I. - SI MOBILE
Dans un certain monde, il est de mode d'accuser le chansonnier d'immorahté, et de se voiler le visage au seul titre de plusieurs de ses chansons. Beaucoup de gens aussi réprouvent ses idées philosophiques et religieuses ; les uns lui reprochant son irréligion , les autres prétendant au contraire qu'il a compromis la dignité du bon Dieu en le mettant en chansons, môme pour lui rendre hommage et s'incliner devant liii. Quelques-uns enfin, mais c'est le tout petit nombre, regrettent son déisme et pensent que, sur la question religieuse, Déranger n'a pas été aussi loin que vont désormais les esprits hardis de notre époque. Ainsi à cet égard nous rencontrons trois opinions tranchées et trois sortes de critiques : ceux qui voient dans le chansonnier un athée, ou pour le moins un sceptique ; ceux qui s'indignent de l'audace avec laquelle il a osé mêler à ses refrains des sentiments religieux ; ceux qui le blâment de s'être arrêté au déisme.
Avant de toucher à la question religieuse, nous traiterons la question morale, pour deux motifs : d'abord elle est plus simple ; ensuite, chez Béranger, les tendances et les idées morales étaient indépendantes de la foi religieuse. Pour la plupart des individus il en est différemment : la religion dicte la morale, et cela se comprend. La religion s'enseigne comme le droit ; elle a comme lui son code où se trouvent relatées toutes les choses défendues. Les êtres vulgaires, en qui la conscience sommeille, gravent ces articles dans leur mémoire, et se croient honnêtes parce qu'ils se souviennent.
L'être bon réellement, celui qui pense par luimême, qui s'éLudie et se surveille incessamment, ne subit de lois que celles qu'il s*est données et qu'il a jugées respectables. Il commence par la morale appuyée sur ce sentiment intime du devoir qui dirige toujours les nobles et fortes natures.
Combien citera-t-on d'hommes ayant la force et le bon sens d'aimer le bien parce qu'il estle bien, d'écouter leur raison et d'étudier la réalité loin de tous les partis pris philosophiques et religieux ? — Hier on n'en comptait pas ; aujourd'hui on en compte à peine ; demain ils oseront s'affirmer et proclamer enfin l'affranchissement réel, complet, de l'esprit humain.
La morale de Béranger se réduisait à deux mots : SOYEZ BONS. — Partout cette idée de bonté se retrouve dans ses plus beaux vers ; partout il y prêche l'amour des hommes les uns pour les autres, la pitié pour les faibles et les malheureux ; partout on y sent dominer le sentiment de la solidarité humaine. On a
dit que Béranger aimait surtout Végaiité; on se trompait. Sur le drapeau révolutionnaire, il y a trois mots inscrits : Liberté, égalité, fraternité. De ces trois mots, le dernier est celui que Béranger a toujours inscrit avant les deux autres sur son drapeau à lui, qui portait : Fraternité, liberté, égalité.
Où Ton peut le mieux apprécier la morale de Béranger, c'est peut-être dans la chanson des Deiix Sœurs de Charité, dans ces strophes où il met sur un pied d'égalité parfaite la danseuse d'opéra et la sœur grise * :
Entrez, entrez, ô tendres femmes 1 Répond le portier des élus :
La charité remplit vos ftmes; Mon Dieu n*exige rien de plus.
On est admis dans son empire, Pourvu qu'on ait séché des pleurs, Sous la couronne du martyre Ou sous des couronnes de fleurs.
Dans cette morale qui abat toutes les barrières étroites où Ton avait renfermé la vertu, dans cette morale qui accueille toutes les bonnes actions, qui détruit toutes les hiérarchies — et non pas seulement les sociales, — la plupart des lecteurs ne voient qu'un jeu d'esprit assez audacieux et fort inconvenant. Il y
* Vierge défunte, une sœur grise,
Aux portes des cieux rencontra Une beauté leste et bien mise Qu'on regrettait à l'Opéra.
Toutes deux, dignes de louanges.
Arrivaient après d'heureux jours, L'une sur les ailes des Anges, L'autre dans les bras des Amours.
avait \k pourtant une profession de foi très-réfléchie, un appel énergique à la fraternité réelle, en dehors des vieilles théories.
Cette morale part du point Od j'arrête la morale chrétienne.
Dieu lui-même
Ordonne qu'on aime.
Je vous le dis en vérité, Sauvez- vous par la charité.
Les mots ici peuvent tromper. Ce sont, en effet, les mots de l'Évangile ; mais Tesprit n'en est plus : il va bien au delà. Jamais l'Évangile n'a mis sur le même rang, n'a comparé pour les couronner ensemble :
Une sœur grise.
Une beauté leste et bien mise Qu'on regrettait à TOpéra.
Et ce n'est pas là seulement une boutade de poëte, une comparaison hasardée, un effet de poésie. Non, Béranger insiste, va jusqu'au bout, entre dans le détail, et ne nous laisse aucune illusion sur son intention :
— Dans les palais et sous le chaume.
Moi, dit la Sœur, j'ai de mes mains Distillé le miel et le baume
Sur les souffrances des humains.
— Moi, qui subjuguais la puissance, Dit l'actrice, j'ai bien des fois
Fait savourer à l'indigence
La coupe où s'enivraient les rois.
L'une s'écrie :
A desceodre en |)aix dans Ja tombe Ma Toix préparait les mortels.
L'autre répond :
Moi, je faisais chérir la vie :
Le plaisir fait croire au bonbeor.
' — Aux bons cœurs, ^oute la Nonne, Quand mes prières s'adressaient.
Des riches je portais Taumône Aux pauTres qui me bénissaient.
— Moi, dit l'autre, par la détresse Voyant Tbonnéte homme abattu.
Avec le prix d'une caresse.
Cent fois j'ai sauTé la vertu.
