‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 40 sur 68 · POÉTISER · texte numérisé non relu

POÉTISER

Le poëte^ ajonte-t-il^ l'aima pendant soixante ans avec délicatesse, avec estime, avec constance^ et les apparentes légèretés de ses chansons 9e furent que des oonvenanoes du genre, et nullement des débauches du cœur.

Cette théorie mérite quelque attention, et révèle assez comment les poètes éthérés comprennent les droits et les devoirs delà poésie.

Ainsi, la noble Elvire, si M. de Lamartine avait écrit des chansons, fut devenue une Frétillon, pour satisfaire aux « convenances du genre, » Quant aux convenances du cœur, elles n'existent point : le respect de soi-même et de la femme ainjée ne saurait entrer en ligne de compte avec le respect du rythme. Nos seiitiments, d'après ce principe, no sont plus qu'une question de prosodie ; ce n'est pas en nous que se trouvent les rêves élevés, les exquises délicatesses, les aspirations sublimes, les nobles désespoirs, les pleurs sacrés, etc., etc. Tout cela appartient au genre : c'est Yélégie qui anoblit noti*e amour, et le lyrisme qui fait notre religion.

Nous le savions depuis longtemps, depuis longtemps nous savions que Thomme, créature incomplète et toujours en contradiction avec elle-même, se répandait en paroles ou se réservait pour l'action ; nous savions que Timagination et la conscience sont deux sœurs ennemies le plus souvent, ^e la seconde abdique, là où la première domine, et que ceux qui se jettent tout entiers dans le monde de la poésie convenue, finissent par confondre les hémistiches avec les devoirs, les images avec les idées, la rime avec la raison, les exigences de Tinspiration avec les nécessités de la vie.

Nous avions lu V Emile de Rousseau, et nous connaissions les Confessions; nous avions lu les Nuits de Musset, et nous avions jugé Thomme sous le poète ; nous avions lu le Lac et Jocelyn^ et nous aurions prédit d'avance les souscriptions de M. de Lamartine et les loteries de Saint-Point.

M. de Lamartine a écrit une grande vérité, lorsqu'il a dit de Béranger ;

Il possède son enthousiasme ; il n'en est pas possédé... Son enthousiasme est dans son cœur et pas dans son verre... il le garde pour la vertu pratique dont il est sérieusement et intimement possédé.

Cette vérité, qui se retourne contre M. de Lamartine , place Béranger au premier rang des hommes d'une valeur réelle. Ceux qui sont possédés par leur enthousiasme, suivent leur enthousiasme partout où le pousse le hasard des événements, et, quand Tenthousiasme les abandonne, il entrahie à sa suite rhomme lui-même. Dans ces conditions, Tenthou-

siasme, loin d*étre une force, n'est plus gu*une éloquente faiblesse, une brillante abdication de la volonté. Cette faiblesse et cette abdication peuvent faire d'un poète légitimiste et catholique l'arbitre momentané des destinées d'un peuple soulevé et d'une République sans vigueur ;^ais vienne le jour de la lutte suprême, ou de l'organisation réfléchie^ et le tribim disparaît, parce que le dithyrambe n'est plus de mise, pour faire place à Thomme des devoirs changeants, des préférences tenaces et des besoins pécuniaires.

On s'aperçoit alors que l'enthousiasme était « dans le verre, non dans le cœur, » et que ceux qui chauffent leur poésie « à grande flamme, » n'ont pas su conserver une étincelle où rallumer le feu sacré des convictions inébranlables, et le sentiment éteint de la dignité personnelle.

Voilà pourquoi M. de Lamartine, faisant de Béranger un poète de l'école des Méditations^ suppose qu'il a cédé aux « convenances du genre » et « poétisé » la compagne de sa vie, en la traînant dans ses couplets les plus grivois, sans respect pour la pudeur de la femme, sans respect pour le caractère de l'homme qui vivait avec elle, et fut au début son obligé.

Remarquez pourtant que M. de Lamartine savait le contraire, comme tous les amis de Déranger. Il savait que M*^ Judith n'avait rien de commun avec Lisette; mais, d'après l'esthétique de M. de Lamartine, nos sentiments étant des motifs à vers, et les convenances du genre réglant les convenances du cœur, il a paru au biographe plus saisissant et plus

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poétique de mettre une honnête femme derrière les gaudrioles du chansonnier.

