HABITUDE
Je ne sais pas ce que Béranger a pu dire à M. de Lamartine, dans des conversations intimes, — et M. de Lamartine ne le sait guère davantage, s'il faut en juger par la façon dont il rapporte et défigure les opinions les plus connues du chansonnier, — mais je sais fort bien ce que Béranger n'a pas dit. Béranger n'a pas dit : Fondez le despotisme pour donner Vhabitude de la liberté , parce que Béranger, m^me lorsqu'il causait avec M. de Lamartine, conserv^ait le sens commun. Or ce conseil, exprimé de la sorte, serait, d'une part, la justification de toutes les tyrannies, et, d'autre part, une énorme sottise.
En écrivant de semblables phrases^ M. de Lamartine a contribué plus que personne à répandre dans un certain public Topinion que Béranger n'aimait pas la liberté et s'était naturellement rallié à la dictature, lorsqu'elle revint en 1852. Il a motivé les assertions de M. Montégut et les restrictions de M. Cuvillier-Fleury.
N'est-ce pas le cas dé s'écrier : mieux vaudrait un sage ennemi ?
Et pourtant M. de Lamartine aime Béranger, il
LOUÎS BLANC. 12Ô.
le dit beaucoup etNjonguement ; mais M. de Lamartine, lorsqu'il parie des autres, ne s'oublie pas assez, et ne songe point à sauvegarder chez eux ce dont il fait si bon marché pour lui-même, nous voulons parler du caractère. Il arrange ses amis comme il arrange l'histoire, et ne croit pas plus compromettre le chansonnier, en lui prêtant des idées et des prétentions qu'il n'eut jamais, qu'il n'aurait cru, à la place de Déranger, compromettre M"® Frère, en tressant à son usage une couronne poétique des légèretés de Lisette. L'auteur des Har- Tnonies eût sacrifié la pudeur de la femme et la dignité de l'homme aux convenances du genre : pour satisfaire la ciîriosité de quelques abonnés avides de détails et de révélations inattendues sur 1q chansonnier, l'éditeur du Cours familier dénature, devant un public où Béranger comptait d'implacables ennemis, toutes les opinions et les plus chères convictions du chantre populaire. Il manque à la vérité pour plaire à ses lecteurs, et gUsser sous le couvert du mort quelques aphorismes parfaitement ridicules, dont il aurait dû garder la responsabihté personnelle . Du grand citoyen et de l'ami qu'il pleure en un volume, il trace un portrait moitié réel, moitié fantastique, et mêle aux traits du modèle plusieurs des traits du peintre, axix vertus du poëte populaire quelques-unes des faiblesses du poète lyrique.
Cependant M. de Lamartine n'est pas le seul membre du Gouvernement Provisoire qui nous ait fait connaître son opinion sur Béranger et sa pohti-
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que, et nous trouvons dans la Carrupandanee ', à la date de février et mai 1859^ deux lettres de M. Louis Blanc, dont la haute importance n'échappera à personne.
En effet, M. Louis Blanc est un de ces volontaires de Texil, qui ont refusé de franchir les frontières ouvertes de la France, désireux de conserver toutes leurs illusions peut-être, mais à coup sûr aussi toute leur foi.
Nous n'avons pas à apprécier ici le rôle politique de M. Louis Blanc en 1848, ni son influence sur les courtes destinées de la seconde République. Il nous suffit de savoir que M. Louis Blanc est un homme de beaucoup de talent et d'une grainde intégcité de caractère, qu'il a gardé ses convictions intactes, qu'il n'a été l'homme d'aucun compromis, d'aucun reniement. Après la défaite, il a montré une grande fermeté et une grande dignité, et si, à un moment donné, tout lui a manqué, le succès qui donne raison et la popularité qui fortifie, il ne s'est pas du moins manqué à lui-même :
Dans un si grand revers que toiu reite-il ? — > Hoi, Moi, dis- je, et c'est assez '.
En cela bien différent de M. de Lamartine » M. Louis Blanc mérite qu'on écoute et pèse avec soin sa déposition. Elle empruntée la tenue de l'honune une importance particulière, et le point spécial sur lequel elle absout le chansonnier, est justement celui sur lequel on l'a toujours attaqué avec
« Tome m, p. 243 et passim.
s CowiEiLtE, Médée,
LQUI8 BLANC. 131
le plus d*amertiime. L*auteur de V Histoire de Dix ans n'a publié ni brochure, ni article à propos de la mort de Déranger. Seulement, il a écrit à M. Paul Boiteau deux lettres que ce dernier a insérées en note dans la Correspondance, et dont nous allons citer les principaux passages.