11 paraît impossible d'aller plus loin, de poser et de p'soudre plus nettement la question. Pour Béranger, il n'existe qu'une morale : sécher des pleurs. Le vice nest pas dans le plaisir, il est dans la dureté. Faire souffrir les autres, tel est le crime, le seul, et Déranger a raison. Mais là il se sépare aussitôt delà loi proclamée, il y a dix-huit cents ans, du haut du Golgotha. Cette loi prononçait Tanathème contre les sons et leurs appétits ; cette loi déclarait que rhonime, né pécheur et maudit, devait racheter son Ame immortelle par l'immolation continuelle de son corps : elle donnait pour but suprême à l'être déchu d'aimer Dieu et de mériter son pardon ; de tout individu elle faisait un coupable tremblant devant son juge. Voilà ce qu'il y avait de réellement ncniveau dans la « bonne nouvelle. » Elle séparait l'homme en deux portions, l'une physique,- qu'il fallait enchaîner comme un esclave révolté ; l'autre immortelle et corrompue, qu'il fallait laver de ses
souillures. On disait bien : tous les hommes sont frères, aimez-vous les uns les autres ; mais ce sentiment de la fraternité humaine commençait à poindre de tous les côtés vers la fin du monde païen. Il aurait suffi à sauver le monde, si l'Église n'avait renversé complètement Tordre des préoccupations morales, en mettant chaque homme dans la nécessité de se sauver d'abord lui-même. De ce moment la société frappée au cœur languit d'abord, puis disparut dans le chaos de l'invasion, et la barbarie, pour quatorze cents ans, envahit TEurope.
Jésus croyait fermement à la fin du monde ; il ne doutait pas que les temps ne fussent révolus, et que le jour de la liquidation universelle ne dût se lever bientôt. Cette erreur explique et justifie tout ce qui manque de pratique à sa doctrine, tout ce qu'elle offre, si on voulait l'appliquer réellement, d'antisocial et d'incompatible avec le progrès de la civilisation. Elle explique surtout le côté ascétique de ^a morale, et cet idéal de la vertu que nous subissons depuis tant de siècles. En effet, la vertu, telle qu'on la prêche et qu'on la respecte dans la société, môme encore aujourd'hui, n'a presque rien d'actif. Elle consiste moins à développer nos facultés , à nous agrandir intellectuellement, à répandre le bonheur et la joie autour de nous, qu'à nous tenir en garde contre les incitations de la chair et de l'esprit maUn. La doctrine chrétienne voit dans chaque homme deux frères ennemis, un corps et une âme , toujours en lutte l'un contre l'autre, tous deux coupables aux yeux d'un Dieu, qu'on a transformé de père en juge sévère et jaloux, et dont il faut à tout
214 BÉRANaER.
prix obtenir le pardon. Dans cette situation, Tétre humain écrasé par le sentiment de sa faiblesse et de ses devoirs, uniquement préoccupé de la nécessité de mériter son salut , n'osant compter ni sur lui-même qu'il sait coupable, ni sur Dieu chez qui il a tout d'abord méconnu la justice et la bonté, en vient à prendre l'absence de certains vices pour le bien luimême , et se voue à une sorte d'immobilité morale pour éviter toutes les occasions de chute. Il ne s'agit plus de consoler ses frères , il s'agit de leur inspirer la terreur féconde du mal, et, par l'anéantissement de la volonté, de les amener à la foi qui leur donnera la grâce, laquelle à son tour leur procurera le salut.
Veut-on juger à fond cette morale chrétienne et ses conséquences? qu'on l'étudié au couvent, son produit parfait et direct. On l'y verra consister dans l'inaction intellectuelle et physique, dans la macération du corps, le mépris de Tesprit, la suppression de tous les sentiments naturels et de toutes les passions.— Au sein de la société, qui a conservé l'idéal, mais qui ne peut le réaliser sous peine de périr, la vertu se résume essentiellement dans une série de négations : regarder la terre comme un exil, la vie comme une épreuve délicate, au bout de laquelle nous attend l'enfer ou le paradis, telle est la théorie.
Quand on se reporte à la prédication de Jésus ; quand on se rappelle que le réformateur croyait au règne prochain de Dieu, sans admettre cette morale, on cesse de la trouver illogique, et l'on comprend qu'elle prtt être praticable momentanément, dans l'attente du grand événement désigné par Texpres-
sion de « Jugement dernier. » Alors la prière et la contemplation ascétique restaient , en effet , la ressource suprême de l'homme coupable inopinément appelé devant sonjugç. Le monde en durant, les sociétés en s'organisant, ont fait de cette morale de l'agonie , une morale insuffisante et dangereuse. — Ne s'appliquant pas à la vie , mais à la mort , cette conception de Jésus a gêné l'expansion de la vie. En dehors du couvent, — véritable nécropole édifiée sur l'hypothèse du dualisme entre le corps et l'âme, 'et de la chute de l'homme , — cette morale a détourné longtemps l'activité humaine du but réel où elle devait tendre. Au lieu de chercher le bonheur, et d'organiser la terre pour raffranchissement général, le bien-être des créatures qui l'habitent, l'homme convaincu que le bonheur ne commencerait pour lui qu'au delà de la tombe, dans « un monde meilleur, » ne s'est pas occupé d'améliorer efficacement celuici, sur lequel nous luttons et nous souffrons depuis des milliers de siècles, sans autre résultat que de léguer de nouvelles luttes et de nouvelles souffrances â nos enfants nés eux-mêmes au milieu de la lutte et de la souffrance. Chez ses semblables voyant des coupables, bien plus que des malheureux, l'homme n'a pas éprouvé pour eux ce sentiment de sympathie exaltée qu'on éprouve pour l'innocence persécutée. Il a cru le mal nécessaire et la douleur légitime, et s'il les a parfois soulagés, c'a toujours été sans conviction, sans ardeur, avec la pensée qu'il ne pouvait les supprimer, quelaquestion étaitmoinsde vivre heureux et bienfaisant que de gagner sans péché la vie future. Aussi la misère sous toutes ses formes,
la misère qui engendre le vice et qui produit la dégradation intellectuelle, n'a cessé de régner. On a fait Taumône, parce qu'elle est agréable à Dieu ^ on n'a pas songé à détruire le paux>érisme, à fonder réellement la démocratie, cette constitution politi- p que non pas de l'égalité, mais de la fraternité humaine.
