MANIÈRE
M. Cuvillier-Fleury, qui craignait bien un peu d'être dupe, a lu Ma Biographie avec une vive anxiété, et ses prévisions n'ont pas été trompées :
Il faut bien en prendre son parti, s'écrie-t-il : Béranger n'était
ni un héros, ni un malfaiteur, ni un sage, ni un scélérat
Béranger, le talent à part, était quelqu'un comme nous tous, plus ou moins, un homme du milieu de Thumanité^ entre les très-grands et les infimes, sans vertu sitpérieure, sans vices exceptionnels^ incapable de faire le mal froidement^ trèsenclin à faire le bien sHl ne coûtait guère, une nature moralement médiocre, avec d'honnêtes instincts, un caractère, pour tout dire, inférieur à son esprit et fort au-dessous de sa renommée. Où ai-je puisé cette impression qui pourra bien ne plaire à personne? Dans la Biographie même de Béranger, écrite par lui- môme, cent pages d'une prose excellente, d'un intérêt soutenu et d'un ton sincère.
Du moins, M. CuvilUer-Fleury exprime franchement son impression. Comment va-t-il la justifier? Il entre d'abord dans l'analyse de la vie du poète, et, reprochant, le premier, je crois, à Béranger, son
peu de goût pour Tétat militaire, nous raconte, en quelques phrases ironiques, « avec quelle anxiété le chansonnier entendait, à seize lieues de dislance, le canon des Anglais assiégeant Valenciennes ; avec quelle joie il apprit que l'artillerie de Bonaparte avait emporté Toulon. »
Ce passage, écrit en style mordant et modéré tout à la fois, a été mis à contribution par M. Pelletan, qui, trouvant, dans le travail de M CuviUier- Fleury, une remarque peu sérieuse, s'en est aussitôt emparé comme de son bien propre. Nous avons traité cette question, lorsque M. Pelletan nous en a fourni l'occasion, et nous n'y reviendrons pas. Cependant, nous ferons remarquer que M. Cuvillier- Fleury signale le fait et le blâme avec esprit et bon goût, tandis que M. Pelletan s'abandonne à de grossières insultes délayées dans le style déclamatoire et passé de mode que chacun lui connaît. Nous avions déjà signalé la même différence de ton entre M. Sainte-Beuve et M. de Pontmartin. Qu'on rehse les deux écrivains, puis, à la suite, les deux pamphlets qui ont succédé à leurs articles, et Ton verra que le parallèle est d'une exactitude frappante. Qu'en conclure, sinon que la violence augmente à mesure que le talent faiblit, et que les gros mots viennent quand les idées s'en vont?
D'ailleurs, le critique du Jowrnal des débats voit désormais tout en noir. Quoique Béranger fasse ou dise, il ne trouvera pas grâce devant la sévérité de son juge.
Enûn^ un jour à bout de ressources^ il nous raconte qu'il se retira bien content dans une mansarde au sixième éta^jd^ av«c
une magnifique vue sur les toits et les cheminées du boule- Tard Saint-Martin. [)ans un grenier quon est bien à vingt ans ! Beaucoup de lecteurs ont pris ce refrain de Bérangw pour un souvenir d*amour. — (On sait jusqu'à quel point M. Cuvillier-Fleury tient à l'amour, puisqu'il voudrait même qu'on l'inventât, s'il n'existait pas.)— Ce refrain voulait dire : qu'on est bien dans un grenier, quand on sort des tripots de l'usure et des intrigues du royalisme.
Voulût-il dire cela seulement, ce refrain aurait encore sa valeur ; mais il méritait im commentaire plus complet. Il y avait à signaler la force et la droiture, l'inébranlable honnêteté de cet enfant,
....-Dans une conpe amère.
