‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 29 sur 68 · LES ENNEMIS INATTENDUS · texte numérisé non relu

LES ENNEMIS INATTENDUS

i»«-Ii*«Ui VlkMk,— B. PeUelaa.

Discite justitiam...

Dans le chapitre précédent, nous ne sommes guère sorti de Tornière cléricale et royaliste, sauf avec M. Renan, qui juge Béranger d'après les lois sévères d'ime nouvelle orthodoxie. Nous avons constaté, pièces en main, que tous les orateurs catholiques de la circonstance, soit qu'ils vinssent du journal l'Assemblée nationale ou de l'Univers religieux^ soit qu'ils appartinssent à la légion des volontaires du Figaro^ se distinguaient également par un mélange de violence et de bouffonnerie, de mauvais goût et de mauvaise foi dont nous sonmies loin de nous étonner et de nous plaindre. Quand un parti n'a plus d'autres armes ni d'autres interprètes,

254 BiRANateft.

quand il se montre constamment Técume à la bouche; quand il s'incarne dans la personne de M. de Pontmartin, Thomme aux trois épithètes, de M. Louis Veuillot, l'Alceste énergumène et facétieux, du Figaro^ le plus illustre représentant de la bohème littéraire, ou de M. Barbey d'Aurevilly, Tauteur d'Une vieille maitressey il faut bien croire que Tidée qui l'inspire, la religion qui le pousse à de semblables aberrations ne méritent pas de meilleurs apôtres, et nous pouvons, en sûreté de conscience, repousser la foi politico-religieuse de ces chevaliers errants de l'inquisition ^

* Noas ne calomnions personne. — Les plus habiles cachent sous des mots doucereux leurs regrets et leurs espérances, mais Tenfant terrible de cette pieuse association, M. Barbey d'Aurevilly, se laisse aller parfois à de nattes confessions. —En voici un exemple curieux :

«c Eh bienl si, au lieu de Rrùler les écrits de Luther, dont fes cendres retombèrent sur TEurope comme une semence, on avait Irrûlé Luther lui-même, le monde était sauvé, au moins pour un siècle. »

On pourrait croire qu*il n*y a là qu*un mot en Tair, jeté par on homme avide de bruit et cherchant à faire parler de lui, à force de scandale; mais, sans nier absolument qu'un sentiment de puérile vanité entre pour quelque chose dans la férocité comique de M. Barbey d'Aurevilly, nous signalons le commentaire suivant :

« Luther brûlé! on va crier. Biais je ne tiens pas essenUellement au fagot (comme cette plaisanterie a bonne grâce, lorsqu'on se rappelle les exécrables sacrifices humains qui edsanglantèrent tout le moyen Age 1) pourvu que l'erreur soit supprimée dans sa manifestation du moment et dans sa manifestation continuée, c*est-à-dire l'hêmme qui l'a dite ou écrite et qui l'appelle la vérité. Est-ce trop pour lea agneaux de l'anarchie qui ne bêlent que la liberté? Un honmie du génie le plus positif qui ait vécu depuis Machiavel, et qui n'était pas du tout catholique, mais au contraire un peu libéral, disait avec la brutalité d'une décision nécessaire : « Ma politique est de tuer deux hommes, quand il le faut, pour en sauver trois. » Cela n'est pas si mal I Or, en tuaut Luther, ce n'est point trois hommes qu'on sauvait

tfiS lîNNttMld iNAtTËNDtJâ. ?55

OoT, M. Barbey d'Aurevilly a parfaitemenï raison lorsqu'il s'écrie :

n n'est maintenant^ et il ne peut y avoir que deux thèses en présence : la thèse de 1* Autorité ;qui implique Dieu) avec toutes ses conséquences % et la ihèse de la Liberté (qui implique l'homme sans Dieu ) avec toutes les siennes.

Nous voilà prévenus; nous Tétions déjà par le style de MM. les autoritaires ^.Malheureusement, si

an prix de deuxf c'étaient ÛMmtUiert d'hommes au prix d'un seul. On reste, il y a plus que l'économie du sang des hommes : c*est le respect de la conscience et de rintelligence du genre humain. Luther fanssait Tune et Fautre. Puis, quand il y a un etweignemeiU et une foi sàeiaief — c'était le catholicisme alors, — il faut bien les protéger et les défendre sow peine de périr un jour ou Va%Ure comme société, (Évidemment; aussi est-ce pour cela que nous ne voulons ni d' « un enseignement, i» ni d'une « foi sociale »). De là des tribu- Baux spéciaux, des institutions pour connaître des délits contre la foi et l'enseignement. L'inquisition est donc de nécessité logiqob DAM8 om soci^Ttf oocLCONQOE. » (J. Bàràst d'Aurevillt, Les Prophètes du passé,)

Le livre qui contient ces gentillesses est dédié à une femme, M">* la baronSe Almaury de Maistre. La foi qui soulève les montagnes change aussi les agneaux en tigres»

* Nous les connaissons maintenant : l'inquisitiOQ et le bûcher.

3 Ces Messieurs n'ont pas deux styles, il n'en ont qu'un qu'ils se repassent de main en main, et qui conserve toujours la même fratcheur. On se rappelle les invectives de M. de Pontmartin et de M. Louis Veuillot contre Béranger, voici maintenant un échantillon des aménités publiées par le NainJaune (21 juillet 1863), et signées : Barbey d'Aurevilly, à l'adresse de M. Renan. H s'agit ûelaViede Jésus.

L'avis du critique sur l'œuvre peut se résumer en quelques mots : « Ca livre est plein de ridicules monstrueux, abjects et imbéciles.,,. Je nie le bon sens dans ce livre; je nie le talent relevé^ constant^ formidable; je nierais même le style, si on me poussait. »

Quant à l'homme, d'après M. Barbey : « C'est un expulsé de sémi-

jusqu'à présent nous avons rencontré, panni les ennemis de Béranger, tous les ennemis de la démocratie, si nous devons rencontrer encore des adversaires sérieux du chansonnier, parmi les libéraux qui voudraient mettre à la portion congrue le « peuple d'en bas » et la liberté elle-même, ces ennemis naturels, ces adversaires logiques ne sont pas les seuls antagonistes du poète populaire.

Le parti démocratique lui-même a fourni son contingent d'attaques injustes et cruelles contre liiomme qui a le plus complètement personnifié les tendances révolutionnaires de notre époque, en s'efforçant de démocratiser la poésie, cette reine allière et dédaigneuse, dont les regards ne s'étaient guère abaissés sur les humbles sans loisir et sur les pauvres d'esprit, c'est-à-dire les ignorants. Des hommes distingués, à l'intelligence ouverte, aux aspirations généreuses, ont méconnu, chez Déranger, le caractère et le talent, parce qu'ils se sont placés au point de vue exclusif de leurs systèmes individuels, au Ueu de s'appliquer à comprendre le rôle vrai du chansonnier. Diverses considérations se sont jointes pour quelques-uns à cette première préoccupation.

Beaucoup d'entre eux ont cédé à l'irritation générale causée par les dithyrambes maladroits de cer-

naire qui a de révéque rentré dans le ventre; » un « grippe-soleil

do D' Strauss. ... une organisation à sang blanc et froid an

baveur de sucre candi arséniqué... . un critique qui se vante de déterrer des truffes à chaque pas et dont je nie la supériorité de groin; » il est « cauteleux et poltron, » etc.

Rien n*y manque, ni le choix, ni même le nombre sacré des épithètesqni se succèdent par trois.

PAOUDHON. 257

tains amis intimes du poète. Ils ont écouté ces voix, foi*t égoïstes, fort intéressées souvent. Au lieu d'étudier le politique et le moraliste dans ses propres œuvres, ils l'ont accepté travesti, défiguré par des peintres infidèles et sans talent. D'autres, enfin, ont oublié soixante ans de la vie du chansonnier pour ne se rappeler qu'un jour de funérailles.

Il va sans dire que Déranger, condanmé comme révolutionnaire et socialiste par les hommes du parti religieux et monarchique, même par M. Sainte- Beuve, va se trouver accusé par les démocrates d'avoir plus ou moins trahi la révolution et méconnu les tendances, les besoins de l'esprit moderne.

M. PROUDHOH.

Un philosophe crie : Eh quoi 1 Quelqu'un a cru, cervelle folle, D'une idée accoucher sauB moi 1 Il n'en sort que de mon école!

(BÉRANGSR, Histoire d'une idée.)

M. Proudhon, malgré sa tendance visible au paradoxe, restera dans l'histoire comme l'un des esprits les plus originaux du xix"^ siècle. Il a osé penser par lui-même, et, chose plus rare encore, s'il est possible, il a osé dire nettement ce qu'il pensait. Toutes les idées de M. Proudhon ne nous paraissent pas également justes, tout ce qu'il soutient ne nous semble pas démontré, mais s'il y a heu de se séparer de lui en beaucoup de j)oints de détails, il faut savoir reconnaître qu'il a porté une

258 BâRANasR.

main hardie et puissante snr le vieil édifice sodal où nous continuons de nous abriter moitié par habitude, moitié par faiblesse.

M. Proudhon, quand il rôve l'application de ses propres principes, quand il veut leur donner une réalité matérielle, n'est pas exempt derreurs ; mais lorsqu'il attaque nos préjugés et nos croyances surannées, lorsqu'il rompt avec les vieilles traditions jacobine et socialiste, lorsqu'il renverse et détruit en un mot les bases mêmes de Tordre social soi-disant nouveau qui nous régit, M. Proudhon accomplit une œuvre courageuse et durable. Il a prononcé quelques-uns de ces mots révélateurs dont la vérité profonde a pour résultat d'effaroucher les consciences timides, mais, le premier effroi passé, on reviendra à une appréciation plus exacte de sa pensée, on verra mieux où ces axiomes redoutés doivent nécessairement nous conduire. Certes, la constitution de la société est une œuvre essentiellement collective pour laquelle les forces réunies de tous et de chacun ne sont pas de trop. A cette tâche, un seul homme, eut-il le plus grand génie joint à la plus prodigieuse volonté, userait son génie et sa volonté. Quoiqu'il fasse, il serait néanmoins \m homme, c'est-à-dire un être incomplet, et ses plus beaux efforts n'aboutiraient qu'à produire un système étroit d'où seraient éliminés bien des éléments contradictoires qui s'amalgament heureusement dans l'humanité, et ne se retrouvent jamais avec un égal développement dans chaque individu. Semblable au Dieu delà Grenèse, le plus petit philosophe fait rhomme à son image et cherche de bonne

PROUDHON. 25d

foi le bonheur des autres là ofi il trouverait son propre bonheur. Ceux-ci suppriment d*un trait de plume le sentiment et la passion ; ceux-là méconnaissent les besoins les plus légitimes et les plus élevés de Tintelligence ; tel conmie Platon chasse les poètes de sa République ; tel comme Jésus proscrit le monde réel tout entier et déshérite quinze siècles de toute organisation sociale reposant sur une juste notion des droits et des devoirs.