M. Louis Blanc commence par déclarer que « notre époque a perdu le respect à Tégard du génie. »
Béranger^ ajoute-t-il^ m'aimait^ et d'une affection vraiment paternelle. C'est lui qui m'a^ pour ainsi dire^ tenu sur les fonts baptismaux de la politique >; c'est à lui que je dois de n'avoir pas pris pour ma vocation un goût malheureux pour la rime^ dont^ grâce au ciel^ il n'a pas eu de peine à me guérir. Quant à ses lettres^ vous me rappelez^ en me les demandant^ un des chagrins de ma vie. J'en possédais à peu près une soixantaine^ quelques-unes d'un grand intérêt kistoriquey et toutes admirables, parce qu'elles portaient la vive empreinte de Vâme de Déranger ^. Ce trésor m'a été enlevé avec beaucoup d'autres papiers précieux^ le 20 août ^, lors du sac de ma maison par les agents de police aux ordres de ceux qui m'ont proscrit^ et j'ai la douleur de ne pouvoir, pour ce motif, répondre à votre appel#>mme il m'eût été si doux de le faire.
Ce trésor ne doit pas avoir été perdu, et nous espérons bien qu'un jour ces lettres se retrouveront.
* Gela ne veut pas dire que Béranger partageait les opinions particulières de M. Louis Blanc, et faisait partie de son école politique, mais seulement que Béranger avait deviné dans le jeune homme, qui se croyait poëte, un homme politique et un historien.
^ On se rappelle que le Figfaro,.par un tour de passe-passe qui lui est familier, a transformé M. Louis Blanc en une sorte d'ennemi de Béranger.
Elles appartiennent au pays. Le gouvernement luimême n*a-t-il pas déclaré que Béranger était une € gloire nationale? »
Une perte semblable, si elle était définitive, serait d'autant plus regrettable que dans ces lettres « {/ était question à chaque ligne de la chose publique. »
Les détails contenus dans les deux lettres de M. Louis Blanc que nous analysons sont extraits d'un livre publié à Bruxelles, par Tancien président des Conférences du Luxembourg^ livre dans lequel, nous dit l'écrivain, a je m'étudie à défendre la France au yeux de l'étranger, et auquel l'entrée de la France est interdite. »
Nous en reproduisons deux passages, qui nous ont semblé d'une grande importance : le premier met dans tout leur jour ce clair bon sens et cette étonnante perspicacité que nul n'a poussé plus loin que, Béranger; le second, est purement politique et nous parait contenir non-seulement ce qu'on a dit de plus juste sur le rôle du chansonnier en 1848, mais encore la seule chose juste qu'on en puisse dire. a
Commençons par ce qui a rapport au caractère de l'homme , nous nous occuperons ensuite du citoyen.
Je dois à Déranger de ne pas avoir perdu une partie de ma vie à faire de méchants vers. Je m'étais très mal à propos figuré que j'étais appelé à être un nourrisson des Muses; et^ par une fatalité déplorable^ mes premiers essais avaient eu pour résultats de me charger le front de palmes académiques. Le moyen après cela de douter de ma vocation ! Béranger, qui m*aimait d'une amitié vigilante et clairvoyante, voulut examiner de
près ces poèmes de moi qu'on avait couronnés, et me fit promettre que^ dans le cas où le résultat de cet examen me serait contraire, je ne chercherais plus une rime de ma vie. Un jour fut pris pour le prononcé du jugement. Non jamais justiciable de Minos n'éprouva au moment de la sentence, émotion pareille à celle qui me saisit, ce jour-là, quand la porte de Déranger me fut ouverte.— t Oh ! dit-il en m'apercevant et d'un air grave qui m'atterra, ce n'est plus une promesse que j'exige, c'est im serment. » — Je poussai un grand soupir et je jurai... Combien je me suis félicité depuis de ce qui m'affligea tant alors.
En effet, cette « clairvoyance, » cette « vigilance, » que rhistorien signale, furent un véritable bienfait, et pour M. Louis Blanc, auquel elles évitèrent les luttes, les amertumes, les déceptions d*ime fausse vocation, et pour nous tous qui devons à Béranger d'avoir possédé un historien de plus, et surtout de compter un versificateur de moins, dans un pays où les poètes, grands, petits, complets, incomplets, ne manquent ni /dans les lettres, ni dans les arts, ni dans la science, ni dans la politique.