Sur la question politique également, nous devons avertir nos lecteurs de se tenir en garde contre les affirmations de l'ancien chef du Gouvernement Provisoire. Nous parlions tout à Theure du contraste qu'on remarque chez presque tous les hommes entre la parole et les actes , les principes et la conduite. Ce contraste s'étend même à nos amitiés. S*il est vrai de dire, à priori, que les philosophes matérialistes sont fréquemment des hommes intègres et moraux^ que les spiritualistes sont le plus souvent ou avares, ou ambitieux, ou livrés aux passions des sens, en un mot, esclaves des préoccupations matérielles, de même que les gens qui vivent du del ne s'occupent guère que de la terre, il ne faut pas s'étonner de Tafiection très-sincère , de l'enthousiasme qu'à certains moments , Béranger a montré pour M. de Lamartine et pour sa politique, pendant les trois premiers mois de la République. Cependant on aurait tort de croire tout ce qu'en dit l'intéressé, et le lecteur le plus ignorant reconq^itra facilement, dans les discours prêtés par le poète lyrique au chansonnier, les phrases oratoires de M. de Lamartine, qui n'ont rien de commun avec le stye sobre et net de Béranger.

Le chansonnier répétait, sans se lasser, que sa famille n'était nullement noble, et qu'il ne manquait à sa <K généalogie armoriée que des pièces justificatives, l'exactitude historiqiie et les vraisemblances morales'. »

* Ma Biographie,

M. de Lamartine a entendu que Béranger disait :

Ma famille, quoique déchue de son ancienne aristocratie, est bien réellement noble ; elle est une branche séparée et séchée de la très-ancienne maison de ce nom, enracinée dans plusieurs provinces de France^ et surtout en Provence^ en Anjou. Ma famille a conservé précieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres archives domestiques; elle s'en csttoujours entretenue, à portes fermées, avec une certaine vanité pieuse de grandeur déchue, qui est de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vénérable éts souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espéré... qu'elle se ferait reconnaître, ses titres à la main, pour ce qu'elle est.

Béranger n'a jamais prononcé un mot, un seul, qui ressemblât à cette étrange invention. La branche séchée, puis enracinée, sort de l'herbier élégiaque de M. de Lamartine. Soyons poli, et, ce démenti à la vérité, ce discours fabriqué, cette histoire à la façon du père Loriquet, appelons tout cela de la poésie.

Béranger a toujours déclaré qu'il ne savait pas le latin , qu'il n'avait reçu aucune éducation. M. de Lamartine a entendu le contraire , ou du moins Ta raconté, et Ton se rappelle l'idylle de cette « tante ' aisée, pieuse, lettrée, » qui prétait au petit garçon d'auberge, « sa maison, sa bourse et son cœur, pour l'élever, par une éducation vigilante, à une honorable profession dans la société ; » qui lui faisait continuer « les études commencées à Paris, » en le nourrissant « de Fénelon et de Racine, de Télémaque et di'Aihalie, »

Béranger, enfin, a parlé de liberté à M. de Lamartine, en exprimant son approbation pour la modération réelle et difficile avec laquelle le Gouvernement

Provisoire avait usé d'un pouvoir sans contiôle, et M. de I^martine a entendu que Béranger lui donnait les conseils suivants :

Si jamais vous ressuscitez sur cette pauvre terre^ et que la Providence vous rende^ dans une révolution de votre pays, un rôle semblable à celui qu'elle vousadonné^ en 4 848^ en France^ demandez pour vous ou pour tout autre une dictature de dim ans ou une dictature à vie, avec faculté de désigner votre successeur, POUR DOIfKER k LA LIBERTÉ LB TEMPS DE DEVENIR UNE HABITUDE.

Je ne sais pas ce que Béranger a pu dire à M. de Lamartine, dans des conversations intimes, — et M. de Lamartine ne le sait guère davantage, s'il faut en juger par la façon dont il rapporte et défigure les opinions les plus connues du chansonnier, — mais je sais fort bien ce que Béranger n'a pas dit. Béranger n'a pas dit : Fondez le despotisme pour donner l'habitude de la liberté , parce que Béranger, même lorsqu'il causait avec M. de Lamartine, conservait le sens commun. Or ce conseil, exprimé de la sorte, serait, d'une part, la justification de toutes les tyrannies, et, d'autre part, une énorme sottise.

