‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 58 sur 67 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

Sur la mort des jeunes Victor Eseousse et Auguste Lebras.

Février 4832.

Quoi ! morts tous deux! dans cette chambre dose Où du charbon pèse encor la vapeor !

Leur vie, hélas I était à peine éclose, Suicide affreux 1 triste objet de stupeur ! Ils auront dit : le nqonde fait naufrage :

Que dit Déranger sur cette fosse ouverte ; quelle

Voyez pâlir pilotes et matelots.

Vieux bâtiment usé par tous les flots, Il s*engloutit ; sauvons-nous à la nage. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfants 1 l'écho murmure encore L*air qui berça votre premier sommeil, Si quelque brumc^ obscurcit votre aurore, Leur disait-on, attendez le soleil.

Ils répondaient : — Qu'importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons 1 Nous n'avons rien : arbres, fleurs, ni moiâsons, Est-ce pour nous que le soleil se lève?...

Pauvres enfants! calomnier la vie!

C'est par dépit que les vieillards le font. Est- il de coupe où votre âme ravie, En la vidant, n'ait vu l'amour au fond? Ils répondaient : — c'est le rêve d'un ange. L'amour! en vain notre voix l'a chanté. De tout son culte un autel est resté ; Y touchions-nous? l'idole était de fange...

Pauvres enfants l mais les plumes venues, Aigles un jour, vous pouviez, loin du nid. Bravant la foudre et dépassant les nues, La gloire en face, atteindre à son zénith. Ils répondaient : — Le laurier devient cendre, Cendre qu'au vent TEnvie aime à jeter, Et notre vol dût-il si haut monter, Toujours près d'elle il faud ra redescendre

Pauvres enfants I quelle douleur amère N'apaisent pas de saints devoirs remplis? Dans la patrie on retrouve une mère, Et son drapeau nous couvre de ses plis. Ils répondaient : — Ce drapeau qu'on escorte

?40 BÉRANGEll.

cause donne-t-il à cette abdication insensée de deux jeunes hommes pleins d'avenir et de talent ?

Diea créateur, pardoone à leur démenée.

Ils t'étaient faits les écho* de leurs soms,

Se taehani pas qu'en urne chafne imiiaue»

Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissoms.

L*baiiiinité manque de saiots apôtres

Qui leur aient dit : Enfaots suÎTes la loi.

AllEK, AIIER, c'est ÊTEE GTILE A SOI;

Se faibe auiek, c'est être ctilb aux autkks.

— Si, avant de « calonmier la vie, b tous aviez rempli « de saints devoirs ; » si vous aviez rêvé le

Au toit du chef le protège endormi; Mais le soldat, teint du sang ennemi.

Veille, et de faim meurt en gardant la porte.

PauTres enfants! de fantômes funèbres Que ta nourrice a peuple tos esprits ; Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres; Sa voix de père a dû calmer vos cris. — Ab ! disaient-ils, suivons ce trait de flamme. N'attendons pas, Dieu, que ton nom puissant, Qu'on jette en Tair comme un nom de passant. Soit, lettre à lettre, effacé de notre Ame

Dieu créateur, pardonne à leur démence.

Ils s'étaient faits les échos de leurs sons.

Ne sachant pas qu'en une cbaine immense.

Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.

L'humanité manque de saints apôtres

Qui leur aient dit : — Enfants, suivez sa loi.

Aimer, aimer, c'est être utile à soi ;

Se faire aimer, c'est être utile aux autres.

Et, vers le ciel se frayant un chemin,

Ils sont partis en se donnant la main.

SA PHILOSÛPIIIi:. 241

bonheur des hommes, si vous les aviez aimés, vous n'auriez pas fini par le suicide :

Quelle douleur amère N'apaisent pas de saints devoirs remplis?

— Vous êtes morts , parce que vous n'avez pensé qu'à vous, parce que vous vous êtes faits « les échos de vos sons. »

Ainsi pas un mot de reproche à la société , pas un vers pour lui dire : vous deviez à ces enfants la gloire, la fortune, le bonheur. Non, d'après le chansonnier, c'était à eux de mériter l'une et de conquérir l'autre ; — quant au bonheur, s'il leur a manqué, c'est qu'ils ont méconnu le devoir. — Il plaint les victimes, il les absout, parce que l'humanité manque de « saints apôtres ; » mais il ne fait pas Tapothéose du désespoir, et ne couronne pas le soldat qui fuit le champ de bataille.

En effet, Béranger s'indignait quand il voyait que l'on demandait tout à la société, qu'on attendait tout d'elle, etqu'on l'accusait sans cesse, au Ueu de l'améliorer par sa propre initiative. Suivant lui, la société représentant l'ensemble des hommes et l'intérêt général, c'était aux individus de travailler pour elle, de lui consacrer leurs facultés et leurs efibrts.

— Cessez d'appeler l'aide et le secours des autres sur vous-mêmes, disait-il : occupez-vous de vos semblables, et de ce concours de bonne volonté et d'abnégation de tous pour tous naîtra Taméhoration réelle du sort de chacun.

Complètement en dehors des idées autoritaires et n. \k

242 ' bérangek.

i^ligieuses qiii font de TÉtat une sorte de Providence terrestre, image de la Providence divine, ennemi de l'égoïsme qiii rapporte tout à soi, ne voit que des droits chez l'individu et que des devoirs dans la société, il mettait les droits du côté de la société, les devoirs du côté du citoyen. Aussi ne fut-il jamais disciple d'aucune de ces écoles socialistes qui prêchent « une société absolument nivelée sous le protectorat de l'État démocratique, » ni égalitaire dans le sens exagéré du mot. Il regardait tous les hommes comme des frères, et, fondant ensemble cité et citoyen, il les plaçait sous la loi unique du devoir. Il voulait la responsabilité individuelle, et l'État n'était à ses yeux qu'une résultante.

On comprend pourquoi et comment Béranger, avec de semblables idées, n'aimait ni le désespoir, ni les désespérés, ni môme la tristesse et les mélancoliques. Dans le désespoir, il ne voyait guère, et avec raison, qu'un égoïsme exalté, le dépit des ambitions trompées. Il n'admettait pas qu'on pût se livrer au découragement, renoncer à la lutte, se laisser dominer par la tristesse. De quel droit s'aflliger et pleurer, lorsque l'action nous réclame? Quand on lui disait : — Je suis triste, il répondait ; — Vous n'aimez donc personne ? Vous ne pensez donc qu'à vousmême? Renoncez aux rêves, le rêve n'est bon qu'à nous rendre inuit/e, — le plus grand crime aux yeux de Béranger, — qu'à développer en nous une sensibilité nerveuse et sans objet. Agissez, pensez aux autres, et le plaisir de les soulager vous consolera de tous vos chagrins. Il n'y a que les gens inutiles qui soient tristes.

« Ne vous laissez pas aller, écrit-il à M. deLanoye * , aux lon- » gués et secrètes douleurs : Dieu le défend à notre nature... » Continuer de chanter... S'attacher à son œuvre, Fachever^la » parfaire, c'est aussi un moyen de s'attacher à la vie. — Pres- » que tous les bons ouvriers vivent longtemps; c'est qu'ils » accomplissent une loi de la Providence. »

« Peut-être, avec cette misanthropie si commune à votre âge, » écrit-il à M. N. Peyrat *, êtes- vous disposé à accuser notre » pauvre espèce... Ne négligez pas de vivre avec vos frères, y> sans quoi vous n'apprendrez jamais à leur devenir utile. Et » c'est la mission que le Père commun nous a donnée à tous, » et à laquelle nous devons employer toutes nos forces physi- » ques et intellectuelles. »

« Rattachons-nous, écrit-il encore à M.Bernard, aux inté- » rets de l'humanité. »

« Je ne suis resté indifférent à rien de ce qui a intéressé » mon pays et l'humanité, » écrit-il ailleurs à M. Pelouze.

Telle est la philosophie véritable de Déranger. Elle repose sur le devoir de chacun envers tous, et ne connaît qu'une loi, être utile. Son principe s'appelle la fraternité , son résultat serait la liberté et l'organisation de la démocratie, qui cessera d'être une menace du jour ofi la démocratie elle-même cessera d'être une revendication et une revanche, pour devenir, comme la rêvait Déranger, une agape de frères, un amour pratique de l'humanité, un concours de toutes les volontés pour le bien général.

