SOIT LA FORME DANS LAQUELLE IL ENVELOPPE SES IDÉES, U
» touiwkft un écrivain de génie : Pierre de Béranger se platt i se » surnommer le charbonnier; comme Jean de La Fontaine le fablier, » il a pris rang parmi nos immortalités populaires... Peu de juges » aujourd'hui sont capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et » d'achevé dans vos vers, peu d'oreilles assez délicates pour m » savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le » naturel le plus charmant.
» Au reste. Monsieur, dans la préface de mes Études, vous consi-
* « Chateaubriand , pourquoi fuir ta patrie, ■ etc. (& M. de Chateaubriand.)
LOUIS ULBAGH. 301
dont lé caractère» le talent et lapolitique patiente sont l'antipode du caractère, du talent et de la politique de l'illustre exilé K
» durant cooime historien, j'ai remarqué que cette strophe était » digne de Tacite, qui faisait aussi des vers :
Un conquérant dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois, El de ses pieds on peut Toir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.
» Lorsque vous entonnez la louange du Roi tTYvetotf et l'hymne » au Ventru ; lorsque tous célébrez le Marquis de Carahas et les » M}^nnidons ; lorsque vous dictez la lettre prophétique d'I^n petit roi 9 à un petit duc; lorsqu'à mon grand regret vous riez de la Géron- » tocratie, vous êtes un politique à la manière de Catulle, d'Horace » et de Juvénal... »
* VjcTOR Hugo a Btf ranger :
« Je suis à Mayence, dans un pays qui a été français, qui le rede- » viendra un jour, et qui l'est de cœur et d'âme en attendant, etc., » etc. Tout à l'heure j'étais à ma fenêtre, sur le Rhin; j'écoutais » vaguement le bruit du moulin à eau,... lorsque d'une croisée » voisine, une voix de femme, une voix charmante, m'a apporté par » lambeaux des vers charmants....
» Ces vers de vous, ces nobles vers entendus de cette façon et dans » ce lieu, m'ont remué profondément. Je vous les envoie mutilés n comme le vent me les a apportés ; ils m'ont fait venir les larmes » aux yeux, et j'ai senti un besoin irrésistible de vous écrire... n Vos vers m'ont dilaté l'flme. Ce chant d'une femme, c'est la pro- » te8tati<m de tout un peuple. J'ai pensé que vous seriez heureux de j» savoir que les échos du Rhin sont pleins de votre voix, et que la n lile de Frauenlob chante les chansons de Béranger. Quant à moi, » je ne fais que passer à Maycnce, mais j'en emporte une émotion » profonde. Je vous la dois et je vous en remercie, cher et grand » poëte ; je suis à vous du fond du cœur.
» 4 octobre 1840. ■ » Victor Hugo.
- {Correspondance, tome IH.)
302 BÉRANaSA.
Or Béranger ji'ayant pas plus de valeur que ne lui en accorde M. Ulbach, comment expliquer le respect de Chateaubriand, de Lamartine, de Victor Hugo, pour ce buste en plâtre qu'ils ont Tair de croire en marbre et du marbre le plus pur? Il faut supposer en eux bien de l'hypocrisie ou bien de la niaiserie ; de l'hypocrisie, s'ils ont seulement voulu flatter la popularité dans l'homme qu'elle avait choisie ; de la niaiserie, s'ils ontété dupes d'une de ces contrefaçons vulgaires, d'un de ces moulages grotesques, que les industriels piémontais exposent le soir sur le parapet de nos quais parisiens, à la lueur blafarde du gaz, pour ïnieux tromper l'ignorance et le mauvais goût des petits bourgeois amateurs de l'art à bon marché. Ce serait adresser là un méchant compliment à la conscience ou à la sagacité de trois hommes dont nous admirons tous le beau talent, joint, chez M. Victor Hugo, à une incontestable fermeté de caractère.
M. Ulbach, d'ailleurs, les respecte et les admire autant que personne : il en est môme un qu'il respecte et qu'il admire infiniment plus que nous ne faisons. Mais, quand il écarte du bout du doigt le « petit bonhomme, » cela lui parait tellement naturel, tellement simple, qu'il oubUe de se demander si le petit bonhomme tient à quelqu'un ou à quelque chose. Du reste, il ne discute pas le chsgisonnier, il se contente d'exprimer son opinion, sans rechercher la cause, après tout bonne à connaître, de l'immense ijifluenceque Béranger a exercée, non pas seulement sur les masses populaires, mais sur les esprits les plus marquants, les plus vigoureux
LOUIS ULBAGH. 303
de notre époque, sur tous ces hommes considérables par leur talent et leur position, qui vinrent tour à tour solliciter et recevoir les conseils du poète, avant, pendant et après 1830.
QueUe est sa valeur littéraire, philosophique et sociale ? s'écrie M. Louis Ulbach. — Gomme littérateur, Béranger, par sa forme et sa poésie, appartient à l'École de Pamy... 11 n'a point inventé un rythme; il n'a rien trouvé de plus que ses devanciers. Il a fait mieux la chanson, voilà tout ^.. Quant à l'amour et à l'idée de Dieu, on sait ce qu'il en a fait. S'il y a des senthnents qui puissent prétendre à purifier et à moraliser une époque ; s'il y en a dont la démocratie ait surtout besoin, ce sont ceuaM.
 coup sûr, si la démocratie est une question de sentiment au lieu d'être un problème social, c'est-àdire scientifique, que la science seule doit résoudre, en éliminant les vagues rêveries enfantées par l'imagination et les fausses conceptions de la vie entretenues par les idées religieuses, pour nous ramener à une notion exacte de la réalité, seul terrain solide où la Révolution ne risque pas de s'embourber. Mais comme l'idée de Dieu, en dehors des religions à dogmes, n'est qu'une idée confuse qui man-
* « La littérature française se trouTa ainsi enrichie, par l'exhaussement de la chanson, d'un genre nouveau, dans lequel Déranger n'avait pas trouvé de modèle et restera sans égal, l'histoire et la poésie ne se répétant jamais. » (Proddhon.)
« Mais que pense V. Kxc. de Béranger et de Tauteur du ff^édtre de Clara-Ga^ulr — Ceux-làf je les accepte^ a répondu Gœthe : ce tant de grands talents qui ont leur principe en eux-mêmes et qui sont indépendants des façons de voir de leur temps, n (Entretiens de Gœthe et d^Ëckermann.)
304 BÉRAN6ER.
que de certitude, une sorte dldéal personnel qui peut satisfaire la conscience de l'individu, sans lui donner jamais un criierivm général, acceptable de tous, nous ne comprenons pas ce qu'elle peut apporter de force à la démocratie. De deux choses Tune : ou cette idée nous conduira, après de longs efforts et des tâtonnements inutiles, à rentrer dans le giron d'une Église régulièrement établie, ou bien nous resterons dans le déisme pur et simple. Or, ne sait-on pas, depuis dix-huit siècles de luttes et de bouleversements, ce que les religions révélées mettent d'entraves à l'organisation de la démocratie?— Elles ont donné une certaine définition de l'homme et de Punivers dont l'esprit domine dans nos lois et ços institutions ; elles ont façonné le monde visible sur le monde invisible, tel qu'elles le concevaient, et, tant que nous accepterons un dogme religieux , nous ne sortirons point du dogme social qui en est l'application immédiate , puisque le premier implique nécessairement le second.
Si, au contraire, nous nous en tenons au déisme, qu'en résultera-t-il? — C'est que chacun se fera sa petite religion, organisera son petit ciel, dotera son petit Dieu d'une certaine quantité d'attributs, trouvera sa petite solution au grand problème de l'infini, donnera sa petite raison d'être à l'univers . fixera le petit but auquel nous devrons tendre; puis, mimi de son petit évangile, dont il sera tout à la fois le créateur, l'apôtre et le pasteur, chacun rentrera dans la vie avec son programme politico-religieux, et s'efforcera d'organiser la société au point de vue d'un idéal individuel, tout aussi éloigné de la réa-
LOUIS ULBAGH. 305
Kté que Tidéal chrétien ou musulman. Les meilleurs d'entre nous auront passé leur existence et employé les plus nobles facultés de leur esprit à chercher, dans Tautre monde, au delà des nuages, une solution qui ne s'y trouve point. Alors nous verrons pulluler autour de nous une foule de systèmes, plus ou moins socialistes, auxquels il ne manquera que le bon sens et la connaissance vraie des besoins de Thumanité, des droits et des devoirs de l'homme envers l'homme.
L'oi^anisation de la démocratie est, répétons-le, un problème purement humain; il ne sera résolu que par Tétude des facultés de l'homme, la foi en sa puissance individuelle, la connaissance approfondie des lois qui régissent les sociétés et des intérêts qui résultent de l'agglomération d'êtres ayant les mêmes besoins et le même désir légithne de les satisfaire.
L'amour aussi, dont parle M. Ulbach, est une passion conune Dieu est un idéal ; c'est une passion bonne ou mauvaise, noble ou méprisable, suivant les circonstances particuhères où elle se développe. Elle peut beaucoup pour le bonheur de l'individu, elle ne peut rien pour la solution de questions sociales qui demandent la plus froide raison jointe à la science la plus pratique. Un société repose sur des faits et vit par eux ; du jour où la passion et l'idéal sont les diaux qu'elle adore, elle perd le sens du juste, de l'honnête et du vrai; le désarroi des intelligences amène le désordre des idées et l'affaiblissement des volontés, chacun tire à soi : les grandes individualités naissent et les nations meu-
rent. Nous croyons donc que M. Ulbach est dans Terreur quand il avance que « la démocratie a sur- » tout besoin de Tamour et de l'idée de Dieu, » que ces deux sentiments purifient et moralisent une époque.
La démocratie n'est pas nécessairement athée, ou ennemie de l'amour, plutôt que de toute autre passion, mais ce qu'il lui faut pour se fonder, ce sont des principes certains, démontrés, des vérités pratiques. L'amour et les rêves religieux sont le luxe moral et permis des citoyens qui ont accompli leurs devoirs civiques; ce sont les joies du cœur, les fleurs de TinteUigence.
Si donc Déranger avait mal compris l'amour et dédaigné le sentiment religieux, on pourrait lui reprocher cette double lacune au point de vue poétique et au point de vue de la morale orthodoxe : il n'y aurait rien à lui reprocher au point de vue révolutionnaire, à moins qu'on ne voulût l'accuser d'avoir corrompu ses lecteurs et proche le relâchement des mœurs. Mais c'est ici un autre côté de la question, et M. Ulbach ne l'aborde pas directement, puisqu'il se contente de dire : « L'amour, pour lui, n'est que le plaisir grossier. » Toute la vie de Déranger, sa biographie, ses lettres — documents ignorés, en 1 855, du spirituel chroniqueur de la Revue de Paris, — démentent cette assertion reproduite également par M. CuviUier-Fleury et d'autres critiques. Nous aurons l'occasion de la réfuter dans ce qu'elle a de faux et d'exagéré.
M. Ulbach déclare aussi que : «Chanté au dessert, accompagné par les couteaux et les fourchettes,
LOUIS ULBACH. .i07
Béranger est le roi de la goguette et fait rire les hommes, mais rougir les femmes. »
Soit. Ceci toutefois ne peut s*appliquer qu'à un petit nombre de chansons plus ou moins grivoises, que les nécessités du genre et la tradition ont imposées au chansonnier, alors qu'il débutait et cherchait encore sa veine originale. Si c'est de la soi^te que Fauteur de M, et if"* Fernel a entendu chanter le Roi d'Yvetot, le Petit homme grU, le Sénateur, Roger-Bon^ temps, MaGra/ixd' Mère, etc. *, nous lui demanderons s*il a jamais entendu chanter, avec accompagnement de « couteaux et de fourchettes, » le Cinq Mai^ les Fous, Jacques, Jeanne-la-Rousse ^ Poniatowski, le Quatorze Juillet, les Quatre âges historiques, le Suicwte.les Tombeaux de Juillet, le Tombeau de Manuel le Vieux caporal, le Vieva sergent^ le Viev^ Vagabond et tant d'autres chefs-d'œuvre dont la sensibilité vraie et l'éloquence simple ont trouvé moyen d'émouvoir toute une nation, sans l'emploi des grands mots sonores et des longues phrases pompeuses ^. Pour-
< « Toute eette partie de son œuvre serait à dédaigner, si, par la vivacité des tableaux et le mordant de la vérité, sa chanson, licencieuse de pensée et de fait, n'était devenue une satire d'un genre supérieur à celui d'Horace et de Ju vénal. Ma Grand* Mère est une de ces pièces incomparables... et qui n'a de modèle en aucune langue, n
(Proudhon.)
3 « Les chansons, comme les fables de La Fontaine, les comédies de Molière et les contes de Voltaire ont conquis parmi le peuple et les hautes classes une égale célébrité. Et c'est ce qui élève Béranger audessus de tous les poètes contemporains : en fait d'art et de poésie, une pareille universalité d'admiration est décisive et dispense de tout autre argument. »
(Prouphon.)
308 BÉAANOBH.
quoi donc passer sous silence toutes ces chansons et celles qui s'en rapprochent par Tinspiration élevée, la haute et belle poésie ? Elles forment la partie la plus importante du bagage Uttéraire de Déranger, et c'est à peine si M. Ulbach semble en connaître l'existence. Celles-là n*ont rien qui puisse faire « rougir les femmes, » et ne justifient nullement cet aphorisme : « Un poète qui n'a pas pour lui les femmes est un mauvais poète. » Ces quelques mots renferment, d'ailleurs, une nouvelle esthétique, dont les graves conséquences ont échappé certainement à M. Louis Ulbach. Quoi, lorsque nous voudrons désormais classer un poète parmi les bons ou parmi les mauvais, il sufBlra de savoir si les femmes sont pour lui, c'est-à-dire si elles 'ne trouveront dans sa lecture rien qui doive les faire rougir? Ainsi Horace, Juvénal, Anacréon, Aristophane, presque tous les poètes latins et grecs, en un mot, sont de mauvais poètes, parce qu'il se rencontre dans leurs écrits de nombreux passages qui feraient «rougir les femmes?» Et que dire de tous nos vieux poètes gaulois, depuis Villon jusqu'à Malherbe, en passant par Clément Marot et Mathurin Régnier? Leur qualité de compatriotes les sauveraitelle de l'excommunication féminine? Pas de pitié : ils sont mauvais, très-mauvais ! Molière, Molière lui*même, en ce cas, devient \xn poète des plus inférieurs, car il emploie parfois des mots embarrassants, et les locutions schohing fourmillent dans ses œuvres immortelles. Quant à Voltaire, grâce à cette loi un peu draconienne, le nommer c'est le condamner, et la Pucelle le relègue an dernier
LOÎJIS tlLBACU. 309
rang, sans compter la prose de Candide, Nous craignons bien :égajemenl qu'Alfred de Musset (les femmes le lisent pourtant, et avecvgrand plaisir) ne puisse obtenir des circonstances atténuantes. Si Fauteur de la Coupe et les Lèvres, et de RoUa ne faisait pas rougir ses lectrices, il faudrait en conclure qu'elles se montrent plus sensibles aux mots francs qu'aux situations scabreuses, aux termes employés qu'aux rêves caressés. En revanche, M. de Lamartine, expurgeant, manu propriay ses poésies imprimées, afin de leur ouvrir la porte des couvents et autres lieux d'éducation, et transformant le dernier vers au Lac:
Tout dise : ils ont ÀiMii 1
en celui-ci :
Tout dise : ils ont PASStf I
remplirait le but suprême de l'art.
Nous ne prétendons pas que les femmes manquent de finesse et de délicatesse dans l'esprit, mais n'est-il pas hasardeux, la question de pudeur mise à part, de les ériger en arbitres du mérite littéraire? L'éducation qu'elles reçoivent les laisse ignorantes de toute idée sérieuse, les infatué de banalités, les nourrit de préjugés, et leur nature même, impressionnable au suprême degré, les rend esclaves de leurs sensations, au détriment de la raison. Nous parions d'ailleurs des fenunes du xix« siècle, car au XVII® et au xviii* siècles leur valeur intellectuelle était différente et leur influence fut éminemment favorable.
