, c*est sa muse. » C'est pour le peuple qu'il chante, c'est à lui qu'il s'adresse. S'inquîétant peu des classes riches, qui ont à leur disposition tous les moyens de s'instruire, il s'efforce de répandre chez les pauvres et les ignorants une certaine quantité d'idées qu'il croit justes et bonnes. Il connaît les sentiments du peuple et les lui répète en beau langage, car il sait que parler bien, c'est penser mieux. Son rêve, c'est de voir les savants installer leur chaire sur une borne au coin de la rue, afin d'enseigner les ignorants et d'élever le niveau moral de l'humanité. H dédaigne le raffinement au moins autant que M. Renan dédaigne le vulgaire. Il aime la simplicité et la clarté. Sa vie tout entière proteste contre l'opinion étrange de M. Renan que a la clarté est V opposé de la poésie et de la religion^ qui pou/rsmveiu un idécU obscur et mystérieux, » Pour Béranger, la clarté, c'est le génie ; et, en effet, le rôle de l'homme de génie doit être de guider les autres, de les initier à la vérité, à une conception meilleure du but de la vie, de chasser du monde l'obscurité et le mystère, abris der-

nère lesquels se réfugient ioutes les erreurs et toutes les iniquités :

C'est en éeUirant TuniTers Qu'on éteint les discordes * .

Aux yeux du chansonnier, le grand homme est celui qui fait le plus de bien, qui répand le plus d'idées fécondes, qui détruit le plus de préjugés malsains. Il n'admet point l'art pour l'art, c'est-à-dire l'art stérile ; mais il n'admet pas davantage que les esprits supérieurs aient été créés pour le pur délassement des blasés et des indifférents qui se plaisent à deviner, et que le dernier mot de l'inspiration soit d'offrir à la curiosité des déUcats et des rafltoés d'élégants et pompeux logogriphes déchiffrables pour les seuls initiés. Il aime l'humanité, il croit en son avenir; il pense qu'après l'égahté devant la loi, obtenue au prix de tant de sang versé, le peuple, c'està-dire tout le monde, l'humble et le pauvre comme le riche, a droit à l'égalité devant la science et devant la vérité. Démocrate, il a compris que la démocratie réelle ne deviendra possible que du jour où la lumière aura chassé les ténèbres, nous voulons dire les préjugés et l'ignorance qui régnent encore dans les masses profondes de la nation. En un mot, il rêve des ccmrs épwrés, et M. Renan invente, à l'usage de quelques-uns, la religion épurée. Un abîme, on le voit, sépare ces deux grands esprits : ils sont aux deux pôles opposés.

La contradiction cependant n'empêche pas toujours la justice, et l'on a vu des hommes compren-

194 BÉRANOER.

dre et respecter les idées qu'ils ne partageaient pas. Cette justice s'appelle la tolérance. Nous ne devons pas nous attendre à la trouver chez M. Renan. Ancien catholique, aujourd'hui philosophe, il est toujours resté théologien. Il sera donc intolérant.

Le 17 décembre 1859, M. Renan a publié dans le Journal des Débats, sur Déranger, à propos d'une nouvelle spéculation de librairie S un article aussi curieux qu'instructif. Il y fait, au sujet du chansonnier, le procès de l'esprit français, et Ton conçoit facilement que le traducteur du Livre de Job ne puisse aimer ni apprécier cet esprit si contraire au génie du critique reKgieux. On prévoit déjà qu'il trouvera vulgaire sa simpUdté, qu'il prendra sa clarté pour ime absence de profondeur, qu'il appellera sa gaîté « platitude, »

Il commence par nous déclarer qu'il a lu Déranger « fort tard et comme on Kt im document historique, » ce qui prouve tout d'abord que M. Renan est resté bien longtemps étranger à la connaissance des luttes et des idées contemporaines. «Je suis donc mal placé pour le bien comprendre, ajoute-t-îl, et je me défie d'une certaine injustice dans les sentiments qu'il m'inspire. »

Noufe voilà prévenus.

On ne peut ïiier que son œuvie ne soulève aux yeox

du critique une singulière difficulté. La légèrsté, chez loi, est réfléchie et voulue. C'était, dit-on, un homme ^ohre, d'un jugement rare, plein de bon conseils, buvant peu et beaucoup plus prévoyant qu'il ne voudrait le faire croire dans ses

* le Béranger des familles. Paria, Ferrotio, 1859*

RBNAN. t95

chansons. Quand on m'ai^r^id tout cela^ je suis presque tenté de m'écrier : taht pis ! Viveur, je l'eusse placé à côté de MB confrères, représentants de Fantique g^té, fous de bon ikû, buveurs sincères qui ne faisaient pas de chansons sociales et philosophiques et ne voyaient rien au delà de leurs joyeux refrains. Mais si on m'apprend que Lisette et le chamloua ne sont que des figures de rhétorique^ que ce chanteur insouciant qui prétend n'avoir d'autre soin que les dîners du cneau et sa maîtresse S ^ une philosophie, une politique, ei, MED ME PARDONNE ! uue TEÉOLOGiE^ toute mon esthétique est m désamoi.

Tant pis I disons-nous à notre tour : voilà ce que c'est que d'avoir une esthétique. Puisse le xx^ siècle nous délivrer des esthétiques qui sont les théologies de Part, et des théologies qui sont les esthétiques de la conscience 1 L'art et la conscience, devenus libres, œ s'en porteront que mieux. Ils marcheront alors à pas de géants au lieu de se mouvoir dans le cercle monotone et restreint qu'ils décrivent en tirant sur leurs courtes chaînes.

M. Renan vient d'exprimer son grand grief contre Béranger avec une extrême franchise, et de montrer du- même coup Tinconvénient de ces classifications arrêtées en vertu desquelles chaque genre commence à tel point et finit à tel autre. Grâce à ce système, un chansonnier ne doit plus seulement faire des chansons, mais encore il doit les faire d'après certaines règles étabUes d'avance. L'esthétique a décrété que la chanson se composait de tels et de tels éléments: ne parlez donc plus d'élever un genre,

* Où M. Renan a-t-il vu que Béranger prétendait n'avoir d^autre foin que Us diners du caveau et sa maitresse ?

de l'agrandir, Testhétique s'y oppose. En matière d'art, elle possède la vérité absolue et l'enseigne, comme en matière de religion, l'Église vous enseigne vos devoirs. Il faut adorer Dieu ainsi et non autrement. Si vous voulez adorer mieux le Créateur, vous rapprocher de lui, en négligeant certaines pratiques pour vous consacrer à l'exercice de certaines vertus qu'elle n'exige point, loin d'applaudir à vos efforts, à ce progrès de la conscience découvrant en ellemême de nouvelles sources de bien, elle vous déclarera hérétique. Hors l'Église point de salut. — Si vous prenez la chanson au cabaret, folle et rieuse, mais sans idées et sans principes, et si vous faites de la iîlle du ruisseau une Némésis vengeresse de l'honneur de la patrie et des soutfrances du pauvre, une œuvre de foi politique et philosophique, bien loin de se féliciter de cette heureuse tendance qui prouve combien le niveau moral s'élève partout et en toute chose, l'esthétique laucera ses foudres contre la nouvelle chanson, en déclarant que « chaque genre est bon, pourvu qu'il soit franc et vrai..., » que « le mauvais est ce qui est artificiel ; » elle stigmatisera le chansonnier en l'appelant « faux ivrogne et faux libertin. »

