LIBERTÉ
M. Jules Janin insiste avec raison sur le calme et le silence de Béranger devant les attaques dont il fut souvent l'objet, ainsi que sur l'admirable dévouement avec lequel il secourut tant de malheureux ouvriers, de pauvres gens de lettres, d'exilés, de déportés, en \m mot, de vaincus de nos luttes politiques.
Ainsi, du fond de sa retraite, il accourait à l'aide, an secours de tant d'honnêtes gens méconnus, insultés, diffeunés. Dans cette défense et dans cette protection d'autrui, il n'exceptait que lui-même. Attaqué par les plumes les plus violentes et parfois les plus considérables, en proie à des injures insensées, naguère encore, aux moments les plus dangereux de notre histoire, insulté, que disons-nous? damné par les cuistres, il les méprise, il les dédaigne ; il écoute à peine, en passant, ces accusations de l'autre monde, et dans tout son livre *, et dans ses lettres les plus intimes, dans cette éloquente et sereine plaidoirie en rbonneor des exilés et des
^ Ma Biographie.
proscrits de tous les temps^ vous ne trouverez pas une allibsion, une seule^ aux déclamations de ses détracteurs *•
Toutefois cet homme impassible, qui^ pour son propre compte, eut déûé le malheur^ aussitôt qu'il rencontrait une misère^ une honte^ un malheur de la patrie^ il se sentait pénétré de la plus profonde et de la plus vive douleur.
Entrez^ la porte est ouverte, il appartient à quiconque a besoin d'une aumône ou d'un bon conseil. Tant de lettres qu'il écrivait à ses amis tout-puissants (jamais pour lui, pas même pour sa tante !) vous montrent un homme heureux, s'il essuie une larme ou s'il est utile à quelque ihfortune. Il va, il vient, il se multiplie, il s'adresse aux amis, aux indifférents, voire aux gens qu'il ne connaît pas, et qu'il n'a jamais vus !
Nous terminerons ces belles citations par la suivante où se trouve un rapprochement très-exact, au point de vue particulier du bonapartisme, entre M. Thiers et Déranger. L'opposition, qui porte au Corps législatif le môme M. Thiers, a trop négligé de faire ce rapprochement qui l'eut peut-être préservée de soupçonner le libérahsme de Déranger, au nom de son prétendu impérialisme.
Aussi bien, l'un et l'autre (Thiers et Béranger) ils étaient des libéraux d'ancienne date ; ils avaient eu les mêmes amitiés, ils avaient partagé les mêmes rancunes... Ils. avaient aimé, de la même passion, les saines libertés de la parole, ils avaient adopté' le même héros, V Empereur, qui reste à la fois r Empereur de M. Thiers et l'Empereur de Béranger; ils lui reprochaient les mêmes fautes, et, dévoués à sa gloire, ils le châtiaient de la même sentence, au nom même de la liberté!
* On a vu que cela révoltait M. MoDtègut qui trouve Béranger décidément trop parfait, et regrette qu'il n'ait pas écrit à son tour, soit des Confessions t soit des Mémoires d'ouh^ê^tombe,
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. A-t-on oublié, d'ailleurs, que M. Thiers fut appelé « historien national, » comme Déranger fut appelé « gloire nationale, » et au même titre ? Pourquoi donc croire à Tindépendance de M. Thiers — dont nous ne doutons nullement, — et crier à la complicité de Déranger? Pourquoi inscrire le nom de l'historien sur votre drapeau libéral et démocratique? Pourquoi en effacer le nom du poète? Hommes de tous les compromis et de tous les expédients politiques, aurez-vous donc toujours deux poids et deux mesures?
Nous nous sommes laissé aller à citer M. Jules Janin ; nos lecteurs ne le regretteront sans doute pas. Gomme nous ils auront admiré, dans ces lignes, la verdeur de Tesprit et la netteté du témoignage.
Depuis bien des années déjà M. Jules Janin n'avait pas été aussi bien inspiré que le jour où il a prouvé qu'il comprenait et qu'il aimait réellement ce qui fut et sera toujours adinirable dans Déranger : l'homme bon par excellence et le citoyen intègre.
Quant à M. Dersot S sans connaître personnellement Déranger, mais guidé par im sens juste et le respect de la vérité, il s'est montré non moins sensible à quelques-unes des plus rares vertus du chansonnier. Loin de l'irriter ou de lui paraître invraisemblables, ces vertus l'ont attiré et charmé; il a étuâié avec finesse et conscience l'homme et l'écrivain dans ses œuvres. Il n'a pas suivi le courant de la réaction ; après avoir écouté M. Cuvillier-Pleury et M. Renan, M. Montégut et bien d'autres, il a
* IdUérature eimorah fiyolf 186U