LAURENT PICHAT
ger. M. Laurent Pichat, cela est bien visible, parle au nom des principes, il confesse sa foi, mais sans la gâter par le mauvais mélange des petites préoccupations égoïstes et des inimitiés personnelles. Il n'entend pas attaquer Déranger : il songe à un devoir méconnu. M. Louis Blanc ne partage pas la confiance de M. Laurent Pichat; il croit que l'intervention du chansonnier n*eût produit aucun résultat favorable, et nous le croyons aussi. Le regret de Tancien collaborateur de la Revue de Paris n'en est pas moins un regret patriotique dont l'expression ne peut qu'inspirer de Testime.
Alors M. Laurent Pichat reprend son étude du taractère :
Toutefois^ il n'y aura pas eu beaucoup d'existences en ce siècle plus dignes de servir d'exemple et d'être proposées comme modèle^ etc. ^.. H avait compris le Christ, en faisant le bien et en restant pauvre.
C'est là ce que le peuple a honoré en lui. Le peuple a horreur des hypocrisies ; il déteste le faste égoïste et méprise tous ces orgueilleux enrichis qui ont de la boue aux genoux et aux lèvres ; il sent que la corruption le gagne, que les mauvais rêves l'obsèdent; et quand un homme de bien meurt, le peuple se presse à ses funérailles. Ce sont des fêtes, où^ pour lui, la vertu brille aussi claire que te soleil, et il rentre dans ses ateliers tumultueux^ vivifié, rasséréné, et chantant les refrains du poète qui vient de lui rendre l'espA^nce.
Nous pourrions multipUer ces citations, partout nous trouverions le même esprit d'équité, la même vue juste et nette. Le jour où il a écrit cet article,
^ Noos a^ons déjil cité ce passage à la fi il du chapitre sar M. Pelletan (Voir impartie).
M. Laurent Pichat s'est montré moraliste et historien : il a su s'abstraire de son entourage, il a su n'écouter que la voix de sa conscience : c'est un courage rare et difficile qu'il faut signaler et donner en exemple à tous ceux qui se mêlent de prononcer sur les morts et sur les vivants.
A MM. Proudhon, Louis Ulbach et PeUetan, nous venons d'opposer, dans le parti démocratique» M. de Lamartine, qui fut démocrate un jour, par la volonté du peuple, MM. Louis Blanc et Laurent Pichat, qui n'ont rien abdiqué de leurs convictions. Nous pourrions en rester là ; la balance serait au moins égale entre les adversaires et les admirateurs du chansonnier ; mais, quand on rencontre sous sa plume le nom de George Sand, il faut s'y arrêter, et son témoignage est de ceux qu'on ne peut jamais négliger. D'ailleurs, n'est-il pas consolant, après avoir assisté au douloureux spectacle de quelques hommes d'esprit et de talent s'unissant à de {ouvres pamphlétiers avides de bruit, afin de diminuer une des grandes figures de la patrie et de calonmier un des beaux caractères du siècle, de voir accourir spontanément au secours de la justice méconnue, de la vérité foulée aux pieds, un écrivain dans la plénitude de ses forces et de sa popularité? Cet écrivain savait pourtant que Déranger n'avait pas pour lui le sympathique enthousiasme auquel l'auteur de la Petite Fadette est depuis longtemps accoutumé.
En effet, Déranger et M"* George Sand n'appartiennent pas seulement à deux écoles Uttér^dres très-opposées, et ce ne sont pas seulement les diver-
OBORGB SAND. 145
sites de Fesprit qui les séparent. De telles diversités produisent quelquefois de ces amitiés inattendues, de ces affections profondes, dont l'union du chansonnier et de La Mennais restera comme un des plus remarquables exemples. Pour s'aimer, il faut se comprendre, en tout cas s'accepter mutuellement. Béranger et La Mennais, malgré la différence de leurs caraetères et de leurs génies, se comprenaient et s'acceptaient, parce que, sans avoir des qualités de même ordre, ils vivaient dans deux mondes moraux parallèles. Il n'en est plus ainsi, dès que nous opposons Béranger à M"« George Sand. Là tout diffère, la forme et le fond; rien de commun que leur foi certaine dans l'avenir, que leurs vœux également ardents pour le progrès. Gela peut suffire à créer l'estime, mais non l'intelligence réciproque des facultés de l'im et de l'autre. L'abîme qui séparait jadis Voltaire de Rousseau, n'était pas plus profond que celui qui sépare de nos jours le chansonnier du romancier.