Mais, direz-vous, rien ne prouve que le genre de la chanson politique et philosophique, de la chanson à idées j en un mot, soit un genre a artificiel »

— a Pardon, répond l'esthétique en feuilletant son code; à l'époque où j'ai rendu mes lois, on ne connaissait que la chanson à boire, et j'ai soigneusement réglementé ses droits et ses devoirs ; je l'ai internée au cabaret par mesure de précaution et pour

sauvegarder la morale publique. Or, je suis Testhétique, c'est-à-dire la vérité, donc j'ai raison. Donc une chanson qui parle de Dieu, de l'humanité, de réformes sociales, outrepasse tous ses droits et mérite une répression sévère ; donc en sortant du cabaret, en s'aventurant dans le monde moral, où Toq pense, où l'on espère, où l'on combat pourie triomphe de la liberté, le chansonnier est en rupture de ban et je l'arrête. Si ce chansonnier est « un homme sobre, d'un jugement rare, plein de bon conseils, buvant peu et beaucoup plus prévoyant qu'il ne voudrait le faire croire dans ses chansons, tant pis! » C'est un hérétique, je veux dire « un faux ivrogne et un faux libertin, t^ Hors l'esthétique, point de salut.

Je ne vois plus dans Texpression de cette ga!té menteuse qu'une amplification d'écolier, quelque chose d'analogue aux vers latips que, du temps de nos pères^ l'homme le plus rangé faisait sur le vin et l'amour par système poétique^ et comme signe de son admiration pour Horace. En vérité^ conçoit-on qu'en un siècle préoccupé de problèmes ausst sérieux que ceux qui nous obsèdent, un homme de sens ait accepté devant le public le rôle de faux ivrogne et de faux libertin? Gomment choisir de sang-froid un genre de littérature où la condition essentielle (l'esthétique toujours^ pour rester dans le vrai^ est d'être un mauvais sujet? Désaugiers^ si inférieur à Béranger sous le rapport de la portée d'esprit^ me semble un bien meilleur chansonnier^ car il n'a pas d'arrière-pensée^ sa galté est bien la vieille gaîté sans conséquence^ etc.

Nous ne relèverons qu'une phrase de ce passage, celle où M. Renan s'étonne de voir a en un siècle préoccupé de problèmes aussi sérieux que ceux qui nous

obsèdent » un « homme de sens » accepter le rôle qu'a joué Déranger, à savoir, non pas le rôle de « faux ivrogne et de faux libertin, » mais le rôle difficile entre tous d'écho et de vulgarisateur élégant et poétique de ces préoccupations sérieuses. M. Renan ne semble pas comprendre que cette transformation de la chanson — qui met son esthétique « en désarroi » — prouve justement « la puissance des besoins nouveaux » de notre époque et témoigne en sa faveur. Il ne comprend pas qu'on doit savoir gré à rhomme de talent et de sens qui, laissant de côté les grands genres où Ton travaille en vue de la postérité, s'est adressé au peuple, dans le genre populaire que le peuple connaissait de longue date, pour faire pénétrer jusqu'à lui quelques-ims des nobles sentiments dont on sert depuis si longtemps aux riches et aux lettrés le festin délicat. Le critique a-t-il oublié, parmi tant d'autres strophes, cette strophe si belle et si touchante du poëie parlant à la muse des pauvres et des ignorants?

Étends, ma fée, étends sur eux tes ailes, Parfume Tair de leurs obscurs abris ; Qu'un peu de vin, non le vin des querelles, Le vin de joie, éveille leurs esprits.

A leurs liqueurs mêlant ton ambroisie.

Fais qu'à mon nom, un jour ils disent tous : Gloire à ses chants, c'est lui qui jusqu'à nous Fit descendre la 'poésie !

N'a-t-il pas lu dans la préface de 18^33, ces passages si simples et si vrais, qui renversent en quelquelques mots tout l'échafaudage de sa critique? .

Mes chansons, c'est moi. Aussi le triste progrès des années

s'y fait sentir m fur et à moBure que les volumes s'accumuloA, ce qui me fait craindre que celuFKi ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes m'en font un reproche^ quelques-unes m'en sauront gré^ je Tespère ; elles reeonnaitimU que Vesprit de l*époqiie aetuell' a dû oœUrihuer^ non moins que mon ftge, à rendre k choix de mes sujets plus grave elpUiê pkilùsophiquê.

On m'a reproché d'avoir dénaturé la chanson^ en lui faisant prendre un ton plus élevé que celui des Colley des Panard, des Désaugiers. J'aurais mauvaise grâce à k contester^ car c'est^ selon moi^ la cause de mes succès. D'abord^ je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est toute une langue et que, comme telle, elle est susceptible de prendre les tons les plus opposés. J'ajoute que^ depuis 4789, k peuple ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentimaUs et ses idées patriotiques ont acquis un très^grand développement; notre histoire le prouve. La chanson qu'on a/vait définie l'expression des sentiments populaires, devait dés lors i'ékvtr à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse, que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et Vamour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la révolution, et ce n'était plus seulement avec les maris trompés, les procureurs avides et la barque à Caron, qu'on pouvait obtenir I'honneur d'être chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guingv£ttes. Ce succès ne suffisait pas encore; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir Ventrée des sa^ Ions, pour y faire des conquêtes dans l'intérêt de ces sentiments. De là autre nécessité de perfectionner le style et la poésie de la chanson.'

Faut-il continuer?

J'ai pensé quelquefois que si les poètes contemporains avaient réfléchi que désormais c'est powr le peuple qu'il faut

200 BÉRANOER.

cultiver les lettres, ils m'auraient envié la petite palme qu'à lem* défaut je suis parvenu à cueillir^ ... Quand je dis peiqile^ je dis la foule; je dis le peuple d'en bas^ si l'on veut. 11 n'est pas sensible aux recherches de l'esprit^ aux délicatesses du goût; spit! mais par là même^ il oblige les auteurs à concevoir plus fortement^ plus grandement^ pour captiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements; ce ne sont ni des idées abstraites^ ni des types •qu'il vous demande: montrez-hii à nu le cœur humain

INVENTEZ^ CONCEVEZ POUR CEUX QUI TOUS NE SAVENT PAS LIBB^ ÉCRIVEZ POUR CEUX QUI SAVENT ÉCRIRE.

Tout cela est bien malheureux pour resthétigue, mais soyons fiers que notre siècle ait produit un homme qui comprenait si bien les devoirs du talent et du génie envers les déshérités, qui ait appliqué d'une façon si féconde ses sentiments démocratiques dans une société fondée sur la démocratie.

Nous ne sommes qu'à la moitié du procès intenté par M. Renan au chansonnier. L'esthéticien a commencé, le théologien va continuer. Le norn seul, du reste, aura changé, car, au fond, la querelle est purement théologique.