D'autre part, ni la religion, ni les morales qui en découlent ne modifient les lois absolues de la nature. Elles peuvent enrayer le progrès, le rendre difficile et sanglant : elles ne suppriment pas les passions. Seulement elles les rendent coupables. On s'y livre comme on se livrerait au mal, et on les pousse à l'excès, du moment où, vaincu dans la lutte contre elles, on devient leur esclave pour aroir tenté d'être leur tyran. Les barrières factices une fois franchies, on franchit aussitôt les barriôrçs naturelles, et cela doit être puisqu'on les confond ensemble, puisque la raison n'a jamais connu les limites vraies du pe^ mis et du défendu. Entre l'ascétisme et la corruption, il n'y a plus d'intervalle. On va de l'un à l'autre, de l'abstinence à la dépravation , et des mauvais lieux à la Trappe *.
La morale telle que la conçoit Déranger, chrétienne à certains égards, ne suppose plus la culpabilité de l'honmie et cette incapacité de faire le bien
* « Donner aux pauvres, c'est prêter à Dieu, » dit un proverbe populaire, qui prouve bien comme on entend la charité avec les idées chrétiennes.
2 Voir La Dévotion à la croix, de Calderon (Théâtre espagnol traduit par M. Damas-Hinard), et Le Damné pour manque de foi, de Tirsp de Molina (trad. par Al. Royer).
par lui-même qui le livre inévitablement à la préoccupation égoïste de son salut, en l'éloignant des rêves de perfectionnement social. Elle se rapproche davantage de la nature et de la réalité. Elle accepte rhomme entier, avec toutes ses passions et toutes ses facultés ; elle regarde le corps comme un humble ami, dont les besoins légitimes ne sauraient être honteux ni supprimés. C'est une morale essentiellement pratique, qui songe bien plus à la terre qu'au ciel, à l'homme qu'à Dieu '. En mille endroits de ses œuvres, le chansonnier revient sur cette idée que le plaisir rend Tâme bonne, qu'il adoucit les mœurs, qu'il porte au bien, parce qu'il crée en nous une sérénité favorable, une sorte de santé intellectuelle dont le cœur et l'esprit goûtent les fruits.
Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents,
s'écrie-t-il dans le Dieu des bonnes gens. Ailleurs encore, le bon Dieu^ s'adressant aux mortels, leur dit, d d'un air paterne ; »
Pour vivre en paix, vous ai -je en vain Donné des filles et du vin ?
Les gens d'une certaine vertu protestent, se révoltent à la lecture de semblables vers et crient à l'immoralité. — Cela se comprend de la part de ceux
* Combien la nature est féconde
En plaisirs ainsi qu'en douleurs I De noirs fléaux couvrent le monde De débris, de sang et de pleurs.
Mais à ses pieds la beauté nous attire ; Mais des raisins le nectar est foulé.
lM8 DÉRANGER.
pour qui la morale, comme nous Tavons exposé plus haut, consiste à s'abstenir de certains actes matériels soigneusement énumérés; pour ceux qui s'enferment dans un progranune où la vertu s'appelle chasteté, où la charité consiste à faire Taumône, où Tamour de nos semblables se résout en quelques prières destinées à racheter notre âme d'abord et la leur ensuite.
Déranger, au contraire, croyant à l'innocence, à la bonté naturelle de Thomme, déplace l'objet de la vertu : il le met exclusivement dans la pratique de la fraternité, d'une fraternité réelle, immédiate, et non de cette fraternité à terme éloigné, et qui n'existerait qu'après la mort, « dans le sein de Dieu. »
Sans doute il lève, lui aussi, les yeux,
... Vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réonissons.
Mais, nous le répétons, il abaisse aussitôt ses regards vers la terre, et nous dit : C'est en travaillant pour elle que nous gagnerons le ciel, c'est en aimant les hommes que nous serons aimés de Dieu *.
(louiez, bons vins; femmes, daignez sourire;
Et rUnivers est consolé.
{La Nature.)
Toujours V espoir suit le plaisir qui passe.
Que vous êtes bon, mon Dieu I je vous rends grâce,
0 mon Dieu I mon Dieu ! je vous rends grâce.
{Dec grattas d*un Épicurien.)
Là-haut, Saint Pierre en sentinelle,
Après un Are pour la sœur,
Dit à Tactrice : On peut, ma belle.
SA MOKALE. 219
A côté de la bonté, sa morale se recommaude encore par le bon sens, par l'audace avec laquelle il relève la chair et réhabilite le corps.
Qu'on ne s'y trompe point, ce n'est plus au genre de la chanson que le philosophe sacrifie lorsqu'il écrit :
Les bons cœurs seront mes élus Sans que pour cela je vous noie, Faites Tamour, vivez en joie; Narguez vos grands et vos cafards.
Il y a là une prédication sérieuse. Le chansonnier n'aime pas « la fillette et la feuillette, » comme Désaugiers les aimait, d'instinct et par tempérament; il ne manque pas non plus de « réserve et de chasteté, » d'une façon pour ainsi dire impersonnelle, et par cela seul qu'il appartient a à la race gauloise. » Il tient très-positivement à justifier la joie et le plaisir, à déclarer qu'on a interverti l'ordre des devoirs, qu'il vaut mieux, en mettant son être entier dans la balance , prendre une part plus active à l'existence universelle, et faire quelques accrocs à la vei*tu que négKger de venir en aide à ses semblables. A ses yeux une caresse vaut une aumône, une larme de joie vaut une prière.
