‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 39 sur 68 · LES CRITIQUES BIENVEILLANTS · texte numérisé non relu

LES CRITIQUES BIENVEILLANTS

vengé la morale par la calomnie, et châtié l'hypocrisie du faux républicain avec la discipline de Tartuffe.

Mais quels sont ces équipages, ces gardes de Paris à cheval? Que signifient ces fronts chauves, ces palmes vertes brodées sur ces habits de couleur sombre? Il y a séance à Tlnstitut de la rue Saint- Benoit; on couronne un lauréat. M. Montégut ayant démontré que le chantre populaire de la France n'était qu'un pauvre petit moineau parisien, effronté et railleur, et le ïévolutionnaire qu'un partisan endurci de toutes les dictatures, surtout des dictatures napoléoniennes, le secrétaire perpétuel de la Revue des Deux-Mondes a donné lui-même lecture du mémoire couroniié, et qui portait pour épigraphe : Le DOCTRiNARisBfE OU LA MORT ! — La séance a été continuée par un discours de M. Cuvillier-Fleury. Il a repris quelques-uns des points oubliés ou simplement effleurés par son jeune émule , et combattu quelques-unes de ses assertions, notamment au sujet du prétendu bonapartisme de Déranger. Il a , d'ailleurs, surpris son pubUc en émettant ime nouvelle théorie de l'amour, et en déclarant qu'il faudrait « l'inventer s'il n'existait pas. » Les dames qui assistaient à la séance ont souri d'im air fort rassuré. —A quoi bon l'inventer, semblaient-elles dire, puisqu'il naît sous nos pas ?

Son Excellence M. Guizot s'est levé à son tour, et a terminé la séance en prononçant quelques paroles plus raisonnables et plus modérées que tout ce que nous avions entendu jusqu'alors.

On a pu remarquer que ces écrivains, — les

uns remarquables par leur talent, les autres seulement par là notoriété que leur prête un parti ou que leur donne une violence très-calculée de paroles , — n'étaient pas fort d'accord entre eux sur les reproches qu'il convenait d'adresser au chansonnier. Ces reproches, ces injures même, aussi variés que les opinions des accusateurs , prouvent déjà jusqu'à l'évidence que Béranger n'a jamais eu aucun de ces torts bien définis, aucune de ces faiblesses coupables en soi, qui méritent le blâme de tous les honnêtes gens, de tous les esprits éclairés. Nous avons relevé seulement, chez les ennemis du poète, des antipathies Uttéraires ou des inimitiés poHtiques, qu'il était facile de récuser comme entachées d'injustice et de violence. Il nous reste maintenant à interroger les Critiqites bienveillants du chansonnier, et ces Critiques vont nous démontrer que les prétendus crimes de Taccusé contre la démocratie et la liberté ne sont pas même des crimes aux yeux de tous les démocrates et de tous les libéraux. Nous allons constater qu'un certain nombre des hommes de l'opposition actuelle, ou partagent la manière de voir de Béranger, ou l'expliquent par la fatalité des circonstances, ou, tout en se séparant de l'homme politique sur .certains points , s'inclinent devant l'homme privé, et admirent la grandeur de son caractère, ainsi que la beauté de son talent poétique.

§ r'. - MM. DE LAMARTINE. - LOUIS BLANC. - LAURENT PICHAT, - GEORGE SAND, - A. BLAISE, - TAXILE DELORD, - HIPPOLYTE LUCAS.

Que M. de Lamartine * nous pardonne, si nous le classons ici momentanément parmi quelques démocrates qui sont restés fidèles à la démocratie. En agissant ainsi, nous n'avons nulle intention de compromettre M. de Lamartine et l'avenir des loteries de Saint-Point. Non, nous ne croyons nullement que M. de Lamartine soit un démocrate, ni qu'il l'ait jamais été autrement que par accident. Il a toujours, au fond du cœur, aimé c les dieux et les rois de sa famille. 9

Nous aimions ces Bourbons à cause de leurs malheurs et de leurs services ; nous avions dans les veines un sang qui avait coulé pour eux; on nous avait appris leur histoire comme un catéchisme de famille... Voilà nos sentiments d'alors; nous n'en rougissons pas, même aujourd'hui. Le temps peut changer les devoirs, il ne change pas les préférences.