De toutes les parties du système poétique de Béranger^ celle qui me surprit le plus^ quand je le lus pour la première fois^ ce fut sa théologie. Je connaissjis peu alors l*esprit français ; je ne savais pas les singulières alternatives de légèreté et de pesanteur^ de timidité étroite et de folle témérité qui sont un des traits de son caractère. Toutes mes idées furent troublées quand je vis que ce joyeux convive, que je m'étais ûguré mécréant au premier chef^ parlait de Dieu en langage fort arrêté. Le vieux chansonnier (le chansonnier d'autrefois, le vrai, suivant Testliétique), lui, n'avait pas de théologie, il était athée par essence^ non qu'il niât la Divi^

ftfiNAN. 201

nité, c'eût été là un effort de spéculatioii dont cette inoffensive créature eût été incapable; mais renfermé qu'il était dans sa bonne et patriarcale gatté^ toute sa religion consistait à ne faire de mal à personne. La chanson déistn était alors profondéméat inconnue. La nâiveté toute bourgeoise de cette théologie cPun genre nouveau^ cette façon de t^incliner le verre en main éeoant le Dieu que je cherchais avec tremblement, furent pour mxÀ un trait de lumière. A l'indignation que me causa l'idée

d'une GONFRATERNrrÉ RELIGIEUSE AVEC CEUX QUI ADORENT DE

u SORTE se mêla le sentiment de ce qu'il y a de fatalement fimîté dans les manières de voir et de sentir de la France. Vinourable légèreté religieuse de ce grand pays, orthodoxe jusque dans sa galté^ me fut révélée^ et le Dieu des bonnes gens m'apparut comme l'étemel Dieu gaulois contre lequel lutterait en ixiin toute tentative de philosophie et de religion

iPURÉE.

Procédons par ordre.

M. Renan dans ce passage écrit trois fois le mot théologie , qu'il avait déjà mis en avant dans notre première citation. Ce qui le choque au suprême degré c'est de penser qu'un chansonnier ait osé avoir une théologie. Que M. Renan se rassure à cet égard : Béranger n'avait pas, Dieu merci, de théologie. Il était trop sensé , trop ami du progrès pour cela. Il savait que les théologies, comme les esthétiques, comme tout ce qui prétend réglementer la conscience où le cerveau de l'homme, appartiennent au passé et comptent parmi les entraves dont le poids a le plus contribué depuis dix-huit siècles à retarder la marche de l'humanité. Il savait qu'une théologie est toujours le programme officiel d'une certaine quantité de connaissances acquises et déclarées complètes jusqu'au jour où des connaissances nouvelles viennent rem-

205? BéRANGÊÎfl.

placer les anciennes et du même coup supprimer le monde moral qui reposait sur elles.

Ennemi des révolutions comme tous les vrais révolutionnaires, il laissait sa porte ouverte sur l'avenir, afin que l'avenir ne l'enfonçât pas ; il ne s'amusait pas puérilement à s'enfermer avec les idées et les croyances que la nature de son esprit et les hasards de sa vie lui avaient suggérées, pour édifier ua syfr* tème de théologie toute neuve destinée à remplacer les antiques théologies. Il ne s'ingéniait pas à mettre à la place de formules étroites des formules plus larges, sans doute, mais que la pensée humaine, dont la croissance est sans limite, fera éclater demain.

A la religion orthodoxe, il n'opposait point de religion, même la plus épurée. Il étart déiste, voilà tout. C'est-à-dire qu'il croyait en un Dieu bon, indulgent comme un père, aimant ses enfants et se plaisant à les savoir heureux , parce qu'il ne les a I)oint crées ipour le mal et la douleur. Il n'y a aucune théologie là-dedans. Il y a la foi respectable d'un homme simple et bienveillant, qui rêve un Dieu simple et bienveillant lui-même, qui fait « du divin, » mais qui le fait suivant les tendances de sa nature :

De l'univers observant la machine, J'y vois du mal et n'aime que le bien.

M. Renan semble croire qu'un chansonnier ne devrait jamais prononcer le nom dte Dieu. De sa firéquentation assidue avec la Bible, il a congère, dirait-on, des préjugés depuis longtemps en désaccord

tUBNAN. 203

avec les tendances de lesprit moderne, et plus dignes de rOrient fanatique que de l'Europe contemporaine. Comme les Hébreux, il croit son Dieu souillé si les profanes s'approchent de Tarche sainte. Qu'on nous permette de le dire, cela n'est ni d'un philosophe, ni d'un homme élevé au milieu du courant égalitaire et fratetnel qui traverse nos sociétés. Avant M. Renan, on avait pris l'halHtude de penser que le devoir de tout homme était d'avoir des convictions et son droit de les exprimer.

« Je connaissais peu alors l'esprit français, » ajoute-t-il.

C'est im malheur pour nous et pour M. Renan; pour M. Renan qu'une meilleure connaissance de l'esprit du pays auquel il allait s'adresser aurait préparé à plus de justice et de largeur dans ses opinions ; pour nous qui eussions aimé à retrouver en lui, mêlées à son beau talent, quelques-unes de ces qualités caractéristiques que le monde nous envie ou nous reproche, ce qui revient au môme. « Toutes mes idées furent troublées, » nous dit-il encore. Nous le croyons volontiers, mais cela ne prouve pas que Béranger ait eu ime théologie, ni qu'il ait eu tort de chanter avec respect le Dieu des bonnes gens auquel il croyait sincèrement. Cela prouve tout au plus que M. Renan avait depuis longtemps conçu à priori une certaine quantité d'idées, et que les faits —cela n'arrive-t-il pas toujours en semblable cas? — démentaient ses théories.

L'auteur des Essais de critique religieuse, se montre étonné que le chansonnier se soit permis de parler de Dieu « en langage fort arrêté. » U blâme évidem-

2Ù4 BÉRANGËft.

ment le langage arrêté, c'est-à-dire net et clair, dans ces sortes de questions.

Ce que l'on «onçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.

En pareille matière trop sujette à la confusion, au malentendu, aux restrictions mentales et aux arrièrepensées, la netteté ne serait-elle pas une des qualités les plus importantes ? Il existe, nous le savons, une autre manière de parler de Dieu, où Tidée se cache derrière les voiles magnifiques d'un style éloquent et tout rempli de sous-entendus. Il y a ' Técole de M. Renan, qui aime le vague et le mystère à la faveur duquel on va très-avant sans effrayer les esprits timorés. On flatte ainsi la délicatesse des gens qui se plaisent à deviner les rébus philosophiques, à entrevoir la Vérité dans un lointain vaporeux où elle endosse les draperies flottantes de la Fable.

Mais s'il y a des tempéraments mélancoUques et respectueux, aimant à parer la victime qu'ils immolent au milieu des nuages d'encens, il y a des tempéraments moins compliqués dont le cri de Gœthe mourant : « De la lumière, plus de lumière ! > exprime bien le vivace besoin. Ceux-là voient clair dans leurs propres sentiments; ceux-là travaillent pour tous et non pour un cercle choisi d'adeptes; ceux-là s'inquiètent surtout de savoir ce qu'ils veulent et ce qu'ils repoussent, et de le dire hautement, connne sans emphase, au pubhc entier : il peut du moins en profiter, et son éducation se trouve fort avancée par cette louable franchise.

rbnân. 205

D'ailleurs, ce reproche d'avoir « parlé de Dieu en langage fort arrêté, » ne pouvait se rencontrer que sous la plume habile de M. Renan, à qui on n'adressera jamais un -semblable reproche, puisqu'il conçoit autrement le râle de la haute philosophie.

