TAXILE DELORD
sonnier fournissait au critique, roccasion d'un nouveau compte-rendu. Nous regrettons de ne pouvoir rien citer de ces nombreuses appréciations, où nous aurions eu tant de choses excellentes à relever. Mais une pareille recherche à travers la collection du Siècle et même du Charivari S nous entraînerait trop loin, et grossirait plus qu'il ne convient cet ouvrage déjà bien volumineux.
Nous devons donc nous contenter de signaler le nom de M. Taxile Delord, en exprimant le vœu qu'un jour il réunisse ces articles épars, et leur donne la forme plus durable du livre.
Ils en sont dignes, et le caractère personnel de récrivain lui-même ajoute encore à l'importance de son témoignage en faveur du poète populaire.
Nous devons joindre ici au nom de M. Taxile Delord, le nom de M. Hippolyte Lucas, un collaborateur aussi du Siècky et l'un des vétérans de la littérature. Ce journaliste a notamment publié, au sujet de la Correspondance de Déranger, un excellent morceau de critique, oCi nous trouvons une très-juste appréciation du rôle et du caractère du chansonnier, une protestation modérée, mais pleine de sens et de conviction, contre les odieuses imputations de plusieurs de ses adversaires du lendemain.
Nos lecteurs nous sauront gré d'en reproduire quelques passages :
On l'accuse d'avoir été un profond égoïste, parce qu'il n'a pas eu d'autre ambition que de faire ce qu'il savait faire et
* M. Delord y a répondu, le 13 juillet 1855, aux attaques de M. Ulbach contre Béranger .
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bien faire^ qu'il a décliné Thonneur de compter parmi les législateurs de la France^ qu'il n'a pas même voulu être académicien. Béranger ne se croyant pas indispensable et se trouvant même insuffisant pour certaines positions^ avait bien le droit d'obéir aux lois de sa nature^ et de servir sa patrie à sa manière.
Nous avons lu^ avec la plus scrupuleuse attention^ la Corre»pondance de Béranger^ et nous n'avons pas trouvé une page^ une ligne^ où ne soit marqué le caractère d'an homme honnête et consciencieux. Que peut-on reprocher à Béranger? Jamais poète n'a été plus sincère : écho de son siècle, mais écho modifié selon l'âge, il a chanté successivement le plaisir, la politique, l'humanité.
Béranger a donné de plus un grand exemple aux hommes de son temps, exemple peu suivi, mais qui n'en est que plus nécessaire à une époque où le goût du luxe et des jouissances mondaines ne cesse de faire des progrès; il a su vivre de peu et limiter ses désirs à ses ressources ; il a supporté dignement et courageusement la médiocrité peu dorée qui lui était échue en partage, et qui n'eût probablement pas contenté Horace; mais Béranger ne voulut pas avoir d'autre Mécène que son éditeur. 11 refusa de généreuses tentatives faites pour adoucir les rigueurs dont sa vieillesse était entourée^ et poussa aussi loin que possible les égards qu'il devait à sa réputation^ sans en manquer vis-à-vis de personne,
M. Hippolyte Lucas termine par cette conclusion que tous les bons esprits ont déjà ratifiée :
11 y aura toujours des serpents pour mordre sur les limes ; qu'ils usent leurs dents, cela les regarde. Quoi qu'on puisse faire et quoi qu'on puisse dire, « son étoile ne filera pas : » la place de Béranger restera, sinon une des plus hautes, du moins une des plus solides de la littérature française. Quelque Raphaël futur l'asse^iera, entre La Fontaine et Voltaire^ sur le Parnasse de son pays.
§ 2. - Mllll. JULES JANIN, - BERSOT, - LOUIS DE LOMÊNIE.
MM. Jules Janin et Bersol appartiennent au journal des Débats, où M. Cuvillier-Fleury et M. Renan ont fait insérer sur Béranger de longs articles que nous avons analysés, en discutant les appréciations erronées ou trop sévères du critique pessimiste et du critique breton. Ils ne sont donc bien loin, ni Tun ni l'autre, de la Revue des Deva-Mondes, qui compte M. Montégut parmi ses écrivains habituels, et lui a confié la place vacante du regrettable Gustave Planche. Il nous suffit de nommer ce dernier. Tout le monde se rappelle les études qu'il a jadis consacrées au chansonnier, et Ton prévoit que le rôle de la Revue eût été tout différent envers le poète populaire, si Gustave Planche n'avait pas précédé Béranger dans la tombe, et laissé à M. Montégut une férule dont le jeune écrivain s'est empressé d'user avec plus d'ardeur que d'équité.
