I. Béranger. La Gaudriole
SAINTB-BBUVE. 75
On pourrait croire à un correctif tout d'abord, si ce singulier correctif ne confirmait Taccusation en la généralisant; si, du même coup» M. Sainte- Beuve ne justifiait les susceptibilités de la morale définie plus haut. A la vérité le correctif du correctif se trouve immédiatement dans le membre qui termine la phrase :
Voyez Voltaire, Molière, La Fontaine, Rabelais et Villon, les aïeux.
Tout cela ne forme-t-il pas un mélange d'absinthe et de miel de la plus haute saveur?
La question morale une fois tranchée de cette façon ferme et nette, M. Sainte-Beuve aborde la question du caractère, et citant ces deux vers de la Bonne YieiUe :
D'on traU nMiont se montra-il capable?
ÀTee orgueil tous répondrei : jamaiit
il ajoute.:
S'il avait dit aussi bien d'un irait malin, il aurait fallu répondre : toujours.
Ceci est presque vrai, sauf Texagération visible du « toujov/rs, » — Déranger avait, comme nous tous, moins que quelques-uns pourtant, les défauts de ses qualités. D'un esprit vif et sensé, il découvrait rapidement te faible ou le ridicule des honunes qui l'entouraient, l'inopportunité ou le danger des événements auxquels il assistait. Cette disposition naturelle de son caractère s'augmenta avec les années, n aimait un peu trop à montrer qu'il n'était
76 BÉRAN0ER.
pas dupe, d*autant plus peut-être qu'il Tayait été quelquefois. « Malin, » mais « sensible, » il ne se laissait guère tromper, mais on surprenait son cœur*. Alors il poussait très-loin et gardait trèslongtemps ses illusions, non pas tant sur Tintelligence que sur la bonté des gens. Cela ne Tempôchait pas de « mêler un grain de plaisanterie dans son obligeance ; c'était son revenant bon à lui, et ses petits profits '. »
Il cédait aussi,— pourquoi nier cette faiblesse*? — au plaisir de placer un bon mot, de lancer brusquement un trait aiguisé, qu'il n'eût jamais écrit et qu'il oubliait l'instant d'après. Les autres, les auditeurs, ne l'oubliaient pas, et, sans que l'on sût comment, les intéressés recevaient le trait à domicile.
Béranger avait un second tort : il ne choisissait pas son public. Que ce public fût composé d'intimes ou d'étrangers, d'hommes intelligents ou bornés, le causeur allait droit devant lui, exprimant sous un toiu* pittoresque, en quelques phrases incisives, ce • qui lui passait par l'esprit. Je me rappelle encore les regards étonnés, les sourires contraints, les attitudes embarrassées de quelques visiteurs mal préparés à certains discours dont ils ne comprenaient pas Tin-
* « Ma bonne vieille grand*mère Champy... me diiait qoelqaefo» : « On te trompe, n Ce mot m*a été répété bien souvent depuis méoie que l'expérience m'est venue : il n*a jamais pu me rendre sourd aux gémissements de mes semblables. » (BéRA?rGRR. ~ Ma biographie),
s (M. Sai.tte-Becive. Article de 1S61.)
* Voir à cet égard ce que dit George Sand (dans notre 6* partie ci-après : Les critiques hienveUlatUt), et surtout lire en entier l'article qu'elle a publié dans le Siède (24 mai 1S60).
tention, mais dont ils retenaient des lambeaux sans suite et, la plupart du temps, tout à fait défigurés.
Indiscret sur les petites choses, pour les autres comme pour lui, excepté lorsqu'il s'agissail de ses Inenfaits dont personne ne l'entendait jamais parler, il croyait ou semblait croire à la discrétion de ses auditeurs. Il lui arrivait parfois de s'abandonner au sujet d'un absent devant son meilleur ami : aussi l'absent ne perdait-il pas un mot — de ceux qui sont désagréables — du discours dont il avait fait les frais. Le plus souvent ces médisances n'étaient que des boutades passagères et sans importance : le lendemain aurait racheté la veille, si les imprudences pouvaient se racheter. Le chansonnier rendait alors pleine et entière justice à la victime d'une mauvaise humeur, excusable peut-être, mais trop expansive.
Ce travers, d'ailleurs, ne nuisit qu'à Déranger : il lui créa de nombreuses inimitiés, et nous ccHinaissons plus d'une personne dont l'antipathie franche ou dissimulée contre le poète, n'a point d'autre prétexte qu'un « trait malin » jeté dans la conversation.
M. Lapornte, à cet égard, est plus coupable qu'il ne le pense. En ^supposant même qu'il ne se soit jamais servi du mort pour venger les querelles de l'ouvrierpoete, son Kvre fourmillerait encore d'indiscrétions de toutes sortes, que la délicatesse devait lui interdire. Béranger ne l'avait point chargé de sténographier des paroles prises au vol, mal entendues le plus souvent, presque jamais comprises. Le chansonnier avait le culte de l'amitié, mais il ne la séparait pas assez de la personne de ses amis, de tous
78 BËRANGBR.
ceux qui s'imposaien; ^ lui, qu'il finissait par accejH ter à force de les avoir obligés. La religion de Tamitié, certes, est une belle chose; cependant, conune toutes les religions, elle a ses desservants qui en vivent, et qu'on ne doit pas confondre avec ellemême. Adorons Tamitié, et sachons néanmoins, quand il le faut, surveiller nos amis. — Béranger se contentait, surtout vers la fin de sa vie, de les aimer et de les aider.
Revenons à La Bonne Vieille et à M. Sainte- Beuve.
Cette bonne vieille, nous dit-il^ rappelle, sans du tout Te cer, certain sonnet admirable de Ronsard à sa maîtresse, ce qui n'empêche pas Béranger de donner, dans sa préface de 4833, un petit coup de patte à Ronsard, qui était peu en faveur oiort^
Ce « QUI ÉTArr peu en paveur alors » nous paraît une manière de dénoncer les gens tout à fait char^ mante 1 Que dirait de nous M. Sainte-Beuve, ai nous nous permettions d'écrire une phrase dans le genre de celle-ci :
« M. Sainte-Beuve, dans un article du 15 juillet 1850, déclara que le temps était venu de dégager toutes les tendresses au sujet de Béranger, dont la popularité baissait sensiblement alors, i»
On vient de voir le « petit coup de patte à Ronsard, » — bien petit, en eflTet. M. Sainte-Beuve conti-
1 Voici le V petit coup d« patte »; il est bon de le citer pour apprécier la susceptibilité de M. Sainte-BeuTe en cette circonstance :
« ie TaTOue pourtant, je n'aurais pas touIu plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard, le plus dasaiqae de nos Tien auteurs » (MftAiicn.— Préfim M 1833).
SAINTE-BETJVB. 79
nue sur le même ton, à propos d'André Qiénier, bmsquement évoqué pour le besoin de la cause •
Et j'ajouterai^ en passant^ dit-il^ qu'il ne cesse à la rencontre de donner aussi des chiquenaudes à André Chénier, ce jeune maître si hors d'atteinte par le souffle et la largeur de rinspiration et par le tissu du style *.