Aujourd'hui, pour elles, M. Louis Enaull remplace Balzac, et M. Octave Feuillet Molière. Si elles lisent M. de Lamartine expurgé, elles respectent infiniment M. Victor Hugo, conmie on respecte une chose sacrée... en n*y louchant pas. La Nouvelle Héloïse ou Corinne les ravit, — du moins elles le disent, — mais Gil Bios les ennuie, et elles Tavouent. Rien de ce qui renferme un sentiment juste, exprimé en style simple, rien de ce qui peint la vie telle qu'elle est, rien de ce qui marche résolument dans la voie de l'avenir, ne les attire ou ne leur convient. Elles aiment, en littérature, les sentiments fades et fardés, les idées banales, la morale étroite, le faux et le clinquant. Et je ne les accuse pas : le faux et le clinquant forment la base de leur éducation ; en tout on leur a seulement appris le chemin de l'Église et du magasin de modes. Ce sont donc de mauvais juges actuellement, sauf exceptions assez rares. Notre époque comme toutes les époques, a produit, en petit nombre, desfenmies d'élite ', supérieures par le génie et le mâle 'amour de la vérité, non-seulement aux autres femmes, mais encore à bien des homanes, car chez ces derniers la race des « femmelins, » pour employer le mot de M. Proudhon, augmente tous les jours.
Du reste, nous interprétons peut-être mal la .pensée de M. Ulbach. Il a voulu parler seulement de la femme vraie, naturelle, de la femme telle qu'elle a été créée, et non de la femme qui greffe sur les idées fausses et Thypocrisie enseignées au couvent, les mi-
< FAot-il nommer George Sand et Daniel Stem?
gnardises et les préjugés cultivés dans les salons. Il a voulu parler encore de la femme habituée par son mari à aimer, à comprendre les nobles produits de Tintelligence, de celle dont le bon sens délicat et l'esprit déUé deviennent un si précieux auxiliaire. Mais cette femme-là est une exception, et nous croyons qu'elle lirait avec plaisir la Bonne vieille ou Jeanne la Rousse, Nous comprenons toutefois qu'à ses yeux, Béranger ne soit pas le poète préféré. Ce n'est point, nous le reconnaissons volontiers, le poète par excellence de l'amour; son vers nerveux, concis, sa langue sobre et nette, n'ont i>as constamment ce charme musical qu'on est accoutumé à chercher dans les vers. Sa poésie ne nous berce pas comme une mélodie aux suaves accents; elle n'endort pas notre cerveau, elle n'ouvre pas à l'imagination la porte d'or des rôves sans fin. C'est une poésie démocratique, pleine du souffle du peuple, toute remplie du brait de nos batailles révolutionnaires. Elle excite à penser, à lutter. Elle cingle notre paresse et nous montre plus la terre qu'il faut améliorer, que le ciel asile des mystères. A ce point de vue M. Ulbach a raison, grandement caison. Béranger est un poète de second ordre, si on le compare aux poètes de l'oubli, ou bien aux poètes de la contemplation, et aux poètes de la tristesse sentimentale et personnelle. Mais en conclure absolument que c'est un poète inférieur, un poète mauvais, nous parait singulièrement injuste. Son rôle fut différent; il a compris la poésie autrement, et il l'a comprise telle qu'elle doit être, telle qu'elle deviendra de plus en plus dans une société qui se transforme agitée par
3t2 BÉRANGBA.
■de grands et d'imposants problèmes. Hier encore, la poésie était mi luxe ou l'expression délicate des sentiments individuels, des aspirations égoïstes et sublimes; aujourd'hui, si elle ne veut périr, il faut qu'elle s'adresse à la foule, qu'elle parle avec le peuple et pour le peuple, qu'elle se rende utile à une époque où rien d'oiseux ne devrait se produire, qu'elle sorte du rêve pour devenir une action, plus noble, plus élevée, mais non moins directe et non moins positive.
Ge besoin nouveau, M. Victor Hugo l'a parfaitement senti, et ses dernières poésies, humanilaires dans le bon sens du mot, prouvent que Béranger n'était éloigné ni de la vérité ni de la poésie '.
Nous venons d'entendre l'opinion de M. Ulbach sur Béranger connue poëte ; elle se résume en cinq mots : Béranger est un mauvais poète. — En quoi et pourquoi? Le mordant critique ne le dit guère, et surtout ne le démontre pas. Des afBLrmations vagues dans le genre de celles-ci :
II a enchâssé dans des refrains des idées banales.... quand il a voulu aborder Tode^ il n'a pas été supérieur à Baour-Lormian.... si sa modestie lui avait permis de prétendre à l'Académie^ il eût dû s'y asseoir à côté de M. Viennet ;
de telles affirmations, disons-nous, auraient besoin de reposer sur des faits, des citations, ime analyse sérieuse des principales chansons de Béranger, de celles qui sont réputées pour leur beauté. M. Louis Ulbach se met ici trop complètement en opposition
* Nous venions parler des CofUemplaHonSy de la Légende det eièelee, et encore d*iin autre recueil de poésies politiques.
avec le sentiment public et Topinion unanime de tous les critiques écoutés de notre époque, à quelque parti qu'ils appartieiment, de tous les hommes compétents de ce siècle, qui ont tour à tour consacré par leur admiration ou par leur amitié la popularité du chansonnier, pour que les lecteurs ne désirent pas connaître quelles analogies l'écrivain aimé de la Revue de Paris a découvertes entre Baour-Lormian, M. Viennet et Déranger.
Il est vrai, d'ailleurs, que M. Ulbach trouve des analogies inattendues entre le style de M. Arsène Houssaye et le style de Béranger, et cela nous met un peu en défiance au sujet de celles qui peuvent . exister, à ses yeux, entre les deux académiciens précités et l'auteur de La Vivandière, Parlant du Oiboranle-Unième FaïUeuU S il nous dit, en effet :
M. Houssaye a une façon charmante d'être impitoyable qui passe pour de rindulgencc : c'est ainsi qu'il suppose Béranger candidat au 4i« fauteuil^ chantant pour discours d'ouverture une chanson qui est le pastiche le plus exact, le pltu complet de la forme poétique du chansonnier. Gela semble au premier abord un hommage^ et du moins^ pour nous^ sinon pour l'auteur, c'est une critique sans rémission. En effet Béranger est de tous les poètes (qu'on nous pardonne ce mot) celui qu'on peut le plus aisément, le plus complètement imiter; nous connaissons plusieurs essais en ce genre qui produisent toujours la plus entière illusion. Essayez de faire des pastiches de Victor Hugo et de Lamartine ^ et vous aurez la différence
4 te Quarante-Unième Fauteuil, par M. Arsène Houssaye, 1 vol.
3 M. Ulbach n*a sans doute pas connu Paul de Molènes. Cet écrivain plein d'esprit et de manière faisait comme en se jouant, et dès le collège, des pastiches de Lamartine et de Victor Hugo, qui ont
314 b^RANGËR.
qui sépare Thomme de talent de Thomme de génie. Le premier a des procédés brevetés mais sans garantie du ciel^ le second garde son secret inviolable pour tous.
Il est bien étonnant alors que Déranger n*ait pas produit un seul élève, tandis que tous les lycéens paresseux de troisième et de seconde font du Lamartine avec une étrange facilité. La popularité du chansonnier devait pourtant exciter l'émulation des amateurs. Nous avons connu aussi des « essais dans ce genre; » ils rappelaient Déranger, comme les vers latins d'un bon élève de rhétorique rappellent Horace et Virgile. C'est ime question de mémoire et d'hémistiches de VEnéide ou de VArt poétique bien employés. Ce travail patient de mosaïque, à l'aide du Gradus ad Parnassum, produit toujours une entière illusion sur les papas indulgents : il n'aurait pas trompé les Romains du temps d'Auguste '.
toujours excité la surprise de ses amis, et qui auraient, par leur ressemblance ayec les modèles imités, trompé M. Ulbaeh luimême. Du reste, Paul de Molènes avait sa réputation faite dans ce genre où il excellait, quoique à la vérité, il n*ait jamais essayé son talent sur Béranger.
* Du reste, Topinion de M. Jules Janin, un critique expérimenté dont personne ne contestera la compétence en ces matières, dissip»" rait tous les doutes du lecteur, s'il en était besoin, et c*est plutôt pour citer un beau morceau de prose éloquente et judicieuse que pour opposer son jugement à Tassertion de 11. Louis Ulbacb, que nous transcrivons le passage suivant :
« Pour en finir avec le mot imitation appliqué aux chansons de Béranger, la critique aura soin de faire remarquer plus tard, à rheure de l'admiration sans eonsteste et de la justice incontestable, que de tous les poëtes français de notre époque, c'est justement Béranger qui a rencontré le moins d*imitatewrs,.,
n 11 est donc resté jusqu'à la fin dans sa voie; et, soit que le con-
Du reste, puisque M. Ulbach ne dte aucun de ces « essais », et ne nous permet pas d'apprécier leur haute valeur conune imitation, nous en sommes rérage ou le talent aient manqué à la race idiote et servile des imitateurs, soit qu'ils aient été retenus par le respect dont le poète était entouré» et par l'unanime adoption de ce peuple qui ne voulait chanter que les chansons de Béranger, les plagiaires se sont abstenus. Ils ont délivré de leur copie et de leur parodie insolentes ces grâces, ces bonheurs, ces gaietés charmantes, ces ravissements amoureux, ces visions splendides à travers la pluie et les brouillards de notre siècle. Â cette heure encore la chanson de Béranger est « semblable à un astre et brille seule;... » et si quelques chansonniers, plus tard, ont essayé de nouvelles chansons, ils ne chantaient pas comme a chanté Béranger; ils chantaient, sur un mode hargneux, des colères insupportables; leur chanson était pleine de furie et de menaces, auxquelles ils ne sont même pas restés fidèles...
» Aussi bien, répétées pendant 24 heures par des voix furieuses, par des voix ingrates, ces chansons des misères, des menaces et des vengeances ont été emportées par l'oubli, par la peur, par le mépris.
9 Oter la chanson à Béranger, plus facile il serait d'arracher à Hercule sa massue, à Vénus sa ceinture, ou son flambeau au Dieu du jour.
» Il faut dire, en même temps, que si Béranger a échappé à Vimitation, à la copie, au plagiat, ses plus illustres contemporains et les poètes qui sont venus après lui, se sont vus exposés à de si habiles et si complètes imitations, Us ont créé à leur suite une si nombreuse compagnie de rimeurs à leur marque, qu'ils doivent s'estimer heureux d'avoir tiré leur œuvre et leur nom saids et saufs de cette avalanche. A-t-on fait de nos jours des pages, des livres, des discours, des brochures à la Chateaubriand I Qui donc nous dirait le nombre des Méditations poétiques, plus nombreuses que les feuille» de l'arbre emportées au souffle harmonieux du vent d'automne. A lui seul lord Byron a laissé tout un peuple abâtardi de poètes désespérés. Essayez de compter les imitateurs flamboyants de M. Victor Hugo, et les copistes usés et blasés de M. Alfred de Musset 1 Seuls, peutêtre, deux écrivains de nos jours, par l'élégante simplicité de leur parole, par leur façon d'aller droit au fait, par leur dédain naturel pour les ornements frivoles, par la netteté même de leur pensée, et
BdRANGEIl.
duits à la chanson de M. Arsène Houssaye. Il est bon que le public puisse juger en connaissance de cause et pièces sous les yeux. Nous le prions donc de vouloir bien lire ce pastiche, si exact, si complet, en regard duquel nous mettons une vraie chanson de Déranger, celle qui, sans doute, a servi de modèle et donné le ton au p(isticheur,
M. Houssaye suppose que T Académie en corps se rend chez le chansonnier pour lui offrir d'entrer dans la docte compagnie, et le chansonnier est censé répondre ce qui suit :
BénMiC«rl.
NoD, mes amli, son ja ne ytnx rien être; Semez afllenrt. places, titres et croii. Non,poorleieoars,Dien nem'apaifaltnal- Oiseau craintif, je fuis la gin des rois. [Ire, Que me faut-il 7 Ualtresse à fine taille, Petit repas et joyenx enireUen.
De mwn berceau pris de bénir la paille, En me créant, Dieu m'a dit ; Ne sois rien.
Un sort brillant serait cboee importune Pour mol,rimeur, qui Tis de temp? perdu. M'esi-il tombé des miettes de Tortune, Tout ba», je dis : Ce pain ne m'ect pasdâ. Quel artisan, pauvre, hélas t quoiqu'il fxase. N'a plus que moi droit à ce peu de bien? Sans trop rougir fouillonsdans ma Lesaoe. En me créant. Dieu m'a dit : Ne sois rien.
Au ciel, un jour, une extase profonde Vient me ravir, et je regarde en bas.
De là, mon œil confond dans notre monde Rois et fiujeu «généraux et soldats, [loire? Un bruit m'arrlTt; est-ce un bmlt deiic- Oa crie un nom; je no l'entends pas bien. Grands, dont là-bas je vols ramper la gloire. En me créant. Dieu m% dit : Ne sois r en.
Non, mes amis, non, je ne veux rien être; C'est là ma gloire, adressea-vons ailleurs. Pour llnslllut. Dieu ne m'a pas fait naître; Vous avezlanl de poètes meilleurs I Je ne Mis rien qu'aimer, chsnterr/oimv.
Et je veux vivre encore une »ai»on!
Je n'y vofsj)/us; Lisette et mon seul livre t Mon Institut à moi, c'est ma maison.
Qnirals-je faire en votre compagnie?
Il me faudrait écrire un long discours! A meschansons, j'ai Iramé mon génie, El si mes vers sont bons, c'est qdlls sont Ici, Messieurs, la muse est familière, [courts. Pourvu qu'on ait la rime et la raifon. tel Courier a commenté MoUàre...
L'Académie était dans ma maison.
Vous le voyex, «'est la maison du sage. El l'hirondelle 7 revientau printemps; Je suis comnfe elle un oiseau de passage. Depuis Noé, j'ai parcouru les temps.
Je fus un Grec au siècle d'Aspasie, J'ai consolé Socraie en sa prison.
Homère est là I chantez ma poésie I JU réveillé les dieux de ma maison.
pour avoir toajoura bien su ce quMIs voulaient dire, et pour n*avoir jamais dit que cela, ont échappé à la lèpre abominable des contrefacteurs, ces deux écrivains heureux, on peut le dire, le lecteur les a déjà nommés : Nous parlons de Béranger et de M. Thiers. » (J. Janin, Béranger. Revue Europ., {•* mars 1860.) * A mes amis devenus ministres,
Hl«r,/élaif nir le pas dt ma portet.
Quand 1*011011 «ondaio Villomiu. [porU Qo'eoUadS'J* an loin ? L« Tent do loir m'ap- Lm aln eosnoa d'AreoIe et dléna. [QUsaS; Ils sont partis* Lit jbdmbi obus stoI- Mil boit ecnt doq, ils gardent ton blason I Dloo aolt en aide ans soldats hérolqaes 1 Je les bénis du $euÛ de ma maiton.
[ses; Vos verts rameaux ceignent des fronts moro» n ne fbnt pas les teoeberde trop près s, Je Teax moorir en respirant des roses 4 Et vos lauriers ressemblent ans cyprès.
Roêeau chantant *i dé^k ma tête plie.
Laisses-moi l'air, laisaei-moi lliorison e| Immortel, moil Mais, cbutt La mort m'oo> SI voae allies lai montrermamalson.[bllet|..
Votre tombean sera pompeux sans doata; J'aurai sens l'herbe une foese à rèeartl Un peuple en deuil vous folt cortège en route; Du pauvre, moi, jltttends le corbillard. En valu on court oùvotre étoile tombe ; Qu'Importe alors, votre gtte ou le mien T La différence est toujours une tombe.
En me créant, Dieu m'a dit i Ne sols rien.
De ce palais souffres doue qua Je sorte. A vos grandeurs, Je devais un salut.
Amis, adieu. J'ai derrière la porte Laissé tanlèt mes sabots et mon luth.
Sous ces lambris près de vous aeeonrue, La liberté s'offïvà vous pour soutien.
