‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 30 sur 67 · MANIÈRE · texte numérisé non relu

MANIÈRE

Béranger s*est toujours TîeiUi, peut-être pour rester jeane. Le calcul n'était pas maurais. Se dire Tieox à dniiianle ans \

Eb mn cnisaBts Tieillesse abonde Cet! b goutte qm.wNis Beutrit ; La cédté, prison profonde ; La snrdilé dont ehaoïn rit.

Puis la raisim^ lawtpe qm baùst^ »?ra plus <iBe des feox tremblotants EnCttts, bonorei b Tieillesse!

Bébsl bébs! j'ai cin^nanle ans.

CÙVtLLlÉR-FLÉÙRY. 71

se l*etirer du monde^ fuir les affaires^ éviter le bruit^ tourner le dos à la politique^ commencer une retraite qui dure un quart de siècle^ dans le siècle le plus affairé et le plus bruyant de notre histoire^ échapper à la popularité par la solitude et à rimportunité de sa propre gloire par le déménagement continu^ c'est là ce que nous voyons faire à Béranger pendant toute cette période qui comprend ses Dernières chan" sons. Béranger n'a aimé la foule^ ni pendant sa vie^ ni après

sa mort Il aimait le peuple pour le chanter, non pour s'y

confondre....

Toute la politique de Béranger, après celle qu'il fit un moment en \ 830, fut d'échapper aux regards, d'isoler sa vie, de cacher sa gloire, a J'ai eu autant de mal à ne rien être, disait- il encore, que certains ambitieux à être quelque chose.»

Dans tout ce passage, où se trouvent constatés des faits patents et connus, M. Cuvillier-Fleury n'approuve ni ne blâme, il raconte, mais on devine faciment qu'il ressent des défiances insurmontables, et que tant de sagesse Tétonne, comme M. Montégut, sans le convaincre d'une façon définitive.

Nous avons souligné le mot « calcul. » En effet, quand on interprète la conduite d'un honune, il y a toujours deux interprétations possibles : une bonne et une mauvaise. Quelquefois on hésite entre les deux, puis on choisit, à moins qu'on ne les combine toutes les deux, ce qui est souvent la véritable manière d'être juste. M. Cuvillier-Fleury n'hésite pas, ne choisit pas, ne combine pas : il prononce à priori. Sans se demander si la prudence et le triste exemple de tant d'hommes se survivant à eux-mêmes n'engageaient pas naturellement Béranger à se retirer de bonne heure de la lice, à abdiquer un rôle

1i BÉRANGËR.

qu'il n'avait plus la force de soutenir, et qui, d'ailleurs, n'était plus dans les circonstances, — car la chanson politique a son temps, et toutes les époques ne lui sont pas également favorables, — Téminent critique déclare qu'il y a calcul, de même qu'il avait déclaré précédemment que Béranger était un flottey/r du peuple. Je ne crois pas, à la vérité, qu'il y ait mauvaise intention de la part de l'écrivain, ou parti pris défavorable au chansonnier; on dirait plutôt que le critique ne suppose pas qu'il puisse en être autrement. Chez M. Montégut faisant un portrait analogue de Béranger, on sentait une antipathie certaine contre Béranger; chez M. Guvillier- Fleury, on craint de deviner une habitude générale de l'esprit, une opinion tranchée sur les motifs probables de nos actions. Ce qui nous amène à cette conclusion, c'est la concision et la simplicité de son style en pareil cas. Son affirmation lui parait démontrée par elle-même : il ne l'appuie sur rien, et juge même inutile d'y insister. A peine y revientil d'une façon incidente, et pour rappeler seulement qu'il a déjà signalé le fait :

Puisqu'il ne voulait être ni préfet, ni conseiller d'État, ni ministre, ni député^ ni académicien, il comprit que son rôle

était fini Il rentra dans la retraite. J*a% dit que c'était un

bon calcul.

Cependant, il lui naît tardivement un léger scrupule. U se rappelle tout à coup qu'on a longtemps parlé du désintéressement de Béranger, et qu'un grand nombre de gens naïfs en parlent encore trèssérieusement. M. Cuvillier-Fleury croit si peu à ces

çuvIllier-plèurY. Ï3

choses-là, qu'il avait oublié de mentionner ce bruit populaire. En criiique intègre, en historien exact, il comble d'un mot cette lacune involontaire, et ajoute :

Au fait, cette porte fermée sur un aussi grand nom, ce silence de vingt-cinq ans obstinément gardé en dépit de toutes les provocations, ce recueil de vers qui attend chez le notaire au fond d'une armoire, sous la garde de trois cachets, ce parti pris d'ingénieuse paresse et de railleuse impuissance, estrce là un vrai désintéressement de la gloire humaine ?