En orphelin, par le sort allaité,
qui de son contact avec l'or en garde seulement le mépris. La fièvre des richesses ne le gagne pas un instant. A dix-huit ans, maniant chaque jour des sommes considérables, encouragé à la dissipation par les prodigalités de son père, il se condamnait volontairement, par probité, par raison aussi, car il prévoyait une catastrophe prochaine, à loger dans une « mansarde sans feu, où la neige et la pluie inondaient souvent son lit de sangle ^ »
En effet, la • misère survient : plusieurs capitalistes, a convaincus, malgré son extrême jeunesse, de ses aptitudes financières et de sa probité... lui proposent des fonds assez considérables pour recommencer des affaires : son père le poussait à accepter, ce fut en vain. — Le métier m'inspirait
* « L'opulence de ton père ne durera pas, m'avait dit ma tante ; et ce mot avait réglé ma conduite. » (Ma Biographie,)
CUVILLIEH-FLEURY. 79
un tel dégoût, continue-t-il, que j'aimai mieuz rester pauvre que de retourner à cette Bourse, où je n'ai jamais pu remettre les pieds sans un frisson d'épouvante ^ »
M. Cuvillier-Fleury ne trouve là rien d'exceptionnel, rien de supérieur. Au moment où nous venons de signaler quelques axiomes assez peu consolants du critique, n'est-ce pas le cas de se demander si, maintenant, il ne se fait point des illusions sur la nature hiunaine. Connait-il, en réalité, beaucoup de jeunes gens de dix-huit ans qui soient disposés à repousser la fortune, et qui ôe consolent de monter leurs six étages en s'écriant :
Tenez-moi lieu de mère, Déesse de la liberté I
Du reste, avec plus d'attention, l'écrivain aurait vu dans Le Grenier autre chose encore que le dégoût a des tripots de l'usure et des intrigues du royalisme; » il y aurait vu même de T amour :
Lisette ici doit surtout apparaître.
Vive, jolie, avec un frais ehapeau :
Déjà sa main à l'étroite fenêtre Suspend son chàle en guise de rideau.
Sa robe aussi va parer ma couchette ; Respecte, Amour, ses plis longs et flottants. J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
Ailleurs, cependant, M. Cuvillier-Fleury, qui donne volontiers l'interprétation la plus défavorable, mais qui ne se refuse pas à constater la vérité,
* Ma Biographie.
quand elle lui apparaît claire et convaincante, dte ce passage remarquable de Ma Biographie :
Les hommes désintéressés qui sont mêlés au mouvement politique ont bien besoin d'avoir foi dans le peuple. Cette foi ne m'a jamais manqué..
Puis il ajoute :
Telle était donc la foi de Déranger^ sa vraie mission ; le reste n'était rien.
Nous ne comprenons pas très-bien ce que M. Cuvillier-Fleury entend par le a reste, » et sa pensée nous semble un peu obscure ; mais il écrit aussitôt à la suite, avec une netteté qui l'honore :
Ceci est Timmortel honneur de Béranger : il aimait le peuple, non comme un tribun qui l'exploite, ou comme un ambitieux qui monte sur ses épaules pour s'élever; il l'aimait non pour avoir reçu du ciel mission de le sauver Béranger aimait le peuple pour avoir souffert avec lui, souffert comme lui.
"Fallait-il que la plume libérale de M. Cuvillier- Fleury se chargeât d'apprendre à certains démocrates, — qui ne semblent guère se douter comment on l'aime, puisqu'ils s'y connaissent si mal, — jusqu'à quel point Béranger a aimé le peuple?
M. Cuvillier-Fleury nous dit encore, à ce propos :
11 a eu toute sa vie cet instinct du cœur qui tient le mieux la place de toutes les autres vertus, et que les plus austères ne remplacent pas, l'instinct de la charité évangélique.
Tel est pourtant l'homme que l'écrivain trouve sans a vertu supérieure, moralement médiocre, d'im caractère inférieur à son esprit. »
CUVILLIER-FLBURY. 81
Où M. CuviUier-Fleury place-t-il donc la supériorité? A quels signes reconnaît-il une âme non médiocre, un caractère digne de quelque estime? Jusqu'à présent qu'a-t-il reproché à Déranger? — De ne pas avoir connu Tamour , et d'avoir évité la conscription. Est-il bien nécessaire, pour obtenir grâce aux yeux du critique, de se suicider comme Werther, ou d'enclouer les canons de Tennemi sous la mitraille ? Hélas 1 non. Pour réaliser Tidéal de l'homme vraiment supérieur, une seule chose manque au chansonnier. — Laquelle ? — Partager les opinions politiques de M. CuviUier-Fleury. — Luimême nous le dit en d'autres termes :
Béranger a gardé ses haines politiques On aimerait
que la vieillesse eût affaibli chez lui ces rancunes implacables qui avaient entndné son âge mûr. Ah ! ne pourrait-on pas dire de lui^ après avoir lu son livre, ce qu'il a dit luimême, bien souvent peut-être, de ces princes infortunés que son ressentiment poursuit jusqu'au fond de leur exil ou de leur tombe : il n'a rien appris, rien oublié?