* Correspondance y t. II, p. 169.

- Voir !'• partie, Nos intimes ^ p. 49.

34 i BÉRANGBR.

Les idées religieuses du chansonnier, avons-nous dit, ont trouvé trois sortes d'adversaires ; 1® ceux qui i*eprochaient au poète son irréligion et son scepticisme ; 2** ceux qui s'indignaient de sa « théologie roturière *,» et lui interdisaient, en vertu d'une sorte d'esthétique morale, le droit d'aimer Dieu et d'en parler à sa façon ; 3** ceux qui regrettaient que Déranger se fiït arrêté, dans ces matières, au déisme, c'est-à-dire en deçà des limites où commence la scission absolue avec les idées religieuses du passé.

Nous avons en temps et lieu, lorsqu'il s'est agi de M. Renan et de ses dédains fort théocratiques, répondu aux. partisans des reUgions raffinées, mystérieuses et mélancoliques.

Il nous reste maintenant à laver le poète du ridicule i^»proche d'irréhgion.

Béranger croyait très-sincèrement, et avec une grande force, en un Dieu créateur, ainsi qu'à l'immortalité do l'âme. Si son bon sens et sa conscience rempôcliaient de rentrer dans aucune des églises à dogme, soit catholiques, soit protestantes; s'il ne croyait pas à la divinité du Christ 2, à l'inunaculée

* Voir M. Renan (Z* partie, 1. 1. Les ennemis naturels).

^ «J'ai toujours cru que l'Évangile était une œuvre humaine; car, suivant moi, l'humanité a toujours eu en elle les hommes qu'il lui fallait pour l'améliorer et la réformer * ; mais suivant les temps et

* Si dcmaiu, oubliant d'éclore,

Le jour manquait, eh 1 bien, demain,

Quelque fou trouverait encore

Unflambeau pour le genre humain. (Les Fous.)

conception, à la Trinité, aux saints et aux miracles; . s'il repoussait également le système barbare de la chute del'homme, de la grâce et du rachat, au moyen, de certaines pratiques, des âmes vouées à Tenfer pour une pomme coupée en deux et offerte par une première femme à un premier mari faible et crédule, Béranger néanmoins acceptait une partie de la conception chrétienne d'une vie future.

Le chansonnier, il faut bien le reconnaître, était de complexion éminemment religieuse. Toutes ses chansons parlent de Dieu et de l'autre monde ; ses préfaces, sa Biographie^ sa Correspondance sont remplies des expressions variées, mais toujours aussi affirmatives, de sa foi en un Père céleste dont les bons cœurs sont les élus. Il ne se sépare des sectes qui représentent le christianisme que sur 'la question secondaire des dogmes et sur la question plus importante du caractère qu'il convient d'attribuer à l'Être suprême. Béranger fait, à cet égard, ce que fait l'humanité depuis qu'il y a des hommes et des religions : il se fait un Dieu à son image, et l'orna de toutes les vertus dont le chansonnier trouvait en lui-même le modèle. Le Dieu des Bonnes Gens se distingue du Dieu bibUque, par cette bonté active, cette indulgence sympathique, cette bienfaisance universelle , cette protection des opprimés , cet amour des faibles, qui distinguaient Béranger au suprême degré.

suivant les circonstances nationales et individuelles, il y a eu des hommes qui ont répondu plus ou moins aux besoins du monde , et qui ont trouvé dans leur cœur une forme plus ou moins juste, humaine, éternelle... » (L. Noël, Souvenirs de Béranger,)

Quelle menace un prêtre fait entendre ! Nous touchons tous à nos derniers ii&tants : L*éternité va se faire comprendre; Tout va unir l'univers et le tenjps.

Mais quelle erreur 1 non. Dieu p*est point colère :

S'il créa tout, à tout il sert d'appui ;

Vins qu'il nous donne, amitié tutélaire,

Et vous, amours, qui créez après lui.

Prêtez un charme à ma philosophie

Pour dissiper des rêves affligeants

Ces vers expriment très-nettement dans quelle mesure la foi déiste du chansonnier se sépare du christianisme officiel et môme évangélique. Déranger repousse absolument le Dieu des prêtres, c'est-àdire le Dieu du catéchisme soit catholique, soit protestant, pour affirmer un autre dieu plus adouci, plus moderne, en ce sens qu'à Tidéal barbare de la force, de la colère et de la vengeance, le poëte oppose l'idéal nouveau de la mansuétude, de la paix et du pardon. Ce nouvel idéal se fait jour déjà dans la prédication de Jésus, mais d'une façon quelque peu confuse, et la gangue hébraïque le recouvre encore en plus d'un endroit. Cependant, Déranger qui ne voit dans l'Évangile que le sentiment fraternel dont nos interprétations le remplissent chaque jour davantage se croit à ce point de vue fort chrétien. S'il s'exagère les conformités de sa doctrine avec la doctrine du Christ, il n'exagère rien, lorsqu'il se défend du reproche d'impiété:

Quelques-unes de mes chansons ont été traitées d*impies^ les pauvrettes ! par MM. les procureurs du roi, avocats généraux et leurs substituts^ qui sont tous gens très>religieux à

Taudience. Je ne puis à cet égard que répéter ce qu'on a dit cent fois. Quand, de nos jours, la religion se fait instrument politique, elle s'expose à voir méconnaître son caractère sacré; les plus tolérants deviennent intolérants pour elle; les croyants qui croient autre chose que ce qu'elle enseigne, vont quelquefois, par représailles, l'attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces croyants, je n'ai jamais été jusque-là : je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l'impiété * ?

Ailleurs, dans sa Correspondance, nous lisons une lettre adressée à M. Tugnot deLanoye et qui n'était certes pas destinée à la publicité, où la foi religieuse du chansonnier se trouve très-vivement et très-nettement affirmée :

Et moi aussi j*ai été malade, j'ai été profondément triste, et de plus, j'étais bien pauvre, et je n'avais pas reçu d'éducation. Mais je faisais des vers, mais j'avais des amours^ surtout (voulez-vous que je vous le dise?) j'avais confiance en Dieu ! Cette confiance ne m'a jamais abandonné, et j'espère qu'elle sera mon oreiller de mort ! Ah ! Monsieur, si cette conflance est en vous, cramponnez-vous après elle. Vous voyez, elle a sauvé un pauvre chansonnier, fort mauvais sujet au dire de nos dévots de place, qui font du christianisme et même du catholicisme sans croire à grand'chose. Moi, j'avais le

DÉISME DANS LE COEUR, Ct j'Ui véCU !

La foi religieuse de Béranger n'est pas douteuse, et il faut appartenir aux petites sectes des églises à dogmes, être bien borné, ou de bien mauvaise foi, pour parler de l'irréligion du chansonnier. Il avait, au contraire, un vif et.profond sentiment religieux.

< Préface de 1833.

2i8 BÉRANGER.

Il rejetait à la vérité tous les restes de barbarie légués par le passé aux religions modernes, et qui se retrouvent encore dans les mandements épiscopaux, les prédications de la chaire et les ouvrages de théologie ; sa conception de Dieu était plus conforme aux sentiments d'humanité qui honorent notre époque et seront une des gloires de notre siècle * ; mais enfin il était religieux, très-religieux, ou, si Ton préfère, très-croyant et même chrétien dans une certaine mesure restreinte.

On ne pourrait nier sa foi et parler de son impiété que s'il était démontré que le sentiment religieux est inhérent aux formes établies pour adorer Dieu, au lieu d'être une disposition de l'esprit, une tendance

f En vain un fou crie, en entrant.

Que Dieu doit être intolérant ^ (L'histoire est yraiment singulière I) Satan lui-même est bien venu :

La belle en fait un saint cornu.

Dieu qui pardonne à Lucifer, Par décret supprime l'Enfer ; (L'histoire est vraiment singulière !) La douceur va tout convertir :

On n'aura personne à rôtir.