Fort bienl Mais vous auriez dû ajouter aussi : « qui n'était po^ peu en faveur alors, » et nous ajouterons, nous : « qui est en grande faveur aujourd'hui. »
Tout le monde comprend, sans que nous insis-
* Si Béranger, à ce sujet, avait besoin d'excuse, et si son caraclère ne le mettait à l'abri du soupçon d'une basse jalousie contre « ce jeoae maître si hors d'atteinte, etc., » le passage suivant de Ma BtograpMe expliquerait comment Béranger ne partageait pas en tout et toujours l'enthousiasme à la mode pour André Chénier :
« Henri de La Touche me fit plusieurs fois de judicieuses observations qui m'ont rendu grand service. Aussi suis-je souvent retoomé à ce vrai poète, grand faiseur de pastiches. Je l'ai souvent appelé l'inventeur d'André Chénier, dans les csuvret duquel û est au moins pour moitié; car j'ai entendu Marie-Joseph déplorer qu'il y eut si peu de morceaux publiables dans les manuscrits laissés par son frère. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les vers placés à la fin du volume, et que le geôlier est sensé interrompre, n'aient pas ouvert les yeux des juges de sang-froid. Tout le monde sait pourtant auourdliui que ces vers sont de de La Touche. »
L'éditeur ajoute en note :
c Béranger fait de beaucoup trop grande la part que Henri de La Touche a prise dans la publication des poésies d'André Chénier. On aurait tort de croire que c'est parce qu'il n'avait pas un grand goût pour des œuvres qui furent si tardivement révélées à notre admiration. Béranger estimait à son prix le talent de Chénier; mais il croyait réellement que Henri de La Touche avait fait plus encore pour son poète que Macpherson n'a fait pour Ossian, etc. »
Ifoi-méme j'ai entendu plusieurs fois exprimer eette opinion à Béranger.
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tions, combien le choix de ces expressions, « petit coup de patte, » il chiquenaydes, v est malheureux pour Béranger; combien il amoindrit le chansonnier en feisant passer sous nos yeux l'image semibadine, semi-grotesque, d'un gamin taquinant les personnes graves qu'il devrait respecter. L'intention de M. Sainte-Beuve est d'autant plus visible ici, que tout à l'heure il transportera son lectexir dans la loge d'un concierge et racontera une scène d'Henri Monnier, où nous verrons le chansonnier tirant le cordon.,, du refrain. Ce passage est à coup sûr plein d'esprit, mais d'un esprit un peu plus que tnalin,
M. Sainte-Beuve, « dégageant» de plus en plus toutes « ses tendresses, v s'occupe alors de l'écrivain et du mérite des chansons. Voici le résumé de son opinion :
n Béranger a oeau vouloir élever le génie de la chanson^ il n*y parvient que jusqu'à un certain point; on ne force pas la nature des choses, ni ce qu'il y a d'inhérent dans les genres. C'est encore, après tout, dans le genre, semi-sérieux, semi-badin, qu'il s'en tire le mieux et qu'il réussit plus complètement qu'ailleurs.
Alors il se demande si le chansonnier aurait pu écrire des Idylles, des Méditations, des Odes, une Épopée.
J'en suis venu à croire qu'il est plutôt heureux pour lui d'avoir rencontré sur son chemin tous ces petits canatuo et jets d^eau et ricochets de chansons, qui ont Vair de rarrCter et qui font croire à plus d'abondance et de courant naturel dans sa veine, qu'elle n'en aurait peut^tre, en effets livré à die seule.
M. Sainte-Beuve reproche avec raison à Béranger quelques obecimtés de style, et tombe ici dans un autre défaut que nous appellerons V entortillement. — Grâce aux petits canaux, aux jets d'eauy aux rieochets, aux peut-être, aux en effet, à cette veine qxU livre moins cTabondcmce et de courant naturel qu'elle n'en a l'air, on trouverait difficilement une phrase plus embrouillée, dont Tintention fût plus claire.
Déranger est obscur, quand il s'efforce de dire trop de choses en trop peu de mots. H y a tel de ses couplets où chaque vers contient une idée. C'est un régime excessif pour la poésie qui aime à suivre son caprice, à vagabonder parmi les fleurs, en un mot à faire Vécol© buissonnière. — M. Sainte-Beuve est entortillé, quand il accumule les mots et les images pour enfoncer davantage une \dée dans le cerveau de son lecteur, sans toutefois vouloir l'exprimer d'une façon directe et positive. Ainsi à la faveur des petits canaux, des jets d'eau et autres ricochets, Béranger se trouvera tout à l'heure convaincu d'une prétention qu'il n'a jamais eue, mais que ses admirateurs, ceux qui lui vouaient « un culte » ont eue quelquefois pour lui.
M. Sainte-Beuve tient à remettre Béranger à sa • place; or, Béranger ne l'a jamais quittée. Comment faire alors ? Supposer qu'il en a pris une autre que la sienne. — M. Sainte-Beuve tient à comparer Béranger aux poètes de grand souffle et de haute inspiration, pour lui dire qu'il n'est qu'un chansonnier; or Béranger à toujours revendiqué ce titre, celui-là seul, et s'est toujours défendu, avec son rare bon sens, des comparaisons dangereuses, hors de sai-
son '. Comment faire alors ? Ecrire les phrases suivantes:
La ruse du talent de Béranger a été de faire croire à sa grandeur... 11 nous a fait croire qu'il étui gêné dans la chanson quand il n'y était qu'aW.
Ètes-vons bien sûr que ce soit lui qui vous l'ait fait croire ? Et depuis quand vous fait-on croire ainsi de confiance ce qui choque votre sagacité, votre goût épuré? Êtes-vous bien sûr de ne pas l'avoir cru naturellement, de vous-même à une époque où tout le monde le disait, — tout le monde, excepté Béranger ?
Vous avez raison ; « Béranger a beau vouloir élever le génie de la chanson, il n'y parvient que jusqu'à un certain point. » Seulement vous avez oubUé de compléter la phrase; il fallait ajouter: jusqu'au point où la (hanson cesserait d'être une chanson pour devenir une ode, une ballade, etc. De la sorte vous étiez juste, exact, et personne n'était tenté de tirer une conclusion fausse d'une proposition vraie.
Vous avez encore raison : a On ne force pas la nature des choses, ni ce qu'il y a d'inhérent dans les genres. » Seulement, il faut savoir gré à Béranger d'avoir su se maintenir toujours dans cette limite
* « Od doit comprendre, d'après ce que je Tiens de dire, la contrariété qoe j'ai toujours éprouTée lorsque, pour louer mes chansons, on leur faisait Tbonneur de les appeler des odes. Nous avons de la peine à nous défaire de toutes les aristocraties, et celle des genres en littérature n*a pas encore cessé de régner chei nous, en dépit des
puissants efforts tentés par ce qu'on appelle l'école romantique De
là le nom d'ode donné à celles de mes chansons qu'on croyait appartenir à un genre supérieur, en dépit de la synonymie réelle des deux mots. » {Ma Biographie,)
SAINTE-BEUTE. 83
de la chanson, dont il aurait pu être tenté de soiti/, ne fût-ce que par vanité et à force d'entendre dire autour de lui que ses chansons étaient des odes. Il laissait dire et faisait des chansons ' ; mais il s'efforçait, à la vérité, d*élever le génie de la chanson, de faire contenir à cette chose légère, sans qu'elle éclatât, tout ce qu'elle pouvait renfermer d'idées et de poésie.