Ici, nous nous adressons à tous les jeunes gens qui tiennent une plume, à tous ceux qui rêvent- d e remplir un jour Tunivers du bruit de leur nom — le nombre en est grandi — et nous leur demandons si, chez les hommes célèbres auxquels ils ont nécessairement soumis leurs premiers essais, ils ont souvent trouvé autre chose qu'une banale et égoïste bienveillance? N'ont-ils pas senti, en recevant ces éternelles lettres de compliments, ces protestations d'intérêt, ces déclarations pompeuses en faveur de la jeunesse a inteUigente et laborieuse, pleine de sève
134 &éAANÛ£ll.
d'avenir, » etc., dont sont prodigues les geus arrivés, que les signataires de œs lettres ne pensaient guère qu'à se créer à peu de frais une popularité parmi cette jeunesse qu'on redoute ettju*on flatte à la fois, parce qu'elle est en effet l'avenir?
N'ont-ils pas regretté aussi, lorsque les années s'écoulaient sans leur apporter la gloire entrevue et le pain promis, lorsque les paroles, amicales des grands hommes restaient des paroles et ne se transformaient jamais en actes, n'ont-ils pas regretté un conseil sévère, sérieux, qui eût brisé tout d'abord de chères illusions, mais qui eût assigné un autre but plus rapproché, plus réel en tout cas, à leur activité dévoyée ?
Ce conseil sévère et sérieux, Béranger Ta toujours donné à ceux qu'il aimait, ou qui lui paraissaient dignes de l'entendre et capables de le suivre. Qu'il ait de la sorte ulcéré bien des vanités, blessé bien des impuissants, cela n'est pas douteux. La sottise n'a pas d'âge : les sots abondent ihême parmi cette jeunesse que l'on encense à la tribune, dans les préfaces, dans les journaux, et que l'on s'inquiète si "peu de moraliser par l'enseignement fécond des nobles exemples.
Voici enfin le morceau relatif à la démission que Béranger donna comme représentant du peuple;
Quelques esprits ardents ont reproché et, aujourd'hui encore, reprochent à B(?ranger de n'être pas demeuré, en ces jours orageux de 1848, à un poste où sa présence eût peutêtre empêché beaucoup de mal. Quant à moi, je dois dire que sa décision ne m'étonna point. C'était lui qui m'avait, en
quelque sorte^ tenu sur les fonts baptismaux de la politique ; c'était lui' qui, avec une affection presque paternelle, avait essayé de guider mes premiers pas dans Fâpre carrière. J'avais donc eu occasion de l'étudier, et nul mieux que moi n'avait la ^ mesure de cette grande prudence de Déranger, dont les conseils avaient quelquefois irrité, en les enchaînant, les impatiences de ma jeunesse. Il était républicain a coup sur ; mais il n* apercevait la République que loin, bien loin encore dans Vavenir, parce [que la génération contemporaine ne lui paraissait pas propre à fournir des républicains; parce que, dans la plupart de ceux qui se proclamaient tels, et qu'il jugeait sincères, il ne découvrait q\ï aspirations généreuses où il cherchait des convictions réfléchies ; parce qu'enfin beaucoup d'entre eux, suivant lui, prenaient follement pour de la dignité personnelle le mépris de toute discipline, et Venvie pour l'égalité. Je me souviens qu'un jour il me dit, avec un sourire doucement] moqueur : — « Vous êtes trop pressé, mon enfant, vous parlez de république? Mais, dans une république, il faut un vice-président, attendu que le président peut tomber malade. Or, trouver aujourd'hui quelqu'un qui se contente d'être vice-président y voilà le difficile*. — » Cette sagesse si fine, si tranquille, si prompte à s'effaroucher néanmoins, et qui volontiers s'exagérait, sous le rapport de l'observation, le mauvais côté des choses humaines, disposait mal Béranger à accepter une situation quelconque dans la tourmente de 1848. Nommé membre, malgré lui, d'une assemblée qui couvait des colères implacables, il n'en eut pas plutôt entendu les sourds grondements, qu*il pressentit les suites. Il n'était pas homme à se méprendre sur la portée de la lutte qu'il voyait s'engager entre les élus de la province et de Paris.
* Quelle différence avec les citations de M. de Lamartine t Ici on retrouve bien l'acéent, le style et la pensée de Béranger. Avec M. de Lamartine, on n'a jamais que Taccent, le style et la rêverie de M. de Lamartine. Nous pouvons d'ailleurs certifier personnellement ces paroles de Béranger, pour les lui avoir entendu répéter plusieurs fois.
1 36 BlfeBAMaSR.