Voilà pourquoi viennent à la suite tous les reproches suivants :
Il a attaqué, il a nié, il a contredit^ il a bafoué, il a détruit Mais quand il a fallu reconstruire et mettre la main à
l'œuvre, la première émotion passée et « la planche jetée sur le précipice, » Béranger n'a plus rien voulu fake, pas même des chansons.
Il s'est un peu moqué, après 1830, de ses amis devenus ministres. Il s'est moqué bien plus encore de ses amis devenus rois^ après la révolution de 1848^ et il a fait à leur adresse, mais sans la publier alors, la fameuse chanson des Tambours.
Ce « mais sans la publier alqirs, » rappelle beaucoup trop le « qui était peu en faveur alors » de M Sainte-Beuve ^ citant l'opinion de Déranger sur Ronsard, et Ton regrette de trouver une seniblable phrase sous la plume de M. CuviUier-Fleury. Nous ferons, d'ailleurs, observer au savant critique du Journal des Débats qu'il a lui-même constaté ^ le silence de vingt'Cinq ans obstinément gardé ^ en dépit de toutes les provocations ^y> par Béranger.-^Cette chanson a donc été publiée avec toutes ses sœurs posthumes, ni plus tôt, ni plus tard, et, de bonne foi, il n'y avait pas lieu de remarquer spécialement que Déranger la garda en portefeuille à l'époque où elle fut composée.
D'autre part, rien n'indique qu'elle s'adresse aux amis du chansonnier, mais tout prouve qu'elle est la satire méritée d'un travers très- français. S'il le fallait, elle nous démontrerait combien Déranger était loin de confondre la gloire avec la liberté, l'esprit militaire, dont on connaît les résultats, avec cet esprit civique essentiel aux nations libres, et dont nous avons si malheureusement manqué en 1848.
Quand un homme, de 1847 à 1851, a écrit en parlant des tambours ;
Sous TEmpire ils ont fait merveille ; J'ai vu ces racoleurs puissants Du génie assourdir Toreille, Étouffer la voix du bon sens.
Celui qu'à régner Dieu condamne, S'il veut faire en grand son métier.
Sait combien il faut de peaux d'àne Pour abrutir le monde entier.
« Voir 2* partie. — M. Sainte-Beuve, art. de 1850.
En France où leur esprit domine, A rËglise ils vont bourdonner.
Tout charlatan se tambourine; Tout marmot veut tambouriner.
Ils flattent jusque dans sa bière
Le sot qui meurt chargé de croix ;
Et font vœu chez la cantinière
De battre aux champs pour tous les rois.
Terreur des nuits, trouble des jours, Tambours, tambours, tambours, tambours, M*étourdirez-vous donc toujours.
Tambours, tambours, maudits tambours !
quand un homme, disons-nous, a écrit ces remarquables vers, et qui sont des meilleurs que sa plume ait produits, cet homme a tout simplement fait une satire vivante de notre faible national, et professé hautement qu'il n'appartenait en rien au parti militaire. Il a ridiculisé, stigmatisé le plus grand vice de notre organisation sociale ; il a mis en chanson ce que les libéraux et les défenseurs inteUigents de la Uberté, dans tous les camps, mettent chaque jour en premier-Paris, en brochure ou en gros volume; il a, en un mot, dénoncé les tambours, ces tambours qui
Font vœu chez la cantinière,
De battre aux champs pour tous les rois,
et qui accompagnent au cimetière, de leurs ra et de leurs fia, les Républiques décédées.