Je vais chanter ses bienfaits dans la me. En ae créant, Dieu mis dit i Ne sois rien.
Nous n'ajouterons aucun commentaire à ce parallèle Que le public prononce. Mais cet unique exemple des analogies trouvées par M. Louis Ulbach nous rassure \m peu pour Béranger. Ce n'est pas en chantant des «jeunes gens stoîques, » en parlant de sa c muse familière, » et en attendant, « sur
* En train sans doute de causer avec sa concierge.
3 C Les jeunes gens stoïques; » périphrase poétique pour dire : les troupiers. Cest d'eux que Béranger a écrit :
Pieds DOS, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient do même pas. t
* Les fronts moroses ou les verts rameaux?
* liéme s*il meurt en janvier? 0 poète^ on a bien raison de le dire, tes vœux sont sans limites I
* Image fort poétique, mais qui a peut-être l'inconvénient de faire songer à un mirliton. »
> Ce besoin d*air et d*un vaste horizon explique pourquoi Béranger se tenait tout à l'heure sur le pas de sa porte.
7 Voilà maintenant « le pastiche le plus exact, le plus complet » de l'esprit de Fontenelle. M. Arsène Houssaye est un homme universel. Nous sommes assuré qu'il imiterait tout ausi bien Homère ou Shakespeare. Il n'y a pas songé, ce qui nous laisse deux grands . hommes de plus.
le pas de sa porte, » que « TOrient s'illumine, » le soir y que le chansonnier populaire a trompé, de 181 5 à 1850, c'est-à-dire pendant trente-cinq ans, toute une nation, à laquelle on accorde d'être assez bon juge des œuvres de l'esprit.
Gomme philosophe^ poursuit M. Ulbach, il a^ sous la Restauration, heureusement traduit et flatté les rancunes contre les Bourbons et le clergé, c'est là la partie sérieuse de son inr fluençe ; mais l*opinion Va poussé et il n*a pas. créé l'opinion Plus tard, quand la philosophie humanitaire a inspiré les poètes, docile au courant, il s'est risqué dans deux ou trois chansons sur le terrain socialiste. Nous lui savons gré de cet effort ; mats il suivait la troupe en marche, comme les gahiins de Gharlet suivent la musique des régiments.
Ce système, qui consiste à no:us représenter Déranger comme un écho servile de Popinion publique de son temps, n'est pas nouveau. M. Sainte-Beuve, M. Proudhon, d'autres encore, Tout employé ou l'emploieront. Nous avons déjà traité cette question, et nous nous contenterons d'ajouter quelques réflexions à nos réflexions précédentes.
D'abord, nous demanderons à l'ardent polémiste s'il connaît quelqu'un, dans le parti du mouvement libéral ou révolutionnaire, qui n'ait jamais subi l'influence des idées en circulation, qui ne se soit pas montré plus ou moins « docile au courant? » Gœthe, et c'est fene autorité que nous citons volontiei*s parce qu'elle vient de l'étranger, ce qui doit la rendre infiniment respectable à des yeux français *, Gœthe ne croit pas à cette prétendue ori-
* « Ed France, dit M. Proudhon, il y a toujours en tout un paili de rétranger. »
LOUIS UL6ACU. 319
ginalité dont on reproche l'absence au chansonnier. L'auteur de Fatist ne croit pas aux personnalités abstraites et qui ne devraient rien qu'à elles-mêmes, qui resteraient entièrement rebelles à Faction du inonde extérieur sous toutes ses formes.
On parle toujours d'originalité , s'écrie-t-il, mais que veut-on dire par là? A peine sommes-nous venus au jour^ que le monde commence à agir sur nous, et son action se continue jusqu'à notre fin. Quelle chose pouvons-nous jamais appeleryultre, si ce n'est l'énergie, la force, la volonté?.... Si je pouvais confesser tout ce dont je suis redevable à mes prédécesseurs ou à mes contemporains illustres, il ne me resterait plus rien * ,
Ce que Gœthe dit de lui avec la modestie d'un puissant esprit, chacun de nous peut le dire de soi, et Déranger n'échappe pas à cette loi plus que Voltaire, GkBthe, Lamartine ou Victor Hugo.
Reprocher à un honune d'avoir suivi le courant des idées de son époque, c est tout simplement reconnaître qu'il a marché avec son siècle, qu'il a progressé quand tout progressait autour de lui. Nous ne voyons guère que les doctrinaires de l'école de M. Guizot ou les hommes de l'Univers religieux qui n'aient pas été « poussés par l'opinion, » et qui n'aient rien appris de leurs contemporains. Qu'on nous désigne par leur nom ces lutteurs de la Restauration qui ont créé l'idée première, le besoin réfléchi d'une hberté plus grande. Est-ce que ce besoin n'existait pas chez tout le monde, au jour de
4 Entretiens de Gcethe et d^Eehermann.
la chute de l'Empire? Est-ce que la Charte, douloureuse nécessité imposée aux princes légitimes à leur retour, ne fut pas octroyée avant que ni les Foy, ni les Manuel, ni les Benjamin Constant aient porté à la tribune l'éloquente expression des vœux nationaux? Nous ne connaissons qu'un homme à qui on puisse décerner l'honneur d'avoir créé de toute pièce le libéralisme et rendu inévitable le pouvoir constitutionnel; et cet homme, c'est Napoléon, dont le despotisme apprit à la France, hélas! pour trop peu de temps, à ne plus aimer Tordre matériel sans la liberté politique. Oui, tout le monde, en 1814, voulait la liberté, tout le monde, moins Louis XVIII, la cour et les émigrés. Béranger, avec les membres de l'opposition, plus que beaucoup d'entre eux, parce que son action fut plus profonde et plus générale, a dirigé ce courant libéral vers un but marqué d'avance et Ta rendu irrésistible, mais personne ne l'a créé de toute pièce. Ce sont là des œuvres collectives, éminemment populaires.
Si l'on reproche aujourd'hui à Béranger d'avoir suivi « l'opinion pubhque, » d'avoir été « dodl© au courant, » que dire alors de M. de Lamartine, cathohque et légitimiste sous les Bourbons de la branche aînée, orateur de l'opposition libérale et déiste, quand la branche cadette gouverne le pays, répubUcain le 24 février 1848 — parla volonté du peuple qui bloque l'Hôtel-de- Ville, — après avoir donné heu de croire à la duchesse d'Orléans qu'il défendrait la régence? Enfin, ne le voyons-nous pas, déchu du pouvoir et de la popularité, perdre la volonté et l'ardeur révolutionnaires à mesure que
LOUIS ULBAGH. 321
cette volonté et cette ardeur semblent abdiquer et s'éteindre dans la nation?
Faut-il nommer aussi les plus illustres de nos contemporains? rappeler leur point de départ, marquer les étapes successives de leur pensée, et chercher, rhistoire en main, s'ils ont toujours devancé le mouvement des idées, ou s'ils l'ont suivi en s'en fiaisant les interprètes? rechercher ce qu'ils disaient la veille et ce qu'ils dirent le lendemain de juillet 1830, de février 1848, de décembre 1851?
Soyons plus indulgent et plus juste ; respectons ce qui est respectable, le génie et le dévouement à des idées généreuses. — Ces idées ne sont-elles pas la propriété commune de l'humanité? — Applaudissons les convertis du lenden^^ûn, ceux qui ont brûlé leurs anciens dieux pour adorer les dieux révolutionnaires; mais sachons montrer quelque sympathie à ceux qui les adorèrent fle tout temps et n'eurent point à se convertir. A tous les hommes pubUcs on pourrait adresser un semblable reproche, parce qu'aucun homme nHnvente des idées entièrement nouvelles, inconnues avant lui. Ce travail de création est beaucoup plus démocratique. C'est le résultat de révolution de vingt générations et de tout un peuple. Le rôle des individus, poètes, orateurs, ministres, consiste seulement à donner une forme définie, une conclusion pratique à cette lente et im peu vague élaboration des masses. A un moment donné, ils prononcent la parole attendue, ils expriment le sentiment général après se Tétre approprié, après l'avoir marqué de leur sceau, soit comme Béranger, en créant un genre nouveau — la chanson, — soit
comme La Meuuaiset Victor Hugo, en apportant dans la lutte une éloquence inspirée, soit enfin comme tous les trois, en déployant une force de caractère et une énergique volonté, qui les' ont investis définitivement, par le droit du plus fort, des idées que le siècle leur prêtait. Le rôle de l'individu, son initiative, se réduit donc, et la part reste assez belle, à mettre au service des convictions qu'il adopte — naturellement, ou éclairé par les événements — un désintéressement absolu et sa vie tout entière, à dégager des idées en circulation, Tidéemère, Tidée vraiment féconde.
A ce rôle Béranger n*a pas failli : genre poétique, existence privée, ambitions personnelles, il a tout combiné ou tout sacrifié en vue du triomphe honorable des opinions qu'il aimait et qu'il défendait.
Nous ne relèverons qu*en passant cette phrase :
Il a souffert pour ses opinions! Mais ce martyre est à Fexîl de Victor Hugo et de tant d'autres^ ce que sa poésie bourgeoise et centre gauche est à la poésie de l'hôte immortel de Jersey.
Certes, nous admirons M. Victor Hugo et la fierté de sa conduite politique, mais est-il bien équitable de repix)cher à Béranger l'humanité des lois répressives de la Restauration ? Plus nous plaignons les souifrances des exilés, plus nous devons nous féliciter de savoir que des hommes ayant aimé la liberté et servi la Révolution ont échappé à ces longues douleurs. On pourrait aussi bien comparer, en "restant sur ce terrain, l'exil — confortable après tout — de M. Victor Hugo, au carcere d,wro de Silvio
LÔmS tJLfeAÔH. 303
Pellico et aux bûchers des réformateurs du xvi* siècle. Cela ne diminuerait pourtant en rien la grandeur de Victor Hugo, pas plus que son exil ne diminue le courage de Béranger. Les uns et les autres ont bravé pour leurs opinions les lois de leur époque. Souhaitons que les lois répressives s'adoucissent chaque jour davantage, soyons heureux que de grands citoyens n'aient pas toujours été des martyrs, et n'additionnons pas les années de prison des contemporains. Nous n'atteindrions jamais les chiffres du Masque de fer, ou môme de Latude et du baron de Trenck. Tel qui a passé trente ans de sa vie dans les cachots peut avoir été un homme médiocre et médiocrement utile à son pays; tel qui a eu le bonheur de conserver sa liberté en gardant sa plume Ubre peut avoir rendu d'immenses services. Admirons Victor Hugo dans l'exil, et admirons Béranger, quoiqu'il ne soit pas mort à Mazas ou à Lambessa. L'exil ni la déportation ne font la valeur des hommes.
En 1850^ continue M. Louis Ulbach^ l'œuvie de Béranger est acheyée, il n'a plus rien à faire, rien à dire ; le mouveinent le dépasse; son libéri^isme en gilet de flanelle et en bonnet de nuit ne se risque pas dans les âpres régions que la brèche de 1848 a permis de mesurer. Je crois même que si son influence a persévéré, elle a été funeste. 11 est le parrain des répulilicains formalistes, athées
Cette dernière affirmation est une grave erreur! Si M. Ulbach a lu les Œuvres posthumes, il doit s'en être convaincu. Béranger ne fat jamais un républicain formaliste; nul n'a tenu plus que lui au fond des choses en s'inquiétant moins de la forme.
L'homme qui nous croyait, depuis 1789, en répu-
324 BJ^RANGEft.
blique, soit dictatoriaie (Uobespierre et Napuîéun), soit oligarchique (Louis XVIII et Charles X), soil bourgeoise (Louis-Philippe); l'homme qui demandait, qui prêchait Vorganisalion de la démocratie, lavénement réel du peuple; qui faisait nommer un roi, en 1830, pour donner le temps aux esprits de se préparer à l'avènement de la République démocratique et sociale; Thoname qui se préoccupait avant tout de nous épargner les faux pas et les mouvements de recul, cet homme n'a jamais été le « parrain des répubUcains formalistes. » Il faudrait alors admettre que ses filleuls politiques ont compris ses idées de la môme façon que M. Arsène Houssaye s'est approprié les procédés de son style.
Quant au reproche d'athéisme, il est encore moins fondé. Le déisme de Déranger n'est pas douteux. Ce prétendu sceptique se montre à nous sous l'aspect d'un croyant sincère, parfois même un peu naïf : il y avait dans ce poète frondeur une tendance très-rehgieuse.
Je ne nie pas son action, ajoute M. Ulbach. Nos pères disent qu'il leur a fait battre le cœur. Eh bien 1 que nos pères le gardent, les fils n'en sauraient que faire.
Il est peut-être imprudent de couper ainsi soimême les verges avec lesquelles on nous flagellera •plus tard. Il est peut-être imprudent d'aller au devant de l'ingratitude de nos arrière-neveux, en leur apprenant de quelle façon on rejette dans un dédaigneux oubli ceux qui ont servi, en leur temps, le progrès et la révolution. Un homme ne saurait être universel, ni connailre le dernier mot de l'avenir.
Ce mot, pas plus que nos devanciers, nous ne le connaissons tout entier. De nouvelles idées naîtront, de nouvelles manières de comprendre et de résoudre le problème social se produiront. Nos fils, cependant, seront-ils en droit de déclarer aussi qu'ils ne savent que faire de leurs pères, les hommes de la génération actuelle? Seront-ils en droit de traiter les anciens lutteurs, conmie Caton traitait les esclaves vieillis à son service?
Je sais bien que M. Ulbach n'applique cette « équation de rhistoire » qu'à Déranger, et qu'il a commencé par lui refuser le véritable, le grand talent. Néanmoins, pour être double, c-est-à-dire littéraire et politique à la fois, et pour ne s'appliquer qu'à un seul individu, une injustice n'en reste pas moins une injustice. Je sais bien aussi que M . Ulbach ne nous trouve redevables d'aucun bien au chansonnier populaire : il nie la dette et nous serions quittes, si l'histoire ne nous avait inscrits débiteurs. Mais combien je préfère le sentiment qui a dicté ces nobles paroles que l'on trouve dans une lettre de La Mennais à Déranger :
N'est-ce rien que de travailler pour ses frères^ que de s'efforcer d'adoucir leurs maux ? Et, quand on le désire sincèrement^ on y réussit toujours un peu. Tâchons^ quand nous ne serons plus^ que nos neveux disent : Ceuas-là ont pensé à nous ; ils ont cherché à rendre moins dur notre passage sur la terre. Notre vie n'aura pas été perdue. Adieu, mon ami, croyez que si^ avec tout le monde, j'admire en vous le grand poète, je chéris encore plus l'homme de bien, le défenseur du peuple et de l'humanité ^
* Correspondance, 2 juin 1 834.
326 B^NaM.
Telle était ropinion de M. Ulbach, en 1855 «lorsque parut l'article de M. de Pontmartin. Le chroniqueur de la Revus de Paris approuvait de tout point c-et article et tenninait ainsi :
Les autres appréciations de M. de Pontmartin ne nous troa- Yeraient pas aussi longtemps de son avis ; restons donc sur cette concordance d'idées, en rendant encore une fois pleine et entière justice au style, à l'esprit, à Vironie de bon ton, au sentiment élevé que Tauteur des Nouvelles Causeries littéraires met au service de ses inébranlables convictions.
En 1860, M. Louis Ulbach a repris la plume * à Toccasion de la brochure de M. Pelletan contre Déranger, brochure qu'il approuve également de tout point, et il a publié deux articles pleins de cette verve facile que nous lui connaissons depuis longtemps. Ces deux articles sont la continuation et la reproduction de ses précédentes attaques. Ils ne contiennent rien de nouveau comme argument ou comme démonstration. Nous devons seulement constater avec plaisir que les excès de la réaction contre Déranger n*ont en rien entraîné M. Louis Ulbach au delà de sa mesure habituelle. Il reste dédaigneux, sans devenir réellement injurieux, et ne pousse pas sa négation plus avant : ce qu'il pensait, il le pense encore, ce qu'il avait dit, il le répète. Cela prouve la sincérité de son sentiment, Tentière indépendance de son opinion. Il applaudit M. Pelletan après avoir applaudi M. de Pontmartin; mais, avec une retenue de bon goût, il ^e garde de citer aucune des invec-
« Revue de Paru, 1" juillet 1855.