Voilà qui est bien entendu. — Néanmoins M. de Lamartine a joué, en 1848, un rôle qui nous autorise à le placer aujourd'hui en compagnie de plusieurs lionunes dont les devoirs, alors et depuis, se sont trouvés d'accord avec les préférences.

M. de Lamartine a dit, dans son Cours familier de littérature , d'excellentes choses sur Déranger, et

« Cours familier, t IV, 21* et 22* Entretien.

106 BÉRANGEH.

d'autres moins bonnes, le tout mélangé de quelquesunes de œs erreurs historiques qui sont comme la marque de fabrique de tout ce que publie Fécrivain.

Nous relèverons d'abord le bien, et nous signalerons à l'attention de nos lecteurs un certain nombre d'assertions justes et fort importantes, que divers ennemis de Déranger, — très-grands amis de M. de Lamartine, — ont eu l'air de regarder comme non avenues. Cela porterait à croire que M. de Lamartine exerce une bien faible influence autour de lui, puisqu'on le démentant , ses intimes ne le discutent point et ne le citent même pas.

Voici pourtant, sur le bonapartisme du chansonnier et son amour de la gloire militaire, des appréciations très-catégoriques :

En i814, Béranger^ consterné comme tout le monde des désastres que l'esprit de conquête avait accumulés sur la France, était d'autant moins partisan des Conquêtes qu'il était meiU leur Français. Je ne répondrais même pas qu'à l'avènement de Louis XVllI ramenant la paix nécessaire et présentant la liberté future à la nation, un soupir involontaire d'humanité et de bonne espérance ne se soit échappé de la poitrine du poêt&citoyen. S%n trouve la preuve dans la première préface de ses œuvres ^ .

M. de Lamartine ajoute encore avec beaucoup de raison :

Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poignée d'hommes héroïques de Tile d'Elbe, .au 20 mars 1815... tentative qui fit bouillonner Benjamin Constant, etc.; je ne pense pas que ce retour du régime militaire ait eu le

« Voir, en effet, U^Préface de 1833.

t)Ë LAMARTINE. 107

vœox^ les honneurs, les applaudissements secrets du cœur jeune et républicain de Béranger. Je suis certain du con* traire *.

Non, continue M. de Lamartine, Béranger ne confondait pas la liberté avec la gloire.

Quinze ans d'entretien à cœur ouvert avec lui, et son applaudissement sans réserve à des doctrines tout opposées, dont je fus l'organe en 4848, ne me laissent pas le moindre doute à cet égard.

A ceux qui ne voient dans le chansonnier qu'un disciple dégénéré de Panard et de Collé, qu'une sorte de gamin de Paris spirituel, mais de mauvais ton et sans élévation, indigne du beau nom de poète*, nous soumettons humblement l'opinion quelque peu différente de Fauteur du Lac :

Ce chansonnier devait réunir en lui, pour porter coup dans tous les rangs de la société française, l'élégance attique qui se fait entendre à demi-mot à l'homme lettré, Taccent martial qui fait frissonner le soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et rude peuf^e des champs. Ces trois génies, le génie fin et classique du sous-entendu et du ridicule, le génie patriotique et martial du corps-de-garde, le génie élégiaque et pastoral de la chaumière, étaient difficiles à rencontrer dans un même homme. Un Anacréon pour les amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrtée pour les escouades, un Théocrite pour les paysans ; une lyre, un sifflet, un clairon, une flûte ou un flageolet dans la même main ' !

* « Dans les Cent-Jowrs , renthonsiasnie populaire ne m'abosa point : je vis qae Napoléon ne pouvait gouverner eonstitutionnellement... » {Préface de 1833).

3 Voir M. Louis UU>aeh (t. !•% 4* partie).

> « Un sifflet, une peHte trompette et un tanibour, » d*aprèt

iûd BÂRAN&Ëtl.