M. Cuvillier-Fleury reprend :
Déranger a voulu n'être rien. « La nature, écrit-il^ m'a créé pour ce genre d'utilité qui ne fait envie à personne. » A la
bonne heure ! mais^ ^î le désintéressement explique bien des choses, rend-il raison de tout? La lutte oblige et la victoire engage. N'est-il de véritable abnégation que dans cette et nonchalance rêveuse )) qui se croise les bras aux jours des périls publics ?
Béranger s'est croisé les bras une fois pour toutes, et chacun se souvient de la date : c'était après 1830. Nous n'étions pas alors au jour du péril, mais au jour de la victoire, et d'une victoire bien Chère à M. Cuvillier-Fleury, ainsi qu'à ses amis. « Aux jours des périls publics, » c'est-à-dire sous la Restauration, pendant quinze ans, Béranger avait lutté sans relâche et au premier rang.
N'y en a-t-il pas (de l'abnégation), ajoute le critique^ dans l'énergique activité qui les aborde de front, dans le courage qui les brave?
Personne n'a jamais prétendu le contraire, et Béranger moins que tout autre. Lui-même écrivait à M. Jean Reynaud, le 7 août 1836 :
Si j'ai tout refusé, c'est que je ne suis plus propre ft grand'chose. De plus, il y a dans ma situation de républicain travaillant à faire un roi, par intérêt patriotique, par calcul de raison, une singularité qu'il fallait sanctionner par une vie désintéressée qu'on s*obstine toujours à méconnaitre chez ceux qui s'utilisent dans Us emplois. Mais vous ne sauriez croire avec quel regret je vois les gens capables et honnêtes refuser les fonctions où ils pourraient rendre service à la nation. Sous le ministère Martignac, on parlait d'appeler Dupont (de l'Eure)
à la Cour de Cassation Je lui écrivis qu'on ne devait, à
aucune époque, sous aucun gouvernement, refuser de rendre la justice au pays. Un médecin qui consulterait son opinion pour servir les hôpitaux, vous paraîtrait-il estimable ? Nous avons
une morale trèà-étroite, mon cher enfant, et notre intelligence moderne est furieusement faussée encore par les exemples de vertu, si vertu il y a, donnés par les castes antiques.
M. Cuvillier-Fleury le voit, Béranger n'était nullement partisan de l'abstention et de la <c nonchalance rêveuse, » puis qu'il prêchait au contraire a rénergique activité. »
Quant à son abstention personnelle, il en donne deux motifs, dont un de la plus haute moralité. a Républicain travaillcmt à faire v/n roi, » il a voulu mettre son désim,tèressement personnel hors de doute, afin que l'on comprit bien qu'il n'avait consulté que a l'intérêt patriotique » du pays, afin surtout que son exemple, joint à. son influence, calmât les impatients, convainquît les récalcitrants. Il mettait ainsi sa vie tout «entière et son caractère lui-même dans la balance du côté de ses convictions.
Il nous dit encore, et cela en vingt endroits de ses œuvres : — Je suis chansonnier, je ne suis point un homme d'État. Je tourne peut-être bien le couplet, je tournerais fort mal une circulaire. J'étais utile à ma place, et comme volontaire j'ai rendu d'éminents services. Nommez-moi général : je ne saurai plus vous mener à la victoii'e.
Mais alors il devait au moins continuer à faire des chansons, répond-on de toutes parts.
— Pardon, réplique Béranger * :
La chanson politique est, sans doute, une arme redoutable, mais la pointe s'en émousse vite, et ne se retrempe que dans le repos. Tous les moments ne lui sont pas également bons, et,
• Dernières chansons. Préface. •
pour qu'elle intervienne à points il faut qu'elle ait à choisir entre deux camps bien distincts ou entre des passions
fortes * Nous ne devons jamais l'oublier : la gloire de la
France est d*ayoir fait non-seulement une grande révolution politique, mais une immense révolution sociale ^. 89 a créé de nouveaux éléments de civilisation^ et leur coordination^ jusqu'à présent trop négligée par nos gouvernements^ copistes du passé, est devenue Tœuvre indispensable. Elle appelle plutôt^ je le crois^ le concours de la science et de la philosophie (j'entends la véritable philosophie^ qui n'est ni la psychologie^ ni ridéologie, ni Tecclectisme^ etc.] que celui des
belles-lettres et des beaux-arts Quel accueil recevrait un
chansonnier qui, sur des airs de pont-neuf, réclamerait l'organisation de la démocratie, cette œuvre si importante qui reste toujours à faire^ et à laquelle les républicains mêmes ne semblent pas penser?