9 Courrier du IHmanche, avril et mai 1860.
Loms uLBACti. 327
tîves du pieux polémiste, aucune des assertions calomnieuses du fougueux libelliste. S*il partagé leur manière de voir, il conserve sa façon d'écrire : il endosse la responsabilité de l'exécution, il ne trempe pas dans les petits détails odieux ou compromettants qui Tout accompagnée.
M. mbach adresse aux amis de Déranger, ceux que nous avons appelés, et pour cause, les intimes^ des reproches qui ne manquent pas de vérité, et lorsqu'il s'écrie :
Les amis personnels de Bëranger n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes de la réaction qui atteint leur idole,
nous sonmies en grande partie de son avis. Ces amis n'ont pas créé la réaction, mais ils l'ont singulièrement facilitée, envenimée même, soit par la maladresse de leur conduite et la fausseté de quelquesunes de leurs assertions, soit par l'expression intolérante d'un enthousiasme blessant, dans sa forme, pour toutes nos autres illustrations contemporaines. Nous avons, à cet égard, exprimé notre regret et notre blâme dans la première partie de ce travail.
Si M. Ulbach a tort d' & envier d à son ami M. PeUetan « ses excellents articles, » — et parce que ces articles ne sont pas excellents, et parce que M. Ulbach n'a, quand il le veut, rien à envier à personne, — il a tort et raison tout à la fois, lorsqu'il s'étonne du reproche adressé à certains adversaires du chansonnier, a d'avoir attaqué Béranger pour faire de l'opposition par ricochet. »
En effet, ce reproche n'est pas entièrement dénué de fondement, et les mots échappés dans des conver-
iiS B^RANÛËft.
salions intimes prouvent que cette préoccupation a dicté plus d*une ligne de quelques articles de journaux. Seulement on n'aurait pas dû lui donner un caractère aussi général, car, si « l'opposition par ricochet » a été un des bénéfices de cette petite guerre, elle n'en a pas été le but principal.
En vérité, continue M. Ulbach, si on vous répondait que vous défendez Béranger pour faire de la courtisannerie par ricochet; que répliqueriez-vous ?
Nous répondrons, nous, que ce reproche serait juste en partie, si Ton parle de plusieurs hommes dont l'intervention et les calculs d'intérêt personnel ont plus nui au chansonnier, que les violences de ses plus cruels ennemis. Mais Béranger ne saurait être responsable de ces faiblesses, de ces petitesses, et il nous paraît digne d'une critique sérieuse, en dehors des passions de parti ou des animosités d'école, de négliger de pareils arguments. Que prouvent-ils? que la vie du chansonnier ne se prête à aucime accusation grave, et qu'on est trop heureux de s'en prendre à des amis de second ordre, dont l'impatiente ambition se taille tant bien que mal un peu de notoriété dans la renonunée du poète.
Voyant qu* Achille succombe.
Ses mirmidonSf hors des rangs.
Disent : Dansons sur sa tombe ; Les petits vont être grands.
Oui, les mirmidons sont une « race féconde. » — Puisqu'il s'en trouve en si grand nombre parmi les ennemis de Béranger, pourquoi s'étonnerait-on d'en compter parmi ses amis ?
M. Louis Ulbach nous dit, et c'est par là qu*il se justifie à ses propres yeux :
Si Béranger perd un peu de son prestige^ en quoi le vrai, le beau, le bien^ perdront-ils de leur importance ? Est-ce que le niveau littéraire baissera avec la diminution de son auréole? Est-ce que le sentiment patriotique tombera plus bas^ si ce patriote n'est plus autant estimé^ etc. * ?
Non certes : le vrai, le beau, le bien existaient avant Béranger, et ils existeront encore après lui ; mais il a été le représentant d'une des formes du vrai, du beau et du bien ; il les a conçus d'une certaine façon qui fait désormais partie du domaine commun de rhimianité. Au vrai, au beau, au bien, il a ouvert les rangs inférieurs de la nation, et sa chanson a répandu quelques idées élevées jusque dans le peuple à qui Ton n'adressait guère autrefois que des refrains graveleux ou des couplets bachiques. Le cabaret, qui ne connaissait que Comus, Bacchus et Vénus, a entendu parler du Dieu des bonnes gens, a retenti du chant des Quatre âges historiques. C'est un mérite réel, et ce mérite, les démocrates ne devraient pas l'oublier, quand il s'agit de Béranger. Ceux qui défendent les droits du pays dans les journaux et à la tri-
« « C*est sartout par lear propre parti que Béranger et Chateaubriand sont maltraités; ce temps-ci aime tellement la justice, qu*il n'est personne que, pour la contenter, on ne jette dans le gouffre ; seulement au lieu de nous y jeter nous-mêmes comme Curtius, nous y jetons les nôtres. C'est un beau sacrifice, mais qu'il n'est pas nécessaire de renouveler trop souvent pour l'édification et le salut de tous; car enfin, une fois qtie nos grands hommes seront plus bas, le pays n'en sera pas plus haut. » (E. Bersot, Littérature et moràUt 1 vol. in- 18.)
330 BÉnANGBR.
bune pourraient se rappeler que le « chantre de Frétillon » a contribué plus que personne, en c exhaussant » un genre populaire, à moraliser l'ouvrier, à lui donner le goAt et le sentiment des nobles pensées exprimées en beau style. Le monde aurait marché sans Déranger : toutefois ne manquerait-il pas quelque chose à notre époque éminemment révolutionnaire, si un homme, en mesure d'aspirer aux gloires académiques, n'avait consacré ses efforts et son talent aux oubliés , aux dédaignés des poètes et de la poésie?
Pourquoi nos jeunes et grands poètes ont-ils dédaigné les succès que, sans nuire à leurs autres travaux, la chanson leur eut procurés ? Notre cause y eût gagné, ei, j'ose le leur dire, eux-mêmes eussent profité à descendre quelquefois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aristocratique que ne le voudrait le génie de notre bonne langue française...
Que nos auteurs travaillent donc sérieusement pour cette foule si bien préparée à recevoir l'instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle, ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire \
Ce rôle. Déranger Ta pris pour lui, et Ta gardé pendant quarante ans. Quant aux juges intolérants qui condamnaient si allègrement un homme de bien et de talent, et qui le sacrifient tout entier à des antipathies, à des diversités d'opinions, nous les engageons à méditer ces autres paroles du chansonnier :
S'il est doux de casser des arrêts injustes en rectifiant des accusations erronées et trop sévères, combien n'y a-t-il pas
« Préface de 1833.
BU6ÈNE PELLETAN. 331
à souffrir quand^ pour être Trai^ il faut diminuer du lustre d'une belle vie que la Tertu ou une haute intelligence n'a pu préserrer de toute faute ; surtout si l'on est convaincu^ comme je le suis^ que détruire sans nécessité et au jour le jour les admirations du peuple, c'est trayailler a sa démoralisation *.
Renoncer à écrire des notices sur les contemporains de peur de « démoraliser le peuple en détruisant sans nécessité ses admirations, » n'était-ce pas donner le plus bel exemple de modération et de patriotisme éclairé? N'était-ce pas surtout prouver qu'on peut allier l'énergie des convictions à l'indulgence pour les individus ? — Non , Déranger n'a pas seulement écrit une phrase, il a proclamé un grand principe, le jour où il a dit que, « partis souvent des points les plus opposés, les hommes de cœur pouvaient venir faire alhance sous les bannières de la patrie et de l'humanité '. »
L'écriTaillerie est le symptôme d'un esprit débordé.
(MOirTAIGlfl.)
Ami^ disait un jour Béranger à La Mennais^ le voyant plus triste et plus malheureux qu'à l'ordinaire^ il faut se raidir contre la calomnie ; il y en a pour tout le monde ; il y en a pour moi qui vous parle. Ne vous effrayez pas si demain^ ou aprèsdemain vous lisez quelque part : Un vol avec effraction a eu
* Préface des Dernières chansons.
^ Ma Biographie,
332 BÂRAN6BR.
lieu dans telle rue^ on a rejoint le voleur ; c'est un vieux chansonnier, un vieux repris de justice (il a été deux fois en prison). On a fait une descente dans le logement que ce gueux-là occupe à Passy, et Ton a saisi un grand nombre d'objets précieux dont il n'a pu justifier la possession ^
C'est M. Pelletan qui a pris pour lui le rôle de la police *, et il a opéré, en 1860, une descente dans les œuvres posthumes du chansonnier. Du reste, avant d'entreprendre cette mission délicate, et qui offrait bien quelques périls, M. Pelletan s*était muni des renseignements les plus authentiques, et ses confrères de la morale pubKque, MM. de Pontmartin et Louis Veuillot, avaient consenti à lui donner le signalement du malfaiteur.
On sait avec quels soins minutieux la justice procède à ses enquêtes, avec quelle merveilleuse habileté elle sait réunir et grouper les moindres faits à la charge du prévenu; de quelle oreille complaisante elle écoute les bruits du quartier, les délations du voisÎQ ; conmient elle saisit au passage les mots jetés en Tair, et de quelle façon ces divers éléments se combinent et se fortifient mutuellement dans Tacte d'accusation. Aussi M. Pelletan n'avait-il rien négligé. Il avait lu M. Proudhon.... dans le Figaro, médité M. Sainte-Beuve — article de 1850, — étudié M. Cuvillier-Fleury et compulsé M. Montégut. L'affaire était ÎQStruite, il n'y avait plus qu'à constater le flagrant délit, en s'emparant des pièces de conviction.
M. Pelletan, muni de son mandat de perquisition,
* Jules JAififi, Béranger. — Bévue Européenne^ i«' mars 1860. ' Une Étoile filante, br. in-8% 1860. DeQtu.
accompagné de M. Jouvin et des alguazils sous ses ordres, se rendit chez M. Perrotin, saisit les Chansons, Ma Biographie et la Correspondance, et se livra à une expertise promptement couronnée du plus brillant succès. Lesdites œuvres ayant été ouvertes et soumises à de puissants réactifs sortis de Tofficine du sieur Basile, chimiste juré pour ces sortes d'opérations, il resta, au fond des alambics où Ton avait distillé la vie du chansonnier, un résidu arsenical qui ne laissait rien à désirer.
Les Chansons donnèrent peu de chose, mais Ma Biographie et la Correspondance, après une longue série de manipulations fort ingénieuses, prouvèrent jusqu'à révidence que le dit Pierre-Jean de Déranger, de son vivant chansonnier, avait été mauvais fils et mauvais citoyen ; qu'après avoir séduit une jeime fille, M"® Judith Frère, il vécut avec elle dans une union illégitime, refusant jusqu'au bout à cette malheureuse de lui donner son nom, « cadeau de noces d'autant plus précieux que c'était un reflet de gloire qu'il déposait sur le front de sa compagne. »
H fut également prouvé que le même Pierre-Jean de Béranger avait joui sous l'Empire d'une « prébende piincière ' » et d'un « canonicat ^; » qu'il avait odieusement affecté la pauvreté, et que ses œuvres, qui par malheur se vendaient beaucoup mieux que ne se vendront jamais les œuvres de M. Pelletan, devaient l'avoir enrichi. Il fut prouvé
f Le traitement de Tlnstitut délégué par Lucien Bonaparte à Béranger.
3 La place d'expéditionnaire au Ministère de rinslruction publique (1,000 fr. par an).
encore qu'il avait démoralisé le peuple; qu'il avait injurié, sous la Restauration, le gouvernement qui le nourrissait ; qu'il avait, « par un vers mal compris du Vieux Vagabond, » poussé le peuple à Tinsurrection, en] juin 1848; qu'au moment où c le sang coulait, » où « la République mourait, » où « une idée s'égorgeait par elle-même^ il appelait Lisette, » se •mettait à table et chantait des refrains grivois. Cette conduite était d'autant plus blâmable qu'elle avait causé la mort de l'archevêque de Paris, M. Affre, en contraignant ce vieillard à s'interposer entre les combattants, — intervention inutile si Déranger, au lieu de boire et de chanter au bruit de la fusillade, avait consenti à « fermer la veine ouverte de la guerre civile, » — cas prévu par le code Napoléon (homicide par imprudence).
Il fiit toujours prouvé qu'il avait pris « toutes les voluptés de la gloire, sans en accepter les obligations ; » qu'il avait « créé la légende impériale, » et qu'il s'était écrié, au 2 décembre 1 851 : « Me, me ad-sum qui feci! » ce qui semblerait démontrer qu'il savait le latin, malgré ses persistantes dénégations, et le convaincrait dès lors d'un nouveau mensonge.
Il fut enfin prouvé qu'il avait refusé la croix, un fauteuil à l'Académie, des places sous le gouveiv nement de Juillet, refus qui, d'après M. Pelletan, ne peuvent provenir que d'une source honteuse, car il faut être un bien méchant honmie pour repousser des honneurs et des distinctions auxquelles tant de gens sacrifient leur indépendance, et affecter un désintéressement tout à fait en dehors de la nature humaine, — M. Pelletan s'en porte garant. Cela est
d'autant plus intolérable de la part du dit Béranger qu'il a jadis prêté « serment à la légitimité, » afin de conserver son c canonicat » d'expéditionnaire à mille francs par an, et M. Pelletan, — personne ne Tignore, — n'aime pas les gens qui prêtent serment.
L'expertise démontra de plus que Déranger «méprisait cordialement le journalisme, » ce qui est fort mal aux yeux des experts journalistes, et « détestait la pipe, » ce qui ne saurait être une vertu aux yeux des fumeurs. D'autre part, il n'aimait pas l'Angleterre, et l'on ne saurait supporter tme pareille indignité *. Ne pas aimer la France, passe encore ; mais
* M. Pelletan chérit sans doute beaucoup l'Angleterre.— « La libre Angleterre, etc., » cela fait si bien dans une tirade où Ton parle des droits de VhumanUé en se nK)quant du chauvinisme I — Du reste, nous croyons Yolontiers que M. Pelletan pouirait apprendre une foule de bonnes choses de l'autre cdté du détroit, la justice, par exemple, et le respect de^ gloires de son pays. Nous l'engageons à lire, dans la Revw d'Edimbourg^ une exacte et judicieuse appréciation de Béjranger, dont nous extrayons le fragment suivant :
« Le Uni exquis de la forme est aussi l'un des éléments principaux de rimmortalité décernée par ses compatriotes à celui qui fit de la chanson une ode, du refrain une fanfare militaire. 11 n'existe pas de poésie lyrique où l'on sente moins que dans celle de Béranger l'embarras du refrain, les difficultés du langage, les images incom plètes, ou ces sentiments superflus introduits pour les besoins de la rime. L'italien de Métastase n'est pas plus fluide, l'italien de Pétrarque plus condensé, l'anglais de Quarles plus épigrammatique, ou celui d'Herrick plus mélodieux, que le français de Béranger. Ce n'est pas le sens de ses chansons, mais la perfection de leur élégance, qui rend les meilleures si intraduisibles. Jamais œuvres d'imagination B-ont fourni une plus heureuse preuve de cette vérité que l'aridîté du sol ne signifie pas stérilité de fleurs. Les chansons de Béranger sont comme les bruyères du Gap, exquises de forme, de tissu, de couleur,
TAngleterrel Ensuite il compromit gravement la prospérité financière du pays, en puisant à pleines mains dans la caisse de divers banquiers pour se créer une popularité, en ayant Tair de soulager les malheureux *. Sa morale se réduisait à ceci : «Avoir
de douceur, de richesse, quoiqu'elles croissent dans on désert de pierres et de sable. La plupart sont composées sur des airs de guinguette, sur des refrains vulgaires de chanteurs des rues, sur de bizarres mélodies ou vaudevilles du vieux temps, qui, familiers à l'oreille du public, doivent toujours paraître étranges à qui possède le sentiment pur de la poésie et la délicatesse de la langue française.