Le Paradis devient gaillard, Et Pierre en veut avoir sa part ; (L'histoire est vraiment singulière I) Pour venger ceux qu'il a damnés, On lui ferme la porte au nez.

« Je vais, Margot, » Passer pour un nigaud ; » Rendez-moi mes clefs, n disait saint Pierre.

{Les clefs du Paradis).

de l'être moral à s'incliner devant une volonté supérieure et distincte du monde. Les religions, neToublions pas, ne sont que les codes écrits, les fornmles du sentiment religieux. Si ce sentiment n'existait pas en dehors des églises, depuis longtemps église et sentiment auraient disparu du domaine intellectuel de l'humanité.

Qu'on ne s'y trompe pas, en effet, ce ne sont pas les religions qui créent le sentiment religieux, c'est le sentiment religieux qui enfante toutes les religions : voilà pourquoi, elles sont si difficiles à détruire ; voilà pourquoi lorsque l'on combat une religicHi, une autre vient à sa place, erreur plus nouvelle succédant à une erreur antique ; voilà pourquoi les hommes qui pensent que les croyances religieuses, nécessairement hypothétiques, sont toujours fatales au progrès rapide de l'esprit humain, — lequel doit s'affranchir de tout bagage inutile et de toute entrave, s'il veut arriver à la conquête définitive de la réahté, — voilà pourquoi, disonsnous , ces honmies ont le devoir de saper dans ses bases , non pas telle ou telle forme religieuse, mais le sentiment religieux lui-même. — Croiton qu'un arbre porte de mauvais fruits et occupe le terrain propre à une meilleure culture ? on ne se contente pas de couper les fruits et de les jeter, on déracine l'arbre et on le brûle.

Maintenant si nous étudions les idées religieuses de Déranger, au point de vue purement philosophique, si nous nous démandons quelle était leur qualité et leur portée, nous devrons reconnaître qu'à cet égard Déranger semble avoir rétrogradé au delà

250 BÉRAN6ER.

de Voltaire et des encyclopédistes. Voltaire était déiste, sans doute, mais son déisme était entièrement négatif : c'était une limite imposée parle philosophe à ses recherches et à ses luttes, ce n'était pas, à proprement parler, une foi. Quand on considère ToBuvre immense que Fauteur de YEssai sur les mœurs avait entreprise ; quand on songe aux nombreux et terribles advei'saires qu'il a combattus sans relâche et vaincus ; quand on évoque les fantômes de l'intolérance et du fanatisme représentés par un clergé puissant tout couvert du sang des calvinistes, de Calas et de Sirven; quand on se rappelle qu'il s'agissait, non pas, comme aujourd'hui, de tirer les conséquences pratiques de principes révolutionnaires généralement admis par les hommes éclairés, mais bien de trouver la théorie et de poser ces principes ; (juand on se souvient que tout était à créer, Thistoire et la science, les finances et la législation, le contrôle et l'égalité, on comprend qu'un homme ne pouvait tout embrasser à la fois, ni surtout atteindre du premier coup au but suprême et reculé de la rénovation complète dont il se faisait l'héroïque promoteur. — Voltaire sentit l'impossibihté matérielle de pousser à bout une tâche si fort au-dessus des forces humaines, et lui-même,* sans hésitation, marqua les deux points extrêmes otl devait s'arrêter son œuvre personnelle de démolition : ces deux points furent Dieu et le Roi. Avant d'arriver jusqu'à eux, il fallait détruire un monde moral et politique tout entier. Tous les préjugés d'une part, de l'autre tous les privilèges. Si Ton voulait parvenir au cœur même de la place, il fallait combler les fossés, faire sauter les

è\ RELIGION. 251

casemates du double édifice social et religieux. Il fallait le miner, d'abord, puis ouvrir la brèche; alors , seulement alors , la liberté et la raison pouvaient espérer de planter leurs drapeaux aux larges plis fraternels sur les ruines amoncelées du principe d'autorité soit temporelle, soit spirituelle.

Voltaire prit toutes les questions politiques et sociales réservées à Tavenir, les mit à part en un seul bloc, sur ce bloc planta un écriteau ainsi conçu : Royauté, — et fronda, sapa, dénonça les innombrables abus qui émanaient d'elle, mais aussi qui la séparaient du peuple, et la protégeaient contre ses colères. Pour les questions morales, philosophiques et religieuses, il employa le même procédé; il fit la part du feu, c'est-à-dire de ce qu'il devait concéder au passé et laisser sans solution, réunit tous ces grands problèmes en un faisceau unique, et dessus écrivit, à la craie, un seul mot : Dieu, puis il se retourna contre le clergé, se moqua des conceptions bibliques de l'univers, flagella la superstition, ridiculisa le sentiment religieux, défendit la matière pensante, démoht une à une toutes les croyances, toutes les institutions qui relevaient de l'idée de Dieu, et le mettaient pour longtemps à l'abri des questions indiscrètes et des enquêtes redoutables.

Aujourd'hui le duel continue , mais il n'y a plus que deux adversaires en face : la Uberté et l'autorité , quelque soit son nom ; l'homme et Dieu : il faut que l'un ou l'autre triomphe ou périsse.

La royauté et le déisme sont les colonnes d'Hercule de Voltaire : il s'y arrête , il n'y croit pas.

Du reste, chez la plupart des honmies du xviii* siècle,

Vi)? DÉRANGER.

— Uousseaii excepté, — le déisme n'a pas (l'autre caractère ; c'est un mot commode, une réponse élastique et facile , derrière lesquels on sous-entend tout ce qu'on ne veut ou ne peut pas dire ; c'est un rideau tendu entre le uionde purement humain et l'autre monde : rideau mobile qui sera soulevé quelque jour, et qu'on est convenu de laisser en place par prudence ou x>ar lassitude. Il appartenait au xix^ siècle de faille du déisme une sorte de religion, de donner aux problèmes posés par la raison humaine des aspects dogmatiques, à la critique philosophique des allures de sacerdoce.

Bérauger n'a pas complètement échappé à cette tendance de son époque. Fils de Voltaire à certains égaixls, — et par son actif et généreux amour des hommes, et par son bon sens acéré, et par son intelligence aux libres allures, et par une certaine façon d'aborder en souriant les questions qu'abordent « avec tremblement, » génuflexions et soupirs, les hommes de l'école de Rousseau et de M. Renan, et par a'tte faculté de la raillerie sanglante qui tue et qui fait rire, — Béranger s'éloigne du plus puissant des esprits français sur la question du déisme. Le chansonnier y apporte un sentiment, une vivacité d'expression que Voltaire n'a jamais connus, et que le xviii'* siècle , nous le répétons, n'aurait pas compris. Autant le philosophe de Ferney relègue Dieu, loin, l)ien loin dans l'infini et l'indiscutable, autîmt le poète populaire le rapproche de l'homme, et le môle à ses préoccupations. Béranger aime le Créateur : s'il ne le prie pas à la manière des dévots, s'il n'en fait pas un être capricieux et redoutable,

une sorte de pédagogue surveillant , férule en main, les marmots qu'il a créés tout exprès pour lui rendre honunage, il l'adore en comptant sur sa bonté, et en s'incUnant devant sa puissance :

Il est un Dieu y devant lui je m'incline, Libre et content, sans lui demander rien.

C'est une religion toute philosophique et théorique, affranchie de quelques erreurs et de désirs égoïstes, mais c'est déjà une religion, puisque le sentiment religieux s'y trouve.