En écrivant de semblables phrases, M. de Lamar- ' tine a contribué plus que personne à répandre dans un certain public l'opinion que Béranger n'aimait pas la liberté et s'était naturellement rallié à la dictature, lorsqu'elle revint en 1852. Il a motivé les assertions de M. Montégut et les restrictions de M. Cuvillier-Fleury.

N'est-ce pas le cas de s'écrier : mieux vaudrait un sage ennemi?

Et pourtant M. de Lamartine aime Béranger, il

le dit beaucoup et longuement ; mais M. de Lamartine, lorsqu'il parle des autres, ne s'oublie pas assez, et ne songe point à sauvegarder chez eux ce dont il fait si bon marché pour lui-même, nous voulons parler du caractère. Il arrange ses amis comme il arrange Thistoire, et ne croit pas plus compromettre le chansonnier, en lui prêtant des idées et des prétentions qu'il n'eut jamais, qu'il n'aurait cru, à la place de Déranger, compromettre M"' Frère, en tressant à son usage ime couronne poétique des légèretés de Lisette. L'auteur des Harmonies eût sacrifié la pudeur de la femme et la di- * gnité de l'homme aux convenances du genre : pour satisfaire la curiosité de quelques abonnés avides de détails et de révélations inattendues sur le chansonnier, l'éditeur du Cours familier dénature, devant un public où Béranger comptait d'implacable»- ennemis, toutes les opinions et les plus chères convictions du chantre populaire. U manque à la vérité pour plaire à ses lecteurs, et glisser sous le couvert du mort quelques aphorismes parfaitement ridicules, dont il aurait dû garder la responsabilité personnelle . Du grand citoyen et de l'ami qu'il plfiure en im volume, il trace un portrait moitié réel, moitié fantastique, et mêle aux traits du modèle plusieurs des traits du peintre, aux vertus du poète populaire quelques-unes des faiblesses du poète lyrique.

Cependant M. de Lamartine n'est pas le seul membre du Grouvemement Provisoire qui nous ait fait connaître son opinion sur Béranger et sa politi-

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que, et nous trouvons dans la Correspondance ^ à la date de février et mai 1859, deux lettres de M. Louis Blanc, dont la haute importance n'échappera à personne.

En effet, M. Louis Blanc est un de ces volontaires de Texil, qui ont refusé de franchir les frontières ouvertes de la France, désireux de conserver toutes leurs illusions peut-être, mais à coup sûr aussi toute leur foi.

Nous n'avons pas à apprécier ici le rôle politique de M. Louis Blanc en 1848, ni son influence sur les courtes destinées de la seconde République. U nous suf&t de savoir que M. Louis* Blanc est un honune de beaucoup de tal€|nt et d'une grande intégrité de caractère, qu'il a gardé ses convictions intactes, qu'il n'a été l'homme d'aucun compromis, d'aucun reniement. Après la défaite, il a montré une grande fermeté et une grande dignité, et si, à un numient donné, tout lui a manqué, le succès qui donne raison et la popularité qui fortifie, il ne s'est pas du moins manqué à lui-même :

Dans un si grand revers que tous reste-il ? — Moi, Moi, dis- je, et c*est assez ^.

En cela bien différent de M. de Lamartine, M. Louis Blanc mérite qu'on écoute et pèse avec soin sa déposition. Elle empruntée la tenue de rhonune une importance particulière, et le point spécial sur lequel elle absout le chansonnier, est justement celui sur lequel on Ta toujours attaqué avec

* Tome HT, p. 243 et passim.

s Corneille, Médée,

le plus d*amertiime. L'auteur de V Histoire de Dix ans n*a publié ni brochure, ni article à propos de la mort de Déranger. Seulement, il a écrit à M. Paul Boiteau deux lettres que ce dernier a insérées en note dans la Correspondance, et dont nous allons citer les principaux passages.