» 11 y a en un progrès continuel dans la manière de Béranger, s'élevant de la chanson à Tode, du fredon au chant musical, du jargon au langage le plus noble (sinon toujours chaste) ; mais il n'est peut^tre aucune de ses compositions oii un artiste ne puisse apprendre quelque chose relativement à son art, que cet artiste soit musicien, écrivain ou conteur d'histoires. Nous pensons que Béranger n'exagère pas lorsque, dans son âge avancé, il nous parie de la sollicitude, de la patience, des soins incessants qu'il apportait à l'euphonie de ses vers, à l'élégance de ses termes, etc. Une douzaine de chansons par an, c'était tout ce qu'il pouvait produire, disait-il. Dans une des dernières visites que lui rendit M. Thiers, dont il aimait la causerie, l'homme d'Ëtat historien dit au poëte : « Saves-vous comment je vous appelle? Je vous appelle l'Horace français.— (^'«fi dira Vautre T n répondit Béranger avec un sourire. Réponse char> mante. »
Cette appréciation de la Revue éCÉdimbourg sur Béranger est d'autant plus remarquable qu'on aurait compris facilement qu'il s'y mêlât un peu d'aigreur contre le chansonnier qui n'a pas toujours ménagé l'Angleterre! Mais le patriotisme vrai nous apprend à respeo» ter ce même sentiment chez les autres.
* « Il donnait beaucoup, dit-on. Il faut lui savoir grô de sa muntfUence (On sait que M. Pelletan a enrichi Béranger)... Mais quel argent donnait^il? L'argent de M. Clercq, banquier à Bruxelles, et de M. Péreire, banquier à Paris. La maison Clercq et la maison Péreire faisaient les fonds de sa générosité, il les répandait en son
une opinion pour soi et porter la livrée d'une autre, afin de pouvoir exploiter Tune et Tautre en même temps. »
Un pareil honune devait finir mal. Aussi il résulte de la même enquête que le poète, au dernier moment, «a menti à la philosophie et à la religion : » « il a craint de donner un exemple, » il est mort avec prudence, «sur tm coussin brodé au chiffre impérial. »
On comprend après cela la conclusion du rapport dressé par M. Pelletan et contresigné parle Figaro :
Fils, il déchire la robe de sa mère en public; père^ il déporte son fils à llle Bourbon ; célibataire, il vit en ménage ; conscrit réfractaire^ il chante la gloire du coup de canon ; républicain une première fois^ il applaudit au 18 brumaire; libéral, il fredonne un hymne au pouvoir absolu; républicain une seconde fois^ il renie la République; voltairien, il demande à l'Église une goutte d'eau bénite pour son cercueil.
Si Ton s'étonnait de la prodigieuse sagacité de M. Pelletan , découvrant tant de crimes et de vices honteux chez le chansonnier qu'on s'était habitué à regarder comme un modèle de désintéressement et de rare dévouement à ses convictions; dont le caractère, croyait-on, faisait honnem» à son siècle et à sa foi politique, non* sonunes prêt à expliquer le miracle. Le procédé était connu avant M. Pelletan il n'a pas inventé sa méthode, il a seulement prouvé qu'il en connaissait à fond toutes les ressources. Il y a une manière de tronquer les
propre nom et recueillait les bénéfices de la reconnaissance. »(E. Pelletan, Une ÉtoUe filante).
338 BÉRANGKR.
textes, de dénaturer les paroles, d'interpréter les actes, qui fut longtemps le privilège de certains ordres et de certains tribunaux religieux. Autrefois, c*était un monopole, et Lesage va nous raconter comment la chose se passait :
— Soyez le bien-venu^ mon enfant, loi dit Laméla. Vous voyez en moi un inquisiteur nommé par Ip Saint-Office pour informer contre Samuel Simon, que Ton accuse de judaîaer. Vous demeurez chez lui^ par conséquent vous êtes témoin de la plupart de ses actions. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous avertir que vous êtes obligé de déclarer ce que vous savez de lui^ quand je vous Tordonnerai de la part de la sainte inquisition. — Seigneur licencié, reprit le garçon marchand, je suis tout prêt à vous contenter là-dessus, sans que vous me Tordonniez de la part du SaintOffice. Si Ton mettait mon maître sur mon chapitre, je suis persuadé qu'il ne m'épargnerait point : ainsi je ne le ménagerai pas non plus, et je vous dirai premièrement que c'est un sournois dont il est impossible de démêler les mouvements, un homme qui affecte tous les dehors d'un saint personnage, et qui, dans le fond, n'est nullement vertueux. Il va tous les soirs chez une petite gri-
sette — Je suis hien aise d'apprendre cela, reprit Am-
broise, et je vois par ce que vous me dites, que c'est un homme de mauvaises mœurs. Mais répondez précisément aux questions que je vais vous faire : c'est particulièrement sur la religion que je suis chargé de savoir quels sont ses sentiments. Dites-moi, mange^vous du porc dans votre maison? — Je ne pense pas, répondit Gaspard, que nous en ayons mangé deux fois depuis une année que j'y demeure. — Fort bien, reprit M. l'inquisiteur. Écrivez, greffier, qu'on ne mange jamais de porc chez Samuel Simon. En récompense, continua-t-il, on y mange, sans doute, quelquefois de l'agneau? — Oui, quelquefois, r^rit le garçon ; nous en avons, par exemple, mangé tm aux dernières fêtes de Pâques. — L'époque est heureuse, s'c-
EUGÈNE PELLBTAN. 339
cria le commissaire. Écrivez, g^fier, que Simon fait la Pâques. Gela va le mieux du monde, et il me parait que nous avons reçus de bons mémoires.
— Apprenez-moi encore, mon ami, reprit Laméla, si vous n'avez jamais vu votre maître caresser de petits enfants. — Mille fois, répondit Gaspard. Lorsqu'il voit passer de petits garçons devant notre boutique, pour «peu qu'ils soient jolis, il les arrête et les flatte. — Écrivez, greffier, interrompit l'inquisiteur, que Samuel Simon est violemment soupçonné d'attirer cbez lui les enfants des chrétiens pour les égorger. L'aimable prosélyte ! Oh ! oh ! monsieur Simon, vous aurez affaire au Saint-Office, sur ma parole. Ne vous imaginez pas qu'il vous laisse faire impunément vos barbares sacrifices. Courage, zélé Gaspard, dit-il au garçon marchand, déclarez tout; achevez de faire connaître que ce faux catholique est attaché plus que jamais aux coutumes et aux cérémonies des Juifs. N'est-il pas vrai que dans la semaine vous le voyez un jour dans une inaction totale? — Non, répondit Gaspard, je n'ai point remarqué celui-là. Je m'aperçois seulement qu'il y a des jours où il s'enferme dans son cabinet, et qu'il y demeure très-longtemps. — Eh ! nous y voilà, s'écria le commissaire ; il fait le sabbat, ou je ne suis pas inquisiteur. Marquez, greffier, marquez qu'il observe religieusement le jeûne du sabbat. Ah ! l'abominable homme ! Il ne me reste plus qu'une chose à demander. Ne parle-t-il pas aussi de Jérusalem ? — Fort souvent, répartit le garçon. 11 nous conte l'iûstoire des Juifs, et de quelle manière fut détruit le temple de Jérusalem. — Justement, reprit Ambroise. Ne laissez pas échapper ce trait-là, greffier ; écrivez en gros caractères que Sarouel Simon ne respire que la restauration du temple, et qu'il médite jour et nuit le rétablissement de la nation. Je n'en veux pas savoir davantage, et il est inutile de faire d'autres questions. Ce que vient de déposer le véridique Gaspard suffirait pour faire brûler toute une juiverie *•
< Lesage, Gil Blof, livre VI* ehap. i*'.
340 BâRANGER.
Ce procédé, monopole autrefois, disons-nous, est aujourd'hui tombé dans le domaine public, et tout le monde, clerc ou laïque, peut en user à son aise. La loi ne s'y oppose point, quoique certaines consciences y répugnent. Mais il s'agissait apparemment du salut de la France, qui courait à sa perte en chantant les chansons du chansonnier, en admirant la sage modération de sa vie, et M. Laméla-Pelletan a jugé qu'en une aussi grave occurrence, la fin justifiait les moyens.
Dans sa biographie, Déranger a raconté en termes extrêmement simples et modérés Thistoire de son enfance. Abandonné par son père et par sa mère, il ne pouvait cependant éviter de parler d'eux, ni surtout inventer une tendresse et supposer des soins que ses parents ne lui accordèrent jamais. Il rapporte les faits indispensables, sans dissimuler les faiblesses de son père, homme vaniteux et dépourvu de bon sens, qui ne manquait, du reste, ni de courage, ni de dévouement à ses opinions royalistes, ni môme de bonté. Conspirateur risquant sa tête, et sauvé de Téchafaud parle hasard des événements, il devint, sous le Directoire, banquier du parti royaUste, et se lança dans les opérations de bourse.
Mon père^ dit Béranger^ qu'éblouissait d'ailleurs raccroissesement de ses opérations, n'était ni avide^ ni défîanf^ et sa facile bonté en faisait le jouet du premier venu qui savait gémir ou flatter Je suis heureux d'avoir à rendre cette justice à mon père, qu'il me laissait maître d'adoucir beaucoup de misères et m'en donnait souvent l'exemple. Aussi combien de malheureux ont remporté de chez nous, avec l'argent qu'ils y venaient chercher^ les vêtements dont ils se dépouillaient pour fournir le nantissement.
Les affaires tournèrent mal, et le père de Déranger fut ruiné.
— Fort bien, s'écrie M. Pelletan ; greffier, écrivez que le père « sous bénéfice d'inventaire » du chansonnier a fermé «sa carrière par une banqueroute. »
Quant à sa mère, Déranger la nomme à peine, et voici ce qu'il en dit :
• Après six mois de mariage et de prodigalités, les deux époux se séparaient^ mon père pour aller en Belgique^ ma mère pour se retirer chez ses parents; elle travailla de son état de modiste et ne regretta guère l'absence d'un mari pour qui elle n'eût jamais beaucoup d'aiïection^ quoiqu'il fut bon^ aimable^ gai et d'un extérieur agréable. Ma naissance faillit coûter la vie à ma mère
Plus loin, il écrit encore :
Ma mère ayant quitté sa famille pour vivre seule^ j'allais de temps à autre passer huit ou quinze jours auprès d'elle près du Temple, ce qui apportait un étrange changement à la vie que je menais rue Montorgueil. Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard ou à quelques bals et à des parties de campagne.
Il ajoute, enflba, en rapportant la mort de la jeune fenune :
Je venais de perdre ma mère auprès de laquelle je ne passai guère plus de dix mois. C'était par nécessité qu'elle s'était rapprochée de mon père, avec qui elle avait rarement vécu en
bonne intelligence Quant à ce qui me concerne^ rien de
plus excusable que son indifférence. Buffon a dit que les garçons tiennent de leur mère. Jamais enfant n'a moins ressemblé que moi à la mienne^ au moral comme au physique : elle eût voulu fme de moi un brillant muscadin^ comme on disait alors; mais ma nature y était rebelle. Ses ûnprudences
34? BÉRANGEB.
mirent un terme l\ sa vie qui n'atteignit pas trente-sept ans.
Et c'est tout î
— (rest bien assez, s'écrie M. Pelle tan : greffier, écrivez :
Quant à la mère de Béranger. modiste par état et veuve par situation, elle aimait la toilette : la payait qui pouvait. Or, pour jouir librement de sa toilette, elle écoula, du premier jour, son enfant en nourrice, et oublia ensuite d'acquitter la pension.
— Pardon, M. Tinquisiteur, dit ici le greffier, mais rinconduite de la mère, pas plus que la banqueroute du père, ne prouve rien contre le prévenu. Des esprits mal faits pourraient même savoir gré au chansoimier d'avoir aussi complètement échappé aux mauvais exemples dont sa jeimesse fut entourée '. D'autre part, il est peut-être maladroit, pour un démocrate comme vous, de rendre le chansonnier responsable du malheur de sa naissance. C'est adopter la pire des traditions catholiques et méconnaître le grand principe Révolutionnaire qui veut que chaque individu soit jugé sur ses (Buvres personnelles,
— Vous avez raison, greffier, mais j'ai trouvé une phrase à effet qui sauvera tout. Je maintiens ce que vous venez d'écrire — cela compromettra le chanson-
* « Le mérite de chacun de nous est de nous produire nousméme, et plus nous aurons eu d^efforts à faire pour valoir quelque chose, mieux nous mériterons d'être loués. M. Pelletan n'a pas senti
cela Béranger a dû dire comment la première éducation lui atait
manqué, pour que nul, après lui, ne se prévalût d*one maufaise nourriture (/), quand il s'agirait d'excuser une mauvaise existence de citoyen... » (P. Boiteau. VéquUé de M, PeUetan, br. in-S, Mai 1860.)
nier aux yeux des gens atttardés : — reprenez donc votre place et écrivez pour les autres :
Il crut devoir déshonorer la mémoire de sa mère sur ud ton badin^ et en montrer, en quelque sorte, la robe au public, retournant l'immortalité de son nom contre le flanc qui l'avait porté, comme pour en immortaliser la flétrissure !
« A vingt ans, nous raconte M. Paul Boiteau ', Déranger a eu un fils d'une de ses cousines. Comme la mère n'avait pas une bonne conduite, et qu'elle ne vivait pas avec Déranger, elle avait gardé Tenfant et Tavait mis en nourrice, mais sans payer sa nourriture. A la fin, la nourrice renvoie Tenfant à Déranger, qui n'avait eu jamais aucune des joies d'un père et qui n'était pas même s'^r de ses droits de paternité. L'enfant avait neuf ans, il le reçoit... Déranger élève, instruit lui-môme son enfant ; mais ce fils n'a que les défauts de sa mère, et il est impossible de l'amender. L'âge l'endurcit dans le vice. Déranger fait mille efforts pour le corriger. A la fin, quand il a vingt ans, il charge un de ses amis de lui apprendre le commerce à l'Ile Dourbon et, sur lés 32,000 fr. qu'il vient de gagner avec son recueil de 1821, il lui donne 15,000 fr. pour une pacotille. Le jeune honune dissipe cette somme. Déranger lui fait 1 ,000 fr. de pension alimentaire, et cela jusqu'à l'âge de quarante ans. Mais rien ne fait d'effet sur cette nature ingrate. En vain Déranger lui offre de le reconnaître s'il veut changer de vie ; il mourut dans l'isolement et la paresse. »
* VÉquUé de Jf. PeUetan, — Ces détails se trouvent tout au long dans la Correspùndanee que M. Pelletan a lue. M, Boiteau les résume seulement.
— La bonne affaire î s'écrie M. Pelletan. Mon ami le Figaro s'est attendri à ce sujet, mais je vais m'altendrir bien plus que lui. Greffier, écrivez d*abord ceci :
Un caprice de jeunesse lui imposa un jour la charge^ sans le titre^ de la paternité. Père à son corps défendant, il devra nourrir, il dei^ra élever un enfant du mystère. U gémit profondément siu- la cruauté de la destinée ; c'est son épargne compromise, c'est son indépendance perdue. Il aurait dit volontiers, comme le père de Mirabeau : je le traîne à ma ceinture sans savoir dans quel fossé j'irai le jeter. U élève cependant ce fils du hasard, et à l'âge de raison il le fait garçon épicier. Comme l'enfant avait reçu une vocation médiocre pour l'épicerie, Béranger l'expédie avec une pacotille à llle Bourbon.
— Maintenant, greffier, attention! voici une seconde phrase à effet ;
En vain l'infortuné demande à travers l'espace à prendre le nom de Béranger. 11 meurt sous le soleil dévorant du tropique sans pouvoir obtenir un autre nom que le nom de : mon bon ami. Béranger voulait emporter tout entier ce nom-là * dans le tombeau. Le roi de la chanson craignait de laisser une dynastie.
D'après Béranger, dans sa Biographie , on l'avait prévenu que s'il « faisait imprimer de nouveaux volumes, on le regarderait comme démissionnaire de son emploi (le canonicat î). »
Enfin, en 1821, ajoute-t-il, je pus faire imprimer deux volumes, tant de mes anciennes que de mes nouvelles chansons. Je l'ai dit : c'était perdre le modique emploi qui me faisait vivre sans beaucoup de travail et où j'étais entouré d'amis; car, malgré ma franchise un peu caustique, j'ai tou-
* Le nom de ; mon bçn ami?