Cela prouve une fois de plus combien nous sommes tous fatalement les produits de notre race et de notre siècle, combien le milieu où nous naissons, où nous vivons, marque profondément son empreinte sur notre esprit. La Révolution française avait aboli le catholicisme: qu'importe? c'est en vain qu'on décrète la suppression d'une forme religieuse, tant que le sentiment religieux persiste. A peine les églises étaient-elles fermées aux pompes catholimiesy que Robespierre proclamait le coite de l'Être suprême. Le XVIII® siècle avait ébranlé la foi et détruit les dogmes, il n'avait pas tari la soiwce d'où ils sortent. Aussi, après la persécution religieuse, y eut-il réellement une réaction en sens contraire, une véritable recrudescence de rehgiosité ; seulement , — et ceci prouve avec toute évidence combien le sentiment religieux, lui-môme quoique vivant encore, a perdu de sa force et de son énergie , combien il languit et semble toucher à son déclin final, — cette renaissance ne put rien enfanter de nouveau. Tout ce qui progresse, invente, tout ce qui est sain et vigoureux, crée : 11. 15

au xix" siècle le sentiment religieux n'a rien inventé, rien créé ; conune Tarchitecture et la sculpture, arts morts qu'on essaie en vain de galvaniser, il s'est contenté des formes vieillies, des dogmes usés. H a continué de s'abriter sous l'édifice vermoulu du catholicisme, auquel il ne croit plus, et qui ne répond plus — quoi qu'on en ait — aux aspirations nouvelles, aux besoins exigeants que lesoufQ.e des temps modernes jette dans tous les esprits. Il a porté avec lui dans la vieille citadelle papale des éléments de discorde et de désertion , sans trouver en lui-même la force de s'élever un abri plus durable. — Cela devait être. Aux moribonds, que faut-il? une tombe! Cependant, par un dernier effort, il a tenté, il tente encore de s'éterniser en se cramponnant parfois à la philosophie. Il s'efforce d'ériger le spiritualisme en église, le déisme en une foi ^ ; vaine tenta-

* Cela est si ^rai que le Monothéisme chrétien ou Unitarûme a maintenant son Recueil de prières, comme toute religion constituée. Un pasteur protestant, M. Leblois, vient de publier un volume trèscurieux et très-intéressant, sous ce titre : Prières pour les différents âges et Us principales drcwistancesdelavie^, M. Leblois est un esprit indépendant et hardi qui semble avoir courageusement secoué le joug de la tradition et des dogmes, pour se réfugier dans un monothéisme vivant, pur de toute alliance, de tout compromis avec l'orthodoxie. Ses prières s'adressent au seul Dieu, ne nomment Jésus que comme le meilleur des hommes, et n*ont de commun avec les religions établies que le sentiment religieux :

— « Comment exprimer les transports de joie que j*éprouve, ô j» Dieu de vérité, depuis que l'image du vrai Jésus a banni de mon » cœur la fantastique figure du faux Christ !... Sous sa domination » usurpée, tu ne m'apparaissais, ô Dieu d*amour, que comme un » tyran farouche, altéra de sang, impitoyable envers tous ceux que

» Strasbourg et Paris. Jool Cherbuliez, libraire.

tive ; ni le spiritualisme, ni le déisme ne sont des religions: choses vagues, transitoires, sans point de départ, sans conclusion , ils alourdissent la marche . de la raison, ils retardent les progrès de la science ; mais leur action négative ressemble à ces potions calmantes -et inoffensives qui rendent plus doux le passage de la vie à la mort , de Texistence à la destruction.

A cette tentative désespérée, nous aurons dû le mouvement rétrograde de la philosophie contemporaine; ces compromis entre la raison et la fin qui ont produit tant de trouble dans les consciences,

» ta colère avait frappés, et que tes irrévocables arrêts avaient voué» » à la damnation éternelle. Ce Christ partial, qui prétendait en sau* » ver quelques-uns, m'inspirait même plus de froideur que de sym- » pathte, puisqu'il ne pouvait se résoudre à les sauver tous, et à » réumr sous son manteau de miséricorde ceux de tes enfants qui

» ne l'avaient jamais entendu nommer Né comme nous, le vrai

» Jésus sanctifie les lois de la naissance, que son rival avait cou- » vertes de souillures. Doué d'un cœur partagé, comme le nôtre, » entre les sollicitations de ton esprit et les suggestions de Fégotsme, » il nous a prouvé quelles forces prodigieuses tu as cachées au fond » de la nature humaine, en triomphant des tentations, en t'aimaut, » ô Dieu, jusqu'à la mort, en aimant l'humanité jusqu'à se donner » pour elle. II nous a montré ce que nous pouvons faire quand ton » amour embrase nos cœurs, quand nous sommes arrivés à la » conscience de notre union avec toi, et que nous avons reconnu

» ton enfant dans chaque homme Puisse- je, ô Père de Jésus et

» de Vhumanité, te servir, comme Jésus,, par des pensées saintes, » par la droiture des sentiments, par la dutrité du cœur et par le » dévouement au genre humain! » (Bonbecr de connaître le vrai Jésus, page 274 et passim),

Béranger aurait pu réciter cet acte de foi, et il exprimait souvent, presque en mêmes termes, les mêmes sentiments. C'est ainsi qu'il comprenait l'Évangile et Jésus. Du reste, il n'y a pas un vrai déiste qui ne consentirait à dire cette belle prière.

tant de vide dans les intelligences, tant de faiblesse dans les caractères. Nous lui devrons aussi quelques belles œuvres d*art, dans le genre de la Vie de Jésus; mais le faux et le confus passent, le réel et le vrai réclament leurs droits : ils chasseront du même coup le sentiment religieux qui raisonne et les philosophies qui croient, car la vérité, c'est la foi qui s'incline ou la raison qui commande.

D'ailleurs, ce déisme, cette tendance religieuse que nous relevons chez Déranger et qu'il a suMe comme tous les hommes de son époque, — c'est àpeine si l'on trouverait une exception parmi les écrivains et les penseurs, depuis 1800 jusqu'à 1 848, — ont contribué pour leur part à populariser les chansons du poète. Dans cette œuvre éminemment populaire, où Ton peut dire que la France de la Restauration et de i 830 revit tout entière, une autre conception rehgieuse n'eût pas exercé l'action favorable que Béranger en attendait sur le peuple. N'oubUons jamais, en effet, quand il s'agit de Béranger, qu'il s'agit aussi du peuple, auquel le chansonnier s'est adressé, et duquel il a été entendu.

Or le peuple n'a lu ni Voltaire, ni Rousseau ; en dehors d'une incréduUté brutale et instinctive, il ne connaissait que les grossières superstitions et les cérémonies catholiques. Grâce au chansonnier, il a connu un autre ordre d'idées, il a entrevu un monde moral et reUgieux qui n'avait rien d'officiel ni de dogmatique. Il a comparé le Dieu des bonnes gens au Dieu du catéchisme, et, lorsqu'il a repoussé le second, il a pu se rendre compte des motifs de sa répulsion et de sa résolution. Il s'est élevé d'un degré, en appre-

nant à réfléchir sur ces questions , en les entendant traiter devant lui, en adoptant une doctrine toute en faveur de la liberté et de Taffranchissement de la raison, si on compare le déisme consolant et démocratique du poëte au Jéhovah romain. Puisque nous ne pouvons atteindre à la vérité d'un seul bond, puisqu'il nous faut passer par une série d'approximations et d'expériences, quitter Bossuet pour Voltaire, et le spiritualisme pour la science , le peuple a progressé en adoptant la foi raisonnée et libre du chansonnier. Lorsqu'il prêchait le déisme aux ignorants, Déranger jetait encore, mais, cette fois, sans arrière-pensée, a une planche sur le ruisseau. »

De même que Déranger était déiste, il était spiritualiste. Il le dit en maint endroit de sa Biographie et de sa Correspondance, et dans ses Chansons même, surtout dans les dernières, il proclame sa croyance en l'immortalité d'une âme immatérielle. Cependant sur cette question de l'inmiortalité et de Vimmatérialité de l'âme, le chansonnier s'exprime en termes moins arrêtés et moins nets que sur l'existence de Dieu, et cela se comprend. Si le bon sens, au premier abord, admet un Être suprême, si une certaine logique nous conduit naturellement à conclure de l'œuvre à l'ouvrier, de la création à un Créateur doué de volonté et distinct de sa création, le bon sens et la logique se refusent visiblement h. concevoir une âme immortelle dans un corps mortel. Cette chose mal définie, incompréhensible, qu'on ne sait où loger, qui n'a ni étendue, ni divisibilité, ni aucune des propriétés de la matière, et qui cependant ne se manifeste que par elle ; qui la dirige et