Quel prodige! mais aussi quelle bonne forttme! Ce prodige et cette bonne fortune se rencontrèrent, à l'beure où cela était nécessaire, dans Béranger.

n y a, du reste, un passage qui nous a étonné et charmé dans cette étude d'un chansonnier |iar Tun de nos poètes contemporains les plus lyriques, c'est celui où M. de Lamartine explique, en termes d*une précision et d'une exactitude parfaites, la position indépendante que Béranger s'était réservée au milieu des chefs de l'opposition d'alors. Béranger, l'écrivain le constate, ne les rechercha pas, et ils le recherchèrent : ils lui offrirent tout, « patronage , solde , honneurs , puissance dans les victoires futures du parti, » et Béranger refusa tout.

Faites-moi des échos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez, leur répondit-il, quant à moi, je ne chante qu'à mon heure et qu'à mon goût. J'aime la Révolution, je sers le peuple.... je vois en perspective la République : je ne la refoulerai pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarité entre vous et moi. Je hais comme vous la contrerévolution, les Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous. Je veux rester indépendant, même de vous, en respect de moi-même. Je veux rester simple chanteur des rues et des camps, quand vous aurez triomphé, pour ne pas être responsable de vos ambitions et de vos fautes!... Je veux rester peuple pour vivre et mourir plus près du peuple ^

M. Montégut, qui réserve naturellement la lyr$ à Alfred de Musset, le collaborateur de la Revue des DeuxUondet, •

* Voir ce que dit à ce scget M. Pelletas, ex-collaboratenr de M. de Lamartine, et son disciple persévérant, quant au style, dont il a pris les défauts, en les exagérant pour se les approprier. (T. 1*% 4* partie.)

DE LAMÀMTW^. 109

Dès cette époque, cela va sans dire, quelques hommes crurent que « cette vertu n*était qu'une aflache, que tant d'abnégation n'était qu'une prétention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rétributions le désintéressement de ce chansonnier du Danube céderait, comme tant d'autres, à la séduction du pouvoir et aux blandices de la fortune. »

Le jour des rétributions est arrivé, et Déranger n'a pas cédé, ce qui n'a point empêché M. Pelletan de « lever la main, » et de placer une brochure.

Nous ne songeons pas à citer tout ce qui nous parait remai^quable et juste dans le gros volume que M. de Lamartine a consacré au chansonnier, car l'amitié de M. de Lamartine, comme sa poésie, est un peu difiîise.

Cependant il s'y trouve ,des pensées courtes, que l'on peut extraire comme une série d'axiomes, et dont 11 est bon de prendre note.

Nous avons totijours trouvé dans Déranger Thomme immensément encore au-dessus du poète.

Pour les admirateurs enthousiastes d'Alfred de Musset, et de M. de Lamartine lui-même, ce compliment paraîtra presque une sorte de satire poUe ; pour nous qui pensons que les hommes sont plus rares que les poètes et qui partageons l'avis de Voltaire, lorsqu'il s'écrie : « Je n'estime la poésie qu'autant qu'elle est l'ornement de la raison ^ , » . nous sommes fier et heureux qu'en un siècle où les grands poètes ne manquent pas, il se soit aussi trouvé un poète qui fût un homme.

* Corretp, génir, de Voltaire^ t, I, Lettre 79.

110 BÉRAMGEB.

Béranger a trop d'esprit pour avoir tant d'enthoosiasme; il possède son enthousiasme, il n'en est pas possédé... L'enthousiasme de Béranger était dans son cœur, et pas dans son Terre ; il le gardait pour sa vie, pour la liberté, et pour la vertu prar tique dont il était sérieusement et intimement possédé. 11 faisait des vers à petit feu, comme on fond la cire : il ne les chauffait k grande flamme que pour la gloire et la patrie.

Tout cela est aussi vrai que bien dit. Malheureusement il faut découvrir chacune de ces phrases au milieu d'une page entière. Souvent le fatras poétique, les comparaisons outrées, les périodes inutiles enveloppent à Tétouffer ime de ces pensées exactes, et la font passer inaperçue.

Continuons d'extraire les perles enfouies sous cette montagne de stras lyrique.

La qualité dominante du talent de Béranger n'était ni dans rbabileté de ses compositions, ni dans la finesse de son style — (habileté et finesse que M. de Lamartine vient de démontrer en plusieurs chapitres) : — elle était dans son cœur. Ce cœur véritablement collectif, était le cœur d*ùn pays plus encore que le cœur d'un homme ; tout y vibrait d^une émxh tion phjks universelle que personnelle.