L'étude de M. Jules Janin est assez considérable, et elle aurait mérité dans le public un succès réel qu'elle eût obtenu, sans le Recueil où elle parut. Ce Recueil Ta rendue suspecte à certains esprits, et classée, pour ainsi dire, en dehors de la critique indépendante.
Cette impression avait sans doute quelque chose d'injuste : M. Jules Janin, nous le croyons, a trèssincèrement proclamé son sentiment, niais la Kevus Européenne , fondée dans le but de renverser sa ri-
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vale, la Revue Contemporaine, ne jouissait pas d'une extrôiiie popularité. La rivalité des deux sœurs ennemies n*émut jamais que le monde officiel, et les coups que se portèrent réciproquement M. Lacaussade et M. do Galonné eurent pour uniques témoins l(»s divers fonctionnaires qui s'abonnaient à ces deux Recueils, en attendant qu'ils y écrivissent à leur tour. Cette guerre intestine a peut-être enfanté ses horreurs et ses héroïsmes, ses défections et ses dévouements, ses apostasies et ses habiletés profondes, et, tout porte à le croire, le sang des vanités blessées se mêla abondamment aux larmes des andntions déeues. Malheureusement tous ces beaux faits d'armes, perdus dans l'obscurité d'où ne sortirent jamais ni la Revue Européenne , du temps qu't^llo vivait, ni la Revue Contemporaine ^, qui vit tonjoui's, i)assèi'ent inaperçus, et le public vrai ne se douta {mut des orages amoncelés dans les cœurs longtemps imis , puis brusquement séparés , de M. Lacaussade et de M. de Galonné. Le caractère officiel de la Revue Eiuvpéenne et rindifférence au milieu de laquelle elle agonisa jusqu'à sa mort, ont donc nui au travail intéressant et parfois éloquent de M. Jules Janin.
On espérait dans les bureaux sis quai Voltaire, que ce nom toujours vivant et le nom populaire de Déranger éveilleraient enfin l'attention du public, qu(^ le feuilletoniste du journal des i)(?6a^5, en semant à i)lein(»s mains ses phrases vives et alertes^ son
< Pour rc motiT nous laisserons de côté le travail que M. Caro a consacré à Uérangcr dans la Revue Contemporaine,
esprit à facettes, infuserait un peu de sa vie exubérante au Recueil mort -né : on n'avait pas compté sur les préventions du lecteur, sur son parti pris et son insurmontable défiance. Nous le répétons, rÉtude de M. Jules Janin méritait un accueil plue chaleureux. Ceux qui suivirent l'écrivain dans les catacombes l'y retrouvèrent avec quelques-unes de ses meilleures qualités, et ne lui ménagèrent pas leur approbation; mais qui songerait de soi-même à chercher dans une nécropole autre chose que des épitaphes? Nous y avons trouvé cependant une œuvre pleine de charme et de vérité. Elle ne manquaitmêmepas de courage, puisque M. Jules Janin se mettait en contradiction avec ses confrères du journalisme et relevait la statue renversée par ces derniers. Ils la croyaient en poudre, et leur spirituel adversaire, au même instant, la leur montrait complète et debout ^
Déranger, nous dit M. J. Janin, s'estvu exposé de son vivant et après sa mort à toutes les violences des plus fervents, des plus hypocrites et des plus sincères catholiques; voici maintenant que la philosophie à son tour ^ veut peser dans sa main sévère cette poussière et ces chansons. Pourtant à ce mot : philosophie, on hésite ; si le philosophe est un grand esprit, un habile écrivain, un homme entouré de louanges et dont la parole est sérieuse, on s'arrête, et véritablement il faut que Ton soit bien persuadé de la bonté d'une cause et de la sincérité de Tliomme accusé pour les défendre contre ccr-
* Bévue Européenne, n" des l", 15 février, et !•' mars 1860, Bf^.RANGER, ses Chansons, ses Lettres, sa Biographie et ses Contemporaine, par M. Jules Janin.