258 BÉRANGSR.

la domine, dit-on, et qui cependantsctiffre de toutes ses souffrances, jouit de tous ses plaisirs, ne reçoit de sensations et d'idées que par rintermédiaire de ces organes périssables auxquels elle doit survivre et sans lesquels il lui serait impossible de sentir, de penser et d'agir, — puisque sensation, pensée, action, si elles ne revêtent une forme tangible, deviennent aussitôt de pures entités, dont Texistence latente n*ofifre aucune réalité et ,dès lors aucun intérêt ; — rame, disons-nous, ne présente à la raison qu*une succession de problèmes sans solution. Aussi ne devons-nous pas nous étonner que Béranger en ail toujours parlé d'une façon assez vague, quoiqu'il crût à la persistance de la vie et de la personnalité ' dans un monde meilleur. C'était chez lui, dirait-on, plutôt un sentiment et un désir, surtout une illusion consolante, qu'une foi réfléchie et une conviction raisonnée. Il se plaisait à rêver qu'il retrouverait un jour ses amis, ceux qu'il avait aimés et ceux qu'il avait obligés, et qui sait? que, là-haut, il pourrait encoi'e leur être utile. D'ailleurs le spiritualisme comme le déisme du poëte, surveillés par le vigoureux bon sens du penseur, n'ont jamais déteint sur sa morale et sa philosophie. C'étaient là les aspirations de l'homme d'imagination ; rhonune pratique et sensé a toujours conçu les devoirs du citoyen et l'organisation de la société en dehors de ces hypothèses.

En effet, le spiritualisme n'est pas toujours la

* Il y a là, du reste, deux conceptions qui ne sont pas corrélatives. La yie ne meurt pas : elle se transforme. La question réside seulement dans la persistance de la persounalité au delà du tombeau.

"conséquence du déisme : de nombreux exemples le prouvent dans l'histoire, et, au besoin, ils ne manqueraient pas autour de nous. Les Hébreux, de bonne heure convertis par Moïse du polythéisme *, qu'ils traversèrent, au monothéisme dans lequel ils s'arrêtèrent, ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme. Jésus lui-même, — il croyait fort en Dieu, — ne proclame nulle part d'une façon catégorique lexist nce de l'âme, ni surtout son immatérialité. Les passages où il parle de la « Géhenne de feu, d et cette menace d'un tourment tout physique ne peuvent à coup sûr s'apphquer qu'à une conception matérielle de l'âme, qui ne saurait brûler si onla suppose incorporelle, et les damnés, dans l'enfer cathoHque, ne sont évidemment pas de purs esprits.

Des Pères de l'Église, ainsi que les premiers chrétiens, ont cru à l'âme matérielle*, et l'annonce du

4 La critique allemande a démontré surabondamment que la Bible actuelle est formée de deux sortes de documents fondus ensemble, ou même, et le plus souvent, simplement juxtaposés par quelque copiste ou rédacteur relativement assez moderne.

Ces documents ont reçu les noms d'Élohistes et de JéhovisteSfSmvant le mot par lequel l'idée de Dieu s*y trouve exprimée. Dans les uns cette idée est figurée par le pluriel Élohim^ qui veut dire les forces, les puissances, et dont on ne saurait nier le caractère polythéiste; dans les autres, de date plus récente» contemporains de Moïse ou postérieurs à sa mission, les Élohim sont remplacés par Jéhovah , personnification du Dieu unique. (Voir Michel Nicolas, Essai de critique biblique, 1 vol. in -8*, Michel Lévy.)

3 «La croyance générale parmi les Pères de TÉglise était que l'âme est plus ou moins matérielle. Ceux-là même qui parlent de Vasomch sie de l'âme, n'entendent par là qu'une matière tl%s-subtile, comme le prouve deux passages d'Origène, dans l'un desquels il dit que l'âme est incorporelle, et dans l'autre, qu'elle tient, pour ainsi dire, le mi«

260 BÉRANGSR.

Jugement dernier^ où tous les humains se retrouveront avec leur corps, indique bien que le ^rUualisme est une conception beaucoup plus moderne, introduite dans le christianisme sous l'influence des idées alexandrines, mais que le christianisme ne contenait pas à son début.

Voltaire, lui, tout en en affirmant le déisme, né peut se résoudre à croire à Tezistence de l'âme. Partout dans ses œuvres et dans sa correspondance, il montre jusqu'à quel point cette idée révolte sa raison.

— Peut-on démontrer, s'écrie-t-il à chaque instant, que Dieu n'avait pas le pouvoir, s'il l'avait voulu, de donner à la matière la faculté de penser ?

— Peut-on prouver, répète-t-il sans cesse, que la pensée n'est pas une propriété de la matière, cpmme l'étendue et la divisibilité?

lieu entre la chair et l'esprit. Cependant aucun d'entre eux n*eut des idées plus grossières que TertuUien, qui donne à Tàmé la forme elles propriétés du corps, par la raison que si elle n'était pas corporelle, elle ne serait capable ni de châtiment, ni de récompense. Tel était aussi Tavis de Méthodius, d*Âmobe, qui attribue à l'âme la solidité d'un corps, et de Lactance qui, à Texemple des Pères alexandrins tenait l'âme pour une substance d'une ténuité extrême, mais lui refusait l'immatérialité, attribut de Dieu seul. A ces docteurs de l'Église il nous serait facile d'en ajouter vingt autres, tandis que nous n'en connaissons que deux , Nemesius et Augustin, qui aient affirmé clairement j'incorporéité de l'âme, avant que Glaudius Mamert publiât son traité de l'état de Tàme contre Fausta Diez, lequel enseignait que les âmes ont un corps subtil de même que les anges. Ce furent les Scolastiques qui fondèrent définitivement la spiritualité de l'âme, admise comme une vérité incontestable par les philosophes et les théologiens depuis que Descartes l'a présentée dans tout son jour. (Eugène Haag , Histoire des dogmes chrétiens, ji >oI. in-8<>. Joël Gherbuliez.)

En effet, l'estomac reçoit des aliments, les digère, les transforme en chyle qui devient du sang et se distribue à l'organisme entier. Pourquoi le cerveau ne serait-il pas im autre estomac affecté à des fonctions semblables, dans un ordre différent? Pourquoi, puisqu'il reçoit les sensations , ne pourrait-il les digérer à sa façon , les transformer en idées, unir ces idées ensemble, et donner naissance à ce que nous sommes convenus d'appeler la pensée ? Il n'y a là aucune impossibilité, rien qui choque le bon sens et la raison, rien qui ne soit conforme aux lois reconnues de la nature. Mais contre cette hypothèse, un sentiment proteste en nous, et le plus invincible de tous , — la vanité. L'homme ne se sent plus assez séparé des animaux. Il lui a fallu d'abord lin Dieu qui lui donnât le monde, et qui créât les mortels a à son image ; » il lui a fallu ensuite une âme qui fût sa propriété exclusive, et qui lui permît d'appeler instinct la pensée chez les autres êtres vivant à ses côtés.

Le christianisme, en ne s'occupantque de l'homme, en laissant inexpliqué le monde animal et végétal, en renfermant l'univers dans deux expressions: Dieu et l'humanité, a été, quoiqu'on dise, et quelque bruit qu'on fasse de l'humilité relative qu'il a prêchée, l'apothéose de l'orgueil humain. Il a humilié l'homme devant Dieu, m<iis, à Dieu, il a donné l'homme pour unique préoccupation, pour unique sollicitude, et il a séparé ce dernier de la création entière , dont il fait partie pourtant , au même titre que toute créature animée. Il a même réduit l'homme à un seul couple et tout résumé ainsi : un

honinie, uu Dieu. — Jamais philosophie n'a donc été plus exclusive, jamais système de l'univers n'a été plus incomplet; jamais on n'a laissé dans un oubU plus profond, dans un dédain plus superbe, la nature et ses innombrables enfants.