Cette réponse de Béranger mériterait peut-être qu'on daignât y réfléchir, et nous la recommandons à l'attention de M. Cuvillier-Fleury, qui poursuit ses questions :
Mettre le feu aux poudres, puis s'écrier stoïquement : « Lorsque à cinquante ans j'ai vu de près le pouvoir, je n*ai fait que le regarder en passant, comme dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, je m'amusais à obser-
* C'est ce que pensait M. Cuvillier-Fleury, lorsqu'il écrivait, pour expliquer le silence de Béranger : « Béranger était homme de sens : il savait bien ({ue l'opposition, sous la branche aînée des Bourbons, s'était attaquée à la contre-révolution en chair et en os, et que, sous la branche cadette, elle n'avait affaire qu'à son fantôme. » «
^ C'est là ce qui distingue Béranger des libéraux proprement dits, comme nous le faisions observer à M. Montégut. Ceux-ci, eu effet, se contentent de la révolution politique, tandis que Béranger veut et la révolution politique et la révolution sociale.
ver les chances du jeu^ sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n'y avait de ma part, ni dédain^ ni sagesse à cela :
j'obéissais à mon humeui: » Soit! vous regardiez les
joueurs^ mais n'aviez-vous pas commencé par brouiller les cartes et bouleverser les enjeux?
Soit, en effet; mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'il écoutait ses convictions, non son intérêt et son ambition, car cela est assez connu, les ambitieux ne brouillent les cartes et ne bouleversent les enjeux que pour empocher plus sûrement le gain qu'ils convoitent, et l'on ne saurait de bonne foi supposer une pareille intention à l'homme qui se contenta toujours de « regarder les joueurs, » sans prendre aucune part au jeu, ni rien prélever sur ses bénéfices. Lorsqu'il brouillait les cartes, il restait dans son^ rôle de satirique populaire et de bout-en-train révolutionnaire ; il en fût sorti, s'il les avait tenues. A chacun suivant sa capacité. La question n'est-elle pas de faire bien et loyalement ce qu'on fait? Qui de nous pourrait sortir innocent d'une enquête où on lui demanderait compte, non de ce qu'iZ a fait et de ce qu'il a pensé, mais de tout ce qu'i/ n'a pas fait ou n'a pas pensé? Si nous reprochions à M. Cûvillier-Fleury de n'avoir jamais composé de chansons, arme autrement populaire et redoutable que des articles de grave critique dans un journal de lettrés, il nous répondrait : — Je ne suis pas chansonnier, mais je suis un critique distingué : jugezmoi sur mes travaux de critique, — et il aurait raison.
Enfin, M. Cuvillier - Fleury formule sa grosse accusation :
88 BÉHAN6ER.
Il y a bien des sortes d'égolsme, Béranger^ si j'ose le dire^ ETait le plus décent de tous. 11 lui donnait dans la vie publique la forme d'un désintéressement estimable, et il l'honorait dans la vie privée par la modération de ses goûts et par l'exercice d'une charité aussi active qu'intelligente. Arrivé à cinquante ans^ quand c'était pour lui le moment d'aider ses amis^ tous engagés dans les plus grandes affaires du pays^ il ne permit plus ni aux hommes, ni aux choses de gêner sa vie.
Il est assez difficile de comprendre cette nouvelle forme d'égoïsme découverte par M. Cuvillier-Fleury, et qui consiste en un « désintéressement estimable^ » en « une charité aussi active qu'intelligente » Quelle différence y a-t-il entre cette «^or^e d'égoïsme,ï> et... l'absence d'égoïsme? — Elle est bien simple : on appelle « égoïsme décent, » le désintéressement auquel on se refuse de croire et la charité qu'on n'ose pas nier, mais qu'on ne veut pas admirer. Il n'y a là aucune réalité : c'est une simple conception de l'esprit, h l'usage des critiques adversaires.