M. Louis Blanc commence par déclarer que c notre époque a perdu le respect à l'égard du génie. »

Béranger^ ajoate-t-il^ m'aimait^ et d'une affection vraiment paternelle. C'est loi qui m'a^ pour ainsi dire^ tenu sur les fonts baptismaux de la politique >; c'est à lui que je dois de n'avoir pas pris pour ma vocation un goût malheureux pour la rime^ dont^ grâce au ciel^ il n'a pas eu de peine à me guérir. Quant à ses lettres^ vous me rappelez^ en me les demandant^ un des chagrins de ma vie. J'en possédais à peu jffès une soixantaine^ quelques^na d'un grand intérêt historique, et toutes admirables, parce qu'elles portaient la vive empreinte de Vdme de Béranger '. Ce trésor m'a été enlevé avec beaucoup d'autres papiers précieux^ le 26 août *, lors du sac de ma maison par les agents de police aux ordres de ceux qui m'ont proscrit; et j'ai la douleur de ne pouvoir, pour ce motif, répondre à votre appel comme il m'eût été si doux de le faire.

Ce trésor ne doit pas avoir été perdu, et nous espérons bien qu'un jour ces lettres se retrouveront.

* Cela ne vent pas dire que Béranger partageait les opiniODS particulières de M. Louis Blanc, et faisait partie de son école politique, mais seulement que Béranger avait deviné dans le jeune homme, qui se croyait poCle, un homme politique et un historien.

^ On se rappelle que le Figaro, par un tour de passe-passe qui lui est familier, a transformé M. Louis Blanc en une sorte d'ennemi de Béranger.

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Elles appartiennent au pays. Le gouvernement luimême n'a-t-il pas déclaré que Déranger était une « gloire nationale? »

Une perte semblable, si elle était définitive, serait d'autant plus regrettable que dans ces lettres « il était qmstion à chaque ligne de la chose piMique. »

Les détails contenus dans les deux lettres de M. Louis Blanc que nous analysons sont extraits d'un livre publié à Bruxelles, par l'ancien président des Conférences du Luxembourg^ livre dans lequel, nous dit l'écrivain, « je m'étudie à défendre la France au yeux de l'étranger, et auquel l'entrée de la France est interdite. »

Nous en reproduisons deux passages, qui nous ont semblé d'une grande importance : le premier met dans tout leur jour ce clair bon sens et cette étonnante perspicacité que nul n*a poussé plus loin que. Déranger; le second, est purement politique et nous parait contenir non-seulement ce qu'on a dit de plus juste sur le rôle du chansonnier en 1848, mais encore la seule chose juste qu'on en puisse dire.

Conunençons par ce qui a rapport au caractère de rhomme, nous nous occuperons ensuite du citoyen.

Je dois à Béranger de ne pas avoir perdu une partie de ma vie à faire de méchants vers. Je m'étais trè^ mal à propos figuré que j'étais appelé à être un nourrisson des Muses; et^ par une fatalité déplorable, mes premiers essais avaient eu pour résultats de me charger le front de palmes académiques. Le moyen après cela de douter de ma vocation! Béranger, qui m'aimait d'une amitié vigilanle et clairvoyante^ voulut examiner de

LOUIS BLAiîC. 133

près ces poèmes de moi qu'on airait couromiés^ et me fit promettre que, dans le cas où le résultat de cet examen me serait contraire^ je ne chercherais plus une rime de ma vie. Un jour fut pris pour le prononcé du jugement. Non jamais justiciable de Minos n'éprouva au moment de la sentence^ émotion pareille à celle qui me saisit^ ce jour-là^ quand la porte de Béranger me fut ouverte.— t Oh ! dit-il en m'apercevant et d'un air grave qui m'atterra^ ce n'est plus une promesse que j'exige^ c'est un serment. » — Je poussai un grand soupir et je jurai... Combien je me suis félicité depuis de ce qui m'affligea tant alors.

^ En effet, cette « clairvoyance, » cette « vigilance, » que rhistoiien signale, furent un véritable bienfait, et pour M. Louis Blanc, auquel lîles évitèrent les luttes, les amertumes, les déceptions d'ime fausse vocation, et pour nous tous qui devons à Béranger d'avoir possédé un historien de plus, et surtout de compter un versificateur de moins, dans un pays où les poètes, grands, petits, complets, incomplets, ne manquent ni dans les lettres , ni dans les arts, ni dans la science, ni dans la politique.