2 M. Renan. (Voir, t. !•% 3« partie, les Ennemis naturels.)
taines autorités. Mais quoi de plus naturel, lorsqu'on rencontre autour d'une seule mémoire un si terrible acharnement, que de venir en aide à ce mort illustre qui ne peut plus se défendre^ à ce mort' que nous avons entouré, dans sa vie et dans ses œuvres, de nos admirations et de nos respects ?
Quoi de plus naturel? eela vous est facile à dire, et vous avez prouvé que cela vous était facile à faire ; mais, pour combien de gens, est-il naturel de défendre « une seule mémoire contre un si terrible acharnement? »
Nous en connaissons, et beaucoup, pour qui le contraire seul est naturel; qui se taisent ou qui s'unissent aux gros bataillons, justement parce qu'il s'agit d*un mort « qui ne peut plus se défendre » (ni par conséquent leur être utile) ; justement parce qu'ils ont entouré ce mort de leurs admirations et de leurs respects « dans sa vie et dans ses œuvres, » et que le plaisir de médire des grands hommes se trouve doublé quand, par nos médisances, nous nous vengeons de la peine de les avoir admirés.
Dans ce travail de M. Jules Janin, il faudrait citer un grand nombre de passages, si Ton voulait être juste en citant tout ce qui est bien dit et finement pensé. Obligé de choisir, nous serons nécessairement sobre d'emprunts, malgré notre regret de laisser de côté une foule de choses délicates et vraies, où respire l'accent de la conviction, inspirées soit par la lecture des lettres ou par la lecture de Ma Biographie , soit par les chansons elles-mêmes ou par le besoin de répondre à des reproches mal fondés.
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Ainsi le passage suivant n'est-il pas la meilleure réponse aux regrets qu'exprime M. Montégut au sujet de Ma Biographiey au dépit que lui inspire la modération de Déranger, a qui se tait lorsqu'il n'a rien de bon à dire ? »
Pourtant ce faiseur de chansons, mêlé à de si grands événements et les racontant à ses amis^ ne dit pas une parole offensive. Il va célébrer les honnêtes gens de toute sa force et de tout son cœur; mais^ s'il rencontre en son chemin un traître^ un lâche» un meurtrier^ un menteur^ quand il pourrait le flétrir^ et quand il le devrait peut-être^ il s'en éloigne en silence. Il aiu-ait peur d'être impitoyable ! II aurait honte d'être cruel! Surtout il redoute que son blâme lui devienne^ à lui-même> un piédestal.
Veut-on maintenant une réponse sans réplique à ceux qui, comme M. Louis Ulbaeh et même M. Renan, ne voient dans Déranger qu'un « faiseur de chansons, » égal tout au plus aux Panard, aux Collé, inférieur à coup sûr à Désaugiers ?
Nous voudrions ici expliquer le mérite et le talent de Béranger^ pour donner une idée approchante do l'état misérable^ honteux et puéril dans lequel il a trouvé la chanson française; on verrait que cet homme est un inventeur; tncontestablêment sa chanson lui appartient, il Va faite. Avant lui rien n* existait qui fût semblable à cette intime émotion, à ce profond sentiment des grandes misères de la patrie, à cet instinct presque surnaturel de l* avenir et voisin de la divination. Sans doute on chantait en France^ et depuis le commencement des siècles, mais c'était presque toujours la même chanson, sur l'air connu : Vive le vin! vive l'amour! C'était toujours le même accouplement de l'amour et de la mort, de l'ivresse et de la barque à Garon. Mais les grandes douleurs, les grandes
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pitiés, nos soldats vaincus^ nos villes ravagées^ nos Uberiés envahies; ce peuple éperdu^ demandant grdee et merd, ces fanatiques châtiés dans un couplet sans pitié qui va de bouche en bouche, honorant le brave homme et déshonorant le coquin; mais ces passions si vraies, ces petits drames arrangés avec tant d'art et tant de goût, cette façon piquante d^ écrire au jour U jour l'histoire contemporaine et de donner à chacun sa place méritée, il n*y a que Déranger qui ait eu le grand art de tout dire avec justice et de tout oser avec bonheur.