Si vos plaisirs sont partagés, nous dit-il, s'ils ne
Entrer chez nous sans confesseur.
Elle s'écrie : Ah I quoique bonne, Mon corps à peine est inhumé, Mais qu'à mon curé Dieu pardonne, Hélas! il n'a jamais aimé,
{Les deux sonirs de Charité.)
220 BÉRAN0EII.
coûtent de pleui*s à personne, si vous ave2 amené le sourire sur des visages affligés, si vous avez rendu le calme ou la gaieté à des cœurs agités ou froissés, qu'importe que vous portiez un dlice ou une robe de soie ? Le cilice, c'est Tunifonne, c'est la religion, chose transitoire et que le temps emporte : ce qui reste c'est le bien accompli. Croyezvous qu'il y ait des règles pour faire le bien, comme pour apprendre la musique? Pensez-vous que le dévouement perde jamais son mérite, et puisse cesser d'être le dévouement? Pensez- vous qu'il soit moins admirable chez l'actrice que chez la nonne ? Que la générosité, l'abnégation ne soient des vertus qu'avec la bénédiction du curé et la permission du maire?
Aux yeux de Déranger poser la question, c'était la résoudre, et, s'il avait tenu les clefe du paradis, il en eût ouvert les portes toutes grandes à FrétiHon: il les eût fermées à double tour devant la coquette froide qui, sans conunettre de faute, aurait joué avec l'amour, et n'aurait jamais connu l'amour.
On s'est donc trompé, lorsqu'on a vu seulement, dans le Dieu des Bonnes Cen5, un Dieu d'opposition et de circonstance ; lorsqu'on a pris certa^is vers du poète pour des vers de chansonnier sacrifiant aux nécessités du genre. — Déranger mettait dans la bouche de ce Dieu les préceptes d'une morale dont il a scrupuleusement pratiqué les côtés élevés : amour des hommes, sentiment profond de la sohdarité humaine, charité large et active. Cette morale de bonté et de bon sens, facile pour les petites choses, se montre indulgente aux faiblesses des sens qui n'entament
point la conscience, et gui laissent le cœur intact ; elle ne confond pas ce qui est essentiellement distinct : la loi sociale et religieuse, toute de convention, que le caprice des hommes abroge on modifie, avec la loi naturelle que rien ne peut changer, et la vertu qui a mille costumes et un seul objet.
Il y a le bien et les conceptions particulières du bien que chaque peuple, chaque race, chaque civilisation adopte çt proclame à son tour. Le bien c'est de faire des heureux, le mal c'est de faire souffrir. Le reste, règles absolues d'un jour, cioses promises et choses défendues, ne saurait être un crime en soi. Où commence l'excès, commence la faute, parce que l'excès rend aussitôt nuisible pour nous et pour les autres ce qui n'était qu'un plaisir légitime. — L'excès de boire et d'aimer, s'appelle l'ivrognerie et la débauche ; mais n'oubliez pas que l'écueil n'existe pas là seulement, qu'il se trouve derrière les vertus les plus prônées, les mieux vues dans le monde : l'excès de l'économie, c'est l'avarice, l'excès de la prudence, c'est l'égoïsme ; l'excès du sentiment religieux, c'est le fanatisme, la Saint-Barthélémy et l'Inquisition.
Déranger ajoute : — Si aucun des plaisirs innocents n'est un mal en soi,aucim non plus n'est indifférent, et il dépend de nous d'en faire la source d'un bonheur pour autrui. La gaieté, la gaieté elle-même, cette floraison de l'esprit toute inconsciente et toute individuelle, peut devenir un devoir, un bienfait en action. Elle peut se répandre autour de nous comme une douce chaleur, et réchauffer les cœurs; elle peut créer l'oubli des souffrances, et arracher nos
amis à cette contemplation d'eux-mêmes qui enfante 1 egoïsme.
Ce devoir, nul plus que Béranger ne Ta pratiqué. Né mélancolique, il s'imposa d*étre gai, il y pai'vint ; et, si Ton ne sait guère ce que son dévouement à ses amis, sa bonté naturelle ont répandu de bonheur autour de lui, on ne saura jamais ce que sa gaieté a consolé, relevé ou sauvé de gens austères et dévorés par cette inquiétude fiévreuse qui aura été la maladie caractéiisque des hommes de notre temps.
La morale 'de Béranger a donc le double caractère d'une protestation contre la morale officielle, et d'une tentative de i^etour vers des idées plus pratiques et plus simples. — Elle donne pour premier devoir de faire le bien ; elle place au second rang cette vertu négative qui consiste à nous préserver de quelques prétendus péchés, en nous inspirant un orgueil insupportable et une sévérité ridicule autant qu'injuste contre des faiblesses moins blâmables que l'insensibilité et l'étroitesse d'esprit.
Il ne faudrait pas cependant prendre tous les refrains grivois du poète pour des articles de foi. 11 y en a un certain nombre, surtout au début de sa carrière, où Ton ne doit voir que des fantaisies, imposées celles-là par les nécessités du genre, ou dictées par l'ardeur de la jeunesse. Béranger a vécu vingt ans dans le xviii** siècle, puis, au sortir de la Révolution, il a traversé le Directoire. Il a subi là une influence incontestable dont on retrouve la trace, non pas dans la philosophie de l'homme, mais dans les images plus libres, dans la langue plus crue de l'écrivain.
