I" - L'ARTICLE DE
I Béranger avait trop doré on en tTait trop
dit; cela ennuie et impatiente à la longue. > (M. Sainte-Bec YB, Il noyembre 1861.)
Le début du premier article de M. Sainte-Beuve est caractéristique, il contient un aveu instructif et dont nous prenons note, car cet aveu, sous une forme ou l'autre, nous le retrouverons au bout de la plume de presque tous ceux qui attaqueront Béranger.
Noos avons tous, presque tous^ autrefois *, nous dit M Sainte-Beuve, professé pour Béranger plus que de Tadmiration^ c'était un culte ; ce culte^ il nous le rendait en quelque sorte, puisque lui-même il était idolâtre de l'opinion et de la popularité. Le temps n'est- il pas venu de dégager un peu toutes ces tendresses?,..
L'éminent critique, en deux phrases, établit ainsi nettement la situation • !<> On a trop admiré Déranger; 2® Nous sonunes las de cette admiration prolongée et qui finit par nous peser.
Il revient même sur cette idée quelques pages plus loin, et ajoute :
Pour lui seul on a fermé Foeil ; on s'est mis de la partie
Son art^ son adresse et son triomphe^ c'a été de toucher si bien les cordeschères au grand nombre, qu'il a ainsi enlevé son inonde^ le malin qu'il est...
Ici, comme plus haut, Taveu se trouve mêlé au reproche ; du môme coup, M Sainte-Beuve constate Timmense popularité du chansonnier et prépare les accusations qui vont suivre. M. de Pontmartin dira,
* « Noas voilà en apparence bien loin de la chanson, et réellement nous avons atteint et passé les dernières limites. Le champ est pareonm dans tons les sens ; toutes les collines à Thorizon sont gravies. Une fois à cette hauteur, on peut tirer l'échelle ; il n*y a plus un coin de chanson vacante où mettre le pied Nous comptons bien que quelquegrand poète succédera assez tétpour ne pas laisser s'interrompre la pofilérité directe et si française de Rabelais, Régnier, Molière, La Fontaine et Béranger. Mais sous la forme particulière dont Béranger a fait usage, la mise en œuvre de cet esprit national nous semble pour longtemps interdite. Un tel à-propos et un tel bonheur, exploités par un génie qui a su si complètement s'en rendre compte, sont on coup unique dans une littérature, etc., etc. »
(M. SainU'Bewoe. Opinion de 1834).
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lui, tout crûment et sans y mettre tant de finesse :
... M. Béranger est resté populaire; tandis que des réputations plus sérieuses que la sienne étaient chaque jour entamées^ morcelées, démolies par notre dissolvante époque..., disparaissaient dans l'abandon et Toubli, la gloire de M. Béranger demem^t intacte. Le jour où il mourra, il est probable que deux cent mille bons citoyens se presseront à ses funérailles^ etc.*..
Il s'agit donc, pour employer le style de îii. de Pontmartin, de démolir à son tour une réputation restée intacte, de renverser de son piédestal un horome dont la popularité a trop duré.
M. Sainte-Beuve, s*il n'avait pas eu à expliquer ses sentiments de 1834, aurait sans doute évit^ ee' début qui a Tinconvénient de faire supposer au lecteur qu'un peu de mauvaise humeur va se mêler aux sévérités de gens de lettres jugeant un homme de lettres atteint et convaincu d'une popularité constante, à notre époque où si peu d'écrivains politiques et autres, après avoir entraîné la nation, • ont mérité de garder sa confiance. On pourrait déjà prévoir, avec quelque connaissance du cœur humain, que l'homme accusé de gloire excessive et persistante, sera outre mesure diminué ; qu'on se vengera sur lui de l'enthousiasme qu'il inspirait; qu'on lui reprochera non-seulement ses faiblesses et ses défauts, mais qu'on les grandira à la taille de sa réputation ; qu'on le rendra responsable de l'irritation causée ps^r trente ans d'une royauté spirituelle incontestée; que toutes les jalousies, toutes le? ambitions trompées, toutes les vanités malades se rueront à la fois sur lui.
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Ce ne sera pas un écrivain discuté, jugé par ses pairs; ce sera un roi renversé par ses flatteurs et ses courtisans. La critique prendra les allures d'une insurrection ; elle en aura les violences et les injustices : l'homme, le citoyen, le poète, tout y passera.
M. Sainte-Beuve s'arrêtera à la malveillance. Esprit modéré et mordant, ennemi des gros mots et des grands gestes, il ira au-devant des haines, il leur fraiera la route, mais il dressera sa tente ejir le bord du chemin et ne suivra pas les soudards de la réaction. Il se respecte trop, il ménage trop, lui aussi, sa propre réputation, pour tremper môme le bout du pied dans le ruisseau où s'ébattent MM. de Pontmartin, Veuillot, Eugène Pelletan et consorts.
Après avoir constaté que le culte de Déranger a trop duré, et qu'il faut enfin « dégager toutes ces tendresses, » M. Sainte-Beuve commence la série de ses dégagements par un reproche d'immorahté :
Au point de vue de la morale populaire, je me contenterai de faire remarquer qu'il n'est pas très-bien peut-être de oompromettre à ce degré (M. de Pontmartin dira de salir : après le coup d'épingle, le coup de poing, après Ja flèche, le moellon';, dans un type grivois, ces deux personnes si respectables, sa Nourrice et sa Grând'Mére.