Suit une page et demie de développement, une longue énumération à la façon c pindarique, » et nous arrivons à la conclusion :

Cette puissance de souffrir pour tous, et cette puissance de compatir à tous, lui donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi reconnaissent leurs gémissements dans sa voix. Sentaient, c'était sa nature; sa popularité, c'était son patriotisme ; sa puissance, c'était son humanité.

On se rappelle avec quelle insistance M. Sainte-

Beuve, en 1850, s'efforçait de démontrer que Déranger n'aurait pu écrire ni une ode, ni une élégie, et qu'il était voué de naissance à n'écrire que des chansons. Cet avis n'est pas l'avis de M. de Lamartine, qui cite deux pièces : Glycère^ et Le Conquérant et le Vieillard. La première, suivant l'auteur des Harmonies « ressemble à s'y méprendre à une feuille de cyprès d'André Chénier, » et toutes deux lui font dire :

L'élévation, la pureté^ la mélaDcolie de ces vers inachevés démontrent qu'il serait devenu aussi poëte en suivant les voies des grandes lettres.

Nous le croyons également, mais sans regretter ' que le poëte soit demeuré chansonnier. Si sa gloire plus populaire a été plus discutée, la nation tout entière y a gagné d'entendre certains accents que la chanson seule pouvait exprimer sans les affaiblir, ou sans les dénaturer, en les exagérant par une recherche du sublime.

Revenons au caractère de Déranger :

Quoi qu'il en soit,— s'écrie M. de Lamartine à la 6n de son premier Enirttierf^xa le poëte, — voilà le Béranger de vingt ans; nous allons voir le Béranger de quarante. Mais j'avoue que j'ai hâte d'arriver au Béranger de soixante ; car je n'ai pas connu d'homme qui ait été aussi élaboré, aussi perfectionné moratement par les anné^'^que ce vieillard.

Dans son second entretien, il aborde l'étude des chansons de Déranger et l'analyse des sentiments

* Signalée pour la première fois par M. Éd. Fonmier, dans la Revue française, (n- du l** et du 10 août 1857).

gui les ont inspirées ; en un mot, il s'aventure sur le terrain historique. Or, M. de Lamartine,- malgré le succès des Girondins^ n*a guère les qualités de Thistorien. U ne possède pas cet amour de Fexactitude complète et de la vérité vraie ^ ce désir de tout savoir, et de tout bien savoir, qui font Thistorien. L'à-peu-près lui sufiRt ; il le préfère même, pourvu que cet à-peu-près soit dramatique, et se prête à des mouvements oratoires. Sorti de la poésie pour rentrer dans la réalité, condamné à quitter le monde des rêves pour le monde des faits, il reste toujours poëte et ne se débarrasse jamais des visions. Cependant, ^ lorsqu'il appelle Déranger « le poëte des opposUms combinées j » il qualifie par un mot fort pittoresque ei vrai, néanmoins, — dans une certaine mesure, — le rôle du chansonnier à l'époque de la Restauration. En effet, de 1815 à 1830, Béranger, implacaUe et décidé à renverser le trône vermoulu des Bourbons, recrute partout des combattants contre l'ennemi commun. De la guerre de l'opposition, il s'efforce de faire une guerre nationale, en lui ôtant le caractère d'une œuvre de parti. Il appelle tous les mécontents sous les armes : le soldat, l'ouvrier, le paysan, le bourgeois ; il lance toutes les haines, toutes les antipathies à la rescousse ; il ameute le pays entier, il fait saigner dans tous les cœurs la blessure mal cicatrisée.^On a jugé, depuis, que cette guerre avait eu des résultats inattendis et dangereux ; mais il reste à prouver que les événements contemporains aient été la conséquence de cette tactique du chansonnier. En tout cas, au moment où le poète l'employait sincèrement, —

identifié javec le peuple, il partageait toutes ses colères, — cette tactique était la seule logique, 'puisqu'elle poussait fatalement à sa chute une royauté qui représentait, quoi qu'on en dise aujourd'hui, l'invasion et la contre-révolution.