M. Proudhon n*a pas toujours échappé à des errements de cette nature, mais le fond môme de sa méthode et ses tendances sont excellents.

Cet écrivain révolutionnaire a un autre mérite, le plus grand de tous à nos yeux : il est lui-même et met brutalement les points sur les t. H aime mieux les gros mots que les vilaines choses, et ne se pique point de cette poUtesse affadissante où se complaisent aujourd'hui tant de libres penseurs. La périphrase et les circonlocutions ne sont point son affaire ; il va droit au but ; il dit ce qu'il veut dire, et le dit avec les mots qui le disent le mieux.

Dans le monde actuel, cette franchise s'appelle de la brutalité, soit; mais nous croyons que les questions pendantes gagneraient énormément à être traitées avec cette brutalité, si tous nous avions le courage d'exprimer hautement notre opinion, tandis que notre système de ménagements infinis et de compromis perpétuels augmente la confusion des idées et retarde à notre pi'Opre détriment la solution des problèmes posés. Jamais on n'a vu peutêtre autant qu'à notre épcque, l'homme séparer sa vie ea deux parts distinctes : l'une .vouée aux plus

260 BÉHANaEH.

hardies spéculations de rintelligence, l'autre consacrée à racheter par la prudence des actes, Timprudence des paroles. On s'inquiète peu de mettre d'accord ses convictions et sa conduite. On n'est même un homme de bonne société qu'à la condition de sacrifier dans la pratique ses principes les plus importants et les plus arrêtés.

On est philosophe, on combat l'Église, on est l'adversaire déclaré du catholicisme, on l'écrit, du moins, dans de gros livres qui rapportent honneur et profit; mais on prend soin que les enfants fassent leur première communion et l'on envoie sa femme à confesse •. Voyez tous ou presque tous les hommes qui se piquent de travailler pour l'affranchissement de leurs concitoyens, et leur prêchent, soit en vers, soit en prose, ou la religion naturelle, ou le renversement de toute croyance religieuse : ils se marient à l'église, et vous apprenez, non sans quelque étonnement, que ces héros de la libre pensée, ces apôtres de l'avenir n'ont su convertir ni leur femme, ni leur sœur ; qu'ils n'ont pas jugé à propos d'élever leurs enfants dans la foi de leur père.

Ils veulent éviter le scandale, et conmie les beaux mots ne manquent jamais au service des mauvaises causes, ils appellent cela de la tolérance. Ils oublient que la tolérance consiste à respecter les convictions des autres, et non pas à renoncer au légitime usage de notre influence mise au service de la vérité. ^

Il y a bien de la faiblesse et, malheureusement

* Un de nos prétendus philoftophes hardis prie ses intités, lorsqu'il doime à dtner, de ne point parler de religion pendant le repu : « Ma femme et mes enfants sont catholiques, dit-il. 9

aussi bien du calcul, dans- cette prétendue tolérance. Certes, les relations sociales en deviennent plus agréables et plus répandues. Par ses livres, on appartient à Vavenir, par sa fenuné et ses enfants, on appartient au pow^, et tout cela contribue à rendre le présent fort agréable. Mais quelle direction sérieuse sopt capables d'imprimer à Topinion publique des hommes qui se prétendent dépositaires de la vérité et qui en font si peu de cas pour ceux qu'ils aiment le plus, pour la compagne de lem» vie, pour les jeunes êtres dont ils ont la responsabilité directe? De deux choses Tune, ou cette vérité que vous proclamez, la plume à la main, dans votre chaire, à la tribune, est bonne ou elle est mauvaise; ou vous avez la foi ou vous faites im métier. Si vous croyez à ce que vous dites, comment portez- vous plus d'intérêt à des étrangers que vous tentez de convertir, qu'à vos proches que vous laissez volontairement dans l'erreur? Si vous faites un métier.. Mais non, vous êtes sincères, seulement vous êtes faibles, et votre caractère n'est pas à la hauteur de votre esprit. Aussi votre action sur le vrai peuple n'a-t-elle rien de sérieux. Lui, Tignorant et le mercenaire, il n*a ni le moyen d'acheter vos livres, ni le temps de les lire, mais il sait que vos filles s'élèvent au couvent, et il connaît le directeur de votre femme : cela li î ifd t, il'vous juge.

Ce n'est pas ainsi qu'on agissait au zvi* siècle, en face des bûchers de l'inquisition et des gibets de la royauté. Les. réformateurs prêchaient dans leurs écrits et dans leur vie ; ils confessaient leur foi en tout et partout : leiu* mort était leur plus beau

sermon. Aussi enlevèrent-ils à Rome la moitié de l'Europe. Si demain tous ceux qui ont cessé de croire aux mystères de la religion cessaient de se marier à TÈglise, de faire baptiser leurs enfants et de convoquer le clergé autour du cercueil où repose le plus souvent le corps d'tm impie mort sans confession, leurs écrits, leurs discours auraient ime immense et profonde portée, car il n*y a que la vie de rhomme qui fiasse les paroles écoutées et les livres populaires *.

Cette singulière et commode façon d'entendre le devoir a d'autres inconvénients moins graves, mais non moins réels. L'irrésolution de notre conduite, en effet, gagne nécessairement jusqu'à notre style. De môme que nous n'osons agir, nous n'osons écrire. Nous n'allons au bout de nos idées, ni dans l'action, ni dans la parole. Sous prétexte d'indulgence, de politesse, de respect, nous entortillons notre pensée en mille circonlocutions énervantes. Nous nous accoutumons à pallier nos sentiments * , àne conclurequ'àmoitié, à glisser, la nuit, des pétards incendiaires sous les portes que nous devrions abattre au grand jour. La netteté du langage disparait, emportant la netteté des idées; notre prudence se retourne contre nous-mêmes, et, à force de ne jamais tout dire, nous finissons par ne jamais tout penser,

* Le public ne s'y trompe jamais : il admire la mort de La Memiais, il honore celle du sénateur Vieinard, et il hausse les épaules en apprenant les confersions subites de tant d'hommes q» démentent Jeur Tie entière à Tinstant qui devrait la consacrer.

> En tête d'un célèbre article de la Liberté de penser sur la Vie de Jésus, publié en 1849, on lisait cette belle sentence : « La science ne

pROXJimoK. 263

Quelques hommes font exception à cette règle, Béranger et M. Proudhon, par exemple * ; mais à Tinstant tout le monde se lève contre eux. Nul plus que le chansonnier n'a soigneusement, strictement mis en pratique^ après les avoir mis en vers, les principes qu'il avait regardés comme vrais. Nul n'a pu dire d'une voix plus ferme ; lisez-moi, écoutez-moi, interrogez ma vie. Aussi, d'un commun accord, tous ceux qui l'ont attaqué, ont appelé calcul et fausse bonhomie ou même hypocrisie cette conduite admirable et rare. On sent que la vie de Béranger est ce qui les blesse le plus. Us y voient, sans le dire, xm mauvais exemple et une satire sanglante autant que méritée.

Quant à M. Proudhon, les colères qu'il soulève tiennent beaucoup moins également à ses idées qu'à sa franchise. Il parle sur un ton net et vigoureux qui dérange toutes nos habitudes. Il pose les problèmes avec une darté fâcheuse poiu* les habiles et les prudents si fiers de nous donner la vérité comme les iKHnoeopat^s nous donnent les poisons, par quantités impalpables. Il crie, à tue-téte, le secret — véritable secret de comédie — que tout le monde se murmurait à l'oreille.

La vie de Béranger et le verbe de M. Proudhon rachèteront pourtant bien des fautes, bien des feiblesses de notre époque, et témoigneront plus tard en faveur du xix"" siècle.

eonnaft point le respect. » — Quelques années plus tard ( 1858), elle

avait disparu dans le volume de MUanges où l'article était reproduit.

* Il convient d*y joindre M. Michelet dont la vie toute de combat,

le noble et généreux talent resteront comme un bel exemple a suivre.

264 BÉRANUR.

Cependant, M. Proudhon, absorbé dans s^ spéculations philosophiques, finit par y concentrer l'univers; c'est une faute à laquelle aucun homme n'échappe. Nous avons en nous-même un idéal auquel nous rapportons tout, où notre imagination s'étend à Taise et se sent chez elle. Plus nous aimons fortement nos idées, plus elles nous soutiennent dans la lutte, mais aussi plus elles nous aveuglent sur tout ce qui s'en éloigne, sur tout ce qui les contredit. Veut-on juger équitablement les autres? il faut savoir sortir de soi-même, se placer au point de vue général et purement humain. Peu d'hommes de combat ont cette puissance, sont capables de cet effort héroïque. La résistance les surexcite, le bruit de la bataille les exalte : ils oublient tout, et ne tendent plus qu'au triomphe de leur système. Une semblable préoccupation a, croyonsnous, égaré M. Proudhon au sujet de Déranger. L'auteur de La Justice dans la RévoliUion et dans l'Église, n'a vu qu'un côté du chansonnier, celui par lequel il rentrait dans ime des classifications de Técrivain révolutionnaire. Il^a fallu, dès lors, que le poète y passât tout entier. Cela n'était possible qu'en le mutilant, et M. Proudhon, qui n'a pas le temps d'y regarder de si près, l'a mutilé.

On a beaucoup parlé du jugement de M. Proudhon sur Déranger, nous avons même dit que le Figaro l'avait cité en partie, mais en le tronquant d'une façon si indignement perfide, que le public a dû être complètement trompé sur les opinions de l'illustre éciivaiu. Malheureusement pour ceux qui

auraient voulu recourir au texte même, Touvrage intitulé : De la Justice dans la Révolution et dans l'Église, ^ été saisi, condamné, supprimé, et un petit nombre de curieux seulement ont eu entre les mains des exemplaires de ces trois remarquables volumes.