Cependant vous persistez à sortir le chansonnier de chez lui, et vous vous demandez s'il aurait pu composer des odes, des méditations, des idylles, une épopée à la façon de M. Viennet. A cette demande vous répondez d'une façon négative. Vous avez le malheur d'avoir trop raison, et cette réponse, avouons-le, n'a rien de bien prophétique, puisqu'on effet le poète, après avoir abordé tous les genres, à l'époque de sa jeunesse, s'est résolument renfermé dans la chanson. Est-ce là de la critique fort sérieuse? la question est-elle de savoir si Béranger aurait pu écrire autre chose que des chansons, ou de savoir s'il a écrit de vraies et de belles chansons ^?
Avec ce système, on pourrait aussi bien se demander si Victor Hugo aurait pu rimer le Roi
< Dns les Ùemièret chansonSy Bérai^er répète en Ten ee <(a*il a écrit tant de fois en prose :
Si roD dit que j'ai &it des odes, ITen crois rien : j'si ftit des chansons.
(Le* Cfunuotmettes.)
3 Cependant on a, depuis la mort de Béranger, recoeilli on remis au jour divers morceaux, dont nous aurons occasion de parler plus tard» et qui semblent démontrer qu'il aurait pu, lui aussi, gravir les hauts sommets de ce qu'on est convenu d'appeler la grande poésie.
84 BÉRANOBR.
i Y^etot, de Lamartine composer des tragédies, Alfred de Musset chanter la ruine de Troie ou les pérégrinations d*Énée.
Ce (jue vous désirez établir c'est l'infériorité de la chanson comparée aux grands genres, car dans notre pays et notre époque de démocratie, Taristocratie, détrônée partout ailleurs, s'est réfugiée au Parnasse, et Ton a continué, conune au temps de Louis XIY, de hiérarchiser les produits de l'intelligence. PcJur notre compte nous n'admettons pas cette hiérarchie. Nous ne partageons pas l'avis d'une Dame-poête, s'écriant dans son salon: Après tout Déranger n'a écrit que de petits vers. — Les vers de cette dame sont effectivement beaucoup plus grands que ceux du chansonnier : ils ont, au moins, deux pieds de plus par chaque ligne, en leur qualité d'alexandrins.
Nous croyons, nous, tous les genres égaux, et nous pensons qu'ils diffèrent seulement par le talent de l'écrivain. Du reste, cela importe peu: prenons les chansons pour des chansons, jugeonsles conune des chansons, sans nous inquiéter de savoir si l'ode et la chanson appartiennent l'une au grand genre, l'autre au petit genre. Imitons à ce sujet la modestie, le bon sens de Déranger qui répétait à satiété : Je suis chansonnier, rien que chansonnier.
Ce n'est qu'au dernier paragraphe dté par nous que M. Sainte-Deuve met en cause avec quelque netteté Déranger lui-môme, et tente de faire remonter jusqu'au poète la responsabiUté des diverses opinions qui se sont produites sur son compte. L'é-
8AINTE-BEUVB. 85
minent critique en parlant de la ruse du talent de Béranger qui a fait croire à sa grandeur ; en répétant que Béranger a fait croire qu*il était gôné dans la chanson, quand il n*y était qu'aidé, prétend à son tour nous faire croire que Béranger aspirait à une autre gloire que celle de chansonnier, qu'il élevait ses ambitions au delà, qu'il se posait en poëte épique ou lyrique.
n y a là une erreur, non-seulement d'appréciation, mais de iifdt matériel. Nous le répétons, pas un mot, pas ime confidence de Béranger n'autorise à lui adresser ce reproche. Sans doute, on a parfois à son égard poussé l'engouement trop loin; sans doute de maladroits admirateurs ont pu créer de légitimes susceptibilités et lasser le public lettré par l'excès de leurs pompeux dithyrambes; sans doute, M. Paul Boiteau a tort, du moment où il parle de Béranger, d'évoquer aussitôt les grandes ombres de Corneille et de Molière; mais ce n'est pas une raison pour accuser de ruse le talent de Béranger, pour déclarer qu'il vqus a volontairement fait croire ceci ou cela.
Lui-même, avec cette sorte de seconde vue qu'il possédait quelquefois, a prédit d'avance le temps où l'on dégagerait Umtes les tendresses, môme les plus méritées : dès 1833, il répondait à certains reproches de 1850 et d'une façon qui eût pu vous épargner le soin de les faire.
Ce que je fmi$ dire ^''avance à ceux qui se font les exécuteurs des hautes œuvres littéraires, c'est que je suis complètement innocent des éloges exagérés qui m*ont été prodigués ; que jamais il ne m'est arrivé de solliciter le moindre article de
86 BÉRANGEK.
bienveillance ; que j'ai été même jusqu'à prier des amis journalistes d*étre pour moi plus sobres de louanges (M. Boiteau qui a édité et commenté les onivuss posthumes ne s'est pasasseï pénétré de l'esprit des œuvres antérieures, notamment de la préface de 1833) ; que, loin de vouloir ajouter le bruit au bruit, j'ai évité les ovatfons qui l'augmentent ; me suis tenu loin des coteries qui le propagent ; et que j'ai fermé ma porte aux commis-voyageurs de la renommée^ ces gens qui se chargent de colporter votre réputation en province et jusque dans l'étranger^ dont les Revues et les Magasins leur sont ouverts.
Je n'ai jamais poussé mes prétentions plus haut que hb l'indique le TrriiE de chansonnier, sentant bien qu'en meliarU toute ma gloire à conserver ce titre auquel je dois tant, je lui devrais encore d'être jugé avec plus d'indulgence, placé par là loin et auniessous de toutes les grandes illustrations de mon siècle.
N*e8t-ce pas lui également * , au moment de sa plus grande popularité, qui disait en parlant de sa réputation avec une modestie excessive et que l'avenir ne ratifiera pas :
On a jugé de sa durée par son étendue; j'ai fait^ moi^ un calcul différent qui se réalisera de mon vivant, pour peu que je vieillisse.
On a voulu justifier ses prévisions : le vieillard a lu M. Sainte-Beuve, et quelques-imes des insultes de M. de Pontmartin — celles-là dépassant toute prévision — ont éclaboussé jusqu'au chevet du moribond ^ ,
* Préface de 1833.