Aujourd'hui, nous sommes devenus fort sévères sur le chapitre des mots, tout en raffinant davantage dès qu'il s'agit de la corruption des sentiments. Nous avons perdu la franchise de Molière, de Voltaire, de Béranger, quoique déjà bien adoucie chez ce dernier. Si on a cessé d'appeler d'un nom comique le mari trompé, en revanche, on a fait de l'adultère une sorte de fatalité sublime ou touchante. On s'attendrit, on pleure sur la femme coupable ; — c'est à la fois moins gai et plus malsain. Les critiques qui accueillent Fanny et M'^^ Bovary, et ceux qui admirent la « corruption savante » du chantre de René, se voilent le visage en lisant la Bonne fille ou F Opinion de ces Demoiselles, M'^^ Grégoire ou Le vieux célibataire. Faut-il nous en plaindre ? Non certes. Qu'ils adorent tant qu'ils voudront l'immoralité assaisonnée au paradoxe et relevée d'une pointe de réalisme, mais qu'ils ne s'érigent pas en défenseurs de la morale. A voir leurs goûts, ce qu'ils approuvent et ce qu'ils blâment, nous comprenons trop qu'à leurs yeux la morale est une question de périphrases, et qu'ils accordent tout au fond, pourvu qu'on y mette certaines formes à la mode. Une pudeur vraie serait moins accommodante. Elle ne rougirait pas d'une plaisanterie innocente par sa crudité même et le rire qui l'accompagne, tandis que leur chasteté s'accommode de la scène du bcilcon ^ ou de Todyssce de l'épouse incomprise d'un médecin de village ^.
Enfin, il y a une deuxième sorte de chansons dans
* Fanny, par M. Eniest Faydeau.
2 M"* Bovary, par M. Gust. Flaubert.
les œuvres de Béranger, où Ton ne doit voir que des tableaux et des satires de mœurs ; telles sont par exemple : Ma nourrice^ Ma grand'mère, Le Rêve de nos jeunes filles.
L'auteur ici ne parle pas en son propre nom; il fait parler des personnages, ou raconte des faits dont il laisse au lecteur le soin d'apprécier la moralité. Si là a morale populaire » s'offusque d'entendre raconter, en vers charmants, ce qu'elle absout tous les jours dans la réalité, c'est-à-dire les calculs d'ambition et les rêves de richesse de nos jeunes filles , laissons protester la « morale populaire, » et, quand il s'agit d'œuvres littéraires et sérieuses, ne nous inquiétons que d'art et de vérité <.
* Le petit oiseau sur la branche
Laisse mourir son chant d'amour ; Et midi voit le lis qui penche S'alanguir sous les feux du jour.
Le petit oiseau sur la branche Laisse mourir son chant d'amour.
Gomme elle dort, la jeune fille, Sur les coussins de ce boudoir I Elle a mis bas coiffe et mantille; Près d'elle eif vain brille un miroir.
Comme elle dort, etc.
Là, de sa dernière pensée Sa bouche encor garde un souris. Le ciel brûlant l'aura forcée De quitter ses jeux favoris.
Là, de sa dernière, etc.
De sa paupière demi-close S'échappe un vague et doux regard.
Quelle élégance dans m posel
§2. ~ St PHILOSOPHIE.
La philosophie de Béranger présente les mêmes caractères de bonté et de bon sens que sa morale. On l'a dit avec raison, elle est vraiment souriante,
C'est un modèle offert à l'art.
De sa paupière, etc.
Un songe vient du bout de Taile Effleurer ce lac endormi.
Quel sentiment s*éveille en elle ?
Son corps se soulève à demi^ Un songe vient, etc.
Peut-être elle s'affole en rêve D'un beau page au blanc palefroi, Qui dit : « Dame, je vous enlève ; Montez vite en croupe avec moi. »
Peut-être elle, etc.
Peut-être aux pieds de cette Laure Un nouveau Pétrarque a chanté.
Fière du chantre qui l'adore, Elle embellit sa pauvreté.
Peut-être aux pieds, etc.
Peut-être au ciel s'envole-t-elle ?
Du ciel son âge a souvenir.
Au toit natal c'est l'hirondelle Que le printemps voit revenir.
Peut-être au ciel, etc.
Ma dormeuse enfin se réveille, Son corar bat à rompre un lacet.
« — Que murmurait à ton oreille
?*?6 BÉBAN6ER.
et a trouvé sa formule concise dans ces beaux vers :
De runivers obser?ajit la machine.
J'y TOis du wmI et n'kimE que le hieu.
Cette philosophie n'est pas seulement indulgente, elle est clairvoyante aussi. Ce n'est pas roptimisme avec son enthousiasme ridicule et son approbation
Le bon ange qui te berçait? »
Ma dormeuse enfin, etc.
« — Le sort me faisait ses largesses.
De bonhcar je poussais on cri Dans l'enivrement des richesses Que m'apportait un vieux mari.
Le sort me fai^it, etc.
« — Quoi ! des trésors sont ta rosée. Fleur brilianle» au parfum si doux ?
« — Oui, de la fouie jalousée , J'avais de l'or jusqu'aux genoux.
« — Quoi ! des trésors, etc.
Devant ce rêve du jeune âge, Adieu nos rêves d'avenir!
L'enfant en remontre au vieux sage; L'or aujourd'hui vient tout ternir.
Devant ce rêve du jeune âge, Adieu nos rêves d'avenir.
[Dernières chansons.)
Cette satire si délicate et si discrète des rêves nouveaux de nos jeunes générations, a trouvé, en efiet, des aristarqucs pudibonds qui ont déclaré qu'elle était immorale au suprême degré, et que Déranger n'aurait pas dû raconter quel songe effleurait du bout de Taile
Ce lac endormi.
Certaines gens, il faut l'avouer, ont une morale singulière. Les faits et les pe.^sées qui s'agitent autour d'eux les laissent dans ime
absolue, ni le pessimisme qui s'attache aux mauvais côtés de la création, aux problèmes douloureux de l'existence. Elle voit le mal, mais cette vue, au lieu de stériles regrets ou de consolants paradoxes, lui inspire le vif désir de le combattre et de le vaincre. Chez Déranger nul découragement , nulle amertume : une intelligence calme de la réalité, avec la volonté arrêtée de tirer le meilleur parti possible du monde tel qu'il se naeut, et des hommes tels que la vie les a faits.