Le passage consacré au chansonnier ne se trouvant pas désigné parmi ceux qui attirèrent les foudres du parquet et du tribunal, nous croyons pouvoir le dter en entier. Ce sera rendre un véritable service à M. Proudhon, à Béranger, au public.

Voici ce morceau *. Nous le reprendrons ensuite en détail, mais laissons d'abord la parole à Téminent publidste :

Une réaction vient de se déclarer contre le célèbre chansonnier^ à j^ropos de sa publication posthume. Je crois cette réaction mal fondée dans ses motifs, mais en partie juste.

Que Béranger ait passé les vingt dernières années de sa longue existence à rimer une centaine de chansons au-dessous du médiocre, il en avait parfeitement le droit, et c'est nous qui sommes des sots de les lire ^. Que l'insignifiance de ses Mémoires soit poussée jusqu'au commérage, est-ce sa faute si nous attendions de lui des révélations? Que son chauvinisme soit en 4857 ce qu'il était en 4825, cela prouve tout juste que le monde a marché depuis 32 ans et que Béranger est resté ce qu'il était ; — qu'il s'en vienne resasser, quand l'histoire est ouverte, la postérité saisie, l'opposition éteinte, de stupides calomnies contre les Bourbons, et se croie pour cela un grand citoyen, c'est une infirmité d'esprit à porter au compte de la vieillesse; — qu'il demande pardon au lecteur des gri-

• Tome m*, 11* étude, Béranger (p. 382 à 386), 1858. > II s'agit des Dernières chansons.

266 BÉRANaSR.

Yoiseries de son jeune lemps^ je ne le trouve pas de mauvais exemple; — qu'il inplM^ le Dieu iie$ bonnes ^ens, le llieu de Jean-Jacques, le Dieu de Maximilien, le Dieu d'Alphonse de Lamartine, après l'avoir si drôlement cbansonné, on n'en peut rien conclure, sinon que Béranger, tout révolutionnaire et esprit fort qu'il se croyait, entendait aussi peu la révolution que la philosophie; — qu'au lieu de se lancer, comme tout l'y invitait, dans la carrière politique, il ait an^ingé sa petite vie loin du flux et du reflux de la popularité, des orages du parlement et des écueils du pouvoir, ménager de sa réputation, craignant sur toute chose de se compromettre, désireux de ne se brouiller avec personne et de s'assurer un superbe enterrement, il serait d'autant plus injuste de l'en blâmer, qu'il se faisait justice et qu'en pareil cas tout individu doit être cru sur parole.

Béranger n'en reste pas Moms le premier poète français oy XIX* SIÈCLE : de quel calibre est cet homme?

Béranger appartient à la Révolution, sans nul doute; U vU desa im; ses chansons, comme les fables de Lafontaine, les comédies de Molière et les oofites de Voltaire, ont concis parmi le peuple et les hautes classes whs égale oéléMié, Et c'est ce qui élève Béranger au-dessus de tous les rmtm coNTBifPORAiNs : en fait Sart et de poésie, une pareille umoer^ salité d'admiration est décmive et dispense de tout autre nrg^^ ment.

Béranger est-il initiateur comme terent les anciens lyriques, comme Homère, Virgile, Corneille, fioileau, liittère^ Lafontaine, Voltaire? A-t-il ea lui le concept, l'idée?

A cette question, je ré^^ds sans hésiter : non, Béranger n'a rien du poète initiateur; c'est un écboytmeèarpe éolienne. Lui-même le dit quelque part r Je suis un luth suspendu, qui résonne dès qu'on y touche *. Que la voix publique vienne

* Béranger ne le dit pas tout à fait dam ee sent. Les vers auxquels M. Proudbon fait allusion sont extraies d'ane chanson intitulée : Le

ébranler wa àme^ il chantera; lai-mènie ne la devance pas. Seal il 9e U'wnpe constamment; il ne connaît ni sa roote^ ni son étoile.

Poor le style et les moeurs, je parle ici des moeurs poétiques^ c'est simplement un disciple de Voltaire et de Pamy; aucune qualité propre ne le distingue^ si ce n'est peut-être la fetigue et robscorité trop fréquente de ses vers. Sa plaisanterie et ses gaudrioles sont •m géoéral puisées à deux sources suspectes^ l'impiété et l'obscénité. Ses chansons bachiques n'ont pas non plus la joie franche des chansons gauloises; ellei sont (Tun poëte qui se mat à table, il y a de la recherche^ de la préméditation^ trop de philosophie. Béranger est sérieux^ point naif^ souvent tendu et forcée jamais aviné II serait demeuré un poëte médiocre, si les circonstances où il vécut ne lui avaient fait trouver une autre veine *•

Refus, ehmnton adressée au génénU Sébastiam, qui voulait venir en aide au chansonnier.

Un ministre teut m'enrichir, Sans que Thonneur ait à gauchir.

Sans qu'au Moniteur on m'affiche.

Vea besoins ne sont pas nombreux ; Maia quand je pense aux malheureux.

Je me sens d6 pour être riche.

Gardez tos dons : je suis peureux, Biais si d*un zèle généreux Tour moi le monde tous soupçonne.

Saches bien qui tous a vendu :

Mon eœur est un hUk sugftmdu; Siiél qvfon le touche^ U riêowM.

* Cependant M. le comte Clément de Ris, dans une étude fort remarquable sur Béranger, cite un fragment du poème de Clovis auquel le chansonnier travaillait vers le commencement de l'Empire.

?68 BÉRANfiER.

Pour le fond^ il n'a pas plus d'invention et d'initiative.

D'abord il chante l'amour grivois, et rétrograde de Rousseau à Brantôme et à Boccace, et toute cette partie de son œuvre serait à dédaigner^ si, par la vivacité des tableaux et le mordant de la vérité, sa chanson licencieuse de pensée et de fait n'était devenue une satire d*un genre supérieur à celui d^Ho^ race et de Juvénal <. Ma Grand' Mère est une de ces pièces INCOMPARABLES^ dout je doute que le poète ait eu lui-même

M. Edouard Foumier Ta retrouvé dans les Saisons du Parnasse, recueil poétique de l'époque :

Le soleil toit, du haut des voûtes éternelles. Passer dans les palais des familles nouvelles. Familles et palais il verra tout périr; Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir; Vu des hommes formés de la cendre des hommes; Et, lugubre Qambeau de la terre ou nous sommes, Lui-même, à ce long deuil fktigué d'avoir lui. S'éteindra devant Dieu conune nous devant lui.

Ces huit vers ne semblent-ils pas annoncer que Béranger, en dehors de la chanson grivoise et de la chanson politique, aurait pu, s* il avait voulu se consacrer aux grands genres, trouver de nobles accents, dignes un jour de nos meilleurs lyriques contemporains ?

Il Tant également remarquer que ces vers contenant une prophétie assez menaçante pour les têtes couronnées furent récités par le a courtisan n Déranger (car l'épithète lui a été donnée) au prince Lucien, ver& 1804. Gomme le dit Déranger lui-même {Ma Biographie)y « il était au moins étrange de réciter de pareils vers à un homme nouveau, dans la splendide galerie où il me recevait : c'était se donner l'air du prophète Habacuc. Mon indulgent auditeur n'en loua pas moins ma méditation. »

* Gœthe dit presque la mêoie chose : «r Dans presque toutes les chansons (de Déranger) le fond est immoral, graveleux, et elles me répugneraient au dernier point si un talent aussi marquant que celai de Déranger ne les rendait supportables, gracieuses même. » {Entretiens de Gcnhe et d^Echermann,)

la coD8cience> et qui n'a de modèle en aucune langue '. Dans ses chansons politiques, Béranger n'est que Técho des {tassions de son temps * il grandit avec l'opposition libérale; il monte avec les souvenirs, avec les passions bonapartistes. — Que fait-il en 1810 et 18ii, quand le despotisme impérial, parvenu à son apogée, a fait taire la Révolution? Chante-t-il la liberté et la République? Non : il est tout entier à Ck)mus, Bacchus, Venus; il attendra les Bourbons et la Charte. — Que fait-il encore, de 1812 à i8lo, quand la France est écrasée sous les désastres, et que les armées étrangères ont établi leur quartier général à Paris? Il chante des gaudrioles, le roi d^Yvetot ^ le Sénateur, Roger Bontemps, les Gueux, la Grande Orgie, etc., etc. Ce ne sont pas les Gaulois et les Francs, ni le Bon Français, ni la Requête des Chiens de qualité, ni l'Opinion de ces Demoiselles, qui peuvent racheter cet étrange oubli du poète patriote. Certes, on n'était pas trop malheureux en France, on riait, on chantait, on dansait, on s'amusait durant ces afireuses invasions^ s'il faut s'en rapporter au répertoire de Béranger. Ce n'est que plus tard, au retentissement de la tribune, à la voix des députés libéraux, de Manuel, de Benjamin Constant, de Foy >, quand l'ennemi a évacué la France, que le rouge monte au visage du poète, et qu'il prend son élan. Le Marquis de Carabas, Mon Âme sont de 1816; 2a Vivandière elle Champ d^ asile, deux chants épiques, de 1817 et 1818. De ce jour nous possédons Béranger : il ne s'arrêtera plus. Après 1830, retiré de la politique^ mais toujours fidèle AU mouvement des idées, il deviendra encore le prophète du socialisme.

* Qu*en pense M. Sainte-Beuve?

3 C'est une erreur. Le roi d'Tvetot a été composé et répandu dans le public longtemps avant les désastres de TEropire, à l'époque ou Napoléon était encore dans toute sa puissance : « plusieurs mois avant les victoires de Lutzen et de Bautzen, » dit Béranger lui-même {Ma Biographie),

' « Tous de la eanaillf, » an dire du Figaro,

Dans cette longue suite de petits poèmes^ au nombre de plus de trois cents^ et qui, placés bout à bout, formeraient une espèce d'épopée, Béranger montre-t-il une intelligence véritable du mouvement historique, des passions de son époque, du droit et de l'avenir de la Révolution ?

11 n'en est rien. Béranger a si peu le secret des choses que c'est précisément à son ignorance qu'il a dû son succès. Jamais homme plein des hautes pensées que pouvait suggérer à un Royer-CoUard, par exemple, à un Saint-Simon, la marche des choses, ne se fût avisé de mettre ces pensées en chansons * : il en aurait fait un poème épique, tout au moins des tragédies >. Jusqu'à trente ans, Béranger avait été rimeuraussi malheureux qu'obstiné ; peu à peu cependant il s'était rompu au couplet ; il avait acquis, dans le genre inférieur du refrain, un vrai talent lorsque la Restaura lion arriva.