Ici, nous nous adressons à tous les jeunes gens qui tiennent une plume, à tous ceux qui rêvent d e remplir un jour Tunivers du bruit de leur nom — le nombre en est grandi — et nous leur demandons si, chez les hommes célèbres auxquels ils ont nécessairement soumis leurs premiers essais, ils ont souvent trouvé auti'e chose q[u'une banale et égoïste bienveillance? N'ont-ils pas senti, en recevant ces éternelles lettres de compliments, ces protestations d'intérêt, ces déclarations pompeuses en faveur de la jeunesse « inteUigente et laborieuse, pleine de sève

134 BÉRANaER.

d'avenir, » etc., dont sont prodigues les gens arrivés, que les signataires de ces lettres ne pensaient guère qu'à se créer à peu de frais une popularité parmi cette jeunesse qu'on redoute et qu'on flatte à la fois, parce qu'elle est en effet l'avenir?

N'ont-ils pas regretté aussi, lorsque les années s'écoulaient sans leur apporter la gloire entrevue et le pain promis, lorsque les paroles amicales des' grands hommes restaient des paroles et ne se transformaient jamais en actes, n'ont-ils pas regretté im conseil sévère, sérieux, qui eût brisé tout d'abord de chères illusions, mais qui eût assigné un autre but plus rapproché, plus réel en tout cas, à leur activité dévoyée ? •

Ce conseil sévère et sérieux. Déranger l'a toujours donné à ceux qu'il aimait, ou qui lui paraissaient dignes de l'entendre et capables de le suivre. Qu'il ait de la sorte ulcéré bien des vanités, blessé bien des impuissants, cela n'est pas douteux. La sottise n'a pas d'âge : les sots abondent même parmi cette jeunesse que l'on encense à la tribune, dans les préfaces, dans les journaux, et que l'on s'inquiète si peu de moraliser par l'enseignement fécond des nobles exemples.

Voici enfin le morceau relatif à la démission que Béranger donna comme représentant du peuple:

Quelques esprits ardents ont reproché et^ aujourd'hui encore^ reprochent à Béranger de n'être pas demeuré, en ces jours orageux de 1848, à un poste où sa présence eût peutêtre empêché beaucoup de mal. Quant à moi, je dois dire que sa décision ne m'étonna point. C'était lui qui m'avaH^ en

quelque sorte^ tenu sur les fonts baptbmaux de la politique ; c'était lui qui, avec une affection presque paternelle, aTait essayé de guider mes premiers pas dans l'âpre carrière. J'avais donc eu occasion de l'étudier, et nul mieux que' moi n'avait la mesure de cette grande prudence de Béranger, dont les conseils avaient quelquefois irrité, en les enchaînant, les impatiences de ma jeunesse. Il était républicain a coup sur ; mats t7 n'apercevait la République que loin, bien loin encore dans ravenir, parce \que la génération contemporaine ne lui paraissait pas propre à fournir des républicains; parce que, dans la plupart de ceux qui se proclamaient tels, et qu'il jugeait sincères, il ne découvrait qa'aspirations généreuses où il cherchait des convictions réfléchies ; parce qu'enfin beaucoup d'entre eux, suivant lui, prenaient follement pour de la dignité personnelle le mépris de toute discipline, et V envie pour V égalité. Je me souviens qu'un jour il me dit, avec un sourire doucementj moqueur: — « Vous êtes trop pressé, mon enfant, vous parlez de république? Mais, dans une république, il faut un vice-président, attendu que le président peut tomber malade. Or, trouver aujourd'hui quelqu'un qui se contente d'être vice^résident, voilà le difficile*, — » Cette sagesse si fine, si tranquille, si prompte à s'effaroucher néanmoins, et qui volontiers s'exagérait, sous le rapport de Tobservation, le mauvais cèté des choses humaines, disposait mal Béranger à accepter une situation quelconque dans la tourmente de i848. Nommé membre, malgré lui, d'une assemblée qui couvait des colères implacables, il n'en eut pas plutôt entendu les sourds grondements, qu'»7 pressentit les suites. Il n'était pas homme à se méprendre sur la portée de la lutte qu'il voyait s'engager entre les élus de la province et de Paris.

* Quelle différence avec les citations de M. de Lamartine 1 Ici on retronyebien l'aceeut, le style et la pansée de Béranger. Avec M. de Lamartine, on n'a jamais que Taccent, le style et la rêverie de M. de Lamartine. Nous pouvons d'ailleurs certifier personnellement ces paroles de Béranger, pour les lui avoir entendu répéter plusieurs fois.

