BERSOT
protesté, lui aussi, contre les fausses interprétations, les erreurs ou les calomnies des ennemis du poète populaire. Groûter ainsi les vertus d*un homme méconnu, n'est-ce pas une sorte de vertu, au moins littéraire, si toutefois le bon goût, le bon sens et rimpartialité ne sont pas des défauts, comme voudraient nous le faire croire certaines gens.
n y a deux parties dans le travail de M. Bersot, l'une irréprochable et parfaite : c'est celle qui a rapport au caractère de Déranger, à son esprit, à ses idées ; l'autre plus discutable : c*est celle qui est relative au mérite littéraire du poète.
La Correspondance, nous dit M. Bersot, proave suiiibondamment ce que Béranger dit de lui-même : « Je ne suis pas un bonhomme, je suis un homme bon. » En effet il n'avait pas la nàïTeté d'an bonhomme, mais il avait une grande bonté. Son temps, ses conseils, sa bourse, son influence, il ne ménageait rien, il sacrifiait tous ses goûts à la nécessité de servir ceux qui se recommandaient à lui ; en prison, il se trouvait bien ; mais la vue des misères qui Fentouraient lui rendait la prison odieuse, et il ihtervenait auprès du directeur pour les soulager; sa charité était simple et discrète; les solliciteurs, avec leur ftpreté irritante, ne le rebutaient point, et, non content de ces obligations très-rudes, il prévenait les désirs de ceux qui l'entouraient, n'avait pas de tranquillité qu'il ne les eût bien établis. Par une charité particulière, il accueillait avec une bienveillance infatigable les jeunes littérateurs à leurs débuts, empêchait l'auteur de la Marseillaise de mourir de faim ou de se tuer, assurait le repos de sa vieillesse, pardonnait à Barthélémy repentant de violentes attaques, et le forçait d'oublier ses torts; enûn, consolait de pauvres grands hommes aigris ou désolés, comme La Mennais et Chateaubriand.
M. Bersot a parfaitement démêlé certains senti-
172 BÉRAN6BR.
ments qui distinguent absolument Béranger de la plupart de nos auteurs contemporains :
Sachant bien que qui appartient au public ne s'appartient plu3^ et distinguant en sa personne Thomme et l'auteur^ il aurait voulu que le public ne s'attribuât de droits que sur l'auteur et laissât à l'homme sa liberté; il refusait d'être asservi à sa réputation^ il désirait que Ton ne connût de lui que ses chansons^ et enviait aux écrivains du xvii* siècle l'obscurité de leUr vie privée.
Voilà ce que ne comprendrontjamais tant d'auteurs, si dévorés du besoin de faire parler d'eux et d'occuper le public qu'ils se livrent à lui de toutes les façons possibles, dans leurs œuvres et dans leur vie, dans leur personne, dans celle de leur feoune^ de leurs maîtresses, do leurs enfants légitimes ou non, de leurs amis, de leurs bienfaiteurs, de leurs simples connaissances. Aussi écrivent-ils des ouvrages humains — d'après M. Montégut, — tandis que Ua Biographie reste l'œuvre d'un homme honnête et modeste, ce qui n'a évidemment rien d'humain.
Il a, continue M. Bersot^ un esprit essentiellement pratiqua. Peu coniiant dans la science spéculative, il salue la science appliquée; dans sa solitude, on le voit préoccupé sans cesse de composer des ouvrages de morale populaire; il reproche à l'école romantique de rendre l'art égoïste en lui refusant un but d'utilité générale; il veut Vart, comme la vie, employé au bien. Il est plein de sens. Devant la multitude des choses, souvent bien étonnantes, qui passent sous ses yeux, dans une si longue vie, il se possède, il juge, il garde, à distance des extrêmes, le milieu où la raison se tient, disposé à se tromper parce qu'il désire et espère pour le bien de l'humanité^ ramené au vrai par l'expérience de l'homme et du monde.
DE LOMÉNIB. 173
se préservant ainsi des illusions auxquelles les partis sont si faciles^ approuvant dans les doctrines socialistes leur entreprise contre le mal^ roais repoussant l'utopie, appelant Fourier, par exemple, un génie égaré par Tarithmétique, et qui a méprisé les puissances morales.
M. Bersot n'est pas seulement moraliste ; il manie aussi' avec une extrême légèreté Tironie, et le trait plus léger entre plus profondément : c'est qu'il est lancé par le bon sens lui-même, ainsi qu'on a pu en juger par le charmant passage que nous avons dté à propos de M. Cuvillier-Fleury ^
Béranger, s'écrie-T-il vers la fin de son étude, a composé sa vie ; quel mal y a-t-il à cela? Je m'étonne toujours d'entendre reprocher à des hommes de soigner leur réputation ^, quand je considère ce que ce pays fait des réputations qu'on lui sacrifie. S'il nous est permis de mettre dans toutes nos œuvres, jusque dans une lettre à un ami, une certaine convenance» on ne voit pas pourquoi il nous serait défendu de la mettre dans notre vie, qui est une œuvre aussi et difficile. Il n'y a d'interdit que le mensonge; or, en suivant toute la vie de Béranger, dans l'histoire du temps et dans la Correspondance, elle ne me semble pas mentir : sa conduite publique n'est que le relief de son caractère, s'il a choisi un rôle, il a choisi celui qm était dans sa rutture.
Nous ne citerons pas davantage et nous aurons assez cité si nous avons inspiré le désir de lire cet article à ceux qui ne le connaissent pas encore, et de le relire à cenx qui l'oflt déjà lu.
Malgré la date de son étude sur Béranger, M. de
< Voir 5« partie, t. H, p. 88 et 89.
3 Ils le doivent d*autant plut que leur réputation n^est pas seulement à eux: elle appartient aussi i leur pays.
Loménie doit prendre place dans ces pages, non pas toutefois avec le développement qu'il mériterait, mais afin de ne pas laisser dans notre travail une grave lacune, en négligeant de nommer un des écri* vains distingués de notre époque, et Tun de ceux qui ont le mieux parlé du chansonnier.
Tout le monde a parcouru la Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien^ et nous n'avons pas à juger dans son ensemble cette œuvre intéressante : elle a classé du premier coup Vhomme de rien parmi les Contemporains dont il esquissait le portrait. Au milieu des portraits de cette galerie se trouve la figure de Déranger *, et dessinée de main de maître. M. Louis de Loménie a voulu surtout écrire ime Biographie du poète national : il Ta fait avec ime telle mesure, une connaissance si parfiaite de son sujet, qu'après plus de vingt ans, et la publication de Ma Biographie par Déranger lui-même, il n'y a peut-être pas un mot à changer, pas une erreur à relever dans ces pages remplies d'esprit et de vérité. Nous devons même constater, car le phénomène en vaut la peine, que pas un des récits publiés par les divers critiques, depuis la mort de. Déranger, n'est aussi exact, aussi parfait d'appréciation que ce récit bien antérieur, où l'on aurait pu excuser des erreurs et des oublis.
Ni M. de Lamartine, ui^ ami pourtant du chansonnier^niM. Proudhon, ne paraissent avoir été aussi au courant de la réaUté de cette belle exis-
« Tome I**, 3« édition, 1840.
3 M. de Loménie ne connaissait pas personnellement Bértnser.