En homme d'esprit et de pratique, Béranger songea donc à tirer parti de ses moyens. Son éducation était faite, et le contraste des idées et des événements avec le cadre de la chanson, la seule forme poétique dont il disposât, ne pouvait

* fil. Renan, on se le rappelle, adresse presque textuellement le même reproche à Béranger. Et pourtant qui se serait attendu à trouver d'accord, dans un même dédain pour la chanson, et par conséquent pour son publie spécial, le théocrate Breton et le démocrate Franc-Comtois, l'autenr ôe la Vie de Jésxu et Tauteur de la Justice dans la RévohUion et dans l'Église?

3 Se figore-t-on Royer-CoUard mettant les droits de rkomme en poëme épique, et Saint-Simon le socialisme en tragédie, ni plus ni moins que M. Gagne, Tauteur incompris de TUnitéide, en douze chants et soixante actes, et du Gâlvaiu des Rois, Régi-tragédie' épique, historique et nationale, en cinq actes et en vers ?

Cette dernière pièce « compte mille personnages parmi lesquels le poète englobe les sept cent vingtun représentants de la Convention, » etc. *. Décidément je préfère le Vieux Vag<ibond et Jeanne la Rousse,

* M. ViCT, CiiAVvnf, Revue de CInttruciion publique. S8 janvier 1861.

PAOUDH0K. 271

nmiqiier de prodoire, pour le sublime comme pour le ridicule, dee efiists surprenants. 11 mit en couplet, sur des airs connus, non pas Vidée^ qu'il n'eut jamais, mais le sentiment 'révolu- UonncUre, tel que le lui oflraient les souvenirs de 93, la bataille impériale, le débat cimsdtutionncl et cette longue figure de l'ancien régime qui reveniit, comme un spectre, en la personne des émigrés. La littérature française se trouva ainsi enrichie par l'exhaussement de la chamon d'un genre nouveau dans lequel Bnanger n'avait pas Irouoé de modèle et restera sans égal, l'histoire et la poésie ne se répétant jamais.

Du reste, la Révolution est demeurée pour Béranger un myllie, l'Empereui* une idole, les princes de Bourbon Tennemi. Sous tous les rapports sa pensée est courte, dérectueuse, arriérée, contradictoire. La preuve, c'est qu'il a beaucoup perdu de sa réalité ; dans trente ans les trois quarts de ses chansons n'auront plus de valeur. Les vingt dernières années, il les a passées à remâcher ses plus heureux refrains et à regretter ses amours; il est mort déiste. Gomme Rousseau, il fat par la prédominance de l'élément féminin, un agitateur en qui la passion débordait la conscience ; il a servi la Révolution, mais il a fait baisser le sens moral et dérouté le sens politique; s'il montre quelque vérité d'entendement c'est dans l'architecture de ses chansons, dont chacune forme un oreS' cendo continra, «n tout logique et comf^et, parfois même comme la miniature d'un poème épique.

Ce morceau de critique est, si nous ne nous trompons, Tétude la plus sérieuse, la plus sincère gue nous ayons encore rencontrée depuis que nous avons commencé cette longue revue des amis et des ennemis du chansonnier.

En élaguant de ces pages quelques exagérations que M. Proudhon semble disposé à reconnaître,

272 BÉRANGBR.

dans une certaine mesure S en adoudssantplusieurs traits, en faisant la part légitime des injustices auxquelles des vues systématiques ont entraîné Técrivain, ce jugement sur Déranger reste, à notre avis, des plus remarquables et même, par moments, des

* LETTRI DE H. PBODDHON A H. PAUL BOITIAD '.

« Je n'ai jamais reçu de lettre de Béranger ; je ne saTais rien de » la communication que lui avait faite mon ami, M. Haag >, de mon » livre des Contradictions; je n*ai même jamais eu le plaisir de voir » legrand chansonnier. Quand je suisarrivé, en 1848, à l'assemblée » constituante, il n'y était plus. Maintes fois, depuis cette époque, » j'ai souhaité d'être présenté à lui ; malheureusement, je savais ou » croyais savoir qu'il avait peu de sympathie pour mes études, qu'il n redoutait la direction de ma pensée, et me regardait même comme » un des esprits les plus dangereux de l'époque. J'ai dû rester sur la » réserve; j'ai regretté de n'avoir pas connu rhomme; j$ n'avais 9 besoin de rien potur juger et aimer le poète,

» Je crois avoir été juste envers Béranger, qu'on a, selon moi, » suivant la mauvaise habitude du pays, un peu flatté et surfait et j» qu'aujourd'hui on déprécie trop. J'ai dit qu'il existait de lui » trente ou quarante chefs-d'œuvre qui le plaçaient au-dessus » d'Ànacréon et au niveau d'Horace; ce n'est pas rien qu'un pa- » reil éloge. Peut-être cependant le dépit que m*a causé la lec- » ture de ses œuvres posthumes m'a-4-il arraché quelque mot » sévère : s'il en est ainsi, je réclame indulgence,

» Je regrette inflniment, Monsieur, de ne pouvoir contribuer à D votre publication , qui m'aurait rattaché par un fil d'araignée à M l'homme que vous célébrez, et dont à vingt ans je savais le recueil » par cœur. C'est un des mille déplaisirs que m'a valu l'excentricité )» apparente de mes opinions. J'ai vécu dans l'isolement, et j'y ajoute j> aujourd'hui les tristesses de l'exil. » P.-J. Proudho.x. Ixelleslez-Bruxelles, 18 juin 1859. {Corresp,, t. IH, p. 380 )

< Le nom de MM. Haag frères rappelle la publication de la France protestante et V Histoire des dogmes chrétiens par M. fiug* Haag. seul, dnox ouvrages où la plus sérieube érudition be trouve jointe aux teodances les plus élerëes. C'est un heureux et rare mélange de la sdeooe allemande et de la clarté française.

t>ROUbH0N. i^i

plus vrais. U n'y a là aucun blâme sur Tabstention politique de *Béranger après 1830, aucune de ces insinuations dont on a tant abusé à Pégaixl dupoëte populaire. M. Proudhon se place cependant au point de vue politique, et c'est à ce point de vue surtout qu'il condamne Déranger; mais, avec l'auteur des Contradictions économiques, nous ne sortons pas de la grande politique , de la politique des principe». Il ne s'amuse pas à reprocher au chansonnier sa démission de représentant du peuple ; il ne lui demande pas pourquoi, vieillard fatigué, ayant depuis longtemps renoncé à la poésie militante, il n'a pas retrouvé la verve de sa jeunesse et l'inspiration de son âge mûr pour décocher des couplets contre le nouvel Empire. M. Proudhon voit les choses de trop haut; il ne se perd pas dans ces infiniment petits détails, et nos enfants, s'ils valent mieux que nous, s'étonneront un jour des futiles motifs de nos grosses colères et de nos grandes ingratitudes. Il faut reconnaître d'autre part que M. Proudhon n'est pas sorti un instant de son rôle de critique jugeant un homme littéraire sur son œuvre littéraire. A peine fisdt-il allusion, en passant, au désir du chansonnier de ménager sa réputation. Il ne l'accuse pas de fausse bonhomie, ni de calcul continuel, ni d'égoïste et vulgaire habileté ; il dit môme « qu'en pareil cas, tout individu doit être cru sur parole. » En somme, il résulte des propres expressions de l'écrivain, que, à ses yeux, « Déranger est le premier poëte français du siècle, » que ce poëte « appartient sans nul doute à la Révolution, qu'il vit de sa vie. » Nous pouvons en croire l'auteur : il doit s'y con-

274 DÉtiANûËn.

naître, et personne, jusqu'à présent, n'a suspecté sa foi ni même* son ardeur révolutionnaire. Il constate de plus que les Chansons^ « comme les fables de La Fontaine, les comédies de Molière et les contes de Voltaire (voilà certes Déranger en grande et noble compagnie) ont conquis parmi le peuple et les hautes classes une égale célébrité; «puis il ajoute : « Et c'est ce qui élève Béranger au-dessus de tous les poètes contemporains ; en fait d'art et de poésie, une pareille universalité d'admiration est déeisiveet dispense de tout autre argument, n Au sujet des chansons bachiques, M. Proudhon déclare qu'elles, n'ont pas la joie franche des chansons gauloises, et il a raison pour presque toutes, de même qu'il saisit admirablement la nuance de la gaité licencieuse du poète lorsqu'il s'écrie : « Elles sont d'un poète qui se met à table. » L'expression est aussi joUe que vraie, aussi délicate qu'exacte. Il a encore raison en trouvant Béranger « sérieux, point naïf, souvent tendu et forcé (pas souvent, mais quelquefois), jamais aviné. » C'est bien là le poète que de fâcheux contempo*rains n'ont pas cnaint d'appeler im c poète de cabaret. »

M. Proudhon n'est point indulgent pour le relâchement des mœurs, et, s'il n'accepte pas la morale chrétienne, il a une autre morale non moins sévère, nous allions presque dire non moins étroite. Cependant, à l'occasioa du caractère grivois de certaines œuvres du chansonnier national, s'il fait des réserves, il se montre encore juge équitable et homtme de goût.