136 BÉRAMGER.

Y AVMT-IL GHAlfCB QU'iL INTERVINT d'uHE HAKIÈRB TANT SOIT

PEU EFFICACE ? Le déchaîiiemeDt des passions réactioDiiaires, au début même/ la fin de non receToir opposée à la plus légitime des demandes, le refus du peuple d'assister à une fête de la Ck)ncorde, inaugurée sous de pareils auspices^ les clameurs de la presse^ l'exaspération des clubs^ tout cela semblait annoncer qu'un conflit^ et furieux^ était désormais inévitable;

BÉRANGER^ CONYAinCU DE SON IMPUISSANCE A LE PRÊTE!I1R, DEMANDA QUE SA VIEILLESSE NE FUT POmT CONDAMNÉE AU DÉSES- POIR d't HCURER ^

Celui qui a écrit cette page si remarquablement juste, si pleine de bon sens calme et de fine équité, est, ne Toublions pas, un des vaincus de cette révolution de 1848, à laquelle Béranger s'est abstenu de prendre ime part active en siégeant à TÂssemblée constituante. Gomme le dit M. Paul Boiteau, M. Louis BlatLc était « un des plus intéressés à ce que le patronage effectif de Béranger n*eût pas manqué aux actes des premiers gouvernements de la République; » et cependant M. Louis Blanc absout complètement la conduite de Béranger, parce qu'il connaissait l'homme , sa nature et ses idées; parce qu'il sait que nul mauvais calcul de popularité, nulle petite préoccupation d'habileté personnelle n'ont dicté sa conduite. Il constate etdéfinit admirablement le caractère de cette abstention, lorsqu'il nous montre la douleur patriotique de ce vieillard et de ce républicain, qui, se sentant impuissant à conjurer

* Voir M. Pelletan, comparer ce qu'il dit au méoie sujet avec ce qu'écrit M. Louis Blanc. On en jugera mieux la disUnce de deux hommes, l'un qui pense par lui-même, l'autre qui ramasse partout son style, ses idées et ses colères.

les maux de la patrie et les malheurs de la République, demande au moins que « sa vieillesse ne soit point condamnée au désespoir d'y figurer. »

Du reste, quels sont ceux qui reprochent le plus durement au chansonnier sa démission de représentant? — Est-ce M. de Lamartine? Non, il en parle avec modération, sans la blâmer ni l'approuver; cependant plus près de l'approbation que du blâme. — Est-ce La Mennais, qui protesta jusqu'au bout contre les sottises et les lâchetés de la réaction, par sa présence muette et ses votes énergiques dans l'Assemblée constituante, puis nationale? Ni son amitié, ni son admiration pour Béranger n'en ont été afEaiblies; il jugeait bon de rester immobile et silencieux sur la brèche, mais il approuvait hautement la retraite du poète. --' Est-ce M. Louis Blanc, l'un de ceux qui ont le plus joué leur popularité, leur vie entière, sur le coup de dé du 24 février? On vient de voir qu'il n'en est rien.

Où faut-il donc chercher ces juges sévères, ces hommes du devoir implacable, aux yeux desquels l'abstention du chansonnier paraît un crime, ou tout au moins une faiblesse coupable? — Parmi ceux, le plus souvent, qui font profession d'indifférence politique, comme M. Sainte-Beuve, ou parmi ces martyrs du lendemain de toutes les luttes sociales, qui, sans avoir partagé les périls et les souflrances, partagent tout à coup les colères qu'elles inspirent aux victimes, et confondent si bien leurs cris avec ceux des persécutés , qu'on finit par croire à leur propre persécution, comme on croit à leur austère héroïsme, à force de leur entendre parler de courage civique.

138 " BÉRANGBR.

Quant à nous, nous remercions hautement M. Louis Blanc du service qu'il a rendu par son témoignage impartial, non pas seulement à Béranger, mais à la vérité historique ; nous Ten remercions d'autant plus vivement que les leçons de sagesse et de modération ne viennent pas habituellement —et cela se comprend de reste — des vaincus, de ceux que Texil, cruelle et difficile épreuve, a justement aigris. M. Louis Blanc n'a pas cru qu*il fallait rejeter sur l'un de nos meilleurs citoyens la responsabilité d'événements que le vieillard, retiré de la Hce, prévoyait en les déplorant ; il n'a pas jugé à propos d'oublier ce qu'il avait puisé, auprès de Béranger, « de bons sentiments et d'idées saines. » Agir ainsi, dans les circonstances actuelles, c'était montrer de la mémoire et du cœur, c'était aussi prouver une véritable force de caractère et une grande droiture d'esprit.