La question se résoud d'elle-même, — aux yeux dé celui qui la pose, du moins, — car M. Cuvillier- Fleury se contente du point d'interrogation. Ni en morale, ni en géométrie, on ne discute les axiomes : les axiomes de M. Cuvillier-Fleury ne sont pas consolants.

Toutefois la question nous parait mal posée. Nous ne prétendons pas que Déranger se fut réellement désintéressé de toute « gloire humaine. » Plein du sentiment de sa valeur, quoique sans vanité, il tenait à conserver intact le nom auquel il croyait avoir droit, et n'affectait nul dédain du jugement que l'avenir porterait de ses œuvres et de son rôle. Il comprenait que son auréole populaire perdrait quelques-uns de ses rayons, et, d'avance, lui-même, avec un extrême bon sens et une modestie exagérée, il établissait le bilan de son mérite et de sa gloire future ; mais il espérait vivement laisser un souvenir aimé, une trace ineffaçable dans l'histoire poUtique et littéraire de son siècle.

Aussi , quand on parle du désintéressement du chansonnier, est-ce du désiatéressement de Vhomme et II. ^

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non pas du poète qu'on entend parler. On ne veut pas dire — ce serait une chose absurde — que réciivain n'aimait pas la gloire et dédaignait la postérité; on veut dire seulement que le citoyen, satisfait du triomphe de ses idées, a dédaigné le pouvoir et prouvé qu'il ne mêlait aucun intérêt bas ou tout au moins personnel à son amour pour le peuple, à sa foi démocratique ; on veut dire que l'homme privé n'a jamais sacrifié son indépendance au désir d'acquérir des honneurs ou d'obtenir des pensions officielles, et qu'il avait le droit d'écrire, après 1830:

Ta part est belle à ces grandes journées, Où du butin tu détournas les yeux.

Leur souvenir couronnant tes années, Te suffira, si tu sais être vieux.

En un mot, on veut dire que, de nos jours, il sut rester pauvre, et se contenter du modeste titre de chansonnier.

Néanmoins M. Cuvillier-Fleury, qui est de trèsbonne foi, parfaitement sincère , tout à fait audessus des mesquines tactiques et des petites haines inintelligentes que la popularité du poète a suscitées autour de lui, se laisse ébranler par la lecture des Dernières chansons^ et arrive à se contredire, à se réfuter lui-môme.

Après avoir taxé la retraite de Béranger de « bon calcul, » après lui avoir reproché la persistance de son antipathie « contre les rois, contre les riches, contre les prêtres, contre les mouchards, contre tous ces plastrons traditionnels de sa muse satirique, » le critique ajoute :

CUVtLLIÈiR-PLËURV. 75

Combien nous raimons mieux quand il est, s'il est permis de le dire, dans la vérité de son nouveau rôle, un solitaire décidé et convain<m, un satirique désarmé, un chansonnier en réforme d'emploi, sans autre traitement qu'une honorable pension que lui paye son éditeur, un ami de la belle nature, etc..

Alors il cite une pièce fort belle sur le Bonheur, et continue en ces termes :

J'ai cité cette pièce presque entière parce qu'elle donne ridée de beaucoup d'autres, inspirées par le même sentiment de modération calme et résignée, qui est, pour un grand tiers, le fonds de ce livre ^ Les taches n'y font rien. Elles sont le fait de l'âge. Uinspiration vient du cœur. Elle nous toucherait moins, si elle n'était qu'un cri d'impuissance et de regret. Béranger est un a volontaire )> de la solitude. Son dme est plus près, en toute chose, du désintéressement que du dépit. C'est là sa vraie valeur morale. Nous pensons même, sur ce point, beaucoup plus de bien de Béranger qu'il n'en paraît penser lui-même, lui qui disait en 1833 : « La révolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune. Je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut

résister Je n'ai pas l'amour des sinécures, et tout travail

obligé m'est devenu insupportable. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc ! Je faisais de la

paresse » Disons à notre tour : N'est pas paresseux qui

veut à ce prioo-là.

Telle est la première manière de M. Guvillier- Fleury sur Béranger. Le critique s'y montre, en somme, très-favorable au poète, indulgent pour le chansonnier politique, dont il explique parfaitement

* Les Dernières chansom.

'^6 BÉRANGËil.

le prétendu bonapartisme, défiant à l*égârd de rhomme, qu'il finit, à son corps défendant, par reconnaître réellement désintéressé.

Malheureusement, Técrivain cède ici à l'évidence des faits, mais sa conviction n'est pas profonde. Il voit, il touche du doigt, et l'on sent en lui quelque chose qui proteste malgré tout : cela trouble ses idées et blesse sa raison. Il suffira du moindre choc pour le ramener à son opinion naturelle.

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