EUGÈNE PÊLLETAN. 545
jours eu le bonheur de voir s'attacher à moi ceux avec qui j'ai vécu. Mais il me convenait mieux de sacrifier ainsi ma place que de publier mes volumes séditieux après qu'on me Faurait ôtée, ce qui pouvait arriver un jour ou l'autre. Leur publication eût en, dans ce cas» un air de vengeance qui n'allait pas* à mon caractère.
— Cela va le mieux du monde, s'écrie M. Pelletan, et il me parait que M. de Pontmartin, M. Veuillot et mon ami le Figaro avaient bien jugé cet homme. Greffier, écrivez :
Du moment qu'il attaquait le pouvoir, il devait commencer par renoncer à la place qu'il tenait de sa munificence. On peut bien rompre avec son h6te dans ce monde, mais à la condition de quitter sa maison.
— Attention, greffier, je viens de trouver une trcSsième phrase à effet 1
L'injurier à la table où il nous donne le vivre et le couvert, j'en demande pardon à la mémoire de Béranger, c'est trop de moitié * !
On lit dans les Dernières chômons :
Des simples chants que ton grand nom m'inspire» Napoléon, c'est ici le dernier.
RÉPOBUCAiif , s'il a blâmé l'Empire, Sur ta chute et tes fers pleura le chansonnier. Pour réveiller notre France abattue J*exaltai Thomme et non le souverain ^,
On a VU dans Ma Biographie • et ailleurs que Bé-
* J'en demande pardon à M. Pelletan, mais prétendre qu'à une table on donne le vivre et le couvert^ « c'est trop de moitié.... » à moins pourtant que M. Pelletan ait entendu parler de couvert d'argent on de RuoltK !
a Madame Mère,
s « ... Quoique j'enHse prévu à peu près la marche que suivrait
3\è siiiANaBll.
ranger, qui avait voté pour le Consulat, vota contre le premier Empire, et que, plus tard, il usa de son influeuce personnelle pour engager ses amis à voter contre le second Empire. On se rappelle sa lettre si explicite à M. Alexandre Dumas, et les mille refrains républicains de ses chansons. Enfin M. Pelletan connaisait le passage suivant d'une lettre adressée, en 1852, à M. Morin, avocat, ancien commissaire de la République :
« ... Je ne puis répondre^ monsieur^ à ce que contient yotre » lettre. Ce sont là des questions graves qui exigeraient bien » des pages de réfutation, quoique nous soyons d'accord sur le » fond de la discussion. Je me contenterai de tous demander » pourquoi, si j'ai eu tant d'influence sur la popularité con- » servée au nom de l'Empereifr, j'en ai eu si peu en prêchant » la République, comme je n*ai cessé de le faire depuis quarante » ans, et comme je le ferais encore si, à soixante^douze ans, » il m* était possible de retrouver ma verve de trente ans.
T» Convenez- en, monsieur, vous qui méconnaissez trop les » services rendus à la France par Napoléon, tous les partis ont » fait des fautes; mais celles dont nous devons le plus gémir, » ce sont les fautes énormes commises par les républicains. Je » les avais prévues ; aussi aurais-je voulu que la République » nous vint un peu plus tard. La Providence en a décidé au*
Tambition de Bonaparte, le rétablisMmeDt d*an trône fut pour moi un grand sujet de tristesse. Bien moins homme de doetrines qu'homme d*instinct et de sentiment, je suis de nature républicaine. Je donnai des larmes à la République, non de ces larmes écrites, avec points d'exclamation, comme les poètes * en prodiguent tant, mais de celles qu'une Ame qui respire l'indépendance ne verse que trop réellement sur les plaies faites i la patrie et à la liberté. Mon admiration pour le génie de Napoléon n'ôta rien à ma répugnance paar le despotisme de son gouvernement.... » {Ma Biographie^, * Bt les tnrochmritn donc I
ËUGÀNE PELLÉTAN. 347
» trement. Toutefois je mourrai avec Vassurance qu'un jour » ou rautre mes vœux seront exaucés, (S février 1852.) »
Cette lettre est fort curieuse, ajoute M. Laurent Pichat, à qui nous rempruntons *, et n'a pas besoin de commentaires. Si elle eût été publiée du vivant de Béranger, peut-être aurions-nous essayé d'en discuter quelques termes.
— Ah 1 Tabominable homme 1 s'écrie M. Pelletan. GreflBer, écrivez en gros caractères.
La République mourut dans la matinée du 2 décembre. Il la vit tomber sans regret U avait créé la légende impériale, et, quand la légende remontait au pouvoir, il avait bien le droit de dire : Me, me adsum qui fed, et d'en tirer une certaine satisfaction. Il restait bien encore républicain de souvenir» par point d'honneur; mais, au fond du cœur, il professait une autre religion.
Il nous paraît inutile de pousser plus loin ce parallèle affligeant entre le personnage de Lesage et M. Pelletan. La démonstration est aussi complète que possible, et Ton voit trop, pour ce dernier, à l'aide de quels moyens il a tenté de déshonorer la mémoire du poëte populaire.
Cependant ce libelle déclamatoire, où la mauvaise foi de Técrivain se trahit à chaque instant par l'exagération des images et l'enflure du style, contient quelques autres allégations qu'il faut relever en passant. U est une accusation surtout que M. Pelletan a trouvée dans l'article de M. Cuvillier-Fleury {Joymal des Débats), et qu'il a ridiculisée en la délayant dans une ou deux phrases larmoyantes du plus haut comique. Il s'agit du tirage au sort.
* Les poètes de combat, 1 vol. in- 18, chez Hetxel.
348 BÉBANGSR.
Déranger évita la conscription, et voici en quels termes il expose les motifs de sa conduite :
Ma frêle constilution, et surtout la faiblesse de ma vue, qui eussent fait de moi un soldat d'hôpital, me plaçaient dans le cas d'exemption certaine. On ne croyait pas, tant j'étais pâle et maigre, que je pusse atteindre trente ans; ma poitrine semblait fort mauvaise, et mon père me répétait sans fin : « Tu n'as pas longtemps à vivre. Je t'enterrerai bientôt, m Nous ne nous en affligions ni l'un ni l'autre. Malheureusement la position que semblait lui donner son cabinet de lecture l'obligeait, si ma réforme n'était pas prononcée, à payer un remplaçant, ce qui lui était réellement impossible. — Ma conscience bien rassurée sur mon incapacité militaire, je ne trouvai qu'un moyen de sauver à mon père la dépense qui en fût résultée pour lui. Je ne me fis pas inscrire sur les contrôles... etc. *.
Cette conduite de Déranger révolte M, Pelletan. Suivant ce publiciste, Déranger devait se faire soldat malgré ses incapacités physiques bien prouvées.
L'heure de la conscription l'appelle à payer sa dette à la patrie, il va sans doute revêtir l'uniforme de son enthousiasme; prendre part, sous le plumet, à un nouveau Marengo; cueillir, dans le sang, sa grande ou sa petite feuille de laurier. L'urne est là béante qui l'attend. Chacun y tire à tour de rôle, etc. Mais Béranger se sauve, mais il se cache; il craint de devenir un héros; il préfère le rôle modeste de conscrit réfractaire ; il rejette sur un autre la chance, bonne ou mauvaise, de la loterie. Que cet autre ait un père ou une mère infirme à nourrir, n'importe ; il ira verser son sang et tomber à la place du poète, sous la mitraille de Friediand ou de Moscou. Pendant ce temps Béranger, tranquillement assis^
* Ma Biographie,
BUGÈNE PELLETAN. 349
le pied sur son chenet ^ cadencera une strophe à l'honneur du courage, pour a^oir, plus tard» le droit de réclamer Tinscription de son nom au pied de la colonne.
« On lui reproche donc sa pauvreté? répond M. Paul Boiteau. — Que ceux qui ont eu de l'argent pour se racheter aient au moins la pudeur de se taire ^. »
En effet, pensant que M. Pelletan se plaçait ici au point de vue de la morale démocratique qui exige que tous les citoyens soient égaux devant Timpôt du sang, comme devant les autres impôts, et que les seuls riches ne soient pas dispensés de Tobligation de servir la patrie sur les champs de bataille, nous avons ouvert le Dictionnaire des Contemporains de M. Vapereau, à Tarticle Pelletan, pour voir si cet écrivain avait lui-môme satisfait à im aussi important devoir civique. Le Dictionnaire des Contemporains garde à cet égard le plus profond silence, et tout fait supposer, ou que M. Pelletan a tiré un bon numéro, ou que le notaire auquel il doit le jour a racheté son fils, dans la crainte qu'il ne devînt « un héros. »
Dans les deux cas, Textrôrae sensibilité du nouveau député au Corps législatif a dû singulièrement souffrir, puisqu'il a fallu qu' « un autre » allât à sa place conquérir, sous le « soleil dévorant» de T Algérie, « sa grande ou sa petite feuille de laurier. »
— Mais, répondra M. Pelletan, je déteste, moi,
* « J'habitais une mansarde sans feu» où la neige et la pluie inondaient sentent mon lit de sangle. » (Ma Biographie), s VÉquité de M. PelUian.
350 6ÉKANGBR.
la gloire militaire, et Déranger Taimait, car il Ta chantée.
— Pardon : c'est ici une première erreur. Déranger n'aimait pas la gloire militaire pour ellemême, ni le bruit (ïu canon ; il aimait la Révolution armée :
Ces paysans, fils de la République,
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,
qui défendaient aux frontières la patrie menacée, et portaient sur leur drapeau trois mots sacrés : Liberté, égalité, fraternité. Il les aimait au moins autant que -M. Pelletan, en 1848, aimait le peuple vainqueur dans les journées de Février. Lorsque l'auteur du libelle reproche à Déranger de n'avoir pas marché au bruit du tambour avec ces soldats de la France — dont il partageait l'enthousiasme patriotique et dont il admirait l'œuvre révolutionnaire, — nous devons naturellement supposer que M. Pelletan n'a pas conunis une faute analogue à celle du chansonnier. Nous devons supposer que M. Pelletan , logique autrement qu'en paroles et pour le compte d'autrui, a pris, le 24 février 1848, une part active à la bataille populaire racontée depuis par lui en un gros volinme in-8® ' qui se retrouve encore sur les quais. Or, si notre mémoire ne nous fait défaut, M. Pelletan déclare, en tète de ce volume consacré à célébrer les hauts faits du peuple victorieux, que ledit M. Pelletan a concouru à la Révolution de février « par son admiration » seulement.
< Histoire des ajournées de février 1848. — 1848, un vol. in-8*.
Comment n'a-t-il pas « revêtu Tuniforme de son enthousiasme ? » C'est-à-dire comment n'a-t-il pas pris le fusil de Tinsurgé ? La rue était là, qui l'attendait. « Chacun y tirait à tour de rôle, ime jambe ou une tête cassée. »
S'il ne Ta pas fait, s'il s'est contenté de chanter en d'innombrables articles de journaux, auxquels ont succédé de non moins innombrables brochures, les batailles de la Révolution, pourquoi reproche-t-il à Déranger de n'avoir concouru lui aussi aux batailles de la République et de l'Empire que par « son admiration? » Pourquoi lui reproche-t-il de les avoir chantées en vers éloquents, au lieu de se faire casser la tête, ce qui eût été d'un médiocre profit pour la France ? — Déranger, myope et d'une faible constitution, a cru qu'il ne pourrait supporter les fatigues d'une campagne; mais il a plus tard, en 1814, lorsque l'étranger assiégeait Paris, demandé un fusil, croyant aussi qu'il y a des jours où tous les enfants d'un même pays doivent lui faire le sacrifice de leur vie. Le poète national aurait su, au moment du danger suprême, mourir poiir la patrie que ses chansons ont consolée et combattre parmi le peuple qu'il a conduit à Tassaut du trône légitime.
Une pareille accusation, nous le répétons, est le comble du ridicule et prouve uniquementl'animosité maladroite de celui qui la porte. Nul plus que nous n'admire le courage militaire dans ce qu'il a d'admirable ; nous nous souvenons cependant, avec tous les gens sensés, que chacun joue ici-bas un rôle difTérent et sert son pays à sa manière ; nous admettons surtout qu'un grand écrivain puisse écrira les
352 BÉRAN6ER.
couplets sur Waterloo^ sans avoir porté le « plumet » de voltigeur dans la garde impériale.
- Nous avons parlé de textes tronqués. En effet, M. Pelletan, d'après le procédé de son ami le Figaro, extrait des 4 vol. in-8® de la Correspondance, une ou deux phrases isolées dont il dénature absolument le sens, et qu'il choisit de façon à irriter contre le chansonnier la presse tout entière, la plus grande puissance des temps modernes.
Voici, par exemple, une de ces phrases :
Quand on pense à qui Ton doit ces affreux effets de la dépravation morale et intellectuelle^ on est tenté de maudire les instruments de liberté qui nous sont confiés.
Et voici le commentaire de M. Pelletan :
Les instruments de liberté^ ce sont les journaux : Béraugeb
YEUT qu'on les METTE EN RÉGIE.
C'est aux honnêtes gens à apprécier l'emploi de ces moyens dont jusqu'à ce jour on n'avait guère usé dans le parti auquel M. Pelletan se cramponne de toutes ses forces.
Toutefois, nous reproduirons la réponse de M. Boiteau. Elle est vraie, et nous citons volontiers M. Boiteau, quand nous savons personnellement qu'il a bien compris la pensée du chansonnier, ou qu'il s'appuie sur des textes irréfutables.
Là où les efforts de Zoîle sont le plus visibles^ c'est quand il ramasse tout ce qu'il peut * de phrases où Bérang^ accuse le journalisme de ne pas remplir sa mission et de ne point mériter à l'ordinaire une estime égale à celle dont il
* n en ramaite ^oi* tout an plus.
EUGÈNE PEIXETAN. 353
devrait jouir. On espère que tous les journaux de France^ sans aller aux preuves^ vont mitrailler l'homme qui médit de leur puissance si souvent inutile. Mais il faut tout lire pour comprendre quelles justes pensées expriment les lettres de Bérang^. S'il est rigoureux^ c'est que tel journal a vanté l'assassinat politique^ c'est que tel autre a critiqué à tort et à travers des actes du gouvernement qu'on ne devait pas blâmer^ c'est que tel autre oublie de donner au peuple les idées saines que son programme lui promettait. M. Pelletan pense-t-il que les pages de journal où se trouvent ses derniers articles sont dignes de la vénération universelle ? etc *
Hélas! combien la haine est mauvaise conseillère 1 Combien l'esprit étroit de parti bouleverse toutes les notions d'équité 1 II aveugle sans pitié un homme intelligent, et le conduit à écrire les choses les plus incroyables, à regarder comme im crime ce qui est digne d'éloge pour tout le monde. Qu'on écoute plutôt M. Pelletan, lorsqu'il en vient, faute de mieux et ne sachant plus oii se raccrocher, à dénoncer Déranger pour les méfaits suivants :
1* Il n'a pas chanté l'Empire triomphant 1 Cette accusation paraît prodigieuse au premier abord, mais l'aveu est précieux et nous l'enregistrons. Oui, M. Pelletan a écrit, dans im moment d'absence :
Austerlitz tonne^ le roi de Rome vient de naître^ voilà le moment de chanter \ de raconter l'enthousiasme de la
4 V équité de Jf. Pelletan.
2 « Croirait-on quMl y a peu de temps quelques-uns de ceux qui ont injurié jadis la mémoire de Napoléon, ont eu Tidée de me reprocher d*aYoir attaqué ce grand homme au moment de sa chute par cette chanson du Roi d*Yvetot ? Ils feignent d'oublier qu'elle courut plu-
nation ! Eh bien ! non ; pas un chant dans sa poésie, pas an mot dans sa Correspondance sur qui que ce soit, sur quoi que ce soit, pas même sur Catin, qui entre dans Vienne un
matin AttendaiM donc que VBmpire mowr<l^ pour en
comprendre le mérite?