Suivant l'illustre écrivain, « toute la reUgion de rinoffensive créature (qui s'appelait autrefois im chansonnier), consistait h ne faire de mal à personne. »

Nous ne relèverons pas l'expression d'inoffenswe créature^ où se marque un dédain trop hébraïque, nous le répétons, pour de6 honmies moins heureusement doués, à coup sûr, que M. Renan, mais ayant sans doute, leur valeur prc^re, comme toutes les créatures. Seulement nous lui demanderons s'il connaît beaucoup de reUgions meilleures que celle qui consiste à ne faire de mal àpersonne ? Ne pas faire de mal, n'est-ce pas le commencement de la sagesse ? N'est-ce pas la première loi de ce code de la morale étemeUe dont la seconde loi est de faire le bien ?

Dût-oxL'Xkous traiter d' « impie i> et de «c philistin, » nous préférons cette religion à celles qui consistent à brûler nos semblables sous prétexte d'hérésie, et môme à certaine philosophie très-belle et très-élevée, nous le reconnaissons volontiers, malgré sa tendance trop visible au dédain. Or le dédain, ce frère cadet de l'orgueil, conduit à l'indifférence, et l'indifférence n'est qu'une forme adoucie de TégoJLsme. Que l'auteur de la Yie de Jésus y prenne garde et qu'il se défie de ce petit sentiment, car c'est en son nom que le philosophe reproche à la prétendue théologie de Déranger sa ndiveté toute

206 BÉRAN(^ÈK.

boy/rgeoise, cette façon de s'incliner le verre en main devant le Dieu que M. Renan « cherche avec tremblement. »

Qu'on tremble en cherchant Dieu, nous n'y voyons aucun mal, quoique cela nous paraisse peu logique et semble donner du Créateur, quand on y croit, une singulière idée où nous retrouvons toujours beaucoup trop du Jéhovah asiatique. Mais pourquoi serait-il interdit ou malséant de le chercher en riant, le verre en main? Chacun cherche à sa manière, l'un à droite, l'autre à gauche ; celui-ci affectionne les petits sentiers détournés et fleuris, à l'ombre discrète ; celui-là préfère le chemin de traverse, plus rude et plus court ; cet autre choisit la grande route en plein soleil: l'important, n'est-ce pas de trouver?

Pourquoi sortir des dogmes arrêtés, si Ton se montre aussi intolérant qu'eux ? A quoi bon revendiquer pour soi le droit d'adopter une certaine reKgion, la « religion épurée, » si l'on marchande à autrui le droit d'adorer le Dieu des bonnes gens? N'est-ce donc pas l'amour de l'indépendance, de la libre pensée, qui vous a jeté hors de l'Église catholique, apostolique et romaine ? Est-ce pour fuir l'intolérance et la servitude intellectuelle, pour contribuer à l'affranchissement des consciences que vous avez rompu avec les formules toutes faites, oubieû est-ce simplement pour élever autel contre autel, et présenter vos conceptions particulières du divin, comme la conception absolue ?

Il nous est pénible de revenir sur la phrase qui termine ce passage :

A l'oidighatioh que me causa l'idée d'une confraternité

RELIGIEUSE ATEC CEUX QUI ADORENT DE LA SORTE^ 6tC.

phrase malheureuse, s'il en fut jamais, et qui rappelle Texdamation du Pharisien de TÉvangile, priant ainsi : « 0 Dieu, je te rends grâces de ce que

je ne suis x)oint semblable au reste des hommes ni

même à ce Ptiblicain ^ 9

Ce soAt là de ces indignations que Ton ferait mieux de s'épargner à soi-même, en les épargnant aux autres !

Personne n'a jamais songé à confondre le Dieu de Déranger, le Dieu des bonnes gens avec le Dieu mal défini du mystère et de M. Renan. Pas plus que ce dernier nous n'adorons le Dieu du chansonnier, mais nous n'adorons pas davantage le Dieu du philosophe breton, ou le Dieu de M. Veuillot. De ces trois dieux, deux, à coup sûr, manquent de charité. L'un plonge dans les flammes de son enfer presque tous les grands hommes que la terre a produits ^;

* ÉTangile selon saint Luc, ch. xyiii, y. 11.

2 « Apprenezvvotre catéchisme. Sachez que nous damnons tout le monde, quand nous sommes sur les bancs; c'est là notre plaisir. Nous comptons environ six cents millions d'habitants sur la terre. A trois générations par siècle, cela fait environ deux milliards ; et en ne comptant seulement que depuis quatre mille années, le calcul nous donne quatre-vingts milliards de damnés, sans compter tout ce qui l'a été auparavant, et tout ce qui doit l'être après. Il est vrai que sur les quatre-vingts milliards il faut ôter deux ou trois mille élus qui font le beau petit nombre, mais c'est une bagatelle; et il est bien doux de pouvoir se dire en sortant de table : Mes amis, réjouissonsnous, nous avons au moins quatre-vingts milliards de nos frères dont les âmes toutes spirituelles sont pour|jamais |à la ^broche, en

208 BÉRANaBR.

l'autre s*indigne des adorations sincères qui ne s'expriment pas dans une certaine langue spéciale : il choisit pour ses familiers un petit nombre d*élus auxquels la fortune donne le loisir dégoûter le « silence » et le « recueillement, » d'apprendre la « (Ustinction » et le a raffinement, » Si le premier est Tennemi né de la raison, le second est Tennemi du pauvre : la démocratie, c'est-à-dire le règne de la raison au nom de tous, les •epousse également.

M. Renan est blessé au vif par ce « Dieu de guinguettes et de gens attablés, qu'on traite en camarade et en bon vivant. » Cela « l'irrite comme wne usurpation de titre de noblesse, » Il est tenté « de se faire athée, pour échapper au déisme » de Déranger, a et dévot pour n'être pas complice de sa platitude. »

Ici nous n'avons plus à discuter, puisque l'écrivain se met en scène lui-même et se croit atteint dans sa dignité. Nous lui ferons donc observer tranquillement qu'il ne s'agit pas de lui, ni de son Dieu; que le monde est assez grand pour contenir sa personnalité et sa théologie, à côté de la personnalité et du déisme consolant de Déranger; que les gros mots ne sont pas des raisons, et qu'il seyait à l'un des plus remarquables représentants de l'esprit d'investigation moderne de prouver, par sa modération et l'oubli momentané de son rôle de réformateur-théosophe, que l'intolérance est fille des faux dieux et la violence une arme anti-hbérale.