Toutefois, et ceci prouve la Supériorité de notre siècle, Béranger et M"' George Sand se sont rencontrés avec des désirs de sympathie, avec Tenvie sincère de s'apprécier et la volonté de jeter un pont sur Tabime. Ils n'en purent venir à bout, et le pont, resté à l'état de noble projet, se vit, dans la réalité,.remplacé par une mince passerelle provisoire, mal assurée, tremblant à tous les vents.
Si nous insistons sur cette tentative infructueuse, c'est que nous devons en tirer une conclusion toute à l'honneur de M™« George Sand, et que l'intervention favorable de cette dernière dans le débat sou- II. 9
levé autour de Béranger, emprunte une certaine grandeur d*âme particulière à ces circonstances peu faites pour inspirer à Tauteur de Lélia le besoin de défendre Tauteur de la Bonne Vieille,
Cependant, le 8 mai 1860, M"* George Sand publiait dans le Siècle un article sur Béranger, que M. Louis Jourdan faisait précéder de ces quelques lignes :
Un illustre écrivain pour lequel nous professons une vi?e admiration et une aiïection respectueuse^ M"* George Sand^ veut bien communiquer au Sièch un article sur Béranger. Nos lecteurs s'applaudiront de trouver dans les colonnes de ce journal une appréciation si ferme et si fine à la fois du carac» tère de Béranger. En présence de tant et de si tristes attaques contre notre poète national, c'est un acte, de courage autant qu'un acte de patriotisme que de présenter sa défense, et tous ceux qui honorent les gloires du pays sauront gré à l'un de nos écrivains les plus éminents et les plus populaires de l'avoir entreprise.
M. Louis Jourdan avait parfaitement raison, et nous croyons qu*il faut savoir d'autant plus de gré, àson auteur, de cet acte de courage et de patriotisme, de justice surtout, que ni les empressés, ni les officieux ne doivent manquer auprès de M"« Greorge Rand. On lui avait sans doute rapporté quelques-uns de ces mots, quelques-unes de ces boutades comme le poète en disait tant, et qui lui ont créé, nous l'avons déjà dit, de nombreuses et violentes inimitiés. J'en vois la preuve dans plusieurs passages de l'article publié par le Siècle.
Ainsi, M"' George Sand nous dit presque au début, non pas avec indifférence, mais avec dignité :
Qa'à telle ou telle époque de nos relations^ H ait été bien ou mal disposé envers moi, il importe très-peu à la vérité de mon sentiment sur lui. Il ne me devait rien. Il est venu à moi de lui-même et de loin en loin, toujours parfaitement aimable et intéressant.
Ailleurs :
Cet homme-là était éblouissant d*esprit^ très-mordant, cruel même dans son jeu^ mais s'arrètant et se reprenant à propos^ quand il sentait vous avoir blessé dans la personne d'un absent.
Et plus loin, car récrivain y revient à diverses reprises : * ,
Que Dérangerait eu le travers de s'amuser de tout en apparence dans ses relations avec ses amis, cela nous parait prouvé par beaucoup de lettres inédites alors, qui ont passé sous nos yeux à' différentes époques,... mais que ces lettres fussent ttoues en réserve pour des temps plus calmes, il n'en resterait pas moins dans la mémoire de tous ceux qui ont connu fiéranger la certitude qu'il affichait gracieusement un grand scepticisme, et qu'il avait une si belle habitude de raiUer, que ses meilleurs amis euQ>mémes n'étaient pas préservés.
Plus loin encore :
« Et pourtant déranger ne nous aimait pas d^instinct, nous le savions de reste. »
Cependant M"** George Sand a parfaitement dégagé son jugement de tous ces souvenirs importuns, et, mettant sa personne de côté, elle a voulu apprécier le chansonnier avec cette haute impartialité qui n'ajq^rtient qu'aux esprits vigoureux. Elle a cherché en elle-même, sous la première impression superficielle où se retrouvent les traces des petites
blessures et des petits chocs inévitables entre deux natures d'ordre différent et opposé, cette seconde impression plus profonde et plus durable que reçoit le moraliste, la seule vraie, parce qu'elle est la seule désintéressée. Il y a là l'effort d'une volonté virile, et c'est une belle leçon donnée à tous ceux qui prennent leurs antipathies personnelles pour des lois de Fintelligence et les rancunes de leur parti pour le code de la vérité.