— On parle toujours des droits de l'homme et du citoyen, disait le chansonnier; on a tort, l'homme n'a pas de droits, il a des devoirs, conmie individu envers ses semblables, comme citoyen envers la société. A l'égalité des droits, qui est un appel à toutes les ambitions, substituez l'égalité des devoirs qui sera l'émulation de tous pour le bien. Nous devons aimer nos frères, nous devons les aider, les secourir, leur rendre la vie plus facile et plus douce, leur donner le bien-être moral par l'éducation, le bien-êtrematérielparl'organisation de la démocratie, autrement dit par l'extinction du paupérisme et la réalisation dans les faits de cette fraternité dont on parle toujours et qu'on ne pratique jamais.
— Nous devons à la société de développer en nous-
parfaite indiirérencc,et ils tolèrentle vice avec une mansuétude admirable. Mais qu'un honnête homme dénonce ces faits ou stigmatise ces pensées, aussitôt leur indignation éclate contre l'importun visionnaire. La société romaine au temps des Césars, leur paraît sans reproche, et ils ne voient d'immoralité que dans les Satires de Juvénal. — A leurs yeux l'impudeur dévoilée serait-elle donc la seule impudeur?
228 BÉI^NGER.
mêmes toutes nos facultés et de les pousser aussi loin que possible, afin qu'elle se trouve améliorée par Tamélioration de chacun de ses membres, et qu'elle se perfectionne incessamment dan^ chaque individu et par chaque individu.
— La liberté ne peut naître que delà responsabilité, c'est-à-dire de Taffranchissement complet de l'individu ; mais si vous n'augmentez pas chez lui le sentiment du devoir en proportion de l'indépendance que vous lui accorderez, la responsabilité ne -sera plus que répanbuissement de l'orgueil et de l'égoïsme personnels : après avoir eu ime société sans liberté, vous aurez une société sans cœur et sans idéal, une politique sans entrailles, comme la société et la politique anglaises ou américaines. Malheur alors aux faibles, aux pauvres. Tout étant le fruit de la lutte, tout appartiendra aux forts, et notre égalité des droits n'aura produit que des vainqueurs et des vaincus.
—11 faut doncapprendre aux hommes que, silamorale, c'est de faire le bien, le premier devoir so^al, c'est d'aimer réellement ses semblables, de songer à eux, de consacrer sa puissance à les rendre meilleurs et plus heureux. 11 faut leur répéter sans cesse que dans
Une chaîne immense, Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.
que la solidarité humaine n'est pas seulement un principe, mais un fait, le fondement même de la société ; que l'égalité sans la fraternité serait ou un nivellement brutal et un déni de justice, ou un mot
vide de sens ; que la liberté sans l'amour serait Tégoïsme ; que toutes les révolutions avorteront, que toutes les constitutions seront déchirées, tant que Ton n*aura pas compris, senti, que l'humanité entière souffre et se trouve réellement menacée, chaque fois que le plus infime de ses membres subit une douleur ou courbe le front sous une iniquité.
Pour arriver au règne de la justice, ce qui importait, suivant Déranger, c'était donc moins de conijaitre ses droits que de comprendre ses devoirs. On parviendra de la sorte , pensait-il, par un chemin plus court et plus facile , au but rêvé.
— Si, en effet , vous parlez au nom des droits, ajoutait le poète, les anciens réclameront contre les nouveaux, et les droits s'opposeront aux droits, car personne ne voudra diminuer les siens ou perdre de ses prérogatives. Si vous parlez au nom du devoir, si vous enseignez aux riches comme aux pauvres, aux pauvres comme aux riches, que tous les hommes se doivent un mutuel appui, un partage désintéressé de puissance, de bien-être -et de joie, le bonheur de chacun naîtra naturellement du bonheur de tous : de cette immense sympathie sortira la fraternité, qui est plus que l'égaUté, et qui la contient. Alors la Uberté, au lieu d'être un privilège que le plus fort arrache au plus faible, ou le développement d'une personnalité impitoyable, deviendra un trésor commun dont tous jouiront à la fois ; ce sera la protectioti des petits , le frein des grands, le patrimoine essentiel de l'humanité.
Telle était à peu près la théorie de Béranger. J'ignore si elle était absolument praticable, mais elle
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reposait sur une conception de la nature humaine aussi respectable que consolante. Il Ta dit lui-même : dans le monde, il voyait « des fous, pas de méchants. » Il croyait à l'ignorance, à Tentrainement des passions, à Terreur, il ne croyait pas à la volonté du mal. Il donnait donc pour fondement aux sociétés de l'avenir un perfectionnement réel de l'être humain, et ce perfectionnement il le demandait au sentiment du devoir et de la fraternité.
Aussi bien loin de placer le bonheur dans la fortune et les triomphes de Tambition satisfaite , il ne le voyait que dans la modération des désirs et la pratique du devoir tel qu'il le définissait.
— Il n'y a rien là de nouveau, dira-t-on, et une foule d'hommes ont prêché cette philosophie du désintéressement et de l'abnégation. — En effet, celaest vieux et banal comme le bon sens, la justice et la vérité ; mais ce qui semblera plus rare, si Ton daigne y réfléchir, c'est que, pendant plus de soixante-dix ans d'une existence active, cet homme, exposé longtemps h toutes les mauvaises excitations de la pauvreté, puis à tous les enivrements d'une immense popularité , a sans faillir conformé sa vie à ses principes , et prouvé, par un exemple admirable, qu'il croyait réellement h l'efficacité de ses préceptes, qu'il aimait profondément les hommes.