H ne voulut troubler sa vie, ni par le pouvoir, poursuit M. Cuvillier-Fleury, ni par les relations importunes, ni même par les longs ouvrages.
— Excusez-moi, —s'écrie à son tour M . Bersot, avec un sourire fort mo^jueur, — mais à voir comme on reprocheà Béranger de n'avoir voiihi aucune position olficiellc, ni même aucune distinction, on dirait que son exemple est dangereux, et qu'il va y avoir une émulation fatale chez les Français pour ne rien demander et pour refuser tout ce qu'on leur offrira. Par bonheur, nous ne voyons pas que, depuis 1 830 et \ 848, où Béranger a pu être quelque chose et n'y a pas consenti , nous ne voyons pas, dis-je, que les hommes aient fait défaut aux places : on a trouvé des préfets, des députés, des sénateurs, des ministres;
le gouveraement n'a pas manqué de bras. Si donc il a plu à Béranger de rester simple particulier, il en était maître et n'avait à en répondre qu'à lui-même; il pouvait avoir d'excellentes raisons : aimer la solitude, être effarouché par la foule, être incapable de parler et de penser devant beaucoup de monde, se sentir incapable de s'enrégimenter dans aucun parti, et comprendre qu'un homme isolé ne fait rien ; prévoir qu'après le premier hommage rendu, on le traiterait comme on traite les poètes dans les assemblées d'affaires, et qu'on lui dirait : « Bonhomme, retournez à vos chansons; » s'éloigner de la mêlée pour mieux juger et garder sa raison intacte, concevoir les obligations particulières d'un républicain qui a fait un roi, et se proposer de montrer au peuple, toujours soupçonneux, qu'on pouvait travailler pour lui, sans ambition personnelle. Autant de fortes raisons, mais la plus faible est recevable ! La migraine * suffit. Toujours est-il que cette conduite de Béranger qui ne réussit pas maintenant auprès de quelques juges, a eu de son temps un bon effet : pendant plus de quarante années il a représenté, dans la cause libérale, la constance et le désintéressement; si j'ose parler ainsi, et sans de vaines antithèses, que je n'aime pas, la vie publique de Béranger a été de n'être rien : c'a été sa figure et son empreinte.
Nous ajouterons que Béranger n'a jamais fui ce les relations importunes, » puisque sa porte resta toujours ouverte à tous, et que s'il n'a pas fait de <c longs ouvrages, » c'est qu'apparemment il préféra n'en écrire que de petits où il excellait.
Nous ferons aussi remarquer que le critique du Journal des Débats voit « un honnête et spirituel enfant, n'ayant guère de sagesse que ce que l'esprit en peut donner, » dans ce chansonnier où l'au-
* V. %• partie. M. Sainte-Beuve, art. 1850,
90 BÉRAN6ER.
teur des Causeries du Lundi a découvert une sorte de Méphistophélès parisien, des plus rusés et des . plus malins. Cela prouve que les gens d'esprit ne sont pas toujours d'accord, même lorsqu'il s'agit d'un homme d'esprit : quant à l'embarras du public, au milieu de ce conflit, on le comprend sans peine.