Suivant lui, Béranger «chante d'abord Tamourgii*

l>R0tDH0il. 27S

vois et rétrograde de Rousseau à Brantôme et h Boccace. » Serait-ce là un mal? Rousseau, à aucun point de vue, n*est français, et nous sommes parfaitement de l'avis de M. Proudhon, quand il affirme que la décadence de la littérature française commence à Rousseau. Qu'y a-t-il d'étonnant alors à ce que le français Béranger n*ait point admis la conception de Tamour intronisée au xviii* siècle par Fauteur des Confessions? à ce qu'il remonte naturellement jjusqu'aux Gaulois Ju8qu'« aux aïeux n, Villon, Rabelais, Régnier et Voltaire, qui n'a guère connu, lui non plus, ce sentiment poussé à l'excès et devenu presque une maladie qu'on appelle aujourd'hui l'amour? c Rarement, continue M. Proudhon, il s'élève jusqu'au sentiment et à l'idéal. » Rarement s'applique assez bien à Vidéaly compris d'une certaine façon, quoique Béranger ait prouvé en plusieurs endroits que cette corde ne manquait pas à son instrument poétique. Mais s'il s'agit du sentiment, il suffit de lire attentivement les Chansons pour se convaincre qu'uni à l'esprit, revêtu fréquemment d'une forme légère, exprimé par des mots simples, il anime un grand nombve de ces petites compositions sans les alourdir, en leur prêtant un charme de plus et réellement original : la sensibilité souriante. Du reste, M. Proudhon reconnaît aussitôt que « par la vivacité des tableaux et le mordant de la vérité, sa chanson, licencieuse de pensée et de fait, est devenue une satire d'un genre supérieur à celui d'Horace et de Juvénal K Ma Grand' -Mère est une de ces pièces in-

< Aillean, (t. UI, p. 169), M. Proudhon revient sur cette idée dans les termes suivants :

« Le lyrisoM, grâce au ciel, n*est pas de notre littérature; comme

2Ï6 BitiANôÉn.

comparables et qui n'a de modèle en aucune

langue. ^

Ce jugement sur Ma Grand'Mère est remarquable à plus d'un titre. Il répond avec une grande netteté aux niaiseries sentimentales et aux vertueuses indignations dont ce joli tableau de mœurs a fourni le prétexte à tant d'écrivains qu'on aurait cru plus intelligents, à qui, du moins, on ne supposait pas cette candeur virginale :

. Cachez ce sein que je ne saurais voir 1

Dès qu'il aborde la question politique, M. Proudhon se montre plus sévère à l'égard de Déranger, sans dépasser toutefois les limites imposées à une saine et loyale critique ; il n'interprète point les intentions et croit le chansonnier sur parole. Aussi n'est-ce point son caractère qu'il met en jeu et s'ef-

la poésie épique, il appartient aux époques religieuses, il tombe lorsque s'ouvre Tflge révolutionnaire. Je Tai dit, nous sonunes chansonniers, rien de plus. La Révolution a produit la MarseiUaise, et trente ou quarante chansons de Béranger surfiraicnt, par les principes déjà évoqués, i nous assurer la prééminence sur Horace, Pindare et David. »

Béranger porte un jugement analoguesur le lyrisme français : « J'avais fait des odes et des dithyrambes; mais bientôt je crus ro*apercevoir que, plantes exotiques transportées de Tantiquité chei nous, ces genres n'y avaient poiut de profondes racines, malgré tout le mérite de nos grands lyriques. Je n'ose dire que je raisonnai juste, mais il me semble encore que l'ode, comme nous la faisons, pousse à l'emphase, c'est presque dire au faux; et rien n'est plus contraire à l'esprit français, pour qui le simple est un des éUmenU nécessaires du sublime n'{Ma Biographie),

M. Proudhon qui trouve la pensée de Béranger « courte et défectueuse, » la trouvera peut-être un peu moins courte, un peu moins défectueuse, en cette circonstance.

»o«DHôM. 277

toTce d'amoindrir ou de comproinettre, c'est sa portée d'esprit, son intelligence de l'idée révolutionnaire, ■ qu'il discute ou môme qu'il nie radicalement. Il n'éprouve donc aucun embarras à déclarer que ; « Après 1 830, retiré de la politiqvs, mais toujours fidèle au mouvemenl des idées (Béranger), deviendra encore le prophète du socialisme, n

Sous cette phrase on ne sent aucune amertume, on n'aperçoit aucune arrière-pensée. Celui qui l'écrit ne semble pas trouver extraordinaire que Béranger se soit retii-é de la hce pour laisser la place à de plus jeunes combattants. Il ne suspecte pas sa bonne foi; il croit à la persistance de ses convictions. Expatrié, condamné par les tribunaux de son pays, M. Proudhon ne parait pas désespéré que le chansonnier finisse ses jours dans sa patrie et ailleurs qu'à Mazas ou à Belle-Isle. Malgré la retraite du poète politique, il lui accorde le « sentiment révolutionnaire, > et ne transforme pas le silence littéraire de l'écrivain en un acquiescement de l'homme au gouvernement impérial. C'est que M. Proudhon n'éprouve pas le besoin de se poser en martyr au dépens d'un vieux soldat de la révolution, et n'aurait pas cru grandir sa personne, son pays ou son parti en calomniant l'intègre conscience d'un homme de bien, resté fidèle à sa croyance. U se prononce comme l'avenir se prononcera, et il trouve les termes justes, lanuance exacte, lorsqu'ilafftrmeque :

La littératui:e française se trouva ainsi enrichfe par l'exhaussement de la chanson d'un genre nouveau dans lequel Béranger n'avait pas trouvé de modèle et restera sans égal, l'histoire et la poésie ne se répétant jamais.

^78 déRAN^Ëà.

Nous venons de voir la partie de Téloge et de constater que plusieurs desmeilleures et des plus justes appréciations qu'on ait écrites sur Déranger sont sorties delapliune de M. Proudhon, critique littéraire et philosophe impartial. Il nous reste à voir maintenant ce que M. Proudhon, révolutioimaire et homme politique, reproche au chansonnier. L'écrivain, désormais, obéira aux nécessités de son système et se montrera beaucoup plus absolu, parce qu'il s'enfermera dans une idée excellente et vraie en ellemême, mais trop exclusive. Pour bien comprendre le jugement de M. Proudhon sur Déranger, il faut d'abord connaître son opinion sur Rousseau et son école, sur les écrivains qu'il appelle des femmelins :

Toute littérature en progrès^ dit-il * , ou si l'on aime mieux en développement, a pour caractère le mouvement de ridée, élémmt masculin ; toute littérature en décadence se reconnaît à Tobscurcissement de l'idée, remplacée par une loquacité excessive, qui fait d'autant mieux ressortir le faux de la pensée, la pauvreté du sens mond, et, malgré l'artifice de la diction, la nullité du style.

On ne dira jamais mieux de plus grandes vérités. C'est bien là le caractère distinctif de l'école littéraire et philosophique de Rousseau.

Le moment d'arrêt de la littérature française commence à Rousseau. H est le premier de ces femmelins de l'intelligence en qui l'idée se troublant, la passion ou afTectivité l'emporte sur la raison, et qui, malgré des qualités éminentes, viriles même, font incliner la littérature et la société vers leur déclin.

« 'Page 378, Tome III.

Le bon sens public et l'expérience ont prononcé définitivement sur Jean-Jacques : caractère faible, âme molle et passionnée, jugement faux, dialectique contradictoire, génie paradoxal, puissant dans sa virtualité, mais faussé et affaibli par ce culte de Fidéal qu'un instinct secret lui faisait maudire.

Cela est parfaitement juste, et on nous saura gré d'avoir cité ces beaux passages d'un livre si remarquable dont la lecture est interdite à nos concitoyens. Mais pourquoi M. Proudhdn place-t-il Béranger entre Rousseau et M. de Lamartine, parmi les /emmelinsf Parce que Béranger est un vulgarisateur, ce qui est vrai, et non im initiateur, ce qui est encore vrai, à prendre le mot dans son sens le plus exclusif.

Béranger est-il initiateur comme furent les anciens lyriques, comme Homère, Virgile, Corneille, Boileau (?), Moli^, La Fontaine, Voltaire? A-t-il en lui le concept, l'idée T — A cette question, je réponds sans hésiter : Non, Béranger n'a rien du poète initiateur, c'est un écho, une harpe éolienne.

Gomme Rousseau, il fut par la prédominance de Vélémmt féminin (la faculté de vulgariser), un agitateur en qui la passion débordait la conscience ; il a servi la Révolution, mais il a fait baisser le sens moral (en tant que femmelin et non autrement : telle est, croyons-nous, la pensée de M. Proudhon) et dérouté le sens politique.

Nous ten.ons maintenant le fil d'Ariane, et tous les reproches politiques de M. Prondhon à Béranger s'expliqueront d'eux-mêmes, puisque tous dérivent de cette conception première reposant sur un fiait vrai, à savoir que Béranger fut plutôt un viUgarisaleur qu'un mitiatevr.

Ici, comme il arrive souvent, la logique va en-

280 BÉRANGSR.

traîner M. Proudhon au delà des limites de la vérité. De prémisses justes, il va tirer des conséquences fausses. En effet, il sera toujours dangereux d'appliquer à un homme le raisonnement géométrique, la démonstration par A -h B. La nature humaine ne se prête point à cette rigueur de déduction : par sa complexité, elle échappe à toutes ces formules abstraites, instruments merveilleux lorsqu'il s'agit du monde matériel, instruments d'erreur lorsqu'il s'agit du monde moral.

Écoutons M. Proudhon :

1® Béranger est un vulgarisateur : or le rôle de la femme est de vulgariser, ou, en d'autres termes, « de porter Thomme à la justice par l'attrait de la beauté, » donc Béranger est un femmelm;

2^ Le mouvement de l'idée est l'élément masculin par excellence : or Béranger est un femmelin^ donc» comme chez Rousseau, le premier des femmelins^ l'idée se trouble chez le chansonnier, c la passion ou l'affectivité l'emporte sur la raison; n

3* D'où il résulte que Béranger est « un agitateur en qui la passion déborde la conscience, v qui a « servi la Révolution, » sans doute, mais qui a « fait baisser le sens moral et dérouté la politique, » comme tous ceux chez lesquels prédomine « l'élément féminin. »

Le raisonnement est parfait, il porte même tous les caractères de l'évidence, et il faudrait l'accepter s'il s'agissait d'un être de raison et non pas d'un homme, c'est-à-dire d'une créature originale et compliquée en qui se combinent des éléments divers. Ces élén^entSy le logicien les a violenmient éliminés.

moins ud , celui sur lequel repose le raisonnement tout entier. Sans doute, Béranger est un* vulgarisateur, en ce sens qu'il a vulgarisé, répandu dans la société, dans la société d*en bas surtout, une grande quantité d'idées politiques, religieuses, philosophiques et morales qui, jusqu'alors, restaient en grande partie la propriété exclusive des lettrés, des philosophes et des honunes politiques ; sans doute, il n'a pas été initiateur, en ce sens qu'il n'a pas, à proprement parler, inventé de toutes pièces une nouvelle politique, une nouvelle religion, une nouvelle philosophie, une nouvelle morale.