D'après ce que nous avons dit précédemment, otf devine sans peine que M"'^ George Sand n'a pas toujours ni parfaitement compris Bérangôî*; mais peutêtre Déranger, parlant de M"« Sand, eût-il été moins indulgent pour elle qu'elle ne l'a élé pour lui.
Dans la circonstance présente, c'est moins le résultat que la tentative qui doit nous occuper, quoique le résultat se rapproche de la justice en beaucoup de points, et que plusieurs détails soient « une appréciation ferme et fine à la fois du caractère de Béranger. »
D'ailleurs M"« George Sand nous prévient, au début de son article, que désireuse de dire « simplement son opinion,^ elle écartera toute préoccupation politique comme étrangère à son sujet. 9
Vivant loin de toute notion d'actualité, ajoute-t-elle, j'avoue n'avoir pas bien compris tout ce que Ton s'est dit de part et d'autre...
J'ai beaucoup écouté Béranger, en réfléchissant beaucoup sur son caractère, sur sa destinée et sur chacune de ses paroles. Ces paroles précieuses, je neles aipasprisesennotesur un calpin, comme font certains Aurais * , sërâce tenante, sous
* Et nos intimes.
GBOEGE 8AND. 149
les yeux de la personne célèbre qu'ils viennent examiner. Si ma mémoire m'eût permis de les retenir toutes^ je ne me croirais pas le droit de les rapporter sans beaucoup de choix et de respectueuse circonspection. Mais j'en ai reçu une impression générale que je peux et veux communiquer. Cest un devoir de conscience à Vheure qu'il est.
Ce que M"* George Sand va nous exposer, c'est donc exclusivement « une opinion toute personnelle, » une sorte d*étude psychologique sur un homme qui « ne Taimait pas dlnstinct, » et qu'elle ne pouvait pas davantage aimer, ni admirer d'instinct. L'instinct, c'est-à-dire le fond primitif, immuable de l'individu, était tellement opposé chez eux, que des rapports de chaque jour eussent exaspéré l'antipathie, au lieu de l'adoudr, et que s'ils ne s'étaient jamais vus , rien qu'en se lisant , ils se seraient encore sentis adversaires, non pas sur le terrain des questions vivantes de leur époque, mais sur le terrain moral de la conscience. Ce qui a rapproché M"* George Sand de Béranger, c'est exclusivement le caractère du chansonnier, cet ensemble de vertus privées et pubUques qui produit l'estime, indépendamment de la sympathie, et auxquelles un esprit bien fait reste toujours sensible, alors même que facultés, croyances, idées, conception particulière de la vie et des devoirs qu'elle impose, talent, tout se dresserait entre deux écrivains comme autant de barrières infranchissables.
Aussi n'est-ce pas évidemment au hasard ou , à des considérations passagères que M"« George Sand doit de n'avoir parlé que du caractère de Béranger et de l'action populaire de ses chansons.
150 BÉRAICaER.
En agissant ainsi, elle a cédé, peut-être à son insu, à des nécessités d'un ordre supérieur. Voulant être juste, rester impartiale, elle a parlé naturellement de ce qu'elle avait le mieux discerné, de ce qu'elle se sentait le mieux en état de juger : le reste, rôle politique, valeur littéraire et poétique, ce qu'elle appelle « le génie et la force , » elle Ta passé sous silence, de môme qu'un homme'du monde faisant la biographie d'un mathématicien, raconterait l'homme moral et laisserait de côté le savant, cet être spécial qui s'occupait d'algèbre et de mécanique, tandis que son biographe ne s'est jamais occupé que de sentiments, de plaisirs ou d'idées. Le mondain aurait raison : lorsqu^on étudie une intelligence, ime individualité, il faut l'aborder par le point où cette intelligence et cette individualité nous sont accessibles, et M^^Creorge Sand a suivi cette loi, en considérant Béranger sous un seul de ses aspects divers. Le caractère, Tinfluence, sont des faits matériels : ils se constatent ; on peut, nous le répétons , les apprécier même poète, chez un chimiste , même romancier de l'école lyrique, chez un chansonnier de l'école gauloise.