Quant au rôle de l'homme après 1830, M. de Lamartine lui fait la part belle sans rien exagérer , lorsqu'il afErme, « à la gloire du caractère et du génie de Déranger, qu'il fut, d'après le témoignage universel, le seul homme d'ÊtaX de ce coup de feu. »

Il expose même parfaitement la situation, en quelques mots, où les oppositions sont trop forcées et trop cherchées, quoique réelles au fond ;

Ainsi^ la République? il Técarta après l'avoir appelée; l'Empire? il le répudia après l'avoir provoqué; Théritier naturel? Torphelin? il le déshérita sans avoir aucun crime à reprocher à un berceau; la monarchie? il la rappela en toute hâte après l'avoir décréditée. Trois inconséquences étranges dont nous lui avons souvent demandé compte...

M. de Lamartine rapporte alors fort longuement les raisons de Déranger, mais les rapporte dans son style à lui, et avec son procédé, et cela les dénature sensiblement. Ceux qui ont connu .le chansonnier pourraient souligner les mots qui viennent de lui et les tirades qui sont de M. de Lamartine : les tirades, on le prévoit, submergent les mots. Cependant, il y a un passage à peu près exact, et qui rend bien le sentiment de Déranger. Nous sautons la « planche jetée sur le ruisseau, » que tout le monde se rappelle*.

On vient de proclamer le duc d'Orléans :

On m'aborda de tous les côtés dans les rues, raconte Béranger>à M. de Lamartine, pour me demander compte de ce qu'ils * appelaient mon revirement et mon imprudence. — N'était-ce pas le moment, me disaient-ils, d*abolir la royauté^ qui s'était abolie elle-même? ~ Patience, mes amis,... on n'abolit pas la royauté, on Vuse ^. Allez par degrés à la liberté, SI vous ne voulez pas que votre triomphe soit une chute ' ; cette royauté sera usée avant peu d'années. Quant à moi, je l'ai prise comme un expédient, qui vous est utile aujourd'hui, mais... j'en sors avant d'y être entré, pour me conserver libre * de la combattre si elle s'arrête ou si elle recule.

M. de Lamartine regrette beaucoup cette conduite de Déranger :

Vous n'aviez, dit-il au chansonnier, vous et vos amis, vous n'aviez qu*a couboi^ker L'HÉRmER LÉcmiiE, d4jms laptnmme d'un enfant sorti du trône et innocent du règne.

Lorsqu'on voudra juger plus tard Tauteur de Jocelyn, il faudra se rappeler qu'il a toujours été purement et simplement légitimiste, malgré un vernis de démocratie et de républicanisme qu'il doit aux circonstances. C'aura été le côté lyrique de son existence, mais, au fond, il n'a jamais aimé que les « dieux et les rois de sa famille, » et ni ces dieux, ni ces rois ne sont les dieux et les rois de la France.

On s'explique ainsi l'embarras, la timidité, avec

^ Les républicains.

3 Un passage du livre de M. Eugène Noèl, que nous citons plut loin, rapporte des paroles analogues du chansonnier, et prouve que cette opinion était bien la sienne.

4 On a vu que cette liberté ne faisait nullement partie de cdiasque M. Pelletan chante dans s^ brochures.

lesquels M. de Lamartine parle toujours, comme en s'en excusant, de la République qu'il nous a donnée. Que M. de Lamartine se rassure : il ne nous a pas doimé la République, au sens où il Tentend, et il est moins coupable qu'il ne le croit. La République, il Ta reçue du peuple et il nous Ta transmise^ connue il aurait reçu et transmis la Régence ou HenH V. Seulement, pour ce dernier, U eût accompli la commission avec tout son cœur. Ses devoirs et ses préférences se fussent alors trouvés d'accord. Aujourd'hui qu'il ne se reconnaît, sans doute, plus de devoirs, il revient à ses préférences. Les gens d'ime seule conviction, d'un seul devoir et d'une seule préférence, ont jugé qu'il changeait et reniait un peu son drapeau vaincu : ces gens-là se trompaient. — M. de Lamartine ne change pas : il est riche en devoirs, voilà tout, et ce sont ses devoirs qui changent suivant les circonstances.