2 Toutefois dans ce passage relatif au mérite purement liuéraire de Béranger, il y a des obsenrations justes et dignes de Tillustre critique, malgré leur aévérité. Nous n'insistons pas sur le^ détails qui nous entraîneraient au delà de notre bot. -- Ce que nous youloai
Nous arrivons à la question politique , mais ici il importe de bien distinguer les dates. M. Sainte-Beuve a traité ce sujet à deux reprises, en 1 850 et en 1861 . Un abîme sépare les deux époques, et Téminent critique n'est pas un homme dont on puisse dire, en ces matières, « qu*iln*a rien appris, rien oublié.» Pendant les onze années éboulées entre ses deux études sur le chansonnier, l'écrivain du Constitutionnel semble, au contraire, avoir beaucoup appris et quelque peu oublié. Le moment n'est pas venu, toutefois, d'opposer M. Sainte-Beuve à lui-même, et nous traiterons un peu plus tard la question de la politique de Béranger.
Actuellement, nous nous contenterons de citer les paroles du critique, en priant nos lecteurs de les retenir, et nous ne relèverons que l'intention purement morale qui les a dictées.
Homme d'un patriotisme sincère^ il est éirident aujourd'hui qu'en poussant trop au triomphe des passions et à Tèxplosioil des ressentiments ^pulaires^ il n'avait pas assez songé au lendemain.
définir et foire mietn eonnattre ce n'est pas le talent dn chansonnier, mais le caractère et le rôle du citoyen.
Cependant nom demanderons à M. Sainte-Beuve — quMl nous pardonne cette question fort indiscrète^ pourquoi il a omis, en publiant ces critiques, de nous prérenir qu'il'en deyait quelques-unes à Béranger lui-même? Certaines imperfections de style, certaines faiblesses on obscurités d*expressions ne lui furent-elles pas signalées par le cbansonnîer, 4 TépoqM où M. Sainte-Beuve allait solliciter, eomme bien d'autres, auprès du pofite, les conseils qu*on lui reproche aujourd'hui d*avoir trop aimé à donner?
En nous prévenant de cette sorte de collaboration inattendue, l'auteur des Itifidû aurait vivement piqué la curiosité du public. •
88 BÉRAN6EH.
11 ne voulait pas de la Restauration, il ne voulait guère des d'Orléans :
« Il voulait donc de la République ; gela n'est pas DOUTEUX. » — Ceci, nous tenons à le constater, est fort clair et aussi catégorique qu'on peut le désirer.
D'autre part, voilà Déranger désigné, et désigné justement, car il le méritait, à la colère des légitimistes, à la rancune des orléanistes déjà très-irrités, non-seulement de la défaite des idées qu'ils avaient soutenues, mais encore de Tavénement dune République dont ils se faisaient néanmoins les hommes d'afTaires,... pour le bon motif, comme les événements l'ont assez çrouvé. Gela ne suf&t pas à M. Sainte-Deuve. Il ne laisse pas même au chansonnier les républicains qui, ceux-là du moins, auraient pu savoir quelque gré à Déranger t d'avoir voulu la République, » et il dte aussitôt le mot de Chateaubriand : — « Ehl bien, votre République, vous l'avez 1 » et la réponse de Déranger : — « Oui, je l'ai, répondait Tbomme A'esprit^ mais j'aimerais mieux la rêver que la voir. y>
Dès lors. Déranger se trouve bien et dûment convaincu d'avoir voulu la RépubUque, puis, lorsque son désir fut réalisé, de n'en avoir plus voulu. C'est, du moins, ce que déclare l'éminent critique, lorsqu'il ajoute qu'on pourrait dire à « ceux qui se font une idole de la popularité, et qm s'en montrent les grands prêtres obéissants : ainsi vous poussez sans cesse à ce dont vous ne voulez pas en définitive — cela serait trop net, voici l'adoucissement — ou à ce dont vou^ ne voulez que très-peu,,. »
Dans tout ce passage, l'auteur des Lundis sortmo-
mentanément de sa réserve habituelle et accentue davantage sa pensée.
Pour comprendre la portée que le public donna à ces paroles, il faut se rappeler l'époque où elles ont été écrites. On était en 1850. La République, depuis les journées de juin 1848, n'était plus qu'un fantôme dont les partis se servaient à tour de rôle ou tous à la fois pour effrayer la nation, un de ces épouvantails inofTensifs dont on fait peur aux eniants insoumis, et sur lesquels les enfants se vengent de leur peur dès que la peur a disparu. Tous les intérêts lésés et tous les intérêts à venir, toutes les ambitions renversées et toutes les ambitions naissantes se ruaient à la fois sur cette grande chose vaincue, mais encore redoutable par la force intime de son seul nom. On avait tremblé, on avait courbé le front devant elle : elle abattue, on se relevait pour la frapper. Cependant elle laissait aussi un vide, et ce vide chacun avait hâte de le remplir.
Parler de la République à cette coalition d'hommes exaltés par un reste de crainte et le souvenir de leur défaite, enhardis par Tespoir d'une éclatante et prochaine revanche ; leur désigner le chansonnier comme le promoteur de cette immense révolution sitôt arrêtée, c'était leur dire, à cet instant : l'homme que vous avez prôné, admiré, n'est-il pas votre cruel ennemi? N'est-ce pas à lui que vous êtes redevables des angoisses par lesquelles vous venez de passer — et de passer gratuitement, ce qui ajoutait encore à leur colère ?
Us le savaient, tous ou presque tous, et, malgré
90 BÉRANaBR.
rentraînement de la réaction, ils ne s'en prenaienl guère à lui, honorant chez le chantre national une longue et ferme conviction qu'ils s'étaient habitués à lui connaître. Ils savaient aussi que cette foi politique n'avait jamais poussé le poète à demander la réalisation immédiate et qitand même de ses idées; qu'il avait été mordant en paroles quelquefois, mais impatient ou pressé jamais; qu'en 1830, il avait contribué par sa modération à leur procurer ces dix-huit années de paix et de liberté constitutionnelle, dont ils auraient pu profiter pour reculer indéfiniment, comme en Angleterre, l'avènement de la République. Us savaient tout cela ; ils tenaient compte à Déranger de sa réserve , et leurs rancunes ne se tournaient contre lui quHndirectement. En effet, ils n'avaient point rencontré le vieillard sur leur chemin, dans les dernières années. Avec certaines différences, ils le respectaient de môme qu'ils avaient respecté Dupont (de l'Eure), parce que la fidélité aux convictions, les services rendus, le désintéressement, l'âge aussi, inspirent toujours un certain respect.
Tout à coup, on jette à ces hommes, à ces partis, le nom de Déranger, en l'accolant à l'objet de leur haine vivace, — c'était le droit de M. Sainte-Deuve, car c'était la vérité, hâtons-nous de le répéter, — puis on leur apprend que Déranger, en voulant la RépubUrque, n'obéissait pas à une conviction. On leur apprend qu'il a poussé au triomphe des passions et à l'explosion des ressentim^ents (phraséologie à la mode h cette époque) dans Tunique but de conserver sa popularité, de l'augmenter encore, sans songer au lendemain, sans
vouloir biem sérieusement la République, par un caprice d'homme d'esprit, une fantaisie de poète ivre de bruit, en un mot, qu'il a fait le mal, sans Vexcuse d'avoir cédé à un entraînement sincère.