Ennemi de l'égoïsme et de l'orgueil, les deux seules choses qui lui inspirassent plus de colère que de pitié ; ennemi des convoitises que ces deux vices enfantent, et qui menacent de troubler la source pure du progrès, de détourner le progrès lui-même de sa voie et de son but ; rêvant, dans le triomphe de la
Révolution, le triomphe définitif de la justice et de la fraternité, jamais il ne permit qu'aucune de ses chansons fît appel aux passions grossières, ou flattât les instincts de violence et de représailles toujours éveillés au fond des cœurs des opprimés et des malheureux. S'adressant au peuple, écrivant pour lui, il fronda des aÏDus, fomenta la haine contre les rois et le fanatisme : il ne fit jamais luire aux yeux du pauvre l'appât démoralisateur des jouissances matérielles. Il chanta la pauvreté, non pour Topposer à la richesse, mais pour la poétiser et la consoler; il célébra les Gueux, sans colère ni menace, en leur disant seulement : — l'amour et l'amitié vous restent, vous pouvez être heureux ; songez à tous les biens que vous possédez encore, à tous ces trésors de l'âme que rien ne peut vous enlever, et qui manquent souvent à ceux dont le luxe excite votre jalousie.
Qu'on lise cette admirable chanson, et qu'on y relève un seul mauvais sentiment, un seul mouvement d'irritation ou de regret :
Oui, le bonheur est facile.
Au sein de la pauvreté :
J*en atteste rÉvangile, J'en atteste ma gaité !
Parlant de l'homme parvenu, il nous le dépeint, non pas digne d'envie, mais au contraire regrettant ses sabots :
Vous qu*afflige la détresse, Croyez que plus d*un héros, Dans le soulier qui le blesse, Peut regretter ses sabots.
S'agit-il du riche ? Poui-quoi Venvier plutôt que le héros? N'a-t-il pas aussi ses mécomptes et ses douleurs?
Da faste qui tous étonne, L*exil punit plus â*un grand...
Puis, aussitôt, il nous montre le roi des gueux, Diogène, riche de son indépendance et de sa fierté :
Diogène, dans sa tonne.
Brave en paix un conquérant.
Le bonheur n'est pas dans Tambition satisfaite; il n*est pas non plus dans la richesse : serait-il dans le pouvoir?
D*un palais Téclat vous frappe.
Mais l'ennui vient y gémir.
A quoi bon s'attacher à toutes ces apparences trompeuses, à tous ces biens inutiles, qui ne valent ni la peine de les acquérir, ni le soin de les garder : ^
On peut bien manger sans nappe, Sur la paille on peut dormir.
Mais si le héros, « dans le soulier qui le blesse, » regrette ses sabots ; si « Texil punit plus d'un grand » du faste qui nous étonne ; si , dans les palais , « l'ennui vient gémir, » il reste aux Gueux ce que rien ne peut ôter à l'homme, et les seules vraies jouissances, celles du cœur :
Quel Dieu se plaît et 8*âgite ' Sur ce grabat qu'il fleurit ?
C'est Tamour qui rend visite A la pauvreté qui rit.
L*AMiTiÉ que l'on regrette N'a point quitté nos climats :
' Elle trinque à la guinguette,
Assise entre deux soldats.
Pas un mot, pas une allusion qui nous présente la fortune et son cortège de plaisir comme un objet légitime de nos regrets, ou comme le but de nos efforts. Ce chant des Gueux, qui pouvait être un chant de guerre et de révolte, tout au moins d'amertume et de tristesse, n*est qu'un chant de joie, un appel à la fraternité :
. Les gueux, les gueux Sont des geus heureux ; Ils s'aiment entre eux Vivent les gueux !
En im mot, le bonheur, c'est d'aimer.
Nous avons entendu souvent des jeunes gens, aigris par la misère et les déceptions , dévorés du besoin de parvenir vite, de ceux dont le chansonnier a écrit :
On veut gagner, gagner, gagner encore.
J'en sais plusieurs, le pourra-t-on bien croire? Qui donneraient, pour leur plein gousset d'or, Et leurs vingt ans et Voltaire et sa gloire ^ !
Nous avons entendu, dis-je, ces jeunes gens critiquer amèrement la chanson des Gueux^ la trouver niaise et ridicule. Cela prouve bien quel en est l'esprit, et combien sa morale sévère, sous une forme légère et gaie, suppose des cœurs généreux, des in-
< Chacun son goût, couplet, {fiemières c/ian«09u.) .
23 i BÉRANGER.
telligences épurées. Les mêmes personnages haussent les épaules au fameux refrain :
Dans un grenier, qu*on est bien à vingt ans ,
et ne peuvent dissimuler leur irritation lorsqu'on le fredonne devant eux.
Ce que le chansonnier regrette dans ce grenier, ce sont « les leçons de la misère; » ces leçons qui lui ont appris à plaindre les malheureux et à chercher le bonheur dans son propre cœur, au heu de l'attacher aux jouissances du luxe ; ce qu'il regrette encore ce sont ses vingt ans, sa maîtresse et ses amis, c'est-àdire les longs espoirs et les nobles illusions, les joies de Tamour et cette union des intelhgences que la vie plus tard brise d'une main cruelle. On croirait qu'il n'y a jamais connu le découragement, ni la tristesse ; h coup sûr Tenvie n'y a jamais pénétré. Vieillard, nous lui retrouverons les mêmes sentiments, la môme manière de juger l'or et de l'apprécier, et il écrira à soixante ans :
Ami, viens à mon aide; Prête- moi cinq cents francs. L'argent, quel sûr remède Aux maux petits et grands 1 En ville et sous le chaume.
Trois fois heureux celui Qui prodigue ce baume....
Aux SOUFFRANCES d'aUTRUI * î
— Eh ! bien, soit, dira-t-on ; Déranger n'aimait pas l'argent et s'en passait volontiers : qu'y a-t-il là d'extraordinaire? La nature l'avait créé avec peu
* L'argent, à un ami. (Dernières chansons.)