Béranger fut pendant quinze ans l'écho de son pays. Pendant quinze ans la France et le chansonnier éprouvèrent les mêmes colères, ressentirent les mêmes espérances. C'est là son caractère, son mérite et sa force. Aussi, quand on fait aujourd'hui le procès du poète, fait-on du même coup le procès de la France çt du sentiment national de 1815 à 1830. Mais il ne fallait pas oublier que cette harpe éoUenne ne frémissait pas à tous les vents, que cet écho n'avait rien de passif. C'était un écho inteUigent, doué d'une personnalité puissante, un écho qui ajoutait ou retranchait des mots dans toutes les phrases venues jusqu'à lui. Béranger écoutait le sentiment populaire et l'exprimait ensuite, n ne le subissait pas. Homme de bon sens, homme pratique avant tout, il s'appropriait les idées qui naissaient autour de lui, devinait ou prévoyait souvent celles qui allaient naître, se souvenait d'hier, interrogeait aujourd'hui, songeait à demain, transformait ce qu'il semblait adopter — les souvenirs im-

282 BÉRANOBR.

pénalistes par exemple, — tenait fortement et quels que fussent les événements à ses convictions intimes — la Révolution et la République, — ne se laissait jamais entraîner au delà de ce qu'il regardait conmie possible et inunédiateaient réalisable. Il chantait, û partageait les rêves de la nation, il ne partageait pas ses illusions, et savait parfaitement où on allait, à quelles étapes il faudrait s^arréter.

Que la voix publique vienne ébranler son âme, nous dit M. Proudhon^ il chanlera ; lui-même ne la devance pas. Seul il se trompe constamment ; il ne connaît ni sa route, ni son étoile.

Ceci est vrai et faux tout à la fois. En effet, il a besoin que la voix publique ébranle son âme : c la popularité est im besoin de son talent ; » ajoutons qu'elle est une nécessité de son genre, qui n'existe, en efiet, que s'il est populaire. Pour agir sur les masses, pour les mener au but où tend le chansonnier, il faut que les masses soient préparées à entendre ses chants, à les comprendre. En un mot, le poète politique attend son moment et parle quand il voit ses auditeurs prêts à l'écouter. Mais M. Proudhon se trompe quand il le suppose dans une erreur constante, quand il lui reproche de ne connaître ni sa route, ni son étoile.

Parmi les ennemis de la Restauration, parmi ceux qui la combattent, on compte des libéraux qui veulent seulement développer nos libertés poUtiques et acceptent la dynastie régnante; des bonapartistes qui regrettent purement et simplement l'Empereur et la gloire militaire de l'Empire; des parti-

sans de la branche cadette qiii croient à la royauté constitutionnelle et comptent sur Téducation semirévolutionnaire du duc d'Orléans ; des républicains, enfin, en petit nombre, qui veulent l'abolition de la royauté. Eh bien ! nous le croyons, tous sont dans l'erreur, excepté Béranger : les uns, en espérant fonder la liberté avec le concours des Bourbons de la branche aînée, qui ne peuvent ni Taimer, ni la donner; les autres, en appelant le retour du despotisme militaire, le plus grand ennemi de la Révolution ; les libéraux, en prenant la royauté constitutionnelle pour un but, c'est-à-dire une transition pour une solution; les démocrates, en demandant la République, au sortir de 93 dont les souvenirs épouvantent, et après la dictature impériale qui a détruit les individualités et abaissé les caractères par la suppression de l'initiative personnelle.

Béranger ne semble-t-il pas voir plus clair que tout le monde à cette époque importante? Il chansonne Louis XVIII et Charles X avec l'intention bien arrêtée de renverser la monarchie légitime, du moment où il a acquis la conviction profonde " « que, les Bourbons fussent-ils tels que l'osaient encore dire leurs partisans, il n'y avait plus pour eux i)08sihilité de gouverner la France, ni pour la France possibilité de leur faire adopter les principes libéraux qui, depuis 1814, avaient reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la terreur, l'anarchie directoriale, et la gloire de l'Empire. » Il se sert des souvenirs impérialistes comme arme de guerre, afin

* C'ett-à-dire après la seconde intuion, dès 1815.

284 BÉRANaBR.

de consoler la France humiliée par deux invasions successives, et encore a-t-il soin, en face des émigrés et de leurs prétentions féodales, de ne peindre dans Napoléon que le triomple de l'égalité révolutionnaire. — - 1 830 survient. — Républicain, il contribue puissamment à la nomination de Louis- Philippe, sans croire à la durée de ce nouveau régime, sans s*y rattacher, ni l'aimer. « Il jette xme planche mr le ruisseau, » Il veut la République ; il la voit dans Tavenir; il ne doute pas un instant de son avènement, mais il désire que son prochain retour soit définitif et prévoit, dix-huit ans d'avance, les fautes de ses amis de Février, les écueils oi^ sombrera la seconde République, si on la proclame trop tôt.

^ous n'inventons rien; les faits sont là, il suffit de les analyser. Nous le demandons maintenant, peut-on dire que lui seul s'est constamment trompé, « qu'il a dû son succès à son ignorance? »

Ne paraît-t-il pas plus juste, au contraire, de dire que lui seul a bien vu, a bien su où il allait; que lui seul a bien compris ce qui était réalisable, prédit ce qui était prématuré ? — Lui seul n'a cru ni à la Restauration, ni au bonapartisme qu'il a coihbattu toute sa vie, vers la fin par ses conseils et ses avis au coin du feu; ni aux d'Orléans, gâteau d'orge jeté au cerbère populaire pour calmer un instant sa colère.

M. Proudhou appuie son opinion « que Béranger n'est que l'écho des passions de son temps » sur ce fait que le chansonnier « grandit avec l'opposition libérale. »

Que fait-il en 1810^ en 181 i^ quand le despotisme impérial^

PROUDHOM. 285

parvenu à son apogée^ a fait taire la Réyolutlon î Ghante-t-il la Liberté et la République ? Non^ il est tout entier à Cornus^ Bacchus^ etc.. Il attendra les Bourbons et la Charte.

... Que fiaitril encore, de 1812 à i815, quand la France est écrasée sous les désastres et que les années étrangères ont établi leur quartier général à Paris ? 11 chante des gaudrioles, Ze/fof dTvcto(*,etc.

II 6'agit d'un fait matériel que nul ne peut contester, mais qui nous semble mal compris par M. Proudhon. Béranger n'attend pas «les Bourbons et la Charte. » Il attend autre chose, il attend son talent. Le poète, ne l'oublions pas, trouva la chanson au cabaret. Il y resta d'abord avec elle, n'osant pas encore la sortir du lieu de refuge où elle s'abritait de temps inunémorial. Il ne savait pas s'il en aurait la force, si le genre lui-même se prétait à ime transformation, si la « fille de joie » pouvait devenir la fiUe du peuple, la muse de la patrie. Aux dates indiquées par M. Proudhon, c'est le poëte qui hésite bien plus que le citoyen. Le chansonnier tient une arme, mais il n'en connaît ni l'usage, ni la portée. Il suit la tradition avant d'en créer une nouvelle. Il n'oublie pas les malheurs et les humiliations de la France; seulement il tâtonne, il essaie, il cherche sa veine. Du jour où il comprend sa force, il en use ; pouvait-il en user plus tôt?

A-t-il, demande M. Proudhon, «une intelligence véritable du mouvement historique, des passions de son époque, du droit et de l'avenir de la Révolution? » — Peut-être n'a-t-il pas, àcetégard,quelques-

* Noos avons déji fait remarquer qu'il y avait erreur sur la date et par conséquent sur la portée du Roi d'Tvetot,

286 BIÎRANaER.

unes des idées nées trente ans après; peut-être ne voit-il pas les choses au même point de vue absolument que M. Proudhon, qu'il admirait pourtant; mais il a montré une intelligence pratique admirable. Nous ne prétendons pas, d'ailleurs, qu'il fut absolument complet. Aucun homme ne Test, pas plus M. Proudhon que Béranger, et, sans doute, dans cinquante ans, un nouveau réformateur, éclairé par rhistoire qui va s'écrire d'ici là, pourra-t-il poser avec le même droit les mêmes questions à M. Proudhon, aux plus hardis penseurs de la génération actuelle.

Les jugements sévères, et suivant nous erronés, que nous venons de relever au sujet de Béranger dans les belles pages de M. Proudhon, tiennent, nous le répétons, à une première erreur de Téloquent pubhciste. Classer le chansonnier entre Rousseau et M. de Lamartine, parmi les femmelvnSy c'était se condamner d'avance à ne plus voir le Béranger vrai ; c'était le rendre comphce de certaines faiblesses, de certaines défaillances qu'il n'a jamais connues.

Soit au point de vue du style, soit au point de vue des idées, soit encore bien davantage au point de vue du caractère, le chansonnier populaire n'a rien de commun avec ces deux grands esprits, l'un et l'autre si admirablement doués du côté de l'imagination, l'un et l'autre si tristement privés, dans la vie, de la première des facultés, la faculté dirigeante, celle qui brille surtout dans Béranger et qu'il faudrait lui reconnaître, alors même qu'on lui refuserait toutes les autres.

Si Técole de Rousseau se reconnaît «à Tobscurcissement de l'idée, remplacée par une loquacité excessive, qui fait d'autant mieux ressortir le faux de la pensée, la pauvreté du sens moral, et, malgré l'artifice de la diction, la pauvreté du style, » il faut avouer que cette définition ne convient guère au style de Béranger, qui se distingue par les qualités et les défauts contraires. On ne peut, à coup sûr, lui reprocher « ime loquacité excessive, » ni cette pompeuse mollesse de la phrase — presque toujours oratoire — qu'on retrouve, par exemple, chez M. de Lamartine, unie aux éminentes beautés de son lyrisme /Béranger, au contraire, tombe quelquefois dans Tobscurité à force de concision S et parce qu'il met souvent autant d'idées que de mots dans ses vers. Sa phrase est toujours nerveuse et d'une grande simplicité, soit dans la poésie, soit dans la prose. Le court récit intitulé : Ma Biographie, ne permet plus aucun doute à cet égard. C'est bien là le style français par excellence, vif, net, arrêté, ennemi des grands mots, des images forcées, sans nul alliage étranger. En lisant l'épisode de la Mère Jary^ comme en lisant les préfaces de ses chansons, on sent aussitôt qu'il a retrouvé le secret de cette prose en « cotillon court et souliers plats » qu'on pouvait croire perdu depuis Voltaire. Qu'on prenne une page de Rousseau, une page de Béranger, une page de M. de Lamartine, qu'on les lise haut successivement, et l'oreille sufttra pour nous prévenir qu'il

* « Je feux être concis et je defiens obscur. »

(BOIUCAU.)