Néanmoins, malgré cette prudence et cette mesure, l'incompatibilité des humeurs se fait jour à chaque ligne, et l'instinct antipathique glisse quelques-unes de ses restrictions parmi les éloges et les déclarations de respect ou d'admiration que sa raison éclairée dicte à George Sand.
Il voulait faire rire, nous dit-on, pour excuser ses roédisances^ et rien de plus. 11 voulait rire lui-même ; il était gai, il ayait une certaine exubérance de vie qui ne lui pennet-
tait pas de réfléchir ayant de parler ou d'écrire des lettres familières. Et puis il était né chanteur^ et^ quand il avait donné son âme et dépensé sa force dans les hautes notes du rossignol ou dans les grands cris de Taiglo^ il avait besoin de changer de mode et de siffler comme le merle, qui est encore un très-bon musicien^ mais qui répand le soir, autour des villages, une chanson moqueuse plus vaudeville que poème. Béranger avait la figure très-rustique, mais son œil était d'un oiseau, tour à tour puissant et léger.
Nous avouons franchement que le gros œil bleu et saillant de Béranger, ne nous a jamais rappelé TobH fixe et rond de l'oiseau. Nous craignons que la comparaison suivie avec le rossignol, Taigle et le merle, n'ait amené cette conclusion logique, comme effet de style, mais peu réelle comme observation de moraliste.
Voici maintenant de nombreux passages où le dualisme que nous avons signalé, entre l'instinct et la raison, se dessine assez nettement, où Tim et l'autre se donnent et se reprennent la parole à tour de rôle.
L'iïisTiNCT. — Son caractère était d'une légèreté excessive, et sa bonhomie faussée par la coquetterie de l'esprit.
La Raison. — Cette bonhomie était pourtant réelle au fond. La preuve, c'est qu'il se livrait à tout le monde avec fort peu de prudence, qu'il a été toute sa vie dupe de mille gens qui l'ont exploité *...
* Béranger le savait. lU été dupe, sans doute, noais, le plus souvent, dupe volontaire, comme tous ceux qui aiment à faire le bien. Il n'ignorait pas qu'il obligeait des ingrats, et jugeait quelquefois avec une admirable lucidité ceux-là même pour lesquels il ne ménanageait ni son temps, ni ses forces, ni son influence. Cela prouve seulement que Béranger était réellement bon. Ce qui distingue, en efTet,
152 BÉRANaER.
L'IifsnHCT. — Mais il était charmé quand^ sans amertume et sans injure, on l'appelait en face faux bonhomme.,.
La Raison. ^ Il eût été désolé de. passer pour un niais...
L'biSTmcT* ^ Et il était pourtant extrêmement naïf exi ceci qu'il livrait facilement le secret de sa malice à quiconque paraissait disposé à lui en tenir compte comme d'une grAce de plus dans son babil éblouissant. Il aimait beaucoup à briller devant ses amis. U voulait leur plaire toujours, et il faisait une grande dépense de lui-même pour les charmer.
La HAispif . — Il en venait à bout. Il a captivé les esprits les plus sérieux, et jeté des fleurs à pleines mains sur de grandes et nobles existences austères et tourmentées.
L'IifSTiNCT. » Qu'il ait parfois donné de mauvais conseils à La Mennais, c'est possible, c'est vrai. Mais La Mennais ne les a pas suivis ^..
La Raison. » Et Béranger ne l'a pas moins aimé. Si l'on met en balance le peu de mal que ses conseils ont pu loi fiedre avec tout le charme que son enjouement a répandu sur sa vie et tout le bien réel que sa douce philosophie lui a fait, les amis de La Mennais doivent bénir l'influence que Béranger a eue sur lui K
la vraie bonté, c'est qa*o11e est sans illusion. Si ron ii*obUgetit qoe les saints, les gens de génie et les nobles cœnrs, où serait le mérite?
* Noos ne savons trop à quels conseils M"* George Sand fait allusion, et il aurait sans doute mieux valu les citer ou du moins les spécifier. En thèse générale, nous croyons qu*on a tort de produire devant le public des assertions vagues dont il ne sait ni l'origine, ni la portée, et que l'ignorance où on le laisse lui interdit de contrôler. Le public est le juge suprême; c*est lui qui prononcera en dernier ressort. Nous lui devons donc de mettre sous ses yeux toutes les pièces du procès.