Après 1830, il indique fort bien le rôle de Déranger, retiré « stoïquement dans l'ombre et dans la médiocrité volontaire; » reprenant « avec son opposition sa popularité et ses chansons; d se déclarant a nettement répubUcain dans sa chanson du Déluge^ épitaphe de tous les trônes. »

Nous terminerons cette partie de nos citations par la suivante, où M. de Lanartine signale et décrit, avec un grand bonheur d'expression et une grande vérité , la vertu la plus caractéristique de Déranger :

Jamûs peut-être, dans aucun esj^t^upérieur de Boa jours, ce travail intérieur du temps, qui tue les illusions, qui convertit les faiblesses, qui fait éclore les vérités du sein de

l'expérience et qui régénère les vertus naturelles dans les résipiscences d'esprit; jamais^ disonsHQous, ce travail de vivre pour s'améliorer ne fut aussi sensible et aussi [réussi que dans Béranger. C'était lui qui était son poème ; il le revoyait^ il le retouchait^ il le raturait tous les jours, et il avait fini par en faire ce chef-d'œuvre de génie^ de bonté, de raison que nous avons connu. Qui aurait osé seulement se souvenir du chansonnier^ quand on avait comme moi le bonheur de voir agir et d'entendre parler l'homme qui avait été Béranger, mais qui savait être Tacite ou Montaigne, selon l'heure.

Nous traiterons en peu de mots le chapitre des erreurs de M. de Lamartine. Quelques-unes de ses afflrmatibifë (Sût éf& depuis démenties par des faits que récrivain ignorait au moment où parurent ses Entretiens sur le cliansonnier. Nous voulons seulement relever ce besoin d'arranger et d'embellir, de poétiser, en un mot, , auquel le poète historien cède toujours, et quelquefois si mal à propos.

Ainsi M; de Lamartine consacre un grand nombre de pages à démontrer que Béranger appartenait à une famille açistoprajique, qu'a avait reçu une éducation distin^éo et «devoir savoir le latin, surtout qu'il n'avait* jamais été « ni un manœuvre, ni un garçon d'auberge. » •

Cette ;$«}]yb9iidée^chire le coein* démocratique de l'ancien chef du Gouvernement Provisoire. — Soyons démocrate' tant qiï'on voudra dans nos écrits, et dans nos paroles, soit à l'Hôtél-de- Ville, soit à la tribune, mais, par la persistajice des préjugés les plus étroits, prouvons que cette démocratie oratoire appartient, comme notre poésie, au monde de la fiction, et, avant

de nous dire Tami de Béranger et d*admirer son dévouement pour le peuple, commençons par le retirer du peuple, par dresser entre le peuple et son poète la muraille infranchissable de la naissance et de l'éducation. Éloignons de nos regards le spectacle beaucoup trop prosaïque de ce « garçon d'auberge, rinçant les verres et changeant l'assiette des rouliers de Péronne. » Parlons, au contraire, de « la tutelle du modèle des tantes. » Peignons le petit Béranger, « neveu et pupile chéri d'une tante aisée, pieuse, lettrée pour sa condition, qui lui prêtait sa maison, sa bourse et son cœur pour l'élever, par une éducation vigilante, à une honorable profession dans la société. y> Montrpns l'enfant continuant, « sous la surveillance de sa tante, » les études commencées à Paris ; racontons qu'elle « le nourrissait de Fénelon et de Racine, de Télémaque et i*Athalie. » Obligé de reconnaître que le chansonnier fut apprenti typogror phe^ versons à flots la poésie sur cette « carrière à la fois lucrative et libérale » de l'imprimerie, d'où est sorti Franklin. Appelons la typographie « le vestibule de la littérature, » et les typographes « les secrétaires intimes de leur siècle, » Nommons en passant Diderot et Mercier, typographes aussi, et quelque peu rassuré sur l'origine populaire de Béranger, écrions-nous :

Béranger n'était donc ni un manœuvre, ni un garçon d'auberge à Péronne et ensuite à Paris; il était le Franklin en germe de la France.

Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettrée et mercenaire; ce talent naissait d'une famille déchttey mais qui se respectait elle-même dans son passé; il naissait

118 BÉRANOER.

des soins (Tfifia tante qui rêvait pour son pupiUe une restau^ rationdunomde la famille *; eDÛnil naissaUd'uoe {nremière profession esserUieliement lettrée, et qui, ayant fait na(tre un Franklin dans un autre monde, pouvait bien faire édore un Béranger dans celui-ci. Voilà la véaité sur Téducalion du poète.