Pour terminer, nous reproduirons le portrait de Béranger peint par M. Cuvillier-Fleury. On y admirera la finesse des nuances, la sûreté du pinceau, et quelques traits exacts ; mais, à côté des bonheurs de l'artiste, on constatera les préoccupations de l'homme. Le tableau est charmant, la ressemblance fort douteuse, et nous nous permettrons de signaler entre parenthèse les oublis ou les erreurs, tout en approuvant ce qui sera juste et vrai ;
a Un fonds inépuisable de bienfaisance, quand il s'agissait des inférieurs et des malheureux ; Vorgueil — (est-ce bien Vorgueil ou la fierté qu'il faut dire?) — de la pauvreté et la modestie du talent; le goût de la retraite avec le besoin des distractions
— (parfaitement juste) ; — une grande défiance de lui-même — (très-exact) — et je ne sais quelle tendance à s'exagérer parfois... sa propre valeur... — (sur quoi repose cette affirmation ?) — et doué pourtant d'une véritable bonté ; passionné pour la gloire et redoutant ses chaînes — (on ne saurait mieux dire) ;
— avide de popularité et de solitude — (cela n'est vrai jusqu'à un certain point : il tenait à sa popularité, et il rêvait la solitude); — chansonnier dithyrambique des campagnes de l'Empire — (il serait plus juste de dire : des victoires de la Fra/ncé) — et conscrit réfractaire — (antithèse pu-
rement littéraire, d'un grand effet dans une phrase, mais sans portée ; *) — chantre et pœitife du culte impérial — (complètement faux : M. Cuvillier- Fleury s'est, à Tavance, on se le rappelle, réfuté lui-même) — avec des goûts de nivellement républicain — {goûts n'est pas assez fort : mettons convictions ; nivellement est de trop : ce mot peint mieu;^ les antipathies de M. Guvillier-Fleury que les tendances de Béranger) — et des aspirations socialistes
— (aspirations est insuffisant; socialistes induivadi en erreur, en classant le chansonnier parmi les disciples d'une des nombreuses écoles du socialisme moderne : c'est partisan décidé de la révolution sociale qu'il fallait écrire) ; — aimant la liberté pour lui, V égalité pour tous — (ajoutons-y encore la liberté. En 1830, il s'occupait sans doute moins d'assurer le triomphe de l'égalité, qui n'était plus menacée, que de nous inspirer V amour de la liberté^ et de nous apprendre à en user : lui-même l'a dit et les faits le prouvent) ; — plus démocrate que libéfral
— (ceci nous ramène à M. Sainte-Beuve, et n'en est
* On a aussi reproché à Gœthe de n'avoir pas pris les armes, en 1814, avec toute rAllemagne, lorsqu'elle se souleva contre la domination française.
Voici une partie de sa réponse :
«... Nous ne pouvons pas tous servir la patrie de la «aérne manière; mais chacun fait de son mieux, selon que Dieu lui en a donné le pouvoir. Je me suis imposé d'assez rudes labeurs pendant un demi-siècle. J'ose dire que dans les œuvres dont la nature m'avait prescrit la tâche, j'ai travaillé nuit et jour, sans me permettre la moindre distraction : loin de là, mes efforts, mes recherches, mon activité, tout a été aussi consciencieux qu'il dépendait de moi. Si chacun peut en dire autant de soi, cela ira bien pour tous. » {Revue des Deux-Mondes, i«'septembrel860. M. Saint-Rcn^ Taillaiidier).
pas plus exact : démocrate et libéral, telle est* la vérité. 11 faut être un libéral bien endurci, pour établir une incompatibilité entre ces deux nécessités premières des sociétés modernes, la démocratie dans la liberté, la liberté dans la démocratie) — ; et plus près de la dictature qui l'aurait fait taire que de la monarchie constitutionnelle qui, après 1830, raurait bien traité — (erreur flagrante et matérielle. Déranger a toujours, dans Napoléon, séparé l'Empereur, le dictateur, si Ton préfère, du soldat armé de la Révolution. Quant à la monarchie constitutionnelle de 1830, elle doit un peu au chansonnier d'avoir été, et le silence de Béranger prouve seulement qu'il n'avait nul enthousiasme pour la façon dont cette monarchie nouvelle fonctionna ; il prouve aussi, il prouve surtout que le républicain ne voulait ni ne devait encenser aucune royauté, même celle de juillet); — fanfaron d'intempérance, comme on Ta si bien dit — (M. Renan sans doute. Distinguons : ce n'est pas l'homme qui est fanfaron d'in» tempérance, mais le chansonnier), — et sobre par prudence et par goût; voltairien sans aimer Voltaire — (l'admirant beaucoup et le lisant sans cesse, vers la fin de sa vie), — célébrant Lisette sans croire à V amour — (antithèse 1 antithèse î Lisette et V amour font deux. Béranger qui avait connu Vune etV autre le savait bien, et se fût gardé de les confondre, par respect pour un sentiment auquel M. Cuvillier- Fleury croit sans doute beaucoup, mais dont il n'a pas le monopole) ; — tour à tour trivial et pindarique - (nécessité du genre) ; — religieux par nature et philosophe par maintien — (par raison :