288 B^BANash.

n'y a là rien de commun, ni dans le mouvement de ridée, ni dans la contexture de la phrase, ni même dans le choix des termes entre ces trois femmellns, dont Tun possède le style le plus viril en sa simplicité, le plus français en sa clarté, que nous connaissions à notre époque.

Nous ne prétendons pas, d'ailleurs, que Béranger ait un style plus grand, plus élevé que certains de nos auteurs contemporains; nous soutenons seulement qu'il a, de nos jours, le style le plus concis et le plus clair — sauf de rares obscurités, absentes de sa prose, — par conséquent le plus éloigné de Rousseau et de son école, où nul n'échappe à la déclamation. Béranger, écrivain, est vraiment en réaction contre la « décadence. » Chez lui ni sentimentalisme larmoyant et afEatdissant, ni enflure sonore et vide ; il sacrifie tout à Tidée : il y sacrifierait au besoin rhaimonie, Télégance, même, en quelques circonstances, la clarté qu'il prisait par-dessus toute autre qualité littéraire. Nous le trouvons donc, à ne considérer que la forme plastique, le style en un mot, très « masculin » et bien supérieur à la plupart de nos romantiques modernes.

Si nous comparons, au point de vue intellectuel .Béranger à Rousseau et à toute son école politique, philosophique et religieuse, les rapports ne nous semblent pas mieux établis.

Sauf un déisme qui rappelle beaucoup plus Ferney que Genève, nous ne voyons rien de commun entre le chansonnier et les autres femmelins de M. Proudhon. Son Dieu lui-même ne ressemble guère au « Dieu de Jean-Jacques, de Maximilien et

d'Alphonse de Lamartine ; » c'est tin Dieiv souriant et, si Ton peut dire, bonhomme, UcBxfrre du poète ne porte aucune trace de cette religiosité vague et sans énergie dont le xix* siècle semble atteint, de cet idéalisme faux qui tue Faction et nous éloigne de la terre sans nous rapprocher sensiblement du ciel, qui nous rend impuissants sans nous faire meilleurs, qui nous ôte le sens pratique de la vie sans nous guider plus sûrement dans les hautes spéculations de Tesprit. A cet égard, Déranger, conune le dit M. Proudhon, manque d'idéal, car il regarde presque toujours à ses pieds ou devant lui, et ne se perd point au milieu des nuages d'où Ton redescend inutile aux autres et à soi-même. Sa sensibiUté vraie ne dégénère jamais non plus en découragement. Il y retrempe sa volonté ; il ne s'énerve pas dans les éloquents désespoirs, il ne se plaint pas de l'injustice et de la dureté des hommes, il ne trouve pas le monde trop étroit pour sa belle Ame, et « s'il y voit du mal, il n'aime que le bien. » Cette philosophie consolante ne relève point de Rousseau, le père de tous les désespérés, de tous les adorateurs attendris de leur propre personne. Le pessimisme est aussi étranger au talent du chansoimier que l'optimisme; Déranger voit les choses telles qu'elles sont *, mais il voit surtout le parti favorable qu'on en peut tirer, ce qu'elles doivent être et non pas ce qu'elles devraient être.

* « Enfin la raison l'emporta : bientôt mon ftme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent; je vis les hommes tels qu'ils sontf et Vindulgence commença à pénétrer dans toutes mes pensées, » (Ma Biographie.)

290 BÉRANGEtl.

Sa politique également n'a pas cet élément paradoxal, ce cai'actère de violence maladive, qui sont le fond même de la politique de Rousseau, élément et caractère qu'on retrouve, encore exagérés par un esprit étroit et sans portée, dans la politique de Robespierre. Béranger fait avant tout de la politique pratique : il a son utopie, mais il conserve le bon sens, et ne s'occupe que du possible.

Le bon sens, auquel il faut ajouter une grande finesse, n'est-ce pas la faculté maîtresse du chansonnier, celle que chacun lui reconnaît? Or, le bon sens, n'est-ce pas sui'tout ce qui manque à Rousseau, à tous les femmelins de tous les temps ?

Quant au caractère, qu'il ne faut jamais oublier lorsqu'il s'agit de Béranger (en lui Thomme se confond étroitement avec le poète, et le caractère fait partie intégrale du talent), M. Proudhon n'en a pas dit tm mot et il a eu raison.

Après avoir diagnostiqué Uétat moral de Rousseau en ces termes : « Caractère faible, âme molle et passionnée, jugement faux, dialectique contradictoire, génie paradoxal, puissant dans sa virtualité, mais faussé et affaibli par ce culte de l'idéal qu'un instinct secret lui faisait maudire, » on doit laisser complètement de côté le caractère de Béranger, si l'on veut faire du chansonnier un homme de la race de Jean- Jacques et de M. de Lamartine que la faiblesse — trop visible aujourd'hui — de son caractère, encore « faussé et afiCaibli par le culte de l'idéal, » désigne naturellement à l'honneur dangereux d'une étroite parenté intellectuelle avec le philosopha genevois.

Que Ton compare entre eux ces tiuis homnies dans la vie de chaque jour publique et privée ; que Ton compare surtout les Confessions à Ma Biographie. Dans les Confessions que voyons-nous ? — Une personnalité exubérante et maladive ; un hy pochondriaque égoïste et sentimental, étalant sous nos yeux ses passions les plus secrètes, se plaignant de l'injustice des hommes, de la cruauté du sort; plein de tendresse et de pitié pour lui-môme, sans indulgence pour les autres ; dénonçant à la postérité les intimes et singulières faiblesses de sa bienfaitrice; nommant toutes ses maîtresses, celles qu^il a rêvées comme celles qu'il a eues ; racontant froidement, de la même plume qui a écrit VÉmile^ conunent Jean-Jacques entend la paternité ; prouvant qu'il n'aime les enfants et Thumanité qu'en romans ; jugeant et condamnant tous ses contemporains ; récusant tous les juges dès qu'il s'agit de lui; finissant, après ime existence douloureuse et vide de bonté réelle, par la folie de l'orgueil et le suicide du désespoir.

Dans Ma Biographie^ au contraire, nous voyons un homme simple et bon, ennemi de l'emphase dans le style ^ et dans la vie, ami de l'humanité, sans rancune ni colère ; parlant de lui-même avec une extrême discrétion et une parfaite modestie; se taisant sur les autres, excepté lorsqu'il s'agit de raconter une belle action, de signaler un noUe

< « Ce poëme de Néron ne contenait que quelques passages assez Tigoureux, où paraissait une certaine tendance à la simplicité, que fax tant estimée, aussitôt que, renonçant à l'eflroyable facilité que j*avais eue d'abord d'accumuler des tas de vers, Je me fus mis à travailler avee réflexion. » {Ma Biographie.)

cœur ou un grand caractère ; ne compromettant aux yeux de la postérité, même par une allusion, aucune de celles, grande dame ou grisette, dont la bonté charma ses jeunes années •, faisant de la seule « amante » dont on ait le droit de parler, « une amie *; » avouant qu'il a commis des fautes, mais n'entrant pas dans d'inutiles détails de peur de transformer un aveu en un dithyrambe; passant sous silence le rôle politique qu'il a joué, l'influence qu'il à exercée ; s'en rapportant « à ce que voudront en dire les historiens. »

Au lieu de se grandir à la mesure de son orgueil, il se diminue à l'excès, se réduit à n'écrire « que l'histoire d'un faiseur de chansons, » et se restreint, au grand dépit des amateurs de scandale, à la simple nomenclature « des faits qui lui sont particuUers, » en passant même sous silence l'innombrable quantité de ses bienfaits qui suffiraient à lui créer une personnaUté admirable. Modéré dans son récit comme dans ses actes , il donne, par ses mémoires posthumes, une dernière leçon de convenance, de mesure, de respect pour la vie privée, qu'il respecte chez lui et chez les autres. Calme et bienveillant

< Voici tout ce qu'il dit à ce sujet ;

« Quoique laid et de mine chétive, je n'ai pat en oeeasion de dépenser avec les femmes, qui seules eussent pu m*entratner à des folies onéreuses. » {Ma Biographie,)

On sait (i*aiileurs que Déranger réussit auprès d'elles, grâce à son esprit et à sa gatté.

3 « La meilleure amie que j*aie eue, la bonne Jodith, avee

qui je flnis mes jours... » {Ma BiograTphie,)

Rousseau aurait écrit un volume de poésie et de révélations sur son amie, — mais naturellement après l'avoir quittée.

jusqu'au bout, philosophe pratique, pauvre sans amertume, indépendant sans ostentation, fidèle à toutes ses opinions, ne s'érigeant pas en juge de rhumanité, en confesseur de son siècle, il laisse à ses œuvres, écrites ou non, à sa vie connue de tous, à ses amis, à ses adversaires même, le soin et le devoir de révéler combien cette simplicité vraie cachait de finesse, cette modération sincère de force véritable.

M. Proudhon trouve « Tinsignifiance de ses Mémoires poussée jusqu'au commérage. » En effet, à un certain point de vue, ils sont insignifiants, puisqu'ils ne contiennent aucune révélation sur les contemporains, et nous comprenons la déception du gros public gâté par les scandales friands qu'il est devenu de mode de lui servir chaque jour. Mais M. Proudhon croit-il que Béranger n'avait pas vu assez d'événements, étudié assez d'hommes, connu assez de petites ou de grandes intrigues pour amuser la galerie s'il l'avait voulu? Croit-il que son esprit mordant, son talent de peintre de mœurs, n'auraient pas trouvé à se développer dans une satire posthume et sans danger * ?

* « Je dois d*abord prévenir mes lecteurs que, quoique contemporain des plus grands événements d'une époque qui en a tant produit, je n*ai pas la prétention d'étendre mes récits et mes réflexions au delà du cercle que me trace ma carrière chantante. Préoccupé sans cesse et avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été poussé, sans doute, à approfondir bien des questions d'ordre général ; homme de nature politique, j'ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins importantes; mais dans cette notice ne doivent trouver place que les faits qui me sont particuliers, faits de peu de valeur et souvent très- Tulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m'ont fait

294 BÉRAN6ER.,

Si Déranger s'est tu, lorsqu'il pouvait facilement parler; si, vivant, il a attaqué ses ennemis, si, mort, il les a ménagés, dédaignant cette guerre commode, cette embûche suprême à Tabri derrière une tombe, que des génies orgueilleux ou malveillants tendent à leurs adversaires surpris; si, au lieu de se retirer de la lutte, après 1830, par un calcul d'habileté, il nous prouve dans sa confession qu'il a réellement désarmé, gardant les convictions et non pas les colères de sa vie de combat ; s*il a jugé qu'on démoralisait à la longue une nation en dépouillant de leurs vertus, devant elle, les hommes qu'elle a aimés, admirés, en lui révélant sans cesse les fautes du génie, les faiblesses du talent, les compromis de la conscience, l'ignorance ou l'incapacité des chefs qui l'ont guidée longtemps, soit au pouvoir, soit dans l'opposition; s'il a, en un mot, été indulgent, philanthrope, oublieux du mal, patriote autrement qu'en chansons, loin de nous en plaindre, il faut lui en savoir gré. Il faut reconnaître que sa bonhomie était sincère, sincère son désintéressement; que son silence est un éloquent témoignage en faveur de la pureté de sa vie et de ses intentions, un bel exemple offert à tous ceux que la popularité investira désoimais d'une redoutable puissance.