N'est-ce pas charmant? et ne devons-nous pas remercier M. Pelletan de cet hommage rendu à Déranger? Aux yeux de M. Pelletan, on ne peut logiquement chanter TEmpire qu'au moment où « Austerlitz tonne. » Aux yeux de Béranger, c'est un peu diflérent, et le chansonnier attend Sainte-Hélène pour « flatter Tinfortune. » M. Pelletan n'a pas • compris ce qu'il écrivait.
2* Il ne s'bst pas contenté de la liberté que LA Restauration nous avait apportée.
Cette seconde accusation paraît presque aussi précieuse que la première, et nous porte à croire que M. Pelletan, ayant la liberté de parler à la tribune et d'écrire à peu près à sa guise dans les journaux, se serait assez accommodé du régime constitutionnel de 1815 à 1830, sans demander rien de plus. Écoutons M. Pelletan :
L'Empire avait singulièrement raccourci (?) la ration de
sieurs mois avant les victoires de Lutien et deBautzen, que ces metsieurs auraient eûibrées sans doute, s'ils avaient pu aiors tenir %tne plume. • (Ma Biographie),
« Le Roi d'Yvetot était bien réellement une satire excellente ; personne ne s'y trompa, ni le public, ni l'Empereur qui ne s*en fôcha pas. Béranger a fait le contraire de ce qu'on fait, et le sénat d'alors et bien des gens complices du sénat: il a averti le souverain debout et glorifié le souverain tombé. (E. BcasoT, Littérature et morale).
liberté. Béranger avait supporté la diète avec un calme stoïque^ et maintenant qu'en fait de liberté la Restauration ramenait une abondance au moins relative^ il lui reprochait de ne pas donner assez de liberté Il trouvait qu'une première faveur engage à une dernière, jusqu'à ce que, de part et d*autre, on n'ait plus rien à refuser, ni à demander. Béranger avait appris à raisonner ainsi à l'école de FrétiUon.
On le voit, M. Pelletan trouve Béranger trop exi-géant sw le chapitre de la liberté. Nous nous doutions bien qu'à cet égard Tauteur de la brochure n'appartenait pas « à Técole de Frétillon. » Heureusement ce n'est pas une perte irréparable pour la démocratie qui a plus grand appétit, en fait de liberté, que cet écrivain fougueux et ce démocrate si sage. Elle pense, avec Frétillon,sur cette grave question, « qu'une première faveur engage à une dernière, jusqu'à ce que, de part et d'autre, onn*aitplus rien à refuser, ni à demander. Et si c'est « à l'école de Frétillon » que la démocratie « apprend à raisonner ainsi, v nous en remercions Béranger.
3*^ Il A REFUSÉ LA CROIX d'hONNEUR, — IL A RE- FUSÉ UN FAUTEUIL A l'AcADÉMIE, — IL A REFUSÉ UNE PLACE APRÈS LA RÉVOLUTION DE JUILLET.
Jusqu'à présent , on avait parfois accusé les hommes politiques de sacrifier soit les convenances morales, soit leur absolue indépendance, ou même ime partie de leurs convictions, au désir de mériter des honneurs qui, bon gré mal gré, s'achètent toujours par quelques concessions. En voyant l'opposition mener, non-seulement à la popularité, mais encore aux académies et aux ministères ou aux bonnes places grassement rétribuées dont les
356 BÉRAN6BR.
ministres disposent en faveur de leurs amis, on avait pu suspecter parfois l'entier désintéressement des plus farouches tribuns du peuple, et parfois encore constater que la démocratie était une carrière comme une autre, où, suivant les circonstances, on obtenait un avancement rapide.
M. Pelletan, brillant émule des médecins de Molière, a changé tout cela. Maintenant on porte le cœur à droite, et, quand on a servi la démocratie et combattu pour le peuple contre les rois, on est coupable d'avoir repoussé toutes les distinctions, toutes les sinécures, dont les rois, leurs ministres ou leurs académies disposent. M. Pelletan, qui réclame à si grand bruit et avec tant de raison la liberté, refuse au chansonnier le droit de n'avoir rien été. Quelle est donc la liberté que M". Pelletan demande, si la liberté de repousser a places, titres et croix » est interdite de par ce singulier démocrate.
Suivant lui. Déranger a refusé la croix, afin de « marquer sa place à part dans la littérature, de distinguer précisément son nom par l'absence de distinction. Aussi quelque compère ne manquera pas de chanter : Honneur à Déranger, car il n'a rien à sa boutonnière ^ »
* Néanmoins le même M. Pelletan, s'adressant à ses électeurs, lors du scrutin des 13 et 14' décembre ]863i dans la 9« circonscription, termine sa profession de foi en disant de lui, conune éloge su|ntae, qu'il est « tin homme qui n'a jamais vouhi ni places, ni honneurs! » A quelle école le candidat a-t-il appris à se vantek des vertus qu'il honnit chez Béranger?— « Les places et les distinctions n'allaient ni » à mes goûts, ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas » recherchées. Cependant me suis-je vanté de ma modération! A i je
EUGÈNE PELLBTAN. 357
C^est au moment où les croix pleuvent sur les gens de lettres, où le désir d'être décoré, gagnant de proche en proche tous ceux qui tiennent une plume, jette dans les bras du gouvernement un grand nombre de jeunes et de vieux écrivains alléchés par Tappât de cette vulgaire distinction, que M. Pelletan a formulé ce reproche insensé; Il n'a pas compris Tinmiense service qu'on aurait rendu aux lettres, à leur indépendance vraie, à leur dignité réelle, en portant un décret ainsi conçu : — Jamais un écrivain ne sera décoré pour ses écrits. La môme raison, s'écrie le pamphlétaire, engage Béranger à « repousser la candidature de l'Académie. . . La modestie ainsi comprise n'est qu'une Vanité retournée. » Mais M. Pelletan a gardé pour la fin son plus naïf aveu.
Béranger, dit-il, après la révolution de Juillet a refusé une place dans la crainte de subir « le contrecoup de la poUtique de l'honune d'État qui l'aurait enrôlé et retenu comme un otage dans un ministère. »
En effet, M. Pelletan, vous n'avez jamais dit plus vrai, ni fait un plus grand éloge du chansonnier. Il n'a pas voulu qu'on Venrôldt, il n'a pas voulu devenir l'homme-lige d'un ministre qui pouvait faire des fautes et méconnaître à son tour les intérêts du peuple et de la Révolution ; il n'a pas voulu s'inféoder à un parti, même au sien, de telle sorte qu'il fut obhgé de défendre ses sottises, d'approuver ses erreurs, de sacrifier un jour la grande politique du
• fait retentir Us journaux de mes refut dieintérettisy » écriTait le chansonnier à M. Lebnin? (V.2* partie, If. Sainte-'Beuve, p. 99.)
progrès à la petite politique des amitiés personnelles ou des intérêts individuels.
Ce sont de bien tristes serviteurs de la démocratie que ceux qui avouent ainsi comWen peu ils ont le sentiment et Tintelligence de l'indépendance, et qui prendraient, le cas échéant, Tavénement de leurs amis au ministère, pour le triomphe de la démocratie elle-même.
M. Pelle tan ajoute encore que, pour la même raison, c'est-à-dire pour se distinguer, Déranger « affecta toujours la pauvreté et habita toujours vm appartement modeste, etc. *. »
Mais à quoi bon discuter de semblables accusations? Ne suffit-il pas de les signaler? Leur valeui* et Tesprit qui les a dictées sont connus depuis longtemps, et, au XVIII* siècle, Duclos, historiographe de France, écrivait, en pensant probablement à un M. Pelletan de l'époque :
Les hommes sont, dit-on, pleins d'amour-propre, et attachés à leur intérêt. Partons de là. Ces dispositions n'ont par elles-mêmes rien de vicieux, elles deviennent honnes ou mauvaises par les effets qu'elles produisent. C'est la sève des plantes, on n'en doit juger que par les fruits. Que deviendrait la société, si on la privait de ses ressorts; si l'on en retranchait les passions ? Qu'importe en effet qu'un homme ne se propose dans ses actions que sa propre satisfaction, s'il la fait consister à servir la société? Qu'importe que l'enthousiasme patriotique ait fait troui^er à Régulus de la satisfaction dans
* « A plus de 40 ans, je n'avais en hiver que de l'eau glacée pour tous les usages, et une vieille couverture dont je m*afrublais lorsque, dans les longues nuits, me prenait Tenvie de griffoDiier quelques rimet, » (ira fiioffrophU),
EUGÈNE PBLLETAN. SSd
le sacrifice de sa Tie ? La vertu purement désintéressée^ si elle était possible^ produirait-elle d'autres effets? Cet odie%UD sophisme d*intérêt personnel n*a été imaginé que par ceux qui, cherchant toujours exclusivement le leur, voudraient rejeter le reproche qu'eux seuls méritent sur Vhumanité entière. Au Ueu de calomnier la nature^ qu'ils consultent leurs vrais intérêts, ils les verront unis à ceux de a société >.
Nous ne nous amuserons pas plus longtemps à suivre M. Pelletan. Nous en avons dit assez pour démontrer la mauvaise foi constante de cet écrivain au sujet de Déranger, et nous avons relevé quelques-uns des aveux précieux, quelques-imes des étranges naïvetés, auxquels le besoin de soutenir une mauvaise cause et Tabsence de notions justes sur les devoirs de l'homme public ont entraîné Tauteur du libelle.
Chaque mot de cet écrit est une erreur ou une fausseté flagrante. Par là, il se distingue de toutes les autres attaques portées contre Déranger. Les opinions d'adversaires politiques expliquaient les unes; les autres provenaient, comme celles de îilM. Renan et Proudhon, du point de vue particulier adopté par le philosophe ou le révolutionnaire. M. Pelletan èeul a déployé^une animosité personnelle bien visible; seul il a osé, devant un public, ayant les pièces du procès sous les yeux, inventer un Déranger de fantaisie, aflBrmer des faits con trouvés, tronquer des textes qui se trouvent dans toutes les mains, commenter à sa manière des intentions dont il connaissait, lui aussi, l'entière pureté. Ce
* Considérations sur les mœurs de ce siècle, par II. Duelos, historiographe de France, Tun des 40 de l'Académie française, ete.
36Û B^RANOBA.
pamphlet restera comme un monument d^audace malheureuse '.
Je sais bien que, parlant des esprits qu'il divise en lyriques et en politiques, il a dit des premiers, parmi lesquels il se classe — cela se voit assez à son enthousiasme :
Us ont souvent des chutes profondes^ ceux-là^ des défaillances^ des retours^ des pages difficiles, dans leur biographie, à tourner plutôt qu*à lire ; car ils oublient de compter avec les réalités (lisez : avec la vérité)^ les étiquettes^ les bienséances et les hypocrisies de Texistence.
Je sais bien qu'il a dit encore :
Nous avons porté témoignage sur Bérauger, la main levée, sans haiue comme sans faiblesse. Le vent courbe en ce moment plus d'une tête, qui donc reste le mieux debout?
Mais à ceux qui pourraient se laisser toucher par ces mouvements oratoires et y chercher la preuve d'une conviction profonde, sinon raisonnée, nous ferons observer que ces phrases sont de simples phrases à effet, des sortes de clichés littéraires, dont M. Pelletan use souvent lorsqu'il veut empoir gner son public. Ainsi il termine presque par les mêmes mots une de ses dernières brochures intitulée : Le 31 Mai ^, et s'écrie, en 1863 comme en 1860 :
Autant qu'un autre, plus qu'un autre^ dans cette rapide destruction d'un être qu'on appelle l'existence, on a pu avoir
* Aussi qu' est-il arrivé 7 C'est que la réaction contre Béranger s'trréta net après la publication de M. Pelletan. Les indiflirents protestèrent, et les adversaires parurent quelque peu honteux, ils rougirent, comme les Girondins rougissaient de siéger à oété de certains Montagnards.
s Paguerre, 1863.
ses heures troublées^ ses pages de la vie qu*(m aime mieuœ Ummerque relire; mais, pour peu qu'on ait encore la ciiance
de lever la main pour la démocratie, etc Le vent peut
souffler, il nous trouvera debout.
Avis aux naïfs qui prennent les figures de rhétorique pour des sentiments.
Du reste, dans cette même brochure, M. Pelletan se condanme assez sévèrement, et juge, sans le vouloir, sa conduite envers le chansonnier, lorsqu'oublieux de son propre passé, il écrit :
La violence, après tout^ n'est qu'une preuve de faiblesse. La colèrç consume et n'éclaire pas; si la démocratie veut rentrer en grâce avec la fortune, qu'elle commence à rentrer en grâce avec elle-même; elle a eu ses erreurs, qu'elle en fasse une gerbe et qu'elle y mette le feu. Plus de divisions de mots, ni de querelles dans les rangs ; car à qui peuventrelles servir ? Ce n*est pas sûrement à notre idée.
Non, certes, de pareilles divisions ne servent pas à l'idée démocratique; mais on peut adresser cependant de plus graves reproches à Tauteur de ce pamphlet injurieux, et M. Pelletan, plus coupable qu'il ne se l'imagine, a commis tout à la fois une mauvaise action et donné un mauvais exemple.
Qu'on ne nous accuse pas d'exagération; qu'on ne vienne pas nous dire : — Vous avez connu Déranger, vous Taimiez ; votre sympathie pour l'homme et sa politique vous égarent à votre tour, et vous tombez dans \m excès contraire, mais aussi blâmable, en jugeant avec tant de sévérité la brochure de M. Pelletan.
Il ne s'agit pas ici de Déranger, il s'agit de loyauté absente et de justice outragée; il s'agit môme de la morale 9 objet des grandes jphrases du libellistei
Digitizerl
362 BÉRAKaEn.
de la morale qui veut qu'on la respecte en tout, partout et toujours. Mettons le chansonnier de côté, élargissons la question autant que possible, et demandons aux honnêtes gens de tous les partis, depuis quand Tinsulte et la calomnie sont des armes permises. Nous comprenons parfaitement qu'on n'admire point Déranger, qu'on ne partage pas ses convictions. Chacun entend à sa manière le rôle de l'homme pubUc, et possède sa panacée universelle pour les maux de l'humanité ; aussi avons-nous tous le droit et le devoir de discuter les hommes en réputation, d'apprécier leur talent et leur influence. Si M. Pelletan s'était contenté dq dire : — Jd' n'aime pas Déranger, la simplicité de son talent qui ne relève de personne, l'unité rare de cette vie en dehors de toutes les ambitions mesquines, me semblent peu naturelles : je crois à du parti pris chez cet homme, — nous aurions compris les doutes et l'antipathie du critique. En effet, « il y dans le monde deux races d'esprits : » les esprits sérieux et sensés, les esprits emphatiques et passionnés ; les esprits originaux et les esprits de seconde main ; ceux qui pensent par eux-mêmes, et ceux qui pensent par les autres ; ceux qui ont des idées et ceux qui ont des formules ; ceux ' qui font de la logique et ceux qui font de la rhétorique.
Quand, en parlant des dernières élections, on écrit dans ce style :
Le 31 mai, la France votait Le ciel avait ce jour-là un
air de fête ; le soleil avait voulu être de la partie * ; le printemps semblait revenir de l'exiL
« Oo se rappelle qu'il a plu pendant presque toute la journée ! Mais
BUGÈNS P8LLSTAN. 363
Le peuple de Paris rayonnait comme le soleil; il avait mis la main là,..,, ratière battait toujours *. Il avait je ne sais quel instinct secret que, de ce 31 mai, obstinément historique, il allait faire encore une date de Thistoire.
Le scrutin était ouvert, Turne était béante sur le bureau, j'allais dire sur Yauteh La foule approchait ^ de la pâque civique avec une sorte d'émotion. Lombre de 89 2a regardait voter. On voyait à la physionomie de chacun qu'il avait quelque chose sur la conscience.
quand, disons-nous, avant de raconter un événement historique aussi grave que les dernières élections de Paris, on met de la partie le soleil, et le printemps « revenu de Texil; » quand on fait « rayonner » le peuple; quand on nous parle « d'urne béante, » « d'autel, » « de pâque civique, » et qu'on n'oublie pas môme « Tombre de 89 » regardant voter les électeurs; quand, en douze lignes, on accumule toute cette friperie d'images usées pour avoir trop servi et depuis longtemps mises au rebut parce qu'elles ne signifient plus rien ; quand, au lieu d'exprimer simplement la portée des événements — et ils en valaient la peine, — on s'attarde au milieu de tous les lieux-communs qui transforment une brochure politique en une pâle amplification de rhétorique, il est évident qu'on n'a pas le secret du style nerveux et nourri, de la phrase sobre et nette.
qnMmporte?... « Le soleil se mettant de la partie » est un de ces iliehés connus qui produisent tovûcurs leur effet, comme « le printemps revenu de Texil. »
< Cela veut dire, en termes simples, que le peuple de Paris se tétait le pouls.
a S'approchait, si vous le voulez bien.