M. de Lamartine et M. Louis Blanc étaient des amis de Béranger; M. Laurent Pichat ne le connaissait que de réputation, ne savait de lui que ce qu'en apprenaient ses chansons et la voix pubUque. M. Laurent Pichat néanmoins, guidé par cet instinct du juste et du vrai qui ne trompe jamais, a, en dépit des colères et des antipathies de ses propres amis, écrit' sur Béranger un jugement qui fait im- égal honneur au juge et au justiciable.

La position spéciale de l'écrivain, lié avec quelques-uns des plus cruels ennemis du chansonnier, appartenant au parti démocratique, jeté par ses goûts et la tournure de son imagination dans une

LAUHENT PIGHAT. 139

autre école littéraire que œlle dont Béranger a été le dernier représentant à notre époque , Tabsence de toute relation personnelle entre le critique et le poète qui venait de mourir et que l'armée de Paris avait protégé contre l'enthousiasme populaire, tout contribue à donner au travail de M. Laurent Pichat un intérêt particulier et une importance à part.

A nos yeux, il est bien évident que M. Laurent Pichat n'a pas, pour Béranger, une de ces sympathies innées, une de ces admirations naturelles qui vous entraînent du premier coup vers un homme, vers un poète. Il a fallu, au contraire, que l'écrivain fît effort pour tendre une main amie et loyale au chansonnier ; il a fallu qu'il dégageât son esprit de diverses préventions et de nombreuses inquiétudes.

Cela se comprend : comme homme il prêche et pratique une autre politique que celle de Béranger; comme philosophe et comme poète, il a d'autres maîtres et d'autj^s dieux que le chansonnier.

Mais M. Laurent Pichat aime avant tout, nous le croyons et il l'a prouvé en cette occasion, la vérité : du moment où il la connaît, il la proclame, malgré les clameurs de ses amis, malgré la secrète protestation de son goût individuel. L'ancien rédactetir de la Revue de Paris a donc étudié la vie et les œuvres du chansonnier, sans enthousiasme préconçu, mais avec une tenace impartialité, et la volonté bien arrêtée de voir juste et de dire ensuite ce qu'il aurait vu, tout ce qu'il aurait vu. Le résultat a été éminemment favorable à Béranger;— pouvait-il en être autrement pour un homme de bon sens et de bonne foi?

140 BÉRANGEB.

Les pages ' remarquables consacrées par M. Laurent Pichat à Déranger, sont peut-être des meil- . leures qui soient sorties de la plume de cet ami assidu et désintéressé des lettres :

Le début de son article indique bien l'antagonisme que nous avons signalé dans ses sentiments envers le chansonnier :

On dit que Gaton traduit en justice et accusé par ses ^nemis, à quatre-vingt-trois ans, prononça les paroles suivantes en face du peuple : n H est bien âifficile, Romains, de rendre compte de sa conduite devant des hommes d*un autre siècle que celui où Von a vécu, » Il est bon de se rappeler ces paroles quand on veut étudier une existence bien remplie et juger cinquante années de gloire, avec l'expérience passûn^ née que les faits donnent auœ générations actuelles. A l'heure où nous sommes, nous déclarons que nous serions entraîné à une sévérité peut-être injuste, si nous restions au point de vue impitoyable de notre opinion.

Cependant Fauteur ajoute ^fuelques lignes plus loin:

Nous conserverons... toute Tardeur de nos sentiments pour esquisser une étude du poète illustre qui vient de mourir.

Seulement cette ardeur est celle qui anime les nobles sentiments, Famour de la liberté et Vamour de la vérité ; elle n'a rien de commun avec l'ardeur du mauvais esprit de parti, elle ne conduit pas au bourbier où s'est jeté M. Pelletan , pour y noyer Déranger.

Sans rien abdiquer de l'ardeur de ses sentiments,

* Let poètes de combat, 1 toI. Hetxel.

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