Tout le monde peut admirer avec nous l'allure discrète, plus que discrète, ambiguë, de cette phrase délicieusement perfide. M. Sainte-Beuve se prononce sans se prononcer. Ce n'est pas lui positivement qui blâme ; il se place au point de vue de la morale populaire, ce qui ferait supposer que le critique admet au moins deux morales. Tune populaire,
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l'autre non populaire, qui est peut-ctre la sienne ; et encore, à ce point de vue impersonnel, se contentet-il de faire remarqiber qu'il n'est pas très-bien PEUT-ÊTRE de compromettre les deux personnes respectables qu'on appelle la nourrice et la grand'mère.
Puisque M. Sainte-Beuve n'est pas très-sûr que Béranger ait eu tort en cette double circonstance, puisqu'il a dû môme, pour émettre ce doute, se placer au point de vue d'une certaine morale qu'il accepte ou qu'il repousse, — nous l'ignorons et il se garde de nous l'apprendre, — pourquoi vient-il soulever inutilement une question sur laquelle il ne semble point fixé ?
Le rôle d'un critique de la valeur et de l'importance de M. Sainte-Beuve n'est pas de se faire l'écho des objections de telle ou telle portion du public. Il a le droit et le devoir d'exprimer son opinion personnelle, la seule qui puisse nous intéresser lorsqu'il parle. C'est trop de modestie de sa part, et Ton regrette de le voir se mettre, pour ainsi dire, à la remorque iels, Morale populaire, s'astreindre au rôle de simple rapporteur, quand il est de ceux qui prononcent et qu'on écoute. Ce rôle secondaire, effacé, convient mieux à M. de Pontmartin, lequel, à son tour, se mettra à la remorque de M. Sainte- Beuve pour attaquer Béranger, sans songer, dans la naïveté de ses prétentions, au singulier effet que produit son nom entre ces deux noms.
Maintenant, nous répondrons àla Morale populaire^ cette belle inconnue devant qui M. Sainte-Beuve ôte son chapeau, que Ma Nourrice et Ma Grand'Mère n'ont rien d'immoral, et que Béranger n'a nuUe-
ment compromis deux personnes respectables et qu'il respectait. Dans Ma Nourrice et dans Ma Grand'" Mère, le poète a tout simplement fait deux petits tableaux de genre, deux peintures de mœurs, conune plus tard dans Babel et dans Madame Grégoire. S*il avait intitulé les deux chansons incriminées : une nourrice et nos grand'mères, le reproche tomberait de lui-môme, puisqu'en effet, la Grand'Mère, chantée i)ar le chansonnier, n'est pas la grand'mère de Déranger. — Faut-il l'apprendre à la morale populaire, ou le rappeler à M. Sainte-Beuve *?
Le moraliste, et c'était son droit, a dépeint les mœurs d'ime génération à laquelle ont appartenu les grand'mères des hommes nés au début de la révolution. Cette génération avait vécu sous le règne de la Du Bariy et ne passe point aux
« « .. . Celle de mes cbaosons qui porte le titre de Jia Grcmd'mèrB ne peot être en rien le portrait dtaiicune de met aïeules, femmes également reeommandables. La femme du tailleur, qui eut soin de mes premières années, grande travailleuse, ne connut d'autre distraction que la leetare; et la mère de mon père, non moins courageuse femme, Àt également on modèle de vertu.
» Il me semblait qd'il était facile de démêler, dans les productions d'un auteur, celles qui appartoaaient aux conditions de son genre et aux fantaisies de son esprit, de celles où il avait eu Tintention de se peindre lui-même. J*ai pu juger du contraire. Aussi, comme ma sœur est religieuse, je me crois obligé de dire que la chanson du Fottin, où je dis : J'ai pour tcBur une béguine, était faite bien avant que ma sœur pensât i prendre le voile.
» Je ne veux pas qu'on pousse trop loin Tapplication de ce mot d'une de mes préfaces : Mes Chansons, c*est moi. C'est moi, en effet, mais c'est bien d'autres aussi, et je sais gré au critique qui s'est servi de cette expression, la Comédie des Chansons, en parlant de mes recueils. » (Bérargir. Note de Ma biographie,)
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yeux de la postérité pour s'être piquée de chasteté :
G*était la îégence alors;
Et sans hyperbole, GrAce aux plus drôles de eorps,
La France était folle.
Tous les hommes plaisantaient, Et les femmes se prêtaient A la gaudriole,
Ogué, A la gaudriole ^
Quant à la nourrice, n'est-ce pas la plupart du temps une mercenaire qui fait un métier? Elle ne devient en réaUté respectable que dans certaines circonstances exceptionnelles où elle ajoute à ce métier des sentiments, des soins presque maternels en dehors du marché passé avec elle, et Tanecdote du Récollet, qui fait tourner son lait, rentre parmi les faits qui peuvent servir à caractériser une époque.
j±près ces explications ; nous comprenons que M. Sainte-Beuve n*ait point personnellement taxé ces deux chansons d'immoraUté ; n^us comprenons qu'il les ait signalées seulement comme de nature à efiËaroucher les gens peu instruits, peu accoutumés aux fictions de la poésie. Il ajoute, d'ailleurs, presque aussitôt :
Béranger^ ne l'oublions pas,... est de la race 'gauloise, et la race gauloise, même à ses instants les plus poétiques, manque de réserve et de chasteté...
Ceci est bien l'opinion du critique lui-même.