364 BÉRANGEA.
Le style, c^est rhomme, a dit Buffon. Que penser alors d'un homme qui écrit ainsi ? N'est-il pas à craindre que la banalité pompeuse de l'expression n'annonce l'absence d'idées originales, et que cette phraséologie surannée ne recouvre des sentiments d'emprunt? — Nous ne voulons pas dire que M. Pelletan manque de sincérité dans ses convictions, et nous ne retournerons pas contre lui l'arme dont il a voulu transpercer le chansonnier *. Loin de nous de pareils procédés ; mais on peut être sincère, en n'étant qu'un écho. D'un autre côté tout se tient dans l'individu, et quand on aime l'enflure on l'aime partout, dans la vie comme dans le style.
Qu'on lise M. Pelletan, et qu'on lise Béranger, et l'on s'expliquera l'antipathie du premier contre le second. Un monde les sépare ; ils ne parlent point la môme langue, ils ne peuvent s'entendre. De là, résulte que M. Pelletan, incapable de simplicité, s'est trouvé choqué de la simplicité du chansonnier, et Ta niée faute de la comprendre. Ainsi que la plupart des hommes, il s'est pris lui-même pour modèle, s'est opposé au chansonnier, et a con-
* Du reste, nous devons le déclarer ici, nous ne connaissons nullement M. Pelletan, nous ne Tayons même jamais vn, et nous ne prétendons pas porter sor l'homme en général un jugement absola et définitif. Peut-être aux yeux de ceux qui l'ont fréquenté, i-t-il des qualités qui rachètent les torts grates de sa conduite enters Béranger; peut-être cette conduite n'est^e que la coupable erreur d'un esprit « lyrique, » peut-être aussi nTest-^Ue que le feux calcul d'un homme de parti oubliant qu'on ne doit serrir la léntè que par la vérité. — Tout cela est possible ; mais, sur la question du chansonnier, la seule que nous ayons à traiter dans ce travail, M. Pelletan mérite la sévérité de tous les honnêtes gens*
damné, chez ce dernier, les vertus dont M. Pelletan n'avait pas la recette.
Au point de vue politique Taccusateur n'a pas suivi une autre méthode. M. Pelletan se meut dans un horizon fort étroit et tel que son esprit peut Tembrasser. Tout ce qui dépasse cet horizon restreint, il cesse de le voir et le déclare non avenu. Il fait de la politique au jour le jour, et c'est une excellente politique, car elle a son utilité incontestable ' ; toutefois elle aurait son inconvénient, si des génies plus larges ne portaient leurs regards au delà du présent vers l'avenir. Cette petite politique quotidienne risque de se perdre dans les détails, les questions de personnes, et ne prévoit jamais les obstacles inattendus qui se dressent devant elle le lendemain de la victoire. Il arrive aussi que les hommes à courte vue finissent par se croire le centre de l'univers, confondent leurs passions avec les besoins du genre humain, leur notoriété avec le triomphe de leurs principes, et croient le monde sauvé quand eux ou leurs amis parviennent au pouvoir. Déranger voyait et jugeait autrement. Ce qui le préoccupait c'était le résultat final. H l'appelait de tous ses vœux, mais il distinguait les escarmouches qui le préparent ou le retardent, des principes étemels qui feront le salut de la Révolution. Si M. Pelletan s'était contenté de dire : — Cette politique n'est pas la mienne, je la crois dangereuse ; il en est une autre, elle a toutes mes sympathies : en son nom je juge
* Quand elle est intelligente et faite comme Tentendatt Béranger de 1815 à 1830.
et je blâme celle du chansonnier, — nous aurions compris les restrictions de Técrivain.
Malheureusement M. Pelletan a prouvé, en cette triste circonstance, qu'il n'obéissait pas à des convictions môme étroites et bornées. — Qui le devinerait ? il a rêvé de faire de la diplomatie et de frapper, à travers le chansonnier, d'autres adversaires qu'il n'avait pas le courage tle nommer. Écho, nous l'avons dit, dans son style et dans ses idées, car il appartient à la race pâle des imitateurs et des disciples, il fut encore un écho dans sa haine contre le poète populaire. On disait autour de lui : — Béranger a créé la légende impériale, Béranger n*a pas cru que la République de Février fut née viable, Béranger a subi les honneurs officiels d'un enterrement payé par la liste civile ; donc Béranger a contribué au retour du régime impérial, donc il a vu la République tomber avec joie, donc le second Empire l'a hautement adopté, et M. Pelletan, sans croire à toutes ces assertions, car il avait sous les yeux des preuves surabondantes du contraire, a taillé sa plume, heureux d'avoir un bon prétexte pour combattre rhomme qu'il n'aimait pas. Il s'imagina même qu'il accomplirait un acte de machiavélisme politique, s'il traînait dans la boue le chansonnier patroné, après sa mort, par M. le préfet de police. Espérant peut-être se hisser sur le piédestal vacant où la popularité avait jadis placé Béranger, il n'a pas compris qu'il jouait le jeu d'autrui et compromettait le drapeau sous lequel il se pavane. Homme de parti, dans le plus mauvais sens du mot, il a voulu, à coup sûr, donner des gages à
son parti, et s'y rendre utile en allant de Favant. n a joyeusement endossé la responsabilité de Texécution publique du poète national ; il y a mis toute son ardeur et toute son éloquence, avec un rare acharnement et une merveilleuse maladresse. Que voulez-vous? aux opinions qu'il défend, M. Pelletan n'apporte aucun lustre : il en reçoit, il le sent, et voilà pourquoi il ne cesse de « lever la main » pour elles, avec tant de bruit et d'ostentation. C'est par elles qu'il existe. Seul, il ne représenterait rien ! soldat de la démocratie, la démocratie lui prête un reflet et lui donne l'apparence de la vie. Mais, en dessinant une ignoble caricature de Déranger, en se livrant à cette débauche de calomnies qu'il a intitulée : Une étoile filante, il a dépassé le but et foulé aux pieds des principes respectés de tous les honnêtes gens. Ce n'est pas Déranger qu'il a méconnu et outragé, c'est l'honneur et la justice, l'honneur qui exige que l'on parle selon sa conscience et non selon sa colère, la justice qui aime la vérité et repose sur la bonne foi. Il a emprunté aux hommes du passé leurs plus mauvaises traditions ; il a voulu appliquer le précepte de Dasile : Calomniez, îl en reste toujours quelque chose. Il a cru naïvement qu'il tromperait, si non la postérité, du moins les contemporains, et qu'il transformerait, aux yeux du peuple, l'ami fidèle du peuple en un misérable digne du mépris pubUc. Au poète mort, qui, toute sa vie, avait prêché les idées répubUcaines et le progrès révolutionnaire, qui avait donné de grands et féconds exemples de désintéi'essement, qui avait consacré les dernières années de sa vieillesse à
sauver du bagne et de la déportation ses coreligionnaires politiques et ceux de M. Pelletan, il a osé reprocher Thypocrisie, Tavarice et la lâcheté. Il ne s*est pas douté qu'il insultait la nation tout entière en faisant de Thonune qu'elle avait le plus universellement aimé pendant quarante ans, un type de toutes les bassesses et de tous les honteux calculs. n ne s'est pas douté qu'il blessait la Révolution dans un de ses plus intègres représentants, en attachant au pilori le poète national, celui qui s'était toujours adressé à la foule d'en bas, qui avait toujours été volontairement son chansonnier, au lieu d'être le chantre dessalons et des académies. U ne s'est pas douté qu'il nuisait à son propre parti, qu'il souillait son drapeau, en apprenant à la France qu'un démocrate ne reculait pas plus qu'un écrivain de V Univers religieux ou du Figaro, — la succursale facétieuse du Monde, — devant les assertions mensongères, les citations tronquées, les interprétations sdemment erronées et les procédés d'Escobar.
Quand on appartient à la grande armée du progrès et de la Révolution, quand on a lève la main » pour la démocratie, il faut, défenseur de la vérité, respecter d'abord la vérité, il faut que cette main qu'on lève ne se soit jamais levée pour un mensonge, n faut montrer plus d'équité et plus de loyauté que ses adversaires, songer que le public jugera de nos opinions d'après ce que nous serons, et lui apprendre que les nobles principes font les intelligences plus larges, les cœurs meilleurs. Aux bonnes causes, il ne faut pas apporter de mauvais arguments, ni compromettre l'idée que nous ser-
vons par le dangereux alliage des petites habiletés qui ne trompent personne, et des mesquines inimitiés qui nous abaissent au rôle de Zoïle.
En admettant, ce qui est faux, que Déranger eût chanté l'Empire, aimé « la gloire et la République à distance, » qu'est-ce que cela prouverait? Cela ferait-il que Déranger ait été mauvais fils, mauvais père, égoïste, préoccupé du seul désir de se distinguer à tout prix,' faux pauvre et faux philanthrope ? Cela empécherait-il qu'il ait été modeste, sans ambition personnelle, sincèrement ami du peuple? Vous pourriez regretter qu'il n'ait pas mis au service des idées que vous croyez bonnes et vraies son talent et son influence. Mais, démocrate de peu de foi, le triomphe de la démocratie, suivant vous, tient-il à si peu de chose, qu'il faille absolument salir, déshonorer la mémoire d'un chansonnier qui aurait, comme vous le dites, créé la légende impériale et renié la RépubUque? Quoi, l'avenir du monde serait-il en danger parce que Déranger aurait eu des vertus réelles en étant bonapartiste, et supposez-vous bonnement, si ces vertus ont existé, que vous les aurez supprimées en les niant en style déclamatoire?
Non, vous ne l'avez pas cru, vous n'y avez pas même réfléchi. Vous n'avez pas songé au lendemain. Et, — cela ne montre-t-il pas bien la portée de votre esprit? — lorsque vous écriviez cette brochure qui abaisse votre caractère, qui a péniblement surpris quelques-uns de vos amis et tous ceux qui croient que le premier devoir d'un homme est le respect de soi-même et des autres, vous n'avez vu qu'un tour à
jouer, roccasion de faire une niche à des adversaires politiques, une façon d'attaquer des hommes et des choses que vous détestez. Vous pouviez vous y prendre mieux et autrement; la haine n'est point de la poUtique. Au lieu de sacrifier aux besoins de votre guerre d'opposition du jour l'homme lo plus aimé du siècle et l'un des plus honnêtes ; au lieu, comme nous l'avons expliqué ailleurs S de donner à vos adversaires l'appoint de cette immense popularité, vous deviez, mais cela demandait im courage réel et un dévouement intelligent à votre drapeau, revendiquer hautement cette gloire nationale : vous le deviez, au nom de la vérité, ou — ce qui vous touchera davanpeut-être — au nom de votre intérêt personnel. De la sorte, vous eussiez évité d'offrir au peuple un mauvais exemple, de lui enseigner comment on nie les services qu'on ne veut pas reconnaître, et de justifier d'avance toutes ses injustices par l'éclat de votre ingratitude. Vous eussiez évité aussi de le démorahser en le rendant sceptique, en essayant de lui démontrer que d'égoïstes prétentions et des ambitions sottes se cachent dans le cœur de ceux qui parlent en son nom et prêchent pour ses droits. Si, grâce à vous, il cessait de croire à la sincérité, au désintéressement du chansonnier, pensez-vous qu'il croirait plus volontiers à votre sincérité, à votre désintéressement? qu'il admirerait, plus que les chansons qui l'ont consolé si longtemps, vos brochures qu'il ne comprend pas et qu'il ne Ht guère ? Peu rassuré sur la bonté de votre cause et la mo-
« Voir l* partie^ M. SamteBeuve, pages 123 à 125.
EUGÈNE PELtETAN. 371
ralité de votre œuvre, vous vous écriez à la fin de votre libelle :
Voyez son parti, veut-on le juger par qui l'attaque et par qui le défend? Nous admettons la question ainsi posée; nous acceptons sans forfanterie la comparaison. Le vent courbe en ce moment plus d'une tête, qui donc reste le mieux debout?
Avec vous je compte MM. de Pontmartin et Veuillot, le Figaro, tous les ennemis de la démocratie. Du parti démocratique, M. Louis Ulbach, seul, vous a défendu. C'est un nom que je regrette de trouver auprès du vôtre dans cette guerre maJlieureuse, mais Terreur accidentelle, Tantipathie surtout littéraire d*un homme d'esprit et de talent, que son amitié pour vous rend indulgent môme pour vos écrits, ne justifie pas ce superbe défi,, destiné à rappeler, avec une ostentation qui sied mal au de-, voir, que ce vous restez debout. » D'ailleurs M. Ulbacb se sépare de vous sur le point important, le caractère du chansonnier, et le spirituel collaborateur de la Retyue de Paris a fait imprimer en toutes lettres :
Pour notre part, nous croyons à la modestie réelle de Bé-
ranger, parce que nous croyons à son bon sens Il a du
talent, de Tesprit, de la verve, de la chaleur. C'est un brave patriote ; il mérite d'être honoré, respecté comme un littérateur de second rang. Sans ambition, il fut d'accord avec ses œuvres; c'est là un mérite qu'il faut reconnaître, etc.
C'est juste le contraire de Topinionde M. Pelletan. Ainsi le seul partisan de M. Pelletan témoigne encore, quand on l'interroge, contre M. Pelletan. Nous disons le seul partisan, car M. Proudhon ne saurait compter parmi les ennemis réels du chansonnier, et
son étude sincère, consciencieuse, reste la satire et la condamnation des articles bilieux de l'ancien écrivain de la Presse.
Mais, sans parler de tous ceux qui ont défendu Déranger, et dont nous allons bientôt mettre la liste et les arguments sous les yeux de nos lecteurs, nous signalerons ici, à M. Pelletan, un homme qu'il ne récusera pas. Cet bomme est Tami personnel du pamphlétaire, et jamais personne n'a pu douter de la fermeté inébranlable de ses convictions, de la dignité persistante de sa conduite politique. Autant que M. Pelletan il aime la démocratie ; il la sert sans arrière-pensée, sans intérêt personnel, sans faiblesse, sans hésitation ni lassitude. Cet homme s'appelle M. Laurent Fichât : il « reste debout » et, parlant de Déranger, il écrit:
Toutefois, il n'y aura pas eu beaucoup d'existences, en ce siècle, plus dignes de servir d'exemple et d'être proposées comme modèle. Le désintéressement le plus pur fut la loi de cette vie si longue. La sage médiocrité et la pauvreté sacrée furent les hôtesses de Béranger. A une époque de corruption et de cupidité comme la nôtre, cet homme vécut et mourut sans un mauvais désir, sans envie, satisfait du pain quotidien, léguant à la génération qui lui survit l'enseignement de soixante-dix années d'inté^ité souriante. Il sut
vaincre le plus redoutable ennemi, le besoin Béranger
domina les idées morales de son temps, en se faisant une gloire de ce dont la foule a honte, et le modeste chansonnier qui subit trois condamnations pour « outrage à la morale publique et religieuse » pratiqua rÉvangile dans ce que sa doctrine a de plus pur et de plus méconnu, dans son respect pour la pauvreté *.
f Les Poètes de combat, i vol., chex Hetzel.
Qu'en pense M. Pelletan?
Moi, je pense qu'un homme de cœur et de conviction ne trempe pas dans les petits complots ; que M. Laurent Pichat n'a plus besoin de donner de gages à son parti, qu'il aime Téquité autremeiif qu'en paroles, qu'il se sent assez fort et qu'il croit assez en l'avenir de la démocratie pour oser être juste et appliquer la morale de la religion qu'il proche.