‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 37 sur 67 · POÉTISER · texte numérisé non relu

POÉTISER

Le poëte^ ajoute-t-il^ Taima pendant soixante ans avec délicatesse, avec estime, avec constance, et les apparentes légèretés de ses chansons ne furent que des convenances du genre, et nullement des débauches du cœur.

Cette théorie mérite quelque attention, et révèle assez comment les poètes éthérés comprennent les droits et les devoirs de la poésie.

Ainsi, la noble Elvire, si M. de Lamartine avait écrit des chansons, fut devenue une Frétillon, pour satisfaire aux « convenances du genre. » Quant aux convenances du cœur, elles n'existent point : le respect de soi-même et de la femme aimée ne saurait entrer en ligne de compte avec le respect du rythme. Nos sentiments, d'après ce principe, ne sont plus qu'une question de prosodie ; ce n'est pas en nous que se trouvent les rêves élevés, les exquises délicatesses, les aspirations sublimes, les nobles désespoirs, les pleurs sacrés, etc., etc. Tout cela appartient au genre : c'est VéUgie qui anoblit notre amour, et le lyrisme qui fait notice religion.

Nous le savions depuis longtemps, depuis longtemps nous savions que l'homme, créature incomplète et toujours en contradiction avec elle-même, se répandait en paroles ou se réservait pour Taction ; nous savions que l'imagination et la conscience sont deux sœurs ennemies le plus souvent, que la seconde abdique, là où la première domine, et que ceux qui se jettent tout entiers dans le monde de la poésie convenue, finissent par confondre les hémistiches avec les devoirs, les images avec les idées, la rime avec la raison, les exigences de Tinspiration avec les nécessités de la vie.

Nous avions lu V Emile de Rousseau, et nous connaissions les Confessions ; nous avions lu les Nuits de Musset, et nous avions jugé l'homme sous le poète ; nous avions lu le Lac et Jocelyn^ et nous aurions prédit d'avance les souscriptions de M. de Lamartine et les loteries de Saint-Point.

M. de Lamartine a écrit une grande vérité , lorsqu'il a dit de Déranger ;

11 possède son enthousiasme ; il n'en est pas possédé... Son entliousiasme est dans son cœur et pas dans son verre... il le garde pour la vertu pratique dont il est sérieusement et intimement possédé.

Cette vérité, qui se retourne contre M. de Lamartine , place Déranger au premier rang des hommes d'une valeur réelle. Ceux qui sont possédés par leur enthousiasme, suivent leur enthousiasme partout où le pousse le hasard des événements, et, quand Fenthonsiasmc les abandonne, il entraîne à sa suite ^omme lui-môme. Dans ces conditions, Tenthonr

siasme, loin d'être une force, n'est plus qu'une éloquente faiblesse, une brillante abdication de la -volonté. Cette faiblesse et cette abdication peuvent faire d'un poète légitimiste et catholique l'arbitre momentané des destinées d'un peuple soulevé et d'une République sans vigueur; mais vienne le jour de la lutte suprême, ou de l'organisation réfléchie, et le tribun disparaît, parce que le dithyrambe n'est plus de mise, pour faire place à l'homme des devoirs changeants, des préférences tenaces et des besoins pécuniaires.

On s'aperçoit alors que l'enthousiasme était « dans le verre, non dans le cœur, » et que ceux qui chauffeijt leur poésie « à grande flamme, y» n'ont pas su conserver une étincelle où rallumer le feu sacré des convictions inébranlables, et le sentiment éteint de la. dignité personnelle.

Voilà pourquoi M. de Lamartine, faisant de Béranger un poète de l'école des Méditations^ suppose qu'il a cédé aux « convenances du genre » et « poé^ tisé » la compagne de sa vie, en la traînant dans ses couplets les plus grivois, sans respect pour la pudeur de la femme, sans respect pour le caractère de l'homme qui vivait avec elle, et fut au début son obligé.