Aussi le christianisme pur ne contient-il pas les éléments de cette synthèse universelle vers laquelle la science moderne nous conduit à pas de géant. Plus nous avançons, plus nous prenons possession de la terre, plus nous découvrons combien la vie y est enracinée et active jusque dans le moindre atome, — plus l'homme conçoit ce qu'il y a d'impossibilité et d'ignorance dans l'isolement où il a voulu se renfermer , plus le sentiment de là solidarité, non pas seulement humaine, mais absolue entre les diverses manifestations de la vie, s'accuse avec force et réclame une solution pratique. Voltaire le devinait déjà, lorsqu'il déclarait hautement, et Ton peut dire courageusement, que si l'homme avait une âme, les animaux, — qui ont les mômes organes, qui ont de la mémoire, des idées, un raisonnement, des passions, et qui se montrent susceptibles d'éducation, — ont une âme également. Nous ne serons sortis des préjugés, de la science fausse, des cosmogonies craintives et ridicules que du jour, où nous retrempant sincèrement dans la nature réelle, où l'interrogeant sans faiblesse et sans oi-gueil, avec le saint amour de la vérité et le désir énergique de voir clair, nous renverserons les barrières qui séparent l'homme de la création, conmie nous avons déjà renversé en partie les barrières, qui sépai'aient les hommes entre eux ; que du jour -©ù

nous comprendrons que les mêmes effets supposent nécessairement les mêmes causes, que la vie est toujours et partout Vintelligence, et que des idées ne déviennent pas des instincts en passant de l'homme au quadrumane.

L'admiration profonde de Déranger pour l'Évangile et pour la vie de Jésus a contribué sans doute à donner à ses idées cette teinte de spiritualisme que nous y constatons. Ce qui l'avait frappé dans la prédication du jeune Hébreu, ce sont quelques paroles véritablement très-belles, cette énergique aspiration vers le bien, ce mépris des formes et des pratiques religieuses qui tranche si singulièrement avec les pompes, les minuties et le matérialisme de la rehgion catholique, où chaque parole du maître est devenue une cérémonie, un sacrement, une prescription. Le chansonnier y avait deviné une tendance trop conforme à ses vœux de fraternité pour qu'il s'y montrât insensible. Seulement il complétait la doctrine de Jésus par une morale et une philosophie toutes modernes et très-révolutionnaires, et il crut que cette morale, que cette philosophie en découlaient naturellement^ tandis qu'elles en sont, dans une certaine mesure, la négation véritable. Le poëte a vu dans l'Évangile tout ce qu'il y mettait, et, dénaturant le christianisme, le t^'ansformant, réhabilitant le corps, supprimant la chute, croyant à la bonté des créatures, adorant Dieu, mais ne songeant qu'aux hommes, espérant la vie future, mais ne s'occupant que d'améliorer la vie présente , il a pu se dire , il a pu se croire chrétien.

En résumé, si Béranger, dans ses opinions sur Dieu, l'âme etTÉvangile, a suivi en partie le courant qui, par Rousseau et Robespierre, Ghateaubnanâ et Lamartine, et Técole romantique tout entière, ramenait dans ses eaux troubles le sentiment religieux presque tout à fait disparu à la mort de Voltaire; s'il a subi Tinfluence de son siècle qui, au moment d'entrer définitivement dans le domaine de la science et de la réalité, se retourne une dernière fois vers le passé, en évoquant les rêves où s'est bercée et attardée tfop longtemps l'enfance de l'humanité ; si, comme la plupart des hommes de son époque, après avoir abandonné sans retour les religions positives, il a cherché à concilier avec les nouvelles conceptions du présent ce mélange hybride des besoins modernes et des idées antiques qu'on appelle de nos jours le christianisme ; si Béranger, dis-je, a reçu la marque déiste et l'empreinte spiritualiste des soixante années écoulées depuis 1789, il appartient néanmoins, par sa morale affranchie, par sa philosophie éminemment sociale, au monde de la Révolution et de l'avenir, au monde de la science et de la hberté.

§ 4. ~ sa POLITIQUE.

La vie de Béranger a été longue. Pendant soixante-dix-sept années il a assisté à tous les grands événements de notre histoire contepiporaine, depuis la prise de la Bastille^ qui fut le baptême po-.

litique du chansonnier, jusqu'au 2 décembre 1851, qui fut son extrême-onction.

Il nous reste à étudier le rôle qu*il y a joué, Tinfluence qu'il y a exercée, et la part de responsabilité qu'il convient de faire remonter jusqu'à lui ; il nous reste à rechercher si le poëte fut réellement, ainsi qu'on Ta prétendu, ennemi delaliberté, s'il a, en quoi que ce soit, contribué au retour en France du régime impérial.

Eh bien! disons-le tout d'abord : — ces suppositions sont fausses, et ne résistent pas au plus léger examen. Déranger fut toujours républicain et révolutionnaire, comme on l'avait cru jusqu'à ces derniers temps ; Déranger n'a jamais chanté que la patrie, le peuple et la liberté.

Pour plus de facilité et de clarté, nous diviserons la vie politique du chansonnier en quatre périodes distinctes. Elles comprendront: 1® le premier Empire ; 2® la Restauration ; 3® la Monarchie de Juillet ; 4* la République de Février et le second Empire,

PHEMIEH EMPIRE.

La conduite de Déranger, sous Napoléon P', fut pleine de fermeté et de dignité. Quand tout le monde s'attelait au char de l'Empire victorieux ; quand la France, fascinée par la gloire , reconnaissante de l'ordre et de la tranquillité intérieure qui succédaient aux convulsions de la Terreur et à l'anarchie du Directoire, abdiquait devant la volonté de fer du vainqueur d'ItaUe, et se hvrait sans résistance

au despotisme de l'Empereur; quand des conventionnels et des régicides encombraient les avenues du nouveau pouvoir, et mettaient au service de la monarchie absolue restaurée, ces bras qui avaient renversé dans le sang la monarchie légitime ; quand la France du 14 juillet 1789, de la fédération, du 10 août 1792, la France de la Gironde et de la Montagne, la France qui avait inscrit sur un drapeau rouge : hberté, égalité, fraternité, ou la mort; quand cette France acclamait d'une seule voix un nouveau maître et résignait entre ses mains toute initiative, toute liberté, à condition qu'il lui donnât le calme des rues, TégaUté, et la victoire sur les ennemis du dehors, — un jeune homme pauvre et inconnu, sans passé dont il eût à respecter les engagements, libre de sa conduite et de ses opinions, ayant seulement son avenir à faire, conservait en son cœur le culte de la RépubUque, et votait contre rEmpire.

Ëlevé, loin de Paris, à la campagne, puis jeté par son père au milieu des complots royalistes, le sentiment démocratique et révolutionnaire persistait en lui. Ni Robespierre ni la Terreur n'avaient pu afTaiblir son amour pour des idées qui se noyaient dans le sang ; ni les rêves de fortune ni les conseils de l'ambition paternelle ne pouvaient le convertir à d'autres opinions. Il résistait également au spectacle de cette gloire qui enivrait toute une nation , qu'il sut admirer et chanter, lorsqu'on voulutl'abaisseren lui sacrifiant l'honneur de la patrie, mais qui ne le consola point de la liberté absente. Il se montrait, dès lors, inébranlable dans ses croyances, avec cette nature indépendante et raisonneuse à laquelle il

dut de se conduire toujours par les lumières de son propre bon sens, laissant parler les autres, mais n'écoutant que sa conscience et sa raison.

Lorsque mon père vint nous voir en 1795, il ne fut pas peu scandalisé de mes opinions si opposées aux siennes, car il était fou de royalisme. Aussi tenta-t-il une conversion que ma jeunesse lui faisait supposer facile ; mais il s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à un petit ergoteur, qui ne cédait pas plus aux sermons qu'aux caresses K

On doit voir, ajoute-t-il plus loin, que j'ai été à bonne école du droit divin : pour n'en être pas devenu partisan, il fallait que ma jeune nature fut bien rétive ^.

Mais Napoléon, quittant TÊgypte, débarque à Fréjus, arrive à Paris, et chasse les derniers et indignes représentants de la République.

... J'applaudis, nous dit Béranger, avec toute la France à la révolution du 10 brumaire, non pourtant sans craindre que le jeune général ne s'arrêtât pas au consulat.