C'est à cette société bouleversée, haletante , de 1850, à cette société si lasse de mouvement et d'agitation q\i'elle ne demande que le silence et Timmobilité à tout prix ; si humiliée de ses sottises et de ses défaillances, qu'elle cherche partout un coupable sur qui rejeter le fardeau des « iniquités d'Israël, » c'est à cette société qu'on vient dire: Béranger a contribué au renversement de l'ordre social (style du temps), et il l'a fait froidement, volontairement, avec le désir réfléchi d'agrandir sa renommée aux dépens de votre repos. C'est aux vainqueurs de l'insurrection de juin qu'on vient dire : Béranger « a pris le mot peuple trop souvent dans un sens étroit y.., celui de l'opposition et du combat des classes; il s'est vanté d'être du peuple. »
En face de ces partis soulevés contre l'état de choses, il y avait les républicains dont la position était aussi fausse que pénible. Vaincus, ils avaient les apparences de la victoire et tous les désavantages d'une situation qu'ils subissaient, qu'on exploitait contre eux : on les déportait, en se plaignant de leur tyrannie; on leur demandait des comptes, comme s'ils dirigeaient quelque chose et, en même temps, on les châtiait comme des serviteurs infidèle^. Ils assistaient impuissants et désarmés à la pièce qui se jouait sans eux, contre eux, dont ils faisaient les trais. On supprimait la République au
nom de la République, en leur reprocliant toutà la fois sa naissance et sa mort.
On eût été aigri à moins, avouons -le.
Mais à leur ressentiment s'ajoutait une nouvelle amertume; ils sentaient qu'ils avaient été maladroits presque toujours, au-dessous de leur tâche quelquefois. Ds comprenaient qu'ils avaient manqué, en partie par leur faute, une occasion magnifique et qui ne se présenterait plus de longtemps. Ils voyaient leur rêve avorté se perdre dans un avenir lointain. Après avoir mis le pied sur la terre promise, ils se retrouvaient au milieu de rOcéan, ballotés par les flots, secoués par la tempête; ils se disaient qu'ils avaient tenu quelques heures le gouvernail, que le vent avait gonflé leurs voiles, qu'ils avaient touché au port, et qu'ils reculaient vers leur point de départ. Le sentiment de leurs fautes ne les consolait pas. Eux aussi, ils étaient en quête d'un coupable' qui ne fût pas eux : quagrens quem devoret 1
C'est à ces hommes irrités, mécontents, qu'on vient dire : Déranger se retire de votre République et la renie. Il l'abandonne. Il aimait mieux la rêver que la voir, et s'il ne le dit pas tout haut, c'est que « le poète aujourd'hui dégoûté » n'est pas « encore revenu du rôle. »
M. Sainte-Beuve ne se trompe pas. En effet. Déranger devait être dégoûté de ce qu'il voyait, et l'on comprend qu'il eût mieux aimé rêver la RépubUque que la voir telle qu'on la lui servait en juillet 1850. Ce mot, tous les républicains l'ont dit, excepté lui peut-être, car nous sommes, et pour
cause, porté à croire qu'il ne Ta jamais prononcé. Ce qu'on appelait, par une sorte de convention, qui n'était au fond qu'une sanglante ironie, la République leur faisait, à bon droit, regretter celle qu'ils avaient rêvée si longtemps, celle qu'ils avaient cru posséder le 2'* février 1848.
La réponse de Déranger à Chateaubriand, fûtelle authentique, ce que nous ne croyons pas, le sens qu'elle emprunte à tout ce qui l'acccompagne est complètement erroné. .Où l'on serait tenté de voir un blâme général, absolu contre l'institution républicaine, il n'y aurait eu, en tout cas, que la boutade d'un honnête homme et d'un vieux répuMicain, en face de cette étrange République qui avait été au-devant du pape avec M. Freslon, qui allait à confesse avec M. de Falloux, qui enfin prenait Rome d'assaut avec le général Oudinot.
Après avoir affirmé, en s'appuyant sur une citation probablement inexacte et dont il conviendrait, en la supposant vraie, de rétablir le sens naturel, que le républicain Déranger avait voulu la République sans la vouloir, M. Sainte-Deuve poursuit son enquête et démontre que le chansonnier était devenu, vers la fin, socialiste :
D'autres chants très-élevés du Recueil de 4833^ tels que les Contrebandiers, le Vieux Vagabond, Jacques, Jeanne la Housse, ont une forte teinte de ce socialisme qui a succédé^ dans l'opinion du dehors^ au iil)éralisme de la Restauration : Béranger est fort sensible et fort attentif à ces courants de l'atmosphère.
En efiet, Déranger, né en 1780, mort en 1857,
94 BÉRANGRR.
a marché avec son siècle, ne fermant Toreille à aucun bruit du dehors, accueillant les idées qui lui semblaient la formule nouvelle de Tavenir. Poète et chansonnier, il ne s'est jamais piqué d'être un faiseur de systèmes ; mais il les étudiait quand ils se présentaient à lui, et de chacun d'eux acceptait ce qui lui paraissait de nature à hâter cette transformation de la société que tous les penseurs de notre époque ont prédite tour à tour, soit en vers, sQit en prose, soit à la tribune, soit dans la chaire du professeur.
En 1812, il ne vulgarisait pas, sans doute, les idées qui ne devaient se développer, se manifester que dix ou vingt ans plus tard. Il n'était ni Fourrier, ni Saint-Simon, ni celui-ci, ni celui-là; il n'avait pas la prétention de c devancer la justice du peuple. » Seulement lorsque le sociaUsme devint autre chose qu'une aspiration vague et mal définie, lorsque des hommes remarquables, malgré leurs dangereuses erreurs, eurent donné un corps à ces aspirations, le chansonnier, au lieu de ae renfermer dans lee souvenirs de sa jeunesse, comprit qu'il y avait là un mouvement encore un peu désordonné et pourtant digne d'attention. Il chanta les rêves nouveaux du peuple, comme il avait chanté ses gloires passées, non pour le flatter, mais parce que sa nature active le poussait à élargir toujours le cercle intellectuel oà se mouvait sa pensée.
II se figurait, du reste, pourquoi le nier? que cela rentrait dans son « rôle. » Il voulait être l'interprète écouté du peuple. Chansonnier populaire et national^ il se croyait appelé à chanter les joies
et les douleurs, les espérances et les victoires morales ou matérielles de la nation.
Que ne diraitron pas de lui, au contraire, s*il s'était arrêté, ainsi que presque tous les hommes de la Restauration, au progranmie de sa jeunesse et de ses premières luttes 1 Ne voyez-vous pas d'ici les reproches? Ce serait im esprit borné, incapable de s'élev«p au-dessus des petites animosités d'un libéralisme étroit, incapable de comprendre les besoins plus exigeants de son époque. Un de ces hommes bien intentionnés peut-être, mais sans portée, sans coup d'œil, qui croient le pays sauvé, la liberté assurée parce que tel portefeuille a passé des mains de M. X... dans les mains de M. Y...; qui prenn^it un changement de cabinet pour une révolution, et trouvent tout pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, du moment où leurs amis sont aux afEaires.
