‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 53 sur 67 · DUMESNIL · texte numérisé non relu

DUMESNIL

Il le regardait comme un homme supérieur, à qui les circonstanœs seules avaient manqué. Aussi, plus tard, à Toccasion d'un petit livre célèbre, qui venait de paraître à l'étranger, et où il était souvent question de Cartouche et de Mandrin, Déranger s'écriaitil : a Allons, voilà ce diable de *** qui me gâte mon "Mandrin ^ I »

Toutes les lettres de M. Dumesnil citées par M. Eugène Noël sont admirables de justesse et de sagacité : c'est la vie elle-même prise sur le fait :

« Je n'ai point d'idée, me disait Alfred Dumesnil (18 mars

» 1844), je n'ai point d'idée d'une conversation plus limpide

» et plus judicieuse, gaie, variée et grave tout à la fois. Sa

» voix est agréable, et il parle le plus simplement du monde.

)) Hier il nous a dil toutes ses utopies, comme quoi il désirerait

)> qu'on appelât davantage les femmes à la vie publique; que,

» dans chaque commune, elles dirigeassent les salles d'asile

D et les œuvres de bienfaisance; qu'elles arrivassent ainsi

» peu à peu à exercer dans l'État l'influence qu'on leur

» refuse aujourd'hui. Mais dans toutes ses utopies, il a pour

» principe qu'on ne doit rien détruire de ce qui est; mais

)) seulementle mieux organiser, rétendre... Aussi, ajoutait-il,

» si j'étais roi, je voudrais être roi absolu, car roi consti-

» tutionnel, cela n'en vaut pas la peine,,, »

Ce sont sans doute quelques-uns de ces mots si fins et d'une ironie à deux tranchants qui ont fait supposer à M. de Lamartine et à M. Montent que Déranger rêvait la dictature, comme le régime par excellence, le régime destiné à nous donner le goût et à nous enseigner la pratique de la liberté.

* Bien d'autres que nous ont entendu répéter ce mot à Béranger.

194 BÉRANGSR.

II faudrait renoncer à l'usage de la i^role» si tous ceux qui nous écoutent devaient nous comprendre de la sorte; mais nous sommes bien assuré que ni M. Noël, ni M. Dumesnil, ni M. Michelety en entendant cette phrase, n'ont cru que Béranger demandait une c société absolument nivelée soiu le protectorat de l'État ^ »

« Béranger arrivait à la conclusion que c'est la BUHEiu- » CRATiE qui, de nos jours, îàïi tout, et qa'avec eUe il n'y a

» pas de réforme possible, p

Qu'en pensent nos libéraux actuels? En 1844, il y a vingt ans, Béranger disait juste sur la bureath cratie^ — ce principe et cette conséquence de la centralisation^ ce merveilleux instrument de toutes les dictatures et de tous les despotisines» — ce que les meilleurs et les plus avancés parmi les réformateurs contemporains proclament chaque jour, avec autant de raison que de vérité. Parce que Béranger le pensait et le disait à un moment où les inconvénients d'une organisation, dont le résultat est de supprimer toute initiative individuelle, nous semblaient moins sensibles, est-ce bien un motif pour faire de Béranger un ennemi de la liberté? Pour lui prêter les plus mauvaises tendances du plus mauvais socialisme, celui qui voit la rénovation du monde dans l'absorption complète du citoj'iîn par l'État?

* Voir M. Montégut (5* partie : Les Critiques hostiles) et les autres membres de la petite Église libérale. Le doctrinartsme les a tellement figés, qu'ils prennent tout au pied de la lettre, faute de pouvoir suivre une pensée à travers les détours où elle se joue dans la conversation.

DDMESNIL. 195

Au commencement de \M1, continue M. Noël^ lorsque parut la chanson intitulée Notre Coq, j'adressai à mon ami Duraesnil, qui me l'avait envoyée, quelques mots qui, communiqués au poète, reçurent son approbation, et voici comment je m'exprimais :

(( A propos de Béranger, j'aurais à vous écrire en ce mo- » ment, je le sens, un in-folio. Le Coquérico me paraît une y> de nos plus grandes poésies, et peut-être ce que nous avons » déplus français. Quelle grandeur et quel mouvement!... » Remarquezrvous, mon ami, qu'il n'est pas donné à Taigle » d'entrer dans le paradis, qu'il s'arrête à la porte, et que » le coq s'en va dialoguer avec le bon Dieu?,., »

On me répondit ;

» J'ai lu à Béranger la lettre où vous m'interprétez si bien » Coquérico ; il en fut ravi, car il m'arrêtait à chaque phrase )) pour nous faire remarquer combien vous aviez bien com- » pris; à l'endroit où vous dites si ingénieusement qu'il n'est » point donné à l'aigle d'entrer dans le ciel, il s'écria : Que y> c'est joli ! Et c'est si bien cela, ajouta Béranger, que fai » fait dire au coq par V aigle :

» Mon père, quittons-nous là ! »

Dans une autre lettre de M. Dumesnil (8 mars 1847), nous trouvons une réponse de Béranger aux critiques, quelquefois justes, qui lui ont été adressée» sur l'obscurité de certains vers de ses chansons :

a On m'a reproché souvent l'obscurité de certains vers,

» sans songer que l'air me rognait la place, qu'il supprime

» presque toujours les coupures, qui sont possibles dans toute

)> autre poésie. Et ce n'était que par le travail le plus assidu,

)> la recherche la plus persévérante^ que je pouvais ajuster

N ma pensée dans si peu d'espace, avec telle rime, telle forme

» de rigueur; ainsi, dans le Roi d'Yvetot, il fallait trouver

» un mot pour terminer chaque couplet. Au reste, ajouta-t-il.

B je suis un ouvrier si patient, si minutieux ! fat essaye' » tous les genres de poésie, et je n'en ai paitU trouvé de • plus difficile, de plus rebelle que la chanaon. Au moins » La Fontaine mettait le mot qu'il trouvait, et n'avait point » pour entrave l'exigence d'un air ; on ne s'en rend point » compte sans l'avoir essayé. J'ai toujours trayaillé dans le » petit, et j'ai donné un temps infini aux petites choses. »

N'est-ce pas le cas de dire : Maximus in rmnimis? N'oublions pas la réponse de M. Dumesnil, si juste sous sa forme simple :

« Et c'est pour cela que vous avez été compris de tous les » petits, c'est-à-dire de tout le monde.

c Je lui parlai des chansons inédites sur Napoléon... « Toi p cru, nous dit-il, qu'il m'appartenait de le louer après sa » mort, moi qui ne l'ai point fait en 1810... » Il nous ra- » conta alors Tliistoire de la chanson du Roi d'Yvetoi, » comment il s'en déclara tout haut Vauteur, et n'en eut au- » cune persécution. »

Voilà de ces choses qui indignent M. Pelletan, et qu'il ne comprendra jamais. N'a-t-il pas reproché à Béranger de n'avoir pas chanté l'Empire triomphant et d'avoir pleuré sur le grand capitaine exilé ? - Quos viUt perdere Jupiter dementat ; traduction libre : le bon sens abandonne ceux qui ont abandonné la bonne foi.

Il y a dans ce petit livre une foule de détails curieux et intéressants au suprême degré. Nous signalerons notamment doux jugements sur MM. Thiers et Guizot, non nommés, mais facilement reconnaissablés ^ Bérangeraffirme, au sujet du premier, «qu'il

( V. pages 31 et 32 {Souvenirs de Béranger),

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