SA PHILOSOPHIE. 26'b
de besoins. Dès que ces besoins ont été satisfaits, il a trouvé commode de se donner des airs de désintéressement, en refusant le superflu dont il n?avait que faire. C'est une sorte d'égoïsme plein de sagesse et de modération, voilà tout. S'il avait droit de refuser la fortune pour lui, il devait l'accepter pour la partager avec ses amis, et ne pas afTecter un mépris superbe devant cet or qiii permet de répandre autour de soi tant de bonheur et de bienfaits.
C'était l'avis de Déranger lui-même :
Qui n'est pas égoïste î)e Vargent sent le prix.
Dans 80D orgueil si triste , Jean-Jacques en fait mépris.
Moi je bénis la source Qui, traversant mon sol, Désaltère en sa course Colombe et rossignol.
Sa pauvreté persistante, son refus de s'enrichir ne furent donc pas un oubli de tout le bien que riche il aurait aimé à faire ; et plus d'une fois il a regretté cet or qu'il repoussait :
Que coûtent ces richesses? On me répond tout bas :
Un crime ou des bassesses.
Prince, je n*en veux pas.
Non ; l'argent, quoiqu'on dise, N'est point lave d'enfer :
C'est bonne marchandise ; Mais on le vend trop cher.
C'est-à-dire les richesses coûtent le plus souvent ou l'indépendance de Thomme, ou la fterté ^\5. ^-îv.-
ractère, et le bien auxquelles on les emploierait ne compenserait pas l'exemple dangereux qu'on aurait donné enjes acquérant à ce prix.
De prix un jour s'il baisse, A Dieu plaise ordonner Qu'enfin je me repaisse De milliards... à donner.
Béranger, loin de mépriser l'or, par « ce triste orgueil » qu'il reproche à Rousseau , Taime donc ^et l'admire, mais seulement parce que l'or se donne, parce qu'il est le moyen de la bonté. S'il a personnellement repoussé la fortune, ne vous en prenez qu'au prix qu'on y mettait. Le chansonnier aurait voulu être riche pour faire l'aumône, mais il voulait aussi rester pur et indépendant, et il pensait que le premier devoir de l'homme que le peuple écoute et regarde comme son maître aimé, c'est d'offrir à ce peuple le spectacle des vertus qu'on lui prêche. Oui, quoiqu'il fut généreux et serviable, quoique son argent fut infiniment plus à ses amis, à tous les malheureux, qu'à lui-même, quoiqu'il aimât réellement à obliger, et qu'il ait écrit de l'or ce magnifique éloge : a du moins on le partage, » Béranger se résolut à rester pauvre, sachant l)ien au fond que sa pauvreté ne priverait que lui-même. Se refusant la fortune, il a dû augmenter le nombre de ses fatigues, de ses démarches, ajouter une nouvelle somme d'activité à son dévouement cliaritable, et compenser les
* Malheureux or, Dieu qui pour moi As toujours fait la sourde oreille, Je t*aiiais sans subir ta loi.
(L'or. ~ Dernières chansons,)
SA Philosophie. 237
écus qui lui manquaient par des sollicitations universelles en faveur de tous ceux qu'il s'imposait de soulager. A sa pauvreté, grand exemple de sacrifice à rindépendance, dans un siècle où ce sacrifice est plus rare que le sacrifice même de la vie, il a joint un autre exemple : il a prouvé que tous les hommes, chacun dans sa sphère, pouvaient soulager des maux, adoucir de cruelles misères ; que nul ne pouvait se dispenser de ce devoir, n'avait le droit de dire : — Je suis sans fortune.
— Vous êtes sans fortune, répondait Béranger, qu'importe ? Vous croiriez- vous donc quitte envers l'humanité, si vous faisiez quelques aumônes ? Ce que je vous demande pour les autres , ce que vous leur devez, ce n'est pas seulement votre argent, c'est votre cœur tout entier, vos pensées de chaque instant, votre sympathie active. Vous manquez d'or? donnez votre influence. Votre influence est petite ou nuUe? donnez votre gaieté : elle relèvera bien des esprits abattus et leur rendra le courage, c'est«-à-dire la force de triompher. D'ailleurs, n'y a-t-il pas des riches autour de vous ? Allez, frappez à leur porte, soyez sans pitié pour eux ; ne craignez point de les lasser, de les ennuyer, bravez leur mauvaise humeur et leurs refus : on est si fort quand on demande pour les autres. Faites, au nom de l'humanité, ce que le prêtre fait au nom de la reUgion : il quête pour son ÉgUse, quêtez pour les pauvres, et vous oserez dire un jour comme moi :
* J'ai fait du bien, puisque j'en ai fait faire 1
Nous avons démontré que Béranger n'avait jamais
chanté aucun mauvais sentiment de convoitise; qn*il n^avait jamais contribué à développer cette fièvre de Tor, qui est la maladie de notre siècle ; qu'il Tavait même toujours combattue, en mettant le bonheur non dans le plaisir égoïste du luxe personnel, mais dans Taccomplissement du devoir social, dans lamour des hommes et la joie de les aider. Nous avons signalé la façon si spéciale dont il parle de la pauvreté, en l'opposant à la richesse, non sur le terrain des jouissances matérielles, mais dans le monde moral. Nulle part cette conception de la vie et de son but, cette théorie de l'utilité que chaque individu doit s'imposer vis-à-vis de ses semblables, nulle part cette absence de déclamations malsaines et insensées contre la société, ne sont plus sensibles que dans la chanson sur la mort d'Ëscousse et de Lebras. Il s*agit de deux jeunes poètes mettant fin à leur vie, quand Tun d'eux comptait à peine dixneuf ans. C est un acte de découragement et de désespoir s'il en fut, et qui se prêtait aux larmes les plus amères, aux soupirs les plus éloquents. Il y avait là matière au plus beau dithyrambe contre ce monde impitoyable, où les plus nobles intelligences meurent faute d'être comprises, etc. *.