Au lieu d'anathématiser ce chansonnier qui s'est

attendant qu'on retrouve leurs corps pour les faire rdtir atee elles. » (Voltaire. Facéties, 1'* aneedote sur Bélisaire.)

cru en droit d'aimer Dieu à sa façon, et qui Ta conçu suivant les instincts démocratiques de sa nature, c'est-à-dire tout à tous ; au lieu de le repousser lui, son esthétique et sa théologie dans le ruisseau où naquit jadis la chanson, il valait mieux, esprit ouvert et cœur sympathique, chercher les causes de cette nouvelle forme de la chanson que TOUS appelez la chanson déiste. Il valait mieux, au lieu de s'ériger en censeur amère de l'esprit français — qui a doué de quelques-uns de ses charmes la Vfe de Jésus — , comprendre la nécessité historique de cet esprit soi-disant léger et qui porte l'idée à tous les bouts de Tunivers ; il valait mieux apprécier la puissance de cette arme fine et forte, que vous croyez faible parce qu'elle est souple conune l'ader, sauf à ne point vous en servir, si vo^re main a l'habitude de manier d'autres armes dont personne ne nie l'éclat et la bonté. Il valait mieux ne pas dire de Voltaire qu'il est « un esprit léger, et non pas un esprit hardi, » ce qui est de l'ingratitude, car nous lui devons tous de pouvoir écrire ce que nous osons écrire, et ce qui est injuste, car les plus hardis de nos contemporains, à l'aide de la science des textes (la philologie) et de la critique historique, dont il fut un des premiers créateurs , continuent seulement, en s'appuyant sur les découvertes modernes ignorées du philosophe de Femey, le travail qu'il entreprit et mena à fin au xviii* siècle. Nous faisons de l'exégèse, il faisait du bon sens. Ceux qu'il n'a pas convertis seront convertis par nous, car on ne nie pas les faits, comme on refuse de croire à la raison, mais, par un chemin plus sûr

210 BÉRANOER.

et moins direct, nous allons tout simplement au but où il nous attend depuis quatre-vingts ans.

Cependant lorsque M. Renan entame le procès de la France, de Voltaire et de Béranger ; lorsqu'il les accuse d'incroyable légèreté et de vulgarité; lorsqu'il leur reproche et leur esprit et leur gaieté, M. Renan tout entier n'est pas coupable.

Il y a chez lui, nous l'avons déjà dit, le Breton mélancoUque, ami du mystère dans un siècle qui les supprime tous, et d'une certaine obscurité transparente dans une époque où la lumière pénètre partout; il y a rhomme grave, d'imagination puissante et triste, que le rire efEarouche parce qu'il voit d'instinct le côté un peu lugubre des choses, et que la pensée est en lui un travail et non pas un épanouissement. Celui-là ne comprend ni la joie ni Tesprit gaulois, oubliant que les choses légères s'élèvent naturellement, que la bonhomie comporte fort bien la finesse, et qu'un abîme sépare le bon sens de la vulgarité, la clarté de la platitude ; oubliant surtout que la véritable légèreté consiste à juger les choses sur leur apparence, et la valeur d'un homme sur le titre de ses chansons. Aussi n'est-ce pas M. Renan, philosophe français, qui a pu écrire des phrases dans le genre de celles-ci :

La gaucherie de l'esprit français^ quand il s'agit de llnfini, cette timidité qui fait que^ ne sachant ni le nier^ ni le comprendre, il essaie de lui faire sa part^ ne date pas, du reste, de nos jours. Voltaire ofi&it le premier la combinaison singulière d'un tour d'imagination fort irréligieux et même assez immoral avec une philosophie pesante et saine...

Et ailleurs :

RBNAN. 21 1

Quel droit a rhomme dissipé sur ces délicates et fugitives impressions? L'esprit léger qui ne voit pas le sens divin de Il Tie^ n'est-il pas l'athée par excellence?

Non, c'est id Vesjnit breton^ juge et partie, qui condamne l'esprit français.

n y a encore, chez M. Renan, le théologien, rhomme de complexion religieuse, imprégné de la discipline catholique, devenu réformateur et môme démolisseur, sans être encore vraiment libéral. Cehi-là flagelle la Fiance qui repousse « toute tentative de philosophie et de religion épwrée. > On dirait un nouveau prophète annonçant ^la bonne nouvîtte » et s'indignant de l'aveuglement des « Genlîb. » En effet, la France qui a repoussé le Dieu de M. Veuillot et le Dieu de Luther, qui n'a pas voulu du Dieu de Rousseau et de Robespierre, qui commence à douter du Dieu de Voltaire et de Déranger, et qui n'acgueille que sous bénéfice d'inventaire le Keu aristocratique de M. Renan, ue se convertira jamais à la « reUgion épurée. » Si le théologien intolérant a lieu de s'en indigner, le philosophe plus éclairé comprend au fond la puissance intellectuelle de cette nation lèghre qui ne s'enferme en aucune formule, et va toujours droit devant elle à la recherche du mieux» en refusant de s'arrêter longtemps dans les hôtelleries que prophètes et philosophes ont construites sur sa route.

M. Renan possède des facultés trop remarquables elles emploie d'une façon trop profitable au service dmides premiers besoins de la conscience moderne P^iur s'attarder toujours dans certaines négations* I^ penseur indépendant et hardi l'emportera cha-

que jour davantage sur Tesprit breton et sur le théologien. Il en viendra à aimer le progrès et la liberté en eux-mêmes ; il gardera sa manière de voir et de sentir, mais il la dépouillera de cette personnalité exubérante qui le rend injuste et l'aveugle souvent; il finira par être indulgent et tolérant, par accepter, par aimer chez autrui les manifestations diverses de la noble foi qui Tanime.

Qu'il soit équitable et bienveillant pour les écrivains de bonne volonté, alors mftne qu'ils se tromperaient. Qu'il laisse les grosses épithètes et la violence à MM. de Pontmartin, Yeuillot, Barbey d'Aurevilly, ses condisciples autrefois, ses adversaires aujourd'hui, à tous ces petits aboyeurs à la lune dont la meute inintelligente s'acharne après la Vie de Jèms qui aura, malgré tout, et conune l'a dit avec beaucoup de raison M. Nefftzer, « rendu un service éminent aux sciences historiques et à la liberté de l'esprit. »

MM. ALEXANDRE VINET. - tTH. COQUEREL FILS, - J. OLIVIER. - EU6. BERSIER.

« Maintenant donc ces trois vertus demeurent : la Foi, l'Espérance et It Charité; mais la plus exeellenk des trois, c'est la Charité. »

{Ép, de S. Paul aux Corinthie»ti XIII, 13.)

Après avoir assisté au pénible spectacle de l'intolérance religieuse et philosophique, sans taleiit et sans dignité chez M. de Pontmartin, inconvenante

alexandhb ymsT. 213

et brutale chez M. Veuillot, dédaigneuse et sans équité chez M. Renan qui n'est redevable qu'à luimême de ses grandes qualités, mais qui doit presque tous ses défauts à sa première éducation catholique, nous allons assister tout à coup au spectacle consolant de la tolérance rehgieuse et de l'équité philosophique.

Pour cela, il nous suffira de tourner absolument le dos au cathohcisme, à tout ce qui en sort depuis peu, d'interroger divers écrivains de la communion protestante, écrivains dont la piété sévère et la moralité souvent étroite ne sauraient être suspectées par persoime.