Après cette mise en scène du sociaUsme^ le critique des Ltmdis montre le chansonnier refusant de demeurer à l'Assemblée constituante c pour défendre, exphquer, commenter et appliquer, s'il y avait lieu, la moralité de ces chansons, poétiquement très-belles. »
lci> rhomme d'esprit chez Béranger^ l'homme prudent, celui qu'on peut appeler (sauf respect) une grande coquette, Ta emporté, on ne craint pas de le dire, sur le citoyen et même sur le poète. Un poète tout à fait généreux, un André Chénier, n'eut pas hésité. Mais Béranger vieilli^ et voyant d'ailleurs à l'œuvre des poètes de conversion nouvelle, aura pensé qu'il était de trop dans l'arène ; il a eu la migraine et s'est dégoûté.
Ce passage est channant d'esprit et de malignité ; mais il a le tort d'être trop charmant, trop spirituel et trop malin, et surtout de ne présenter qu'un côté de Is^ question. M. Sainte-Beuve nous convaincra difficilement qu'un poète, un chansonnier, doive nécessairement accepter des fonctions législatives, par cela seul qu'il a exprimé des vœux de réforme, qu'il s'est fait Técho de certaines aspirations, de certaines plaintes.
Nous croyons que Béranger n'eût rendu aucim service sérieux à la cause qu'il aimait en restant à l'Assemblée constituante, et qu'il avait dès lors le droit strict de refuser un mandat que son incapacité absolue comme orateur l'eût empêché de remplir avec quelque utilité. Il a pensé, et on peut penser avec lui, que chaque homme a sa tâche et son devoir appropriés à ses forces; qu'un chansonnier n'est pas nécessairement un homme poUtique ; que la nature a créé les uns pour la parole, les autres pour l'action ou pour la plume.
Qu'il y ait eu plus de prudence que d'enthousiasme , plus de raison que de générosité dans sa résolution ; que ce jour-là il ait écouté surtout sa lassitude et le froid bon sens, nous ne le nierons pas. Lui-même, dans sa lettre de refus, nous dit qu'il demande un service*. Mais représenter cette
* « Pour la première fois je demande quelque chose à mon pays; que ses dignes représentants ne repoussent donc pas la prière que je leur adresse en réitérant ma démission, et qu'ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d*un vieillard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive en se sé^iarant d'eux. » {Lettre au citoyen jpréiiderU de V Assemblée naUonaie»)
abstention comme un nouveau saciiflce fait à sa * popularité, comme une suprôme coquetterie, c'est se tromper gravement. Déranger, à ce moment, jouait sa popularité, et il le savait. S'il a cédé à la pente de son caractère, il n'a nui qu'à lui-même ; sa présence silencieuse aux côtés de La Mennais n'aurait point sauvé la République, ni déplacé la majorité. Il pouvait sacrifier le repos de ses dernières années : il ne l'a pas voulu, jugeant qu'après avoir combattu pendant trente ans, son âge lui donnait droit de prendre sa retraite, de laisser la place à de plus jeunes, à de plus actifs.
Cette fatigue, cette laiblesse, si l'on veut, M. Sainte-Beuve la présente comme « une migraine; » le mot est joli, mais comme beaucoup de ces jolis mots, il est trop joli pour être juste. n sert, à la vérité , de transition au reprocbe qui va suivre d'une « habitude de calcul trop continuel et trop raffiné. » Ce reproche sera répété plus tard à satiété par tous les adversaires et même par quelques amis de Béranger. Pour le moment, nous nous contentons de le signaler. Quand il en sera temps, nous rechercherons sur quelle base il repose, ce qu'il a de faux ou de mérité. Nous apprécierons également à notre point de vue l'abs- . tention du chansonnier en 1848.
Nous ne relèverions pas le passage sur l'Académie française, s'il ne montrait une fois de plus avec quelle facilité M. Sainte-Beuve trouve de petites raisons et des motifs mesquins à la conduite entière de Béranger. Suivant lui, Béranger n'est pas de l'Académie française parce qu'il « s'est dit qu'il
ne fallail pas en Hre, C'est une nnguUjHté * dont il se flatte... il ne veut pas qu'on puisse accoler jamais d'autre titre à son nom que celui de chansonnier. Il n'est pas fâché au fond de donner, par son absence, un petit tort à l'Académie.... »
C'eût été prêter aux riches. L'Académie, qui repousse M. Littré, n'a pas besoin qu'on lui donne de petits torts; plus généreuse pour elle-même, elle s'en donne volontiers de très-grands. Néanmoins, M. Sainte-Beuve, en supposant au chansonnier l'envie de se singulariser, a oublié quelques autres motifs assez sérieux et qui méritaient qu'on les citât. Ces motife sont fort connus, sinon fort compris, et singxdarisent bien davantage Béranger ^.
< « Qu*on ne croie pas que je me dissimule rinconvénient pour
moi de n'être pas de rAcadémie Qui sait même si ma conduite,
mal interprétée, n'indisposera pas TAcadémie contre ma mémoire, si peu que ma mémoire doive me survivre ^ ? J*ai aimé trop sincèrement les lettres pour ne pas le craindre ; et cette crainte j'hésite d'autant moins à l'exprimer ici, qu'elle répond à ceux qui m'ont accusé de ne pas aspirer au fauteuil pour me singularittr, » (Ma Biographie,)
3 « Je vous répète donc que, si j'avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littéralement parlant, à m'inscrire parmi les aspirants au fauteuil. Mais par des causes trop longues à exposer, je tiem à ne pat enrégimenter aeadémiquement ce petit genre qui cessera d'être due arme pour l'opposition le
JOUR ou IL DEVIENDRA UN MOYEN DE PARVENIR. Et puis-jC foumîr,
moi, à ceux qui ne manquent jamais d'attaquer les choix de l'Académie, l'occasion de rabaisser, à cause de moi, un genre auquel je
t L*Acadéinie, par la bouche éloquente de M. Villemaio, a noblement réponda à cette crainte, en se fkisant, dans la séance solennelle qui a ioivi la mort de Béranger, l'interprète écouté do deuil public.
8AINTB-BEUVE. 99
L*amitié de trois hommes très-divers d'opinion et
doit tant et que je sois parrena à placer encore plus haut qu*il ne rayait encore été? Ceux qui disent aujourd'hui de mes chansons que ee sont des odes, seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, que c'est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu'il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu'ils n'ont que trop raison.
» Je ne puis me dissimuler, d'ailleurs, que l'on n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicttesae. Or, il faut ici que je vous confesse, mon cher ami, que j*ai an ouvrage en tête qui ne peut être écrit dans un esprit académique *, Pensez-vous donc qu'il me convienne, avec un pareil projet, de m'expoaer à commettre un acte d'ingratitude, et n'est-ce pas déjà trop que la reconnaissance que j'ai pour tout ce que vous me proposez et la bienveillance de plusieurs de vos collègues? Cest parce que la reconnaitianee est un cuUe pour moi que fat toujours redouté de eoniraeter même de légères obligations, et vous voulex m'en faire contracter de grandes! J'ai tout sacrifié au besoin ^indépendance; ne me ravissez pas le fruit de tant d£ efforts, souvent si pénibles. n
9 Des sots, ou des gens qui ne qne connaissent point, ont cru, ou même ils ont feint de croire, après la Révolution de juillet, que j'avais refusé des places et des distinctions pour me singulariser; non, vous le savez. Les places et les distinctions n'allaient ni à mes goûts, ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas recherchées. Cependant me suis- je vanté de ma modération? ai «je fait retentir les journaux de mes refus désintéressés?