Remarquez pourtant que M. de Lamartine savait le contraire, comme tous les amis de Déranger. Il savait que M".* Judith n'avait rien de commun avec Lisette; mais, d'après l'esthétique de M. de Lamartine, nos sentiments étant des motifs à vers, et les convenances du genre réglant les convenances du cœur, il a paru au biographe plus saisissant et plus

poétique de mettre une honnête femme derrière les gaudrioles du chansonnier.

Sur la question politique également, nous devons avertir nos lecteurs de se tenir en garde contre les affirmations de Tancien chef du Gouvernement Provisoire. Nous parlions tout à Theure du contraste qu'on remarque chez presque tous les hommes entre la parole et les actes , les principes et la conduite. Ce contraste s'étend même à nos amitiés. S'il est vrai de dire, à 'priori^ que les philosophes matérialistes sont fréquemment des hommes int^res et moraux, que les spiritualistes sont le plus souvent ou avares, ou ambitieux, ou livrés aux passions des sens, en un mot, esclaves des préoccupations matérielles, de même que les gens qui vivent du ciel ne s'occupent guère que de la terre, il ne faut pas s'étonner de l'affection très-sincère , de l'enthousiasme qu'à certains moments , Béranger a montré pour M. de Lamartine et pour sa politique, pendant les trois premiers mois de la République. Cependant on aurait tort de croire tout ce qu'en dit l'intéressé, et le lecteur le plus ignorant reconnaîtra facilement, dans les discours prêtés par le poète lyrique au chansonnier, les phrases oratoires de M. de Lamartine, qui n'ont rien de commun avec le stye sobre et net de Béranger.

Le chansonnier répétait, sans se lasser, que sa famille n'était nullement noble, et qu'il ne manquait à sa « généalogie armoriée que des pièces justificatives, l'exactitude historique et les vraisemblances morales'. »

^ Ma Biographie.

M. de Lamartine a entendu que Béranger disait :

Ma famille, quoique déchue de son ancienne aristocratie^ est bien réellement noble ; elle est une branche séparée et séchée de la très-ancienne maison de ce nom^ enracinée dans plusieurs provinces de France, et surtout en Provence, en Anjou. Ma famille a conservé précieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue, à portes fermées, avec une certaine vanité pieuse de grandeur déchue, qui est de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vénérable des souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espéré... qu'elle se ferait reconnaître, ses titres à la main^ pour ce qu'elle est.

Béranger n'a jamais prononcé un mot, un seul, qui ressemblât à cette étrange invention. La branche scellée, puis enracinée, sort de Therbier élégiaque de M. de Lamartine. Soyons poli, et, ce démenti à la vérité, ce discours fabriqué, cette histoire à la façon du père Loriquet, appelons tout cela de la poésie.

Béranger a toujours déclaré qu'il ne savait pas le latin, qu'il n'avait reçu aucune éducation. M. de Lamartine a entendu le contraire , ou du moins Ta raconté, et Ton se rappelle Fidylle de cette « tante aisée, pieuse, lottrée, » qui prétait au petit garçon d'auberge, « sa maison, sa bourse et son cœur, pour rélever, par une éducation vigilante, à une honorable profession dans la société ; » qui lui faisait continuer « les études commencées à Paris, » en le nourrissant « de Fénelon et de Racine, de Télémaque et à!Athalie. »

Béranger, enfin, a parlé de Uberté à M. de Lamartine, en exprimant son approbation pour la modération réelle et difficile avec laquelle le Gouvernement

Provisoire avait usé d'un pouvoir sans contrôle, et M. de Lamartine a entendu que Béranger lui donnait les conseils suivants :

Si jamais vous ressuscitez sur cette pauvre terre^ et que la Providence vous rende, dans une révolution de votre pîiys, un rôle semblable à celui qu'elle vous a donné, en i 848, en France, demandez pour vous ou pour tout autre une dictature de dix ans ou une dictature à vie, avec faculté de désigner votre suC" cesseur, pour donner a la liberté lb temps de devenir une

Page 1