3 Nous pouvons citer à Tappui de cette opinion un témoignage éloquent de M. A. Biaise, le neveu de La Mennais. Répondant à M. Forgues, éditeur des CEuvres posthumes du philosophe, qui déclarait que « la plus sincère et la plus chaude amitié des deux n*était point
L'iHSTmcT. — Béranger n'avait que des instincts...
La Kaison. — De bons et forts instincts de droiture^ de tolérance et de liberté. Son cœur était meilleur que sa langue. Il était infiniment plus indulgent en actions qu'en paroles. Nous savons tant de gens qu'il a aidés de ses démarches et de sa bourse^ tout en nous disant d'eux pis que pendre^ qu'il
celle du cbansonnier,» M. Blaize 8*écrie avec indignation : — « Les en- • nemis de Béranger ont dû éproaver une maligne joie en lisant ces lignes ; ils ne devaient pas s*attendre à trouver un auxiliaire dans réditeur de La Menntis. On a assez dit que « ce coquin de Béranger » était un impie, un eorrupteur, un imposteur, un faux patriote, un radoteur. Mettre en doute la sincérité de ses affections, son cœur, n'est-ce pas fournir de nouveaux prétextes à une œuvre de dénigrement et d'injure ? Ces insinuations malveillantes que rien ne motive, sent d'autant plus blâmables, qu'elles sont dirigées contre un homme que, pendant plus de vingt ans et jusqu'à sa mort, mon oncle a eu bien des raisons de considérer comme on ami dévoué. Aussi nous devons à la mémoire de La llennais de protester... »
Ici M. Biaise rapporte plusieurs lettres éeri tes par Béranger à La Mennais, en 1840, à l'occuion du procès auquel la pnMica« tion de l'écrit : Du pays et du gouvem$ment, donna lieu ; puis il ajoute :
« Dans les premiers jours de janvier 1842, on fêtait chez Béranger, dans sa petite maison de Passy, la sortie de prison de La Mennais. Antier, Pagnerre, Perrotin, le bon Wilhem étaient des invités. Après le dîner, Béranger nous lut sa belle chanson : V Apôtre*, composée en 1841, et dédiée à mon oncle. Celui-ci l'embrassa avec effusion.— « Ah I mon ami, lui dit-il, vous voulez donc que mon nom soit immortel ? On ne pourra plus le séparer du vôtre. »
« Les injures, les calomnies, les clameurs qui se sont élevées sur la tombe de La Mennais et de Béranger, se tairont un jour. La postérité ne gardera que le souvenir des œuvres et de l'amitié de ces grands citoyens qui, chacun dans la mesure de ses forces et de son génie, servirent avec un dévouement qui ne se lassa jamais, la cause du peuple et de la liberté. » (A. Blaize, Béranger et La Mennais contre M. Forgues, Paris, 1859).
* Paul, oh vas-tu ? — Je vais sauver le monde, etc.
(Dtmtérm chmuonê)»
154 BÉRANOER.
est hors de doute pour nous que la charité et le déTouement y étaient quand même.
L'Ihstinct. — On Ta jugé très-perfide^ et moi-même^ frappé de quelques inconséquences dans ses jugements et dans ses actions^ je Tai cru tel pendant un certain temps.
La Raison. — Depuis, je Tai vu mieux... Le proverbe est vrai : Verba volant, et beaucoup de lettres familières rentrent dans la catégorie des paroles envolées. Les seuls écrits qui restent et qui prouvent réellement sont ceux où l'âme de l'artiste s'est exhalée dans l'inspiration aidée de la réflexion, et là Béranger e$t vraiment un des grands esprits dont la France doit s^honorer toujours. Il a chanté la patrie et relevé son drapeau comme une protestation dans un temps ou le prêtre, devenu instrument politique, marchait sm la pensée, sur la liberté, sur la dignité de la France. Il a chanté le peuple et flétri le courtisan; il a pleuré sur la misère, il a rallumé et tenu vivante l'étincelle de l'honneur national; il a fi t retentir le cri de la souflrance et de l'indignation ; il a démasqué des vices honteux, il les a flagellés jusqu'au sang. Ut est son œuvre, là est sa vie véritable, là est sa gloire; tout le reste n'est rien ou peu de chose.