La vérité ? il n'y a pas un mot qui ne soit une erreur. Qu'on parle encore de l'esprit affranchi des poètes, et de la foi démocratique des gentilshommes qui ont des devoirs et des préférences en désaccord. Affranchi dans ses opinions ou dans ses idées, rhomme à qui il faut AespricédenU pour s'expliquer le talent du chansonnier, et qui invoque le nom de Franklin powr justifier le nom deJBéranger? qui ne peut sortir du cercle restreint de ses préjugés d'en-

* Voici, extraite de Ma Biographie, une contersation entre la tante et le père de Béranger :

« — Certes (c'est M. de Béranger père qui parle) , je ferai mes preates de noblesse. — Allons (répond la tante « qui rêvait pour son pupiUe la restauration du nom de la famille! »), encore tos billevesées 1 N'oubliez donc pas que vous êtes né dans un cabaret de village, et que notre bonne mère avait été servante et n'en avait pas moins de bon sens pour cela .'La digne femme, il est vrai, convenait en riant que vous et votre père deviez avoir du sang noble dans les veines. « Mon mari, disait-elle, ne faisait œuvre de ses dix doigts et s*enivrait du vin de son cabaret, en bon gentilhomme campagnard. Quant à mon fils, il ne peut pas plus vivre sans dettes qu'un grand seigneur. »— Ma sœur, tous vos quolibets n'empêcheront pas que mon fils, chef de la famille après moi, ne devienne page de Sa Majesté.— Votre flls ne voudra jamais devenir laquais, etc., etc. »

Béranger ajoute : « Qu'on ne croie pas que j'invente ee dialogue que plus tard les conversations de mon père m'ont rappelé cent fois jusque dans les moindres détafh. »

M. de Lamartine a entendu juste le contraire : cela lui arrive quelquefois en histoire.

fance, et qui transforme en un jeune fils de famille, le petit-fils du tailleur, en « secrétaire intime de son siècle, » Tex-garçon d'auberge, devenu apprenti typographe ?

Ce tableau, risible aux yeux de quiconque a lu Ma Biographie^ révèle bien des choses sur la nature de M. de Lamartine, et met à nu tout ce qu'il y a de profondément classique dans sa pensée, de traditionnel dans sa façon de voir, tout ce qu'il y a de convenu, de théâtral dans son amour pour le peuple.

En lisant le passage que nous venons de citer, ne se croirait-on pas transporté au xvii« siècle, au moment où M"' de Scudéry nous peignait des romains damerets et des grecs langoureux? C'est ainsi que cette illustre demoiselle aurait raconté l'enfance d'un Béranger de l'époque, afin de ne point trop scandaliser son pubhc de précieux et de précieuses.

Malheureusement, si M. de Lamartine a peu l'instinct de la saine et forte poésie* que contient la réalité, s'il prête à Béranger des prétentions nobiliaires qu'il n'a jamais eues, mais qui empêchent son biographe de déroger en proclamant leur amitié mutuelle, M. de Lamartine ne parait pas avoir la mêmei susceptibihté lorsqu'il s'agit des questions morales, et de l'honneur privé du chansonnier.

Après l'avoir anobli sur parchemin, il l'avilit dans ses sentiments, en déclarant que M"® Judith •Frère, « compagne de la jetmesse^ de Vâge mt*r, de la poésie et de la vieillesse de Béranger, fut Lisette. »

M. Veuillot lui-même a presque protesté, au nom de Béranger, contre cette étrange affirmation, cette incroyaNe confusion de deux personnages.

Il faut entendre certaines choses pour les croire. •

Quelles furent les vicissitudes de cet attachement contrarié par leur âge et par leur misère; comment triompha-t-il de longs obstacles ; comment^ sous le nom plébéien de Lisette, Béranger célébra-t-il constamment la même personne poétisée dans ses chansons;... comment un màruge à demi-secret, à demi-avoué dans une lettre équivoque et transparente * cependant... laissa-t-il les amis de Béranger dans une ambiguïté d'afGrmation ou de doute sur la nature de cette vieille amitié; comment Judith et son poète finirent-ils pourtant par se réunir sous le même toit pour mourir ensemble.. ?