» On tombe assez souvent dans la même erreur, je le sais, relati- ' vement à l'Académie : c'est de l'orgueil, dit-on. Les sots me croient donc bien sot?...
» Mais me voyez-vous en habit brodé! Vépée au côté, aUant au thdteau f Là encore un discours : « Sire^ je suis votre très-humble » serviteur. — Ah ! vous voilà donc, vous qui n*avez pas voulu » fictif venir visiter? — Je suis votre serviteur ^ Sire, — Allez et » n'y revenez plus ! etc., etc. » Ah I mon cher Lebrun, ne sentez-voas pas que vos usages sont des impossibilités pour moi? » (Lettre à M. Lebrun. — Ma Biographie. Appendice.)
t Sans doute son Dictionnaire des Contemporains.
100 BÉBANeER.
de caractère protège la mémoire du chansomûer. Ce sont des parrains de sa gloire un peu gênants pour certains détracteurs. M. Sainte-Beuve, comme M. Veuillot, constate cette réunion de Chateaubriand, de La Mennais et de Lamartine autour du poète populaire, mais où le second ne voit qu*un motif de déplorer Tesprit du temps, M. Sainte- Beuve saisit Toccasion d'être à la fois désagréable à Lamartine, à La Mennais, à Chateaubriand et à Béranger.
n faut rendre à Béranger cette justice^ s'écrie-t-il, qu'il n'a pas le premier recherché ces hommes réputés d*abord plus sérieux que lui/ qui ne le sont pas^ et à aucun desquels il ne le cède par l'esprit.
On pourrait croire d'abord que M. Saint-Beuve a voulu grandir Béranger. Ce serait méconnaître étrangement Téminent critiq[ue : il a voulu seulement diminuer les autres. D'ailleurs, il se hâte d'expliquer cette triple admiration pour le chansonnier, ainsi que l'affection du chansonnier pour ces trois écrivains. Prenons au hasard \m de ces hommes, M. de Lamartine par exemple, et nous rencontrerons aussitôt la phrase suivante : Béranger, après avoir longtemps regardé Lamartine comme im aristocrate et un gentilhomme, a n'a commencé à le louer comme poète, qu'après Jocelyn, à dater de la décadence,... »
n serait facile, du reste, de relever de graves erreurs dans tout ce passage, notamment au sujet de La Mennais et de Carrel ; Béranger môme employait im plus gros mot à cet égard, quoique, suivant les habitudes de son esprit, dont le calme devant les
attaques personnelles contredisait le genus writabiU vatùm du poète latin, . il se soit efTorcé de contenir le zèle des amis qui voulaient alors répondre à M. Sainte-Beuve.
Voici enfin la conclusion de cet article :
Béranger^ comme poëte^ est un des plus grands, non le plus grand de notre âge... Dans cette perfection tant célébrée^ il entre aussi bien du mélange. Comparé aux poètes d'autreioisy il est du groupe second et encore si rare^ des Bums^ des Horace, des La Fontaine.
Cette part de gloire est assez belle pour contenter môme les exigeants, et le chansonnier, avec sa modestie accoutumée, trouvait qu'on lui faisait trop d'honneur, tout en se félicitant qu'on fût obligé de parler ainsi de l'homme à qui certes on ne voulait pas de bien. Nous mettons, nous, trèsvolontiers Déranger au rang d'Horace et de La Fontaine, mais avec quelques différences morales. M. Sainte-Beuve en établit aussi, seulement les nôtres ne sont pas les siennes.
Biais ces derniers (Horace, 1^ Fontaine), qui n'ont jamais été des poètes de parti restent par là même plus élevés et d'un ordre plus universellement Immain. Lisez Horace dans ses épltres, La Fontaine dans ses fables ; ils n'ont cajolé aucune passion, ni dorloté aucune sottise humaine.
En effet, Horace, l'égoïste aimable, encense tranquillement le vainqueur e^ chante Octave devenu Auguste. C'est un courtisan, qui n'a jamais, que je sache, « flatté C infortune. » La Fontaine n'est pas un courtisan, il se montre môme capable de courage e^ amitié, mais il y a de l'indifférent chez lui, et de
102 BiRANGER.
l'égoïste, quoique sans habileté, ni calcul, nous le reconnaissons facilement. Est-ce là toutefois ce que M. Sainte-Beuve appelle une inspiration c plus élevée, d'un ordre plus luiiverseUement humain? »
Nous ne croyons pas davantage que Béranger soit im homme de parti dans le sens étroit de ce mot. C'est un homme à^opinion, lui-môme Ta dit, et il nous sera facile de le prouver en nous appuyant sur sa vie tout entière. Il y a une différence profonde entre l'homme de parti et l'homime d'opinion. Tous deux, à la vérité, ont une foi politique et la confessent dans leurs écrits comme dans leurs actes, seulement le premier s'inféode à ses idées, en accepte une formule restreinte dictée par les nécessités du moment et sacrifie une portion de son libre arbitre aux convenances de ses coreligionnaires, tandis que le second, moins astreint aux nécessités de tactique et de discipline qui sont toutes passagères, sans rien modifier au fond de ses croyances, admet, suivant les circonstances, 3es tempéraments utiles, et, sans s^airôter à un programme toujours incomplet, cherche avec indépendance et sincérité, les meilleurs moyens pour atteindre au but désiré.
La foule confond ensemble ces deux sortes d'hommes. Â ses yeux, tout républicain appartient au parti républicain, de môme que tout catholique au parti catholique, et si on lui parle d'un socialiste, elle songe à Saint-Simon, àFourier, à Gabet, incapable de comprendre. qu'il puisse ôtre question d'un homme souhaitant des réformes] sociales, en dehors des diverses écoles.
8AINTB-BBUVB. 103
M. 8ainte*Beuye qui plane dans les régions sereines iie la pure littérature, qui semble n'avoir jamais partagé les rêves et les déceptions de son époque, au point de jrxie politique, est trop indifférent, trop exclusivement absorbé par des préoccupations « d'un ordre plus universellement humain,» pour saisir ces nuances importantes et délicates. Chaque homme de conviction lui semble un homme de parti, et dans sa bouche ce mot prend son plus mauvais sens. Gela est naturel; on méconnaît presque toujours les passions qu'on n'éprouve pas et les motifs qui ne nous ont jamais flécidé nous paraissent assez mesquins. Aussi nous comprenons que toute la portion militante des Chansons le choque et lui • soit peu sympathique : nous croyons volontiers qu'à c son sens » elle c diminue -» beaucoup le chansonnier.
Le critique revient sur son terrain et retrouve aussitôt sa lucidité complète lorsqu'il termine par cette appréciation du talent poétique de Béranger :
Mais à une époque d'efforts, de lutte et de calcul, il a su trouver sa Yeme, il a fait jaillir sa poésie, une poésie savante et vive, sensible, é1evée,*malicieuse, ori^nale, et il a excellé assez pour être sûr de vivre, lors même .que quelques-unes des passions qu'il a servies, et qui ne sont pas immortelles, seront expirées.