Si on lui demande pourquoi, « avec ses prévisions,» il n*a pas été révolté « par la violation de la constitution au 18 brumaire, » il répondra : — « Jen'avais que dix-neuf ans, et tout le monde semblait n'avoir que mon âge pour penser comme moi. » Il nous répondra encore : — Le Directoire avait précipité la France dans un abîme ; « les partis s'étaient anéantis par la violence, et leurs mouvements, dont on s'effrayait, n'étaient que les sj)asmes de l'agonie. Cette frayeur suffisait pour empêcher le petit nombre de

4 Ma Biographie.

9 Idem.

voix qui réclamaient une franche république de trouver de Técho. » La France épuisée avait besoin d'ordre et de repos ; elle avait besoin de réaliser ses rapides conquêtes de 89, de les faire passer dans la loi et dans les mœurs. Pour cela, il fallait du temps et du calme; il fallait reculer à tout prix le retour des Bo\u*lx)ns. La République se mourait : par patriotisme, j'acceptai donc le pouvoirdujeûnegénéral, dont Torigine, après tout révolutionnaire, et les antécédants républicains permettaient d'espérer qu'il saurait l'emplir, au moins dans une certaine mesure, la tâche que les événements lui confiaient. Je redoutais son ambition, son despotisme probable, mais, « en moi^ lepatriotisme a toujours dominé les doctrines politiques, » Or je sentais la patrie menacée dans son existence par la décomposition sociale que le Directoire était impuissant à conjurer. La France vaincue, c'était les Bourbons vainqueurs et l'ancien régime rétabli : c'était la Révolution perdue.

Une fois rassuré à cet égard par l'avènement de Bonaparte au consulat, Béranger sent aussitôt naître en lui les velléités d'opposition.

Qui croirait que ma première velléité d'opposition au gouvernement consulaire fut contre l'emprunt fait à Rome et à I9 Grèce des noms donnés d'abord aux nouvelles fonctions^ et plus tard aux établissements d'instruction publique ^...

Et c'est bien un instinct révolutionnaire qui guide ici Béranger :

♦ « ... Consuls, tribuns^ préfets, prytanées^ lycées,,, n (Ma Biographie.)

Tous ces mots me semblaient jurer avec le nouveau monde qu'avait enfanté 89... Gela ne m'a pas empêché^ malgré mon amour pour les Grecs^ de prendre à guignon les grands hommes de Plutarque et Plutarque lui-même... Mon admiration pour Bonaparte ne m'a pas empêché de le traiter souvent d'homme de collège. Paoli l'avait bien deviné : c'était sous beaucoup de rapports un héros de Plutarque; aussi resterait' il, je Vespère, le dernier et peut-être le plus grand des hommes de Vancienmonde qu'il aimait à refaire^ à sa manière toutefois. Hélas ! rien ne porte malheur comme de lutter contre un monde nouveau. Napoléon a succombé à la tâche.

Ainsi Déranger nous le dit bien clairement : — Napoléon a succombé pour avoir lutté contre le nouveau monde de 89. — Dans Ma Biographie^ le chansonnier insiste volontiers sur le génie incontestable du capitaine et de l'administrateur, mais toujours la restriction accompagne Téloge. Arrivé aux tristes années 1814 et 1815, lorsqull nous raconte rentrée des étrangers à Paris, lorsque Napoléon P' vaincu, il pourrait ne plus voir que le général Bonaparte défendant l'honneur et Tindépendance de la patrie, Déranger, qui parle au nom êH l'histoire , nous dépeint, — avec tristesse pour les malheurs et les humiliations de la France, mais avec une juste sévérité pour l'auteur de ces maux, — l'hésitation du peuple de Paris, la faiblesse et la trahison des ministres et des généraux, la lâcheté des classes supérieures. Il ajoute enfin :

... Si l'Empereur alors eût pu lire dans tous les esprits, il «eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la nature de son génie lui fit faire. // avait bâillonné la presse, été au peuple toute intervention libre dans Us

270 BÉRAN&ER.

affaires, et laissé s'effaœr ainsi les principes que notre Révolution nous avait inculqués; il en était résulté rengourdissement profond des sentiments qui nous sont les plus naturels. Sa fortune nous Unt longtemps lieu de patriotisme ; mais^ comme il avait absorbé toute la nation enlui, avec lui la nation tomba tout entière^ et^ dans notre chute^ fiottô ne sûmes plv» être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits lui-même.

Ce serait le moment, ou jamais, si Déranger avait été impérialiste, si même il avait confondu entièrement la Révolution avec Napoléon , ce serait le moment d'exprimer des regrets sur la chute de PEmpereur, de démontrer, comme Font fait depuis beaucoup d'écrivains soit libéraux, soit démocrates, que Napoléon, en usant de toutes ses ressources , en appelant le peuple aux armes, aurait pu sauver sa couronne. — Déranger ne dit pas une syllabe, une seule, qui puisse faire supposer qu'il regrette le régime, ni l'homme.

Non, Béranger, en 1814, en 1815, ne pleure ni sur l'Empire, ni sur l'Empereur :

En \S\i, nous dit-il, je ne vis dans la chute du colosse que

LES MALHEVRS d'uNE PATRIE QUE LA RÉPUBLIQUE M* AVAIT APPRIS A ADORER.

Au retour des Bourbons^ qui m'étaient indifférents^ leur faiblesse me parut devoir. rendre facile la renaissance des libertés nationales. On m'assurait qu'ils feraient alliance avec elles ; malgré la Charte j'y croyais peu; mais on pouvait leur imposer ces libertés.

Le retour de l'Empereur vint bientôt partager la France en deux camps^ et constituer Toppositlon qui a triomphé en 1830. Il releva le drapeau national^ et lui rendit son avenir en dépit de Waterloo et des désastres qui en furent la suite. Dans les Cent-Jours l'enthousiasme populaire ne m'abusa point : Je vis

que Napoléon ne pouvait gouverner constitutionnellemenL,, J'exprimai mes craintes dans la chanson intitulée : La politique de Lise,.. ^ .

Nous le répétons, pas un mot de regret pour l'Empire et TEmpereur, partout leur condamnation politique.

Déranger a voté en faveur du (Consulat, parce qu'il a cru, à dix-neuf ans, avec la France entière, que là était le salut de la France et de la Révolution. Mais, quand Napoléon succombe après un règne brillant ; quand, après avoir éloigné les Bourbons, pendantquinze ans, il a définitivement créé en France de nouvelles habitudes d'égalité et de nivellement démocratique, que ni noblesse, ni clergé ne pourront plus déraciner ; quand, après Fédiflcation du Code civil, il ne reste plus de Taction impériale que ses tendances rétrogrades et anti-révolutionnaires. Déranger, comprenant que «le colosse» a fini son œuvre utile, Déranger <c pleure- sur les malheurs de la patrie que la République lui a appris à adorer, » ne partage point Tenthou^iasme du peuple aux Cent'Jours^ et espère que la liberté pourra enfin être imposée à la faiblesse des Dourbons.

Telles sont les idées exprimées par le chansonnier ; tels sont les sentiments qui ressortent clairement d'une lecture impartiale de Ma Biographie. Cependant on pourrait supposer que le poète converti par les faits à de nouvelles doctrines, et désireux de flatter les nouvelles idées du pays, a quelque peu mo^fié dans Texpression ses. véritables

< Préface de 1833.

opinions d'alors ; on pourrait supposer que réellement bonapartiste sous le premier Empire, il s'en défend aujourd'hui par amour de la popularité, pour ménager sa gloire aux yeux des dissidents.

Interrogeons donc ses actes, sa vie et ses chansons.

« En 1803, privé de ressources, las d'espérances déçues, versifiant sans but et sans encouragement, » le jeune homme fait une tentative littéraire, et se décide à demander Tavis, la protection d'un honmie qui puisse joindre, à des conseils littéraires, une protection efficace.

Au milieu de tous ces honunes bien en cour, qui, tous, ont plus ou moins l'oreille de l'Empereur, qui disposent des pensions et des encouragements, auquel Béranger s'adresse-t-il? à aucun. — Il met a sous enveloppe ses informes poésies, et les adresse, par la poste, au frère du premier consul, Lucien Bonaparte. »

Mon épître d'envoi, ajoute-t-il, je me le rappelle encore, digne d'une jeune tête républicaine, portait l'empreinte de l'orgueil blessé par le besoin de recourir à un protecteur.