Y AVAIT-a CHANCE OU'lL INTERVÎNT D'UNE MANIÈRE TANT SOIT
PEU EFncACE ? Le déduÉtnement des passm» réactionnaires^ au début même, la fin de non recevoir opposé! à la plus légitime des demandes, le refus du peuple d'assister à une fête de la Concorde, inaugurée sous de pareils aus^âces^ les clameurs de la presse^ l'exaspération des clubs, tout cela semblait annoncer qu'un conflit, et furieux, était désormais inévitable;
BÉRANGER, convaincu de son IMPUISSANCE A LE PRÉVENIR, DEMANDA QUE SA VIEILLESSE NE FUT POINT CONDAMNÉE AU DÉSES- POIR D't FIGURER ^
Celui qui a écrit cette page si remarquablement juste, si pleine de bon sens calme et de fine équité, est, ne Toublions pas, un des vaincus de cette révolution de 1848, à laquelle Béranger s'est abstenu de prendre une part active en siégeant à l'Assemblée constituante. Comme le dit M. Paul Boiteau, M. Louis Blanc était « im des plus intéressés à ce que le patronage effectif de Béranger n'eût pas manqué aux actes des premiers gouvernements de la République; » et cependant M. Louis Blanc absout complètement la conduite de Béranger, parce qu'il connaissait Thomme , sa nature et ses idées ; parce qu'il sait que nul mauvais calcul de popularité, nulle petite préoccupation d'habileté personnelle n'ont dicté sa conduite. Il constate et définit admirablement le caractère de cet^e abstention, lorsqu'il nous montre la douleur patriotique de ce vieillard et de ce républicain, qui, se sentant impuissant à conjurer
^ Voir M. Pelletan, comparer ce qu'il dit au même sqjet avec ce qu'écrit M. Louis Blanc. On en jugera mieux la distance de deux hommes, l'un qui pense par lui-même, l'autre qui ramasse partout son style, ses idées et ses colères.
LOUIS BIANC. - .137
les maux de la patrie et les malheurs de la République, demai^e au moins que «sa vieillesse ne soit point condamnée au désespoir d'y jBîgurer.- »
Du reste, quels sont ceux qui reprochent le plus durement au chansonnier sa démission de représentant? — Est-ce M. de Lamartine? Non, il en parle avec modération, sans la blâmer ni l'approuver; cependant plus près de l'approbation que du blâme. — Est-ce La Mennais, qui protesta jusqu'au bout contre les sottises et les lâchetés de la réaction, par sa présence muette et ses votes énergiques dans l'Assemblée constituante, puis nationale? Ni son amitié, ni son admiration pour Déranger n'eu ont été affaiblies; il jugeait bon de rester immobile et silencieux sur la brèche, mais il approuvait hautement la retraite du poète. — Est-ce M. Louis Diane, l'un de ceux qui ont le plus joué leur popularité, leur vie entière, sur le coup de dé du 24 février? On .vient de voir qu'il n'en est rien.
Où faut-il donc chercher ces juges sévères, ces hommes du devoir implacable, aux yeux desquels Tabstention du chansonnier parait un crime, ou tout au moins une faiblesse coupable? — Parmi ceux, le plus souvent, qui font profession d'indifférence politique, comme M. Sainte-Deuve, ou parmi ces martyi's du lendemain de toutes les luttes sociales, qui, sans avoir partagé les périls et les souffrances, partagent tout à coup les colères qu'elles inspirent aux victimes, et confondent si bien leurs cris avec ceux des persécutés , qu'on finit par croire à leur propre persécution, comme on croit à leur austère héroïsme, à force de leur entendre parler de courage civique.
Quant à nous , nous remercions hautement M. Louis Blanc du service qu'il a rendu par son témoignage impartial, non pas seulement à Béranger, mais à la vérité historique ; nous l'en remercions d'autant plus vivement que les leçons de sagesse et de modération ne viennent pas habituellement — et cela se comprend de reste — des vaincus, de ceux que Texil, cruelle et difficile épreuve, a justement aigris. M. Louis Blanc n'a pas cru qu'il fallait rejeter sur Tun de nos meilleurs citoyens la responsabilité d'événements que le vieillard, retiré de la lice, prévoyait en les déplorant ; il n'a pas jugé à propos d'oublier ce qu'il avait puisé, auprès de Béranger, a de bons sentiments et d'idées saines. » Agir ainsi, dans les circonstances actuelles,- c'était monti*er de la mémoire et du cœur, c'était aussi prouver une véritable force de caractère et une grande droiture d'esprit.
M. de Lamartine et M. Louis Blanc étaient des amis de Béranger; M. Laurent Pichat ne le connaissait que de réputation, ne savait de lui que ce qu'en apprenaient ses chansons et la voix publique. M. Laurent Pichat néanmoins, guidé par cet instinct du juste et du vrai qui ne trompe jamais, a, en dépit des colères et des antipathies de ses propres amis, écrit sur Béranger un jugement qui fait un égal honneur au juge et au justiciable.
La position spéciale de l'écrivain , lié avec quelques-uns des plus cruels ennemis du chansonnier, appartenant au parti démocratique, jeté par ses goûts et la tournure de son imagination dans une