L'IwsTWCT. — Béranger aimable, méchant, beau diseur de malices, coquet, d'humilité un peu feinte, dédaignant beaucoup ce qu'il ne comprenait pas *, voilà l'homme extérieur, qui flattait ou froissait les gens trop satisfaits d'eux-mêmes.
La Raison. — Mais ce n'était pas le beau, le vrai Béranger de la poésie, de la France et de l'histoire.
L'InsTiNCT. — C'était le travers de l'enfant gâté par le succès.
La Raison. —Mais enfm, ce travera... les esprits sérieux ne doivent-ils pas le pardonner à qui a vieilli sous le poids d'une si écrasante et si périlleuse popularité? Songez à la difficulté d'une vie si étourdissante, à l'enivrement d'une re-
* Lélia peut-être. Mais il blâmait bien plus qu*il ne dédaignait.
nommée qui a fait le tour du monde... Ce n'est pas sans un puissant effort que ce vieillard a pu résister à l'ivresse de la vanité *.,. U le savait si bien qu'il livrait en lui-même, à toute heure> un combat acharné à cette ivresse naturelle ^. Il sentait le ridicule de l'orgueil en délire; il le raillait chez les autres avec âpreté, aûn de s'en préserver tout le premier, et il refusait tout : et la députation, et l'Académie et la fortune...
L'Ikstikct (interrompant). — Afin de ne pas perdre la tète et de garder intacte sa figure de bonhomme honnête, modeste et populaire. Coquetterie pure...
La Raison. — ... Oui^ mais coquetterie de bon goût, il faut en convenir, et bien permise à un triomphateur si incontesté.
L'Instinct. — U y avait là-dessous un immense orgueil, et pas si bien caché qu'on a voulu dire.
La Raison. — Mais n'avait-il rien de respectable, cet orgueil qui a triomphé, eu fait, de toutes les séductions et de toutes les ambitions?... Du bon sens à lui ! c'était bien autre chose que du bon sens qui le guidait '. C'était une réaction
fi
* « Béranger était né simple, modeste, bon, généreux; mais les vertus les plus naturelles ne tardent pas à s'amoindrir, si on ne les surveille avec soin, si on ne tend sans cef«e à les développer. Cet effort continuel vers le mieux, cette surveillance intime et persévé* rante de soi-même, si vous rappelez hypocrisie, Béranger fut un profond. hypocrite, car cet effort fut le grand effort de sa vie entière, car cette surveillance, il l'exerça jusqu'à la fin de sa longue carrière. Quand on lui proposait des honneurs, son premier mouvement était peut-être de les repousser : son second mouvement eût été, sans doute, de les accepter, car, effectivement, Tor^eil et l'ambition sommeillent dans le cœur de tout homme ; c'est alors que sa volonté intervenant, servie par un rare bon sens, lui donnait l'énergie de ne jamais se démentir, et d'offrir en exemple une conduite logique, droite, inébranlable. » (Arthur Arnoolo, Revue de Vlnstrudion pubUquey 22 mars 1860.)
3 M. de Lamartine exprime la même idée et constate le même fait en d'autres termes.
> Il ne faudrait pourtant pas trop dédaigner, trop reléguer au se-
156 BÉRANaSR.
d'énergie extraordinaire | c'était une haute raison doublée d'une fierté transcendante et d'un respect de lui-même qui allait jusqu'au stoïcisme.
L'IîisTmcT. — Il a beaucoup voulu paraître sage.
La Raison. — Il a été réellement ce qu'il paraissait, c'està-dire l'homme que n'atteignent point trop les choses puériles de ce monde. En ceci vraimmt, le très-grand poëU a su être un très^and homme, un modèle que Von pourra proposer toujours à la jeunesse f et sans la tromper,
L'Instinct. — Yieux^ il s'immobilisa et se dessécha dans uiie sorte de négation systématique.
La Raison. — Quand nous disons il se dessécha, nous ne voulons parler que de l'artiste. L'homme resta très^xm, trèshumain et beaucoup plus sensible qu'il ne voulait le jparaStre. Il avait tellement peur de poser en quoi que ce sdt, qu'il cachait même sa sensibilité, ou s'en moquait devant les autres, comme d'une faiblesse de vieillard.