Sait-on combien de nos grands hommes du jour lui doivent de porter haut la tête, quand il ne tenait

aToir dans la politique active, je ni*en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve qui soient tentés de cbereher dans les derniers événoments dont la France a été le théâtre. » {Ma Biographie.)

qu'à lui peut-être de les découronner d'une auréole peu méritée?

Malgré ces injustices, qui tiennent à une intelligence incomplète du caractère de Déranger, au désir de le faire rentrer dans une classification où le chansonnier n'est pas réellement à sa place, l'étude de M. Proudhon restera comme une des plus intéressantes et des plus instructives qu'on ait écrites sur le poète national. Très-bienveillante et très-malveillante tour à tour, elle est exempte de préoccupations mesquines et de petites passions personnelles. Le philosophe révolutionnaire a étudié le chantre révolutionnaire du haut d'un système un peu trop exclusif. Il a mal vu la physionomie de son modèle; des détails lui ont échappé, et il a mal interprété plusieurs de ceux qu'il distinguait. En y regardant de plus près, il aurait mieux vu et mieux compris l'homme exceptionnel qui, à notre époque d'ambitions malsaines et de mercantiUsme politique et littéraire, a porté si loin le respect de soi-môme, de son talent et du drapeau sous lequel il marchait.

Pourquoi donc nous appesantir toujours sur ce que nous appelons le mal et négliger le bien? Pourquoi nous montrer sensibles à ce qui nous sépare les uns des autres, insensibles à ce qui nous rapproche? Pourquoi, par notre sévérité, par notre intolérance, justifier ou du moins excuser à l*^vance la sévérité, l'intolérance dont nous sommet nous-mêmes l'objet? M. Proudhon, ai^tant que Déranger, a été souvent mal compris, méchamment ou sottement interprété. On a organisé contre lui la conspiration du BUence. Réduit à combattre seul, avec une mâle

296 BÉRAN6ER.

persévérance, U n'a pas une tribune où faire entendre sa voix. Qu'il se montre donc plus ouvert, plus accueillant pour ceux qui ont lutté avant lui, quand même ils auraient compris autrement que lui leurs devoirs et les nécessités de Pépoque. Que les hommes de bonne volonté cessent enfin de se renier ainsi mutuellement, à la grande joie des étemels ennemis de la Révolution.

M. LOUIS ULBICH.

JmieMt PlatOf ted,..

Admirateur du talent de M. Louis Ulbach, nous avons pu, grâce à des circonstances particulières, apprécier aussi certains côtés de son caractère qui ne se montrent pas au public, et découvrir derrière rhomme d'esprit Thomme aimable et bienveillant. Il nous est donc pénible de le rencontrer parmi les ennemis les plus injustes de Déranger; de le voir, complice^olontaire, assumer une responsabilité dans les invectives à triple jet de M. de Pontmartin et dans le pamphlet-libelle de M. E. Pelletan.

Cependant, il n'y a d'amitié et d'admiration véritables que l'amitié libre et l'admiration intelligente, celles qui savent, quand il le faut, séparer Thomme de ses erreurs accidentelles, et M. L. Ulbach luimême nous estimerait moins si des considérations de sentiment personnel nous poussaient à abdiquer nos opinions sans être converti, ou à les taire quand nous croyons qu'elles sont justes et vraies. D'ail-

LaUIS ULBACH. 297

leurs, le mordant chroniqueur ne craint ni la contradiction ni la lutte. Il Ta prouvé maintes fois, et ceux qui se sont mesurés avec lui portent longtemps la trace des rudes coups de plumé qu'il distribue à ses adversaires. Romancier délicat, peintre exquis des émotions de la famille, maître habile dans les touches légères, dans les nuances savamment graduées, préoccupé du style, où il môle à des traits satiriques une grâce un peu recherchée, une sorte de marivaudage, mais de marivaudage tout moderne, M. Louis Ulbach a produit plusieurs œuvres charmantes, rapidement consacrées par un succès populaire. Nous n'y voyons à reprendre qu'un respect peut-être trop complet pour la morale ofiElcielle et bourgeoise, telle que Thypocrisie de nos mœurs et les idées soi-disant chrétiennes nous l'ont faite.

Pour notre part, et en dehors de ses grands romans que tout le monde a lus ou lira, nous lui savons un gré infini d'avoir écrit, dans un volume moins lu *, parce que l'auteur alors était moins connu, une nouvelle extrêmement remarquable, intitulée : Histoire d'un honnête homme, récit imyraisemblable. Il y avait là en germe et comme en résumé les qualités diverses de ce fin talent qui a toujours dédaigné les couleurs éclatantes, le ton déclamatoire et forcé, les grandes complications d'événements insensés généralement employés par nos romanciers de cape et d'épée. 11 a su, au contraire, en évitant la vulgarité, le mauvais goût et le mauvais style des réalistes, exploiter la mine iné-

* Les Roués sans le savoir.

puisable des sentiments simples, des passions honnêtes ; il a voulu peindre la vie moyenne, et il a réussi à lui donner de Tattrait en lui laissant ses proportions vraies. C'était, de nos jours, montrer une sagesse et une conscience littéraires bien dignes d'éloges, afficher un respect de soi-même et du public dont on nous avait beaucoup déshabitué.

Cependant, si M. Ulbach a pris sa place parmi les romanciers aimés de notre époque, s'il a montré dans la critique des qualités distinguées, c'est dans la polémique qu'il excelle. Là on le voit avec surpiise transformer tout à coup son sourire bienveillant ou railleur, mais d'une finesse un peu voilée, en un rire aigu, plein de Tesprit le plus vif et le plus mordant. Derrière cet écrivain tour à tour si simple ou si coquet, sous cet observateur semi- sentimental, semi-satirique, on ne s'attendait pas à trouver ce lutteur étincelant, prompt à la parade comme à Tattaque. Nous regrettons vivement qu'il n'ait pas mis ces heureuses facultés au service d'une cause plus juste, qu'il ne se soit pas chargé de défendre, contre de stupides calomnies et les emportements d'une réaction, au moins excessive, à quelque point de vue qu'on se place pour l'apprécier, la mémoire du chansonnier trop cruellement puni de sa popularité. Nous aurions voulu rencontrer M. Louis Ulbach parmi cette pléiade d'hommes remarquables, de critiques, d'historiens, de romanciers, de poètes et de philosophes éminents qui ont toujours témoigné de leur respect et de leur admiration pour Déranger, troupe d'éUte où l'écrivain de la Revue de Paris se serait trouvé en compagnie des meilleurs de

ses confrères politiques et littéraires. Sa ^lace était là et non ailleurs.

Du reste, l'isolement relatif de la position qu'il a prise aux côtés de M. Pellet«an, dans cette question particulière, prouve Textrême sincérité de son opinion et la bonne foi complète de son antipathie contre Tauteur des Fom. » Cette sincérité, cette bonne foi ressortent encore du ton dégagé, de la tranquille assurance avec lesquels il remet Déranger à sa place et lui mesure la portion de gloire et d'influence à laquelle il lui permet d'avoir droit. Tous les adversaires du chansonnier que nous avons entendus déjà et tous ceux qui nous restent à entendre y vont, soit avec plus de précaution, soit avec plus de colère. Ils lui rendent, au moins, l'hommage de le discuter sérieusement et d'apporter tout leur talent dans la lutte.

M. Louis Ulbach seul ne pense pas qu'il faille y mettre tant de façons. A ses yeux, Déranger est un de ces a petits bonshommes en plâtre que la génération de 1814 portait sur sa tête, et qui se sont tous brisés contre le seuil romantique, quand Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo ont ouvert ces champs de lumière qui sont le domaine vivifiant de la génération actuelle. » Aussi, à ce buste en plâtre, pour le casser, M. Ulbach se cont^te de donner une chiquenaude, et si dédaigneuse, si légère, qu'il ne sent môme pas qu'il a frappé sur du bronze. Il cite Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, sans songer que deux de ces trois hommes ont porté à Déranger une profonde amitié, une admiration complète, poussée même jusqu'à l'en

thousiasnre, et qui prouve à leur honneur qu'on peut aimer et admirer l'admirable, alors même qu'il se manifeste sous une forme littéraire contraire à celle que nous avons adoptée Ml ne songe pas que Victor Hugo n'a jamais rien dit, rien écrit de défavorable au chansonnier, et il a pu voir depuis, dans la Correspondance, que le grand poète joignait à d'autres mérites celui plus rare de rendre justice à un homme

* « Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poëtes que la France ait produits; avec un génie qui tient de La Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il Ta voulu, comme Tacite écrivait. » (Chatbaobbiand, Préface des ÉtMdes hUtoriquet.)

Voici de plus une lettre de Ghateauhriand (24 septembre 1831), que M. Louis Ûibach ne connaissait pas, lorsqu'il demandait pardon à ses lecteurs de donner le nom de « poëte n à Béranger, et qu'il avait sans doute oubliée déjà, lorsqu'on 1860, il déclarait que le chansonnier ne savait que faire rimer « lauriers et guerriers, cotillon et Frétillon. » Elle se trouve dans l'appendice à Ma Biographie : .

« Monsieur, si vos talents étaient d'une espèce moins rare. Si vos » tableaux ne réunissaient à la correction du dessin l'édat ou la! » suavitédu coloris, je me contenterais de vous remercier de l'ode * » que vous avez bien voulu m'adresser... Mais ce n'est pas la rede- » vance d'une gratitude vaniteuse que je vous viens payei:, c'est le » tribut d'une admiration sincère. Vn ^roiui poHt, quelle que

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