Parmi ces derniers, MM. Alex. Vinet ^ Ath. Coqaerel *, J. Oliver •, Eug. Bersier * ont successivement parlé de Béranger soit avant, soit après sa mort. Ces critiques, ces pasteurs, ces pubUcistes sont profondément choqués, eux aussi, de l'impiété et de l'immoralité du chansonnier. Eux aussi blâment vivement, repoussent de toutes leurs forces une certaine conception de la divinité et du devoir que Béranger a beaucoup chantée, et souvent dans ses meilleures chansons; mais aucun d'eux ne songe à nier le talent du poète, la bonté de l'homme, la supériorité de son esprit ; aucun d*eux ne songe à lui refuser le droit d'avoir exprimé ses opinions philosophiques et religieuses avec la franchise et la

* Études sur la littérature française au xix* siècle, 1857 (î« édition).

' Le Lien, journal des églises réformées de France, 25 juillet 1857. ' Bévue suisse, août 1857.

* Revue chrétienne, février 1858.

netteté qu'il y a mises. Tous regrettent son erreur, tous critiquent sévèrement quelques-unes des tendances du poète populaire ; aucun ne se laisse aveugler par sa foi, au point de devenir insensible à la pratique des vertus de l'homme privé, à Taccent inspiré de ses chants patriotiques ou consolateurs.

M. Vinet nous dit en termes énergiques :

Il est toute une classe de ces chansons dont je ne puis ni ne veux parler. Les exclure^ c'est les désigner. Je ne dirais à leur propos, qu'un seul mot. Faut-il quelque chose de moins que rhahitude pour que nous puissions nous résoudre à classer parmi les œuvres littéraires^ à mentionner parmi les créations dont s'honore Tesprit humain^ des chants dont les sujets sont bannis de la conversation des honnêtes gens? Est-il permis de chanter ce qu'on n'oserait pas dire, et la rime est-elle le sauf-conduit de toutes les licences? On se demande encore comment des hommes que leur talent élève au-dessus du vulgaire^ des hommes bien nés à en juger par tout le reste, ont pu se mépriser assez pour livrer au public, sans aucune vergogne^ le secret de leurs plus honteuses pensées? Quelle dignité, se demande-t-on, pourra déployer dans la vie celui qui s'est ainsi livré, et qui, pour parler avec Phèdre, stulte nudaoU ^ animi œnscientiam? Eh bien! il va vous répondre, par la bouche même de Béranger, que c'est tout le contraire, et que ce badinage licencieux atteste la pureté de ses mœurs, puisque, si elles n'étaient pas pures, il n'oserait pas parler comme il parle * . Admirable raisonnement, bien digne d'être chanté sur l'air de la Bonne aventuré ou de Malbrouck, Voilà, pour le coup, de ces choses qu'on peut chanter, mais qu'on ne peut pas dire. D'ailleurs, que nous importe? Dire le mal, c'est une

* Préf. de 1815. DiiUogiie entre un censeur et le chansonni^ CoUé.

AL£XANt)R£ VINET. 215

fflanière de le faire; et de mauvaises paroles, sur quelque air qu'on les chante^ sont de mauvaises actions.

Certes, voilà un jugement sans indulgence. On voit que M. Vinet ne transige pas sur la question des mœurs, quoiqu'il ne la traite pas dans le style fleuri de M. Veuillot qui venge la morale en insultant le bon go'^^t et les convenances. Il va sans dire, néanmoins que nous ne reconnaisons pas la vraie pudeur dans cette pudeur excessive. Elle a bien évidemment quelque chose d'exagéré et de faux, mais plus M. Vinet montre ici la raideur de ses principes et l'étroitesse de ses opinions, plus nous aurons à lui savoir gré de redevenir, aussitôt après ces restrictions, \m critique équitable, un juge impartial. Ainsi il écrit, en termes excellents et qui méritent d'être retenus :

L'inspiration ou l'idée poétique est tour à tour dérisoire ou lérieuse^ selon que le poète se place derun ou de Tautre côté du tissu de la vie humaine^ ample broderie qui a son endroit et son envers. La poésie a droit de regarder des deux côtés, A la mobile physionomie de la muse le rire sied comme les fkwn ; non pas pourtant toute sorte de rire^ non plus, croyezle Inen, que toute espèce de pleurs Ce n'est pas non plus

^e question de savoir si un même génie peut être ouvert «a deux émotions et développer les deux puissances. L'auleor des Pensées et celui des Pr&vinciales ne sont qu'un; ^IQelqaes-uns des lyriques les plus renommés furent d'excelleats épigrammatistes ; l'auteur du Pauvre Diable a écrit ^«re, et ce n'est pas à deux pliâmes différentes que nous ^Yons Esther et les Plaideurs. Cette diversité féconde ^ n'ac-

* M. Vinet, un esprit sérieux pourtant, qui n'a rien de badin, et

J\ *<tBi l'on ne pourra jamais reprocher « la platitude de sa gaité

Claire • ne semble pas admirer exclusivement la grandeur un peu

mi

216 BÉRANGEtl.

cuse DuUement la sivoéf Ué des poètes. La même $ensibUUe pour le vrai ne revêt pas toujours^ mais fient rwétir ces deux formes opposées ; et Béranger n'abdique pas la qualité d'homme pour celle d'artiste lorsque^ le même jour peut-être^ il sert dans son portefeuille la chanson du Ventru et celle de rAnge exilé.

La restriction revient immédiatement, mais exprimée plutôt avec tristesse qu'avec colère ou dédain; elle nous parait naturelle de la part d'un chrétien convaincu, et son absence seule nous étonnerait.

Pour ce qui regarde Béranger^ rien ne nous empêche de le croire également naturel^ également sincère daas ses moments les plus divers. Nous ne parlerions point de la sorte si Béranger se donnait pour chrétien, et s'il avait parlé quelque part le langage du christianisme. A la hauteux où nous sommes obligé de le prendre^ les plus cruelles incohérences nous affligent sans nous surprendre. Le même homme a pu écrire la Sainte alliance des peuples, et telle chanson qu'il serait embarrassant de vouloir désigner. Hélas ! ce mélange d'un cynisme grossier avec des sentiments généreux^ mais purement humains, n'a rien d*étonnant^ rien de rare. 11 n'y a qu'une moralité chrétienne qui nous sauve de ces disparates^ en élevant si haut nos meilleurs sentiments qu'ils ne peuvent plus supporter le contact^ le voisinage des sentiments inférieurs.

Cette conviction de M. Vinet n'a rien d'injurieux ni de malveillant : nous la respectons sans la paiv tager. D'ailleurs, abandonnant son idée personnelle pour s'occuper aussi de Béranger pris en lui*mêine, et cessant d'être l'homme d'une Église, pour redevenir un critique délicat, il ajoute :

monotone des esprits mélancoliques que produit volontiers le géai^ bcatoa.

ALEXANDKE VOfBT. Si 7

La galté a son contraire^ qtd est la tristesse ; la raillerie n'a point de contraire. Entre la raillerie Men placée et le vrai sérieux qui n'est autre chose que le juste et l'honnête, ou pour mieux dire le divin S il i^e peut y avoir antithèse. La raillerie^ dont je ne discute point ici la légitimité^ n'est que le sérieux pris à rebours La raillerie n'est pas toujours sérieuse, mais elle peut l'être profondément^ et Béranger nous

en oiïre plus d'un exemple Le génie railleur et celui qu'on

appelle sérieux et pour lequel je cherche un autre nom^ sont assurément deux génies différents et relèvent de deux muses; le -poëte qui les réunit et qui^ les réunissant^ les porte à la p^ection^ n'est pas le seul complet^ mais sans doute il jouit d'un brillant privilège.