L'Instinct. — Il était devenu inquiet et questionneur. On le sentait malheureux^ dévié^ raidi contre le temps qui marche et l'humanité qui avance^ n'importe par quel chemin. U interrogeait ces chemins avec une certaine anxiété *.,.
La Raison. — C'est alors surtout qu'il me parut trèsgrand ; car^ au sein de cette lutte, il se cramponnait à l'honneur, au désintéressement, et si l'on peut ainsi p^er, à l'amabilité de son r6]e.
L'Instinct. — On peut dire au peuple : Tu as cm que le vieillard célèbre, reposé dans son œuvre, avait marché avec to> dans l'aspiration de la lumière sociale, et que, s'oubliant lui-même, après t'avoir si bien chanté, il ne vivait plus qu'en toi et pour toi. Tu t'es trompé, il se croisait les bras et il riait.
cond rang, le bon sens. Il est plut rare et plus utile même que le génie.
* Pourquoi 8*eD étonner? Il y a des chemins si remplis de boue et de fondrières t
La RAisoNn'ayant pas protesté contre cette étrange aflarmation, nous prenons la parole à notre tour pour protester. Nous avons connu Béranger pendant ses dix dernières années, et nous savons qu'il n'était ni si désespéré, ni si indifférent, ni si sceptique, ni si railleur, quoiqu'il raillât sans pitié les illusions des gens qui mettent le bon sens après le génie, et Tinspiration au-dessus de tout. Il était indifTérent, ou sceptique, ou railleur, quand on lui donnait des rêves pour des plans de rénovation sociale, plein d'inquiétude et d'angoisse, quand on transportait ces rêves sur la place publique, quand il voyait l'intelligence du peuple troublée, sa volonté énervée parles fictions réalisées des imaginations trop accoutumées à « s'abstraire dans le beau impersonnel. » Il sifflait les acteurs, soit, mais il s'intéressait au drame qu'ils jouaient si mal, et sur lequel la toile est tombée avant le dénoùment.
Cependant la Raison reprend la parole à la fin dé l'article, et c'est elle qui dicte cette belle conclusion ;
Aimes-le donc toujours^ vous tous qui le chantez encore^ et, s'il est vrai que ses lettres le montrent sceptique et décourageant autant que découragé * , séparez Thomme des lettres profanes de Thorome des chants sacrés. Voyez-le dans son Œuvre^ dans sa pensée jeune et fraîche, épurée par le travail et enflammée par ces grands instincts de liberté qui ont empêché la France de mourir après l'invasion. Ne le j^gez pas sur les pensées de sa vieillesse, pensées éparses d'ailleurs, très-irréfléchies, incomplètes prolrâhlement, puisque la con-
* M"* George Sand n'avait pas la la Correspondance an moment où elle écrivait ces lignes.
versation pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les précipitations ; pensées d'un jour^ d'une beure^ d'un matant, et jetées à l'imprévu de la vie, comme la balle du grain^ déjà semé en bonne terre, s'éparpille à tous les vents du ciel.
Tel est cet article, si curieux par le dualisme que nous y avons relevé, traversé par deux courants parallèles et en sens contraire. La raison l'emporte sur rinstinct, la vérité sur les impulsions du tempérament. Il restera comme le témoignage de ce que peuvent im noble esprit et une intelligence ouverte, lorsqu'ils se sentent assez forts pour briser les liens de la personnalité, oublier ce qui sépare, et rendre honunage à la grandeur, parce qu'elle est la grandeur, sans lui imposer le programme, ni l'uniforme de notre propre génie.
Ce travail a paru dans le journal le Siècle ^ qui, du reste, a de tout temps défendu la mémoire de Déranger, par la plimie de ses principaux collaborateurs et en particulier de M. Taxile Delord. Au service de la cause qu'il soutenait, ce dernier écrivain a mis cette mesure spirituelle , ce bon sens chaleureux qu'on peut regarder comme les signes distinctifs de son talent honnête et convaincu. M. Taxile Delord n'a jamais cessé de parler de l'homme et du poète, chez Déranger, avec autant d'admiration que de respect, chaque fois qu'une nouvelle publication des œuvres posthumes du chan-
* Quel que soit le jugement que ron porte sur la politique du SiMe, il faut recounattre que ce journal a fait une œuvre utile et vralmenl patriotique, en mettant ton immense et puissante pnldicité au service du chansonnier.