Or, Lucien représentait dans la famille impériale le côté révolutionnaire et républicain. Mal avec son fn»re, dont il blâmait certaines tendances, il vécut pres(ju(î toujours à l'étranger dans un exil volontaire. Demander la protection de ce prince était déjà une sorte d'aveu d'opposition.

Nous pouvons, toujours vers la même époque, relever un autre fait du même genre, et encore plus caractéristique.

Toujours tourmenté de la crainte d'être un jour obligé de

faire de la littérature un métier^... je ne négligeai pas les moyens d'en obtenir un plus solide^ et pour cela je m'adressai à M. Amault, poète tragique^ ami de Lucien^ etc.... J'aurais pu penser à M. de Fontanes^ également ami de mon protecteur, qui m'avait dit lui avoir lu mes vers, mais on m'avait parlé

de l'iNDÉPENDANCE DE CARACTÈRE d'ArMAULT^ QUI^ EN EFFET^

n'avait pu s'avancer dans la faveur du premier Consul : CELA détermina MON CHOIX. Amault devint un ami pour moi^ et si les bornes de son crédit ne lui permirent de me placer que trois ans plus tard^ il ne m'en donna pas moins sans cesse des marques d'un véritable intérêt... etc.

Ainsi^ demandant une place, Déranger, loin de s'adresser à M. de Fontanes, ou de se faire recommander à quelque ministre, à quelque serviteur satisfait et puissant du nouveau gouvernement, s'adresse au poète Amault, parce qu'il est indépendant, et ^*a pu s'avancer dans la faveur du premier Consul. Le postulant attend trois ans sa place, il est vrai, mais, du moins, il n'a rien abdiqué de sa fierté républicaine.

Maintenant ouvrons les Chansons^ ouvrons les recueils de vers du temps, et nous constaterons que , sous l'Empire , Déranger , poète à ses débuts, cherchant sa veine et talonné par la misère, n'a pas écrit un vers, un seul, à la louange de l'Empire, ni même de l'Empereur. De grandes victoires se sont succédé; Napoléon a été sacré, puis il a épousé Marie-Louise, puis la naissance du roi de Rome est survenue, et l'dn sait quel enthousiasme cette naissance inspira au peuple tout entier : pourtant Déranger garde le silence. De sa plume ne sort ni un chant pour Austerlitz, ni une ode sur le Sacre,

ni un dithyrambe sur la naissance de Napoléon II.

n ét^t pauvre, répétons-le ; il n'avait point de I>assé politique, il ne prévoyait même pas qu'il serait un jour le chansonnier populaire de la France, et le peuple acclamait TEmpereur. .

On pourrait donc s'attendre au moins à un mouvement d'entraînement chez ce jeune honmxe, et trouver naturel qu'il eût, avant la Restaiù*ation et Sainte-Hélène, acclamé^ lui aussi, le maître et le vainqueur. — Il s'est tu, montrant par son attitude réservée , par la netteté de ses démarches, combien était réelle son opposition, combien était inébranlable la fermeté de ses convictions, à un âge et dans une situation matérielle où les convictions sont rares et toujours gênantes pour un ambitieux pressé de parvenir.

Mais pourquoi insister? — M. Pelletan lui-même, avec cette logique des esprits faux et cette maladresse des libellistes qui ont plus de bile que de jugement, a constaté ce silence de Déranger :

ÂUSTERLITZ TONNE^ LE ROI DE ROME VIENT DE NAÎTRE^ VOILA LE MOMENT DE CHANTER^ DE RACONTER l'eNTHOUSIASBCE DE LA NATION.

Merci de l'aveu.

Eh! bien , non; pas tN chant dans sa poésie^ pas un mot

DANS SA correspondance (i).

Merci du témoignage I

Cependant Déranger a écrit quelques chansons à cette époque. On les connaît ; elles s'appellent le Roi

* Voir t. I, 4* partie, p. 353 et passim.

d* Yvetot et le Sénateur, La première parut assez hardie pour que Ton admirât la longanimité de l'Empereur, qui se contenta d'en sourire, et la seconde fut dénoncée comme portant atteinte à la considération du premier corps de FÉtat.

On ne pouvait faire davantage alors, et , si l'Empire avait duré dix ans de plus, Déranger était obligé de se taire ou de chercher une autre voie : la France perdait son chansonnier.

Napoléon tombe, Louis XVIII remonte sur le trône de ses pères, par la grâce de Dieu et des Cosaques.

Que nous dit Déranger devant cette grande chute? — J'ai pleuré sur les malheurs de la patrie. — Ce qu'il voit dans la défaite de l'Empereur, c'est l'invasion, et quand, en janvier 1814, il fait son appel aux armes pour la défense du territoire envahi, il ne prononce pas un mot qui fasse allusion à la personne du chef de l'État, ni à la forme de son gouvernement. En lisant sa chanson, les Gaulois et les Francs, on ne saurait deviner si nous sommes en république ou en monarchie. Déranger n'y parle que de la France, et termine par une promesse de la paix^ qui est encore ime satire voilée du passé impérial, mais rendue respectueuse par le malheur :

Nobles Francs et bons Gaulois, La paix, si chère A la terre, Dans peu viendra sous tos toits Vous payer de tant d'exploits.

A la fin du même mois, lorsque le danger se rap-

27G BÉRAN6ER.

proche, lorsque la catastrophe devient plus imminente, il nous dit encore :

Je n*eu8 jamais dModiffireoce Pour la gloire da nom français.

L*étranger envahit la France Et je maudis tous ses succès *.

Sur TEmpire croulant, sur TËmiiereur dont la couronne chancelle , silence complet.

En mai 1814, tout est fini. Les Russes sont à Piris, et Louis XVIII règne. Béranger ne fait pas (Vopposition au nouveau régime ; il se contente d*exal- Uîr la gloire de la France, de la consoler de ses défaites par le souvenir de ses longues victoires. Ce n'est plus du bonapartisme, conune cela aurait pu en ôtre quelques jours auparavant, c'est du patriotisme :

Notre gloire est sans seconde :

Français, où sont nos rivaux?

Nos plaisirs charment le monde Éclairé par nos travaux; Qu'il nous vienne un gai refrain.

Et voilà le monde en train 1

Mes amis, mes amis,

Soyons de notre pays ; Oui, soyons de notre pays ^.

Savez-vous devant qui cette chanson fut chantée?

* Ma dernière chanson, peut^re,

^ Charles-Quint portait envie

A ce roi plein de valeur Qui s'écriait à Pavie :

Tout est perdu, fors VhonneurI Consolons par ce mot-là Ceux que le nombre accabla.

Mes amis, mes amis,

— Devant les aides de camp de l'empereur Alexandre. Au moment oii les uns pleuraient TEmpereur, où les autres applaudissaient « nos amis les ennemis, » et chantaient des Te Deum en Thonneur des Bourbons ramenés, Déranger laisse de côté et l'Empereur et les Bourbons : il exalte la France, — c'est-à-dire ce qui n'est ni l'empire, ni la légitimité, ni celui-ci, ni celui-là, — le pays qui fut le berceau de la Révolution, et qui reste sa personnification vivante. Puis, aussitôt désabusé des espérances trompeuses qu'avait fait naître la Restauration, et de la liberté qui pousse à Tabri des baïonnettes étrangères , il commence sa longue et rude guerre d'opposition.

Il la conduira jusqu'à 1830 K

Soyons de notre pays ; Oui, soyons de notre pays.

Redoutons TAnglomanie ; Elle a déjà gâté tout. ^

N'allons point en Germanie Chercher les règles du goût.

N'empruntons à nos \oisins Que leurs femmes et leurs vins.

SIes amis, mes amis,

Soyons de notre pays ;

Oui, soyons de notre pays.

{Le hon Français),

^ Requête présentée par les chiens de qualité, etc. Puisque le tyran est à bas.

Laissez-nous prendre nos ébats.

Aux maîtres des cérémonies Plaise ordonner que, dès demain.

Entrent sans laisse aux Tuileries Les chiens du faubourg Saint-Germain...

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