Ici vient à la suite un rapide historique de la chanson. Quant à Désaugiers, qu'on a voulu élever pour rabaisser Béranger, on a trop maladroitement oublié ce qu'élait cet homme :
Désaugicrs avait vraiment la verve et Tentrain du franc rire; il aimait vraiment la fillette et la feuillette; il était ce q[u'on ap|)elle un bon garçon^ mais un pauvre homme, et les phiUh sophes auraient grand tort d'offiir Désaugiers comme un modèle aux chansonniers de l'avenir... Pour être chansonnier, le poète n'est pas dispensé^ Dieu merci, de la fidélité à ses amitiés, de la constance à ses opinions ; surtout il n'est pas dispensé de la pitié pour le malheur et du respect pour les vaincus. Voilà ce que n'a pas compris le chansonnier Désait- ^ers, modèle inattendu des poètes chantants... Il s'est prosterné jusqu'à terre sous le char du victorieux. H attaqua dans ses vers, d'un royalisme frénétique, plusieurs vaincus qu'il avait adorés sous TEmpire...
M. Jules Janin ne dit-il pas la vérité, presque tout entière, lorsque, empruntant les propres paroles de Béranger, il écrit, en 1860, dans la Revue Européenne :
Si donc il a chanté l'Empereur exilé, ce n'est pas par haine l>our la Restauration, ou par admiration pour V Empire; c'est
par pitié pour les malheurs d'une patrie que la République lui avait appris à adorer.
Mais il revient bientôt aux excommunications de M. Renan contre le chansonnier théologieriy et, du bout de sa plume, nous trace ce joli petit tableau, si vivant et si mordant :
Les voyez-vous d'ici (les philosophes) lisant solennellement, du haut d'une chaire philosophique^ épelant la leste et rapide chanson? Âh ! que je la plains, la pauvrette, embourbée en ces dissertations philosophiques ! C'est ainsi que de l'herbe et de la fleur des champs le savant va fabe un herbier. Restez-là, fleur desséchée, à côté des papillons piqués sur une épingle, et non loin du rossignol empaillé. La chanson, c'est tout ensemble, une poésie et un chant...
Les vers sont enfants de la lyre, Il faut les chanter, non les lire.
Ajoutons qu'il faut les comprendre et les aimer et s'y c(mna(^ tre. Fi ! vous dis-je, ô philosophes ! qui croyez-vous connaître en inscriptions, stances, portraits, caprices, saillies, imprompttus et bouts-rimés. Ce n'est pas votre affaire, et votre gloire n'est pas là. S'il vous plait, laissez-nous nos chansons, laisseznous nos poètes.
Il en est d'autres, et beaucoup, qui doutent de la modestie et de la modération vraie de Béranger :
Il haïssait l'afTectation et le spectacle en toute chose ; et
ceux-là qui l'ont accusé de se draper héroïquement sur un
piédestal de sa fabrique et dans un marbre de sa façon, ceux*
*là ne savaient pas le premier mot et la plus naturelle vertu de
ce brave homme.
A coup sûr, mais parmi ces docteurs, il y en a qui doutent tout simplement parce qu'ils sont inca-
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pables de comprendre cette vertu, et qu'on nie volontiers ce qu'on ne connaît point.
Hélas ! de quel sourire et de quelle pitié il écouterait aujuurd'iiui les détails^ les conÛd^ices et les m^motrei dont il est devenu le sujet! Les faiseurs de livres en ont fait toutes sortes de contes ; les caillettes en ont tiré toutes sortes de révélations sentimentales ! Et de même qu'il a été couTert d'injures jusqu'à l'absurde, on l'a couvert de fantaisies jusqu'à riiyi)erbole. Il nous semble, aujourd'hui qu'il est mort après vingt ans de calme et de méditation studieuse, que l'opinion j)olitique de Béranger ne peut pas faire un doute; il est mort comme il a vécu, l'ami d'une sauie et vigodeeusi