. Ce n*est pas Tavis de M. Renan, qui n'admet point toutes ces distinctions, et parait ne reconnaître de génie que le génie affligé.

Il y a des poètes plus gais que Béranger. A vrai dire^ il l'est rar^nent^ il ne l'est guère plus que Paul-Louis (Courrier)^ qui ne Test point. Il fait rire^ mais Voltaire fait rire aussi^ et Voltaire a échoué dans la comédie ; car la comédie n'est pas railleuse^ et Voltaire^ s'il n'eut raillé, n'eut jamais ri. J'en dis presque autant de Béranger. Presque est de rigueur; plus d'une chanson réclamerait : le rire bonhomme^ le rire enfant^ espiègle tout au plus^ n'est pas inconnu à Béranger; mais son rire^ le plus souvent^ est un rire amer^ strident^ qui transperce^ un javelot brûlant. Sans doute cette gaité^ si c'est de la gaité^ est communicative ; quand le rire du poëte éclate^ l'écho ne se fait pas attendre; mais Timpression intime du lecteur n'est pas de la gaité ; le cœur se serre à mesure que le visage s'épanouit; on croit avoir entendu^ on a entendu^ en effets le claquement d'un fouet vengeur; et si l'on pouvait

* Voilà, du moinS) un divin, à la portée de tout le monde, du pauvre et du riche, du savant et de l'ignorant, du bourgeois et du raffiné. .

2lS Bl^RANGËIl.

s*examîner au milieu du (ire^ on ressentirait quelque chose de la frayeur des victimes * .

Quant à Vesprit frcmçais si crueUement malmené et mécomiu par M. Renan, voici ce que nous en dit M. Vinet, parlant des divers éléments qui se combinent dans le talent du chansonnier :

Aucun peut-être n'est plus en relief que cette philosophie gauloise, qui rappelle^ en la modifiant par le sentiment^ celle de l'auteur des Essais, philosophie épicurienne et stoîque à. la fois^ mélange d'héroïsme et de volupté^ d'enthousiasme ^ d'ironie^ de scepticisme et de conviction. Une greffe heureuse a mêlé des sucs plus généreux et plus doux à cette sève gauloise sans lui dérober toute sa piquante verdeur. Le trouvère, mêle ses noteâ aiguës aux graves accents du barde ei le génie humanitaire transige avec l'esprit du fabliau. Un déisme pa^ fois attendri^ qui semble un legs de J.-i. Rousseau, reeueilli par un héritier de Voltaire^ soulève de terre cette poésie essentiellement mondaine. Il y a sans doute une religion plus sérieuse que celle dont voici la formule :

Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des deux intelligents.

Le verre en main, gaiment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

Mais enfin^ telle qu'elle^ cette religion semble quelque chose de plus que de la poésie ; le cœur en réclame sa part^ et il nous semble avoir vu briller une larme dans les yeax du chansonnier lorsqu'il les élève^ avec sa vieille amie.

Vers ce monde invisible

Où pour toujours nous nous réunissons.

^ La fureur a fait placQ à la frayeur. Lire MM. de Pontmartio et Veuillot. (3* partie, — Les ennemis naturels,)

ÀTH. COOUBREL FiLS. ?19

Ce sont là de belles et bonnes paroles, qui nous emportent bien loin des « théologies roturières » et f des opinions plates. » Gela prouve qull y a deux critiques, celle qui comprend et juge, celle qui exclut et condamne. Nous pourrions multiplier ces citations, mais nous préférons renvoyer nos lecteurs à l'article même de M. Yinet. Les amis et les ennemis de Béranger ne Tout pas assez médité : c'est un excellent morceau de haute et forte critique.

Si jious quittons le simple littérateur pour le pasteur, et si nous interrogeons M. Âthanase Goquerel fils, après avoir interrogé M. Vinet, nous trouverons les mômes restrictions jointes à la même modération, et cette loyauté qui permet de faire la part du mal et du bien. Ni Tun ni l'autre de ces deux hommes ne procède par une série de négations absolues. Ce sont là des façons autoritaires que l'éducation catholique a malheureusement transportées du monde de la foi, où elles sont monstrueuses, dans le monde littéraire, où elles sont ridicules. Quand (Ml la comprend et quand on Taime autrement qu'en $aroles et pour soi, ce n'est pas ainsi qu'on honore la liberté de penser. La modération prouve toujoan la sincérité des convictions, leur désintéressenwnt, et l'on peut juger du Dieu par ses desser-

M. Goquerel fils se place au point de vue chrétien ^protestant pour apprécier « ces poésies si diverses 6t quelquefois si admirables (les chansons de Bé- ^i\ ranger) qui exercent, en bien et en mal, une si puissante action sur les esprits. »

•32Ô BliRANÔEft.

M. Renan s'était placé, lui aussi, au point de vue tout personnel d'un certain dogme philosophique, et, chose étonnante, l'homme d'une Église aura été plus tolérant, aura montré un esprit plus ouvert et plus libéral, sur cette question particulière, que l'homme de la libre pensée.

Écoutons le pasteur.

Béranger aimait la France d'un amour à la fois Glial et passionné ; il a profondément ressenti toutes ses douleurs et ses joies, ses hontes et ses gloires; personne n'a eu à la fois l'esprit et le cœur plus français. Aussi la France l'a aimé en retour plus peut-être qu'elle n'aima jamais aucun de ses poètes ou de ses écrivains. Il en a profondément joui^ ému et heureux de cette popularité qui était plus que de la gloire.

Malheureusement il s'en faut beaucoup que tout fut également digne et pur dans les sources de cette renommée si grande

S'il fut le poëte français par excellence^ s'il en eut tous les mérites^ il en eut aussi tous les défauts. Il fut Tun des complices les plus coupables de cette immoralité voluptueuse qui a contribué à rendre populaires des rois trop loués comme François I*' et Henri IV, des écrivains trop imités, prosateurs comme Rabelais et Montaigne, poètes comme Lafontaine et Voltaire. Personne ne peut dire quelle honteuse part dans la popularité du grand poète est due à cette sensualité abandonnée, et en même temps à cette merveilleuse pureté de lan^^ à cette élégance corruptrice dont il savait orner d'impurespensées. Nous voudrions croire qu'il a regretté ^, comme on l'as-

* Béranger n'a rien regretté, et le passage suivant de Ma Biographie le prouve nettement :

« Au reste, convient- il à mon siècle de se montrer sévère pool* deâ productions dont la gaité est Texcuse, sinon même le contrepoi* son, lorsque le roman et le théâtre ont poussé jusqu'à Tobseéiiité la

ATH. GOQUEREL FILS. 221

sore^ ayant de mourir^ le mal incalculable que sa muse débauchée a fait à la jeunesse contemporaine et fera longtemps encore i la jeunesse de l'avenir. Quel irréparable malheur que de si tnagnifiques talents, des dons si riches de poésie et d*imagina- Hon aient été souillés comme à plaisir et mis au service des plus dangereuses passions!