On ne saurait dire mieux, et ces dernières lignes nous montrent M. Sainte-Beuve tel que l'ont fait la nature et le travail, avec son goût sûrv et fin, sa sympathie vive pour les choses de l'intelligence, goût et sympathie qui surnagent finalement, môme lorsque
des drconstances étrangères à la littérature ont amené sons sa plume des insinuations fâcheuses et des restrictions injustes. Cet article remarquable, et destiné à dévoiler le caractère de Béranger, nous fait surtout connaître M. Sainte-Beuve. Nulle part réminent critique n'a mis dans un jour plus net toutes ses imperfections et toutes ses perfections; nulle part il n'a aussi bien montré l'inconvénient de son procédé et la finesse de son talent; nulle part il n'a mêlé davantage les artifices du langage aux artifices de l'intention; nulle part il ne s'est complu davantage dans les grâces raffinées du sous-entendu.
Il a pris Déranger sous ses divers aspectsd'homme, de citoyen et de poète, et, à ce triple point de vue, il a indiqué tout ce qui prétait à une attaque. Quelquefois il l'a conduite lui-même, plus souvent il en a dressé le plan, comme pour prouver, en se jouant, qu'il connaissait les ressources et le faible de la place assiégée. Il a voulu la démanteler; mais il n'a pas voulu la renverser. De là ces marches et ces contre-marches, cette allure discrète et menaçante, ces brèches ouvertes, ces savantes retraites suivies de retours offensifs , cet ensemble d'accusations et d'éloges se corrigeant mutuellement, et qui laissent dans Tesprit du lecteur des idées confuses sur le mérite désormais suspect du poète, mais ime impression très-nette sur son caractère décidément compromis.
Au fond, cet article de 1 850 est un article de revanche. On y découvre le désir d'apprendre à un homme trop longtemps ménagé ou respecté par la critique, qu'il relève cependant de la critique , qu'il n'est ni
SAINTB-fiBUVB. 105
plus impeccable, ni plus sacré que le commun des mortels. On y sent une sorte d'irritation sourde, on y devine le plaisir malin qu*éprouve l'écrivain en ébranlant sur son piédestal une statue qu'il a luimême contribué à élever, et que nul n'a pu renverser. C'est un de ces articles maîtres qui ouvrent une nouvelle période dans la réputation d'un honune connu. M. Sainte-Beuve n'y exprime pas seulement ses doutes et ses restrictions au sujet de Béranger, il y soulève successivement toutes les questions, même les plus indifTérentes au critique, qui seront un jour posées par chaque parti à Déranger. Il lève et rabat le gibier: ici la morale, plus loin le caractère, puis le rAle politique, livrant le républicain aux légitimistes et aux orléanistes, le socialiste aux amis de l'ordre^ enfin le républicain et le socialiste ensemble aux révolutionnaires dûment avertis que le prudent Béranger les a laissés au milieu de la débâcle après les avoir mis en train. Ailleurs il s'en prend au poète, à l'écrivain lui-même qu'il convaint de ruse dans son talent, de calcul continuel dans sa vie, d'ambition littéraire au-dessus de ses forces, de jalousie contre Ronsard, André Ghénier, Lamartine ^aoant la décadence. »
Nous avions donc raison de le dire, cet article est l'arsenal où puiseront à tour de rôle les divers ennemis de Béranger. Mais, par cela même qu'il a tout préparé, rien achevé, M. Sainte-Beuve aura le droit de leur dire en fin de compte : — Je ne suis pas des vôtres. Je m'arrête où vous commencez. Je suis un homme d'esprit et de bon ton que n'aveugle poin la haine. Je me bats à armes courtoises, au premier
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sang : il me suffit que la piqûre soit douloureuse. Je ne m'évertue pas à vouloir tuer les gens que je sais immortels. Plus tard on pourra m'accuser d'une certaine injustice et de malveillance. momentanée envers le chansonnier, mais' on verra qu'en d'autres instants, si j'ai trop méconnu le caractère, j'ai sA du moins apprécier, dans une sage mesure, le génie du poète.
Nous avons fait ressortir cette malveillance, nous avons souligné ces injustices, nous avons, autant que nous avons pu, dégagé l'intention du critique, chaque fois qu'elle nous a paru nécessaire à réfuter ou à signaler.
Il nous reste une dernière remarque à noter sur ce premier article de M. Sainte-Beuve. Bile nous expliquera cette irritation sourde dont nous avons parlé et la tendance générale, comme l'opportunité du travail de l'éminent critique. L'influence politique de Tépoque y est fort sensible, trop sensible même. Nous sommes en 1850, ne l'oubûons pas. La République n'est plus que de nom, l'Empire n'est pas encore; l'ordre est toujours menacé , les intérêts sont toujours inquiets. Voilà ce qui amène les reproches de démocratie étroite, de socialisme dangereux, de haine exagérée des rois. Après le 2 décembre 1851 les reproches changeront de nature; on accusera le chansonnier de n'avoir pas aimé la liberté; on affirmera qu'il n'a pas chanté le peuple, mais l'Empereur. M. Sainte-Beuve, tardivement éclairé sur les vraies opinions de Béranger, ne dira plus qu'il a voulu la République, mais le retour de Vaigle, et M. Sainte-Beuve s'en trouvera
tout radoud, ainsi que va le prouver le ton de son article de 1861.
A cela, d'ailleurs, rien d'étonnant. M. Sainte- Beuve plane, avons-nous dit, au-dqssus des basses régions de la politique ; il n*est pas à coup sûr un homme de «partii» ; mais, à cause de cela même, il est très-attentif aux commotions politiques. Les unes d'un caractère révolutionnaire, le gênent et Firritent, parce qu'elles troublent la paix publique et la sérénité de son âme ; parce qu*elles sont la mise en œuvre d'idées complètement en dehors des idées qui intéressent et qui occupent le critique. Les autres, dont le premier résultat est le rétablissement de l'ordre dans la rue, lui procurent ce calme et ce recueillement favorable aux travaux d'esprit, et que Virgile appréciait fort dans son temps : Deus nobis hœc otia fecU.
Aussi Tinfluence des événements contemporains est non moins visible dans les articles de M. Sainte- Beuve que dans les chansons de Béranger, avec des différences toutefois. En effet, il n'y a pas, à proprement parler, d'indifférents en politique. Il y a les hommes de lutte, « les poètes de combat, » et les hommes désintéressés des rêves, des besoins de leur époque; les premiers, on les accuse quelquefois d'avoir flatté le peuple, d'être les « grands-prêtres obéissants » de la popularité ; les seconds aiment naturellement le pouvoir, quand il est fort : ils ne descendent pas dans la lice, mais ils écoutent tous les bruits de la mêlée... et acclament le vainqueur K
* A cette religion politique appartient aussi ce grand pontife de la pbiloeophie éclectique, qui, passant naguère devant la colonne
t08 bAranoer.