LAURENT PICHAT
M. Laurent Pichat constate donc, parce que sa conscience le lui dit, que Déranger « fût toujours ce qu'autrefois on appelait im sage, ce qu'aujourd'hui on doit ajfpeler un honnête homme... qu'il sut vaincre noblement la misère et qu'il l'a surmontée pendant cinquante années en face d'une époque avide et corrompue... »
Voici maintenant la restriction, mais convenable, et telle qu'elle ne peut blesser ni celui qui la subit, ni ses amis les plus exigeants :
Béranger se jeta sans prudence dans la lutte où toute une opposition le suivait. Ils ne virent que le moment et ne songérent pas au lendemain.
Le critique, on le voit, dénonce un fait et blâme une tactique : il n'accuse pas les intentions, et ne s'efforce pas d'avilir l'homme. Ailleurs, il exprime encore un regret, mais toujours sur le même ton, avec la même retenu^, sans jamais oublier le juste respect dû à la vérité et au génie :
Après 1830, Béranger publia un dernier recueil, le plus beau et le plus élevé. Le poète a toujours marché en grandissant. Il s'est arrêté trop tôt. Ceux qui se consacrent à la défense de la liberté ne doivent pas compter sur le repos. Il y a toujours à pleurer pour les poètes.
Telle est l'opinion de M. Laurent Pichat : on peut la discuter, on ne saurait se plaindre qu'il Tait exprimée avec force et modération, quand, surtout, elle ne l'empêche pas de reconnaître le désintéressement réel du poète :
Les amis du poète arrivèrent au pouvoir, et il refusa tout.
titres et emplois. Celte conduite deyrait être celle de tous les gens de cœur; toutefois^ nous devons V honorer oomms tma vertu, puisque Béranger offre un exemple presque unique d'un pareil désintéressemenU
Il n'hésite pas davantage à mettre Béranger sur un pied d'égalité avec La Mennais et Chateaubriand, à reconnaître que sa « réputation n'était pas une de ces vogues factices qui ne peuvent se soutenir que par des publications sans cesse nouvelles. »
Arrivé à 1848, M. Laurent Pichat se prononce ainsi sur le rôle du chansonnier :
Béranger^ pris d*un accès de sagesse désespérée, voulut rester à l'écart... Béranger pouvait sans scrupule ni r^mgnance entrer dans cette assemblée où ses amis étaient en majorité, où l'œuvre qu'on allait entreprendre était Tédiûcation de l'avenir, où l'emportement et l'excès de quelques-uns auraient besoin d'être contenus par une prudence respectée. Les plus honnêtes, les plus purs ont traversé la fournaise; et qui sait ce 'qui serait arrivé en mdtnte circonstance si Bâviger eût prêté à sa cause l'autorité de son vote et de sa personne? Il ne s'agit pas là d'ambition satisfaite, ni d'apothéose bruyante à chercher, ni d'orgueil à tenter un beau rôle. H s'agissait d'un devoir à remplir et d'un danger à affronter. Nous regrettons que Béranger n'ait pas engagé sa vie dam ces journées; la couronne qu'on a déposée sur sa tombe aurait peut-être eu quelques épines ; mais les épines se mêlent harmonieusement aux lauriers, et la grande gloire se complète bien par un peu de martyre.
Tout le monde aura été frappé comme nous du ton qui règne dans ces lignes, et du contraste qu'il offre avec tous les reproches que nous avons cités jusqu'à présent au sujet de la démission de Béran-