Mais M. Coquerel sait ce qu'on peut dire pour excuser Déranger, même au point de vue chrétien, tandis que M. Renan, dont la véritable mission sem- Ue être de miner le christianisme au nom de la science, et de le renverser au nom de la raison, n'admet aucune excuse pour Thomme qui fait la même guerre que le philosophe, en employant d'autres armes ^

peÎBture des passions les plas brutales ? La haute poésie n'a-t-elle cQe-mème rien à se reprocher en fait de fautes de ce genre?

Qae ceux qui insisteraeint sur les reproches qui m'ont été faits par tint de gens cherchent dans les œuvres poétiques de Gœthe : ils forroot que ce grand esprit n*était pas aussi sévère qu'eux à l'égard éb oies chansons de jeunesse.

Ce ne sont pas des excuses que je présente, ce sont des expli-

cHioM que je donne... »

* t D'un côté, nous sommes blessés de son rire ; quand il raille

Huiile sainte... il nous offense; car songez, disons-nous, à ceux que

«Cte onction a consolés ; songez combien de cœurs simple ont battu

fia sentiment vrai... au récit de ces miracles, n (M. Renan a-t il

iHigé à ces eanirx simples, en écrivant la Vie de Jésus? Non, sans

^te, et nous ne songeons guère à nous en plaindre.) « De l'autre,

^ Dieu de grisettes et de buveurs, ce Dieu auquel ou peut croire

(impureté de mœurs m ^mlton d^esprit, nous semble le mythe

^ ^tisme d^esprit, substitué à celui de Tantique sentiment. Now

^^^MMs tentés de nous faire athées pour échapper à son déisme,

<<lèDoti pour n*étre pas complices de sa platitude. »

(M. Renan).

M. Coquerel sait qu'on peut répondre :

Ces passions aux yeux de Béranger n'étaient pas^ à beaucoup près^ les plus dangereuses. Il eut^ lui aussi^ sa conscience; la fière indépendance de son caractère et de sa vie si noblement soutenue jusqu'au bout^ son mépris sincère^ presque unique en ce temps-ci pour la richesse ; sa bonté profonde et infieitigable^ sa franchise^ sa vraie et touchante sensibilité prouvent qu'il fut un homme de cœur et d'honneur^ un homme de bien ^ , pour autant qu'il connut et comprit le bien ; tout ce qu'il eut de conscience était honnête et loyalement obéi* Mais comme la nation dont il fut le chantre^ et^ à vrai dire^ une des meilleures personnifications^ il eut une conscience incomplète^ un sentiment du devoir insuffisant. 11 a noblement accompli les devoirs qu'il comprenait^ il en a méconnu d'autres tout aussi graves^ et c'est ainsi qu'il est devenu le propagateur le plus écouté des mauvaises mœurs.

Ce passage est à coup sûr plein de convenance. Il pourrait servir de modèle à tous ceux qui s'occupent de juger un honune et ses œuvres. Le blâme et l'éloge marchent côte à côte sans se confondre ni se nuire mutuellement. Le chrétien perce sous chaque mot , mais derrière le critique, on voit un écrivain désintéressé malgré ses croyances, et cherchant avec loyauté à comprendre le poète dont il parle, à le placer dans son jour véritable, à ne pas risoler du milieu qui l'explique et lui donne sa physionomie exacte. Le pasteur regrette que Béranger n'ait pas été protestant ; M. Coquerel lui sait gré « d'avoir toujours si nettement, si rigoureusemeat distingué Dieu et les prêtres. »

Il croit en un Dieu^ plein d'amour qui protège les petits^ qit^ * « Tant pisi » s'écrie M. Rçqaq.

ATH. GOQUSREL FILS. 223

vengera les opprimés^ qui bénit l'humanité et le monde. (C'est ce que M. Renan appelle un « Dieu degrisettes et de buveur» le mythe du béotisme d'esprit ».). Ce qu'il ne voit pas assez en Dieu, c'est cet attribut auguste... la sainteté. Son Dieu est le Dieu des bonnes gens; or cette idée du vrai Dieu est fausse^ moins en elle-même que par tout ce qui lui manque. Ce Dieu incomplet, le poète l'aime; il recommande à sa bonté ceux qui souflrent et il attend de lui, avec une ferme espérance, l'immortalité. Cet épicurien n'était nullement un matérialiste.

— « C'était un poète de cabaret, » répond M. Veuillot.— « Théologie roturière, opinions plates, naïveté bourgeoise, » s'écrie M. Renan.

Et pourtant, qui parle-là, lui dirons-nous? Ni un vol^tirien, ni « un railleur superficiel des dogmes catholiques, » ni « Tinconvenant détracteur de son culte et de ses pratiques, » dogmes, culte, pratiques que l'auteur de la Vie de Jésus respecte beaucoup... quand le chansonnier ose s'en moquer. Celui qui parle est un pasteur protestant, le successeur de ces pasteurs du désert que M. Renan déclare avec raison c sérieux, indépendants et austères, d

Où il est le plus près du sentiment chrétien, c'est dans cette sympathie large, vraie, douloureuse pour tous ceux qui souffirent II a des notes puissantes en effet, tragiques, désolées, et souvent aussi riches de consolation, pleines d'une harmonie noble et suave, pour chanter les maux du pauvre.

Il avait le droit de parler ainsi *, lui si bienfaisant, lui charitable au point, je ne dis pas seulement de donner, mais de solliciter les grands pour les petits.

* « Quel droit a rhomme dissipé sur ces délicates et fugitives impressions? »

(M« Renan).

Nous avons beaucoup cité M. Cioquerel, et cous lui avons laissé la parole autant que possible. En pareil cas, dter, n'est-ce pas la meilleure manière de louer ?

La Revvs suisse a publié également une courte et favorable notice sur Déranger, dont la mort remontait au mois précédent. M. Just Olivier, l'auteur de ce travail intéressant, où la question religieuse n'est abordée qu'incidemment, écrivait à cette époque :

Sans doute c'est un poète éminemment français^ d'une imagination souvent très-hardie, mais alors même sans écarts et réglée^ qui a besoin de mettre du jour^ du contour jusijne dans le rêve ; mais précisément son mérite est d'avoir su trouver la fibre poétique dans le caractère national^ et altier ridéal à la réalité populaire. Aussi est-ce en cela et comme cela qu'il est populaire^ c'estp^-dire d'une manière poétique et non pas prosaïque et vulgaire. En France^ il est même le seul poète de ce rang qui le soit^ avec Molière et Lafontaine Moins profond qu'eux, moins universel que le dernier^ moin^ naïf surtout^ il est peut-être plus près du peuple par les sujets de ses chants, comme par ses goûts^ ses passions^ sa vie et ses mœurs.

Contrairement à Topinion^e M. Renan, M. Olivier semble admettre comme M. Vinet et M. Coquerel, que Déranger avait le droit de croire en Dieu, quoique chansonnier, que cette croyance était respectable chez lui, et que «le vulgaire hommage de lagatté satisfaite, » n'était point une insulte à 1* « Être saint qu'on n'entrevit jamais que dans la sérénité d'un cœur pur. »

Béranger croyait vivement en Dieu^ cela est certain. « Je

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