Nous laissons de côté le mariage^ dénoûment classique que le lyrique M. de Lamartine a encore emprunté à quelque roînan de M"* de Scudéry. M. de Lamartine n'en a jamais entendu parler, de ce mariage ridicule, « à demi-secret, à demi-avoué, » mais, du temps de ses aïeux, cela se pratiquait ainsi : on en a d'illustres exemples, sans parler de Louis XIV et de M"" de Maintenon. Du reste, qui a transformé Béranger en gentillâtre besogneux, peut bien le marier secrètement. Rien n'est plus logique. Ne nous plaignons pas, puisqu'on nous a fait grâce de la chaise de poste stationnant dans Tombre, et du prêtre officiant, h minuit, dans quelque chapelle retirée d'un vieux manoir gothique.

Mais que penser de M. de Lamartine, lorsque, après avoir exalté en termes sentis quelquefois, le plus souvent pompeux, son amitié et son respect pour Béranger, après l'avoir dépeint comme

* Voir, dans Ma Biographie [appendice), cette leUre qui n'offre aucune transparence.

DE LAMARTINE. 12i

un sage, et lui avoir accordé les vertus les plus rares, il nous révèle tout à coup que cet honnête honrnie, si plein de dignité et de cœur, a pris, pour « compagne de sa jeunesse, de son âge mûr, de sa poésie et de sa vieillesse, » qui?.... Lisette I

Or, M. de Lamartine a sans doute lu les chansons de Béranger, puisqu'il en parle fort longuement. Il connaît donc celle que le poète a intitulée : Les infidélités de Lisette, et dont voici le refrain :

Lisette, ma Lisette,

Tu m'as trompé toujours :

Mais vite la grisette I

2e Teux, Lisette,

Boire à nos amours.

Il connaît cette énumération des « heureux » faits par Lisette : et Lindor, « qui parle à voix basse, » et Clitandre, qui compte, a d'un air tendre, » les baisers qu'il a pris, et Mondor,

Qui toqjours donne Et rubans et bijoux,

et ce « voleur » anonyme, c qui s'enfuît par la fenêtre, » après s'être échappé la veille « du boudoir. »

Tous, comblés de tes grâces, Mes amis sont les tiens.

Et ceux dont tu te lasses.

C'est moi qui les soutiens,

s'écrie enfin le chansonnier.

. N'est-ce pas encore la même Lisette qui, délaissant

la rive gauche pour la rive droite, devint la

Maîtresse d*un seigneur Qui paya sa défaite?

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et, de simple grisette, monta au grade de fille entretenue?

Jadis elle se donnait :

Quand d*un cœur amoureux Vous prisiez la conquête, Vous faisiez dix heureux.

Et n*étiez pas coquette.

Aujourd'hui elle se vend :

Dans on lieu décoré De tout ce qui s'achète.

L'opulence a doré Jusqu'à YOtre couchette.

N'oublions pas davantage que Lieiette, avant, après ou pendant ses grandeurs, aUant en pèlerinage à Notre-Dame-de-Liessef débauche un diacre, à « souper... l'attire, »

Le fait boire, jurer, chanter, et démontre victorieusement qu'elle n*a pris :

Coquilles, rosaire et bourdon, que pour goûter

... Les plaisirs du sacrilège.

Telle est la gentille personne avec laquelle le Béranger de M. de Lamartine aurait passé, non pas quelques années d'une folle jeunesse, après tout excusable, mais encore son âge mûr et sa vieillesse; telle est la femme à qui il aurait donné secrètement son nom, celle dont il a fait, à coup sûr, sa constante , compagne et sa meilleure amie ; celle enfin dont il

DE LAMARTIIfE. 123

n'aurait pas craint de recevoir parfois de petits services d'argent.

M. de Lamartine a-t-il oublié d'où venait l'argent de Lisette ? ou pense-t-il que l'argent est toujours bien venu, quelle qu'en soit la source ? L'élégiaque auteur du Lac nous répond à cela que Lisette est le nom plébéien sous lequel Béranger à célébré cette personne « poétisée dans ses chansons. »^

Suivant le chantre idéal des Harmonies, donner à la femme qu'on aime le nom d'une grisette, et lui prêter les mœurs d'une vierge folle, ce serait la

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