‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 53 sur 68 · EUGÈNE NOËL · texte numérisé non relu

EUGÈNE NOËL

ne se prête pas à la reproduction de cette belle figure si calme dans sa force, si forte dans son unité.

Le livre de M. Eugène Noël a un autre mérite : il nous fait connaître les rapports intimes de Béranger avec M. Michelet et M. Dumesnil, ainsi que Tadmiration que le plus inspiré et le plus généreux de nos historiens portait au chantre populaire. On est heureux de constater cette union de deux hommes de cœur gui tous deux aimaient le peuple, qui tous deux ont rêvé son avènement réel, ont contribué, chacun dans sa sphère, à le rendre plus prochain. On a beaucoup parlé de Tamitié de Chateaubriand et de Béranger, de Béranger et de La Mennais, puis de Lamartine ; il faut y joindre Tamitié de Béranger et de M. Michelet : cette dernière n'est peut-être pas ceUe qui témoigne le moins en faveur des convictions vraiment révolutionnaires et libérales du chansonnier.

Pour dter tout ce qu'il y a de charmant et de remarquable dans le volume de M. Noël, il faudrait citer presque tout. Forcé de nous restreindre, nous ne choisirons pas, nous prendrons un peu au hasard.

Dès le début, nous trouvons, sur la çévolution de 1830, une converssftion entre M. Michelet et Béranger, où Béranger wle du rôle qu'il a||oué dans cette circonstance ca^tale de notre his^re contemporaine. Non-séutement les çaroles piretées au poète ont le mouvement de ses discours habituels, non-seulement c'est bien là sa pTlrase, — il n'y manque que la voix et le geste, — mais encore ce petit morceau a l'avantage de corriger ce que le récit de M. de Lamartine, sur les mêmes évéïie-

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ments, nous a paru contenir d'arrangé et d'exagéré :

Il parla à M. Michelet de la difficulté pour les historiens de pénétrer le vrai dans les choses passées^ et même dans les présentes; puis, citant comme exemple., quelques-uns. des éyénements contemporains, qu'il a si bien observés, il en vint à la Révolution de juillet, où le peuple seul et sans guide a tout fait, disait-il. — Cependant on n'en a pas moins dit et imprimé (vous trouverez cela dans Louis Blanc) que j'avais contribué à mettre Louis-Philippe sur le trône ; mais je m'en lave les mains. Gela n*est pas, et personne ne Fa mis là ; les circonstances l'y ont amené d'elles-mêmes. Il fut mis sur le trêne, parce qu'il n'y avait pas de choix ; quel autre eût été possible? Il est vrai, cependant, que, l'un des premiers; je demandai que l'on continuât la royauté ; j'^tois et j'ai toujours été républica^; mais je sentais qu'il n'était pas temps encore. Il ne faut pas renverser la royauté, il faut Vuser, — C'est une vieille borne, reprenait-il, si vous la renversex, la police la replace le lendemain; mais qu'elle s'use d'elle-même, et personne n'y pensera plus. Louis-Philippe réunissait en sa personne tout ce qu'il fallait pour finir la royauté ; aussi, lorsque M. Dupin s'écria : Nommons-le quoique Bourbon, je repris vite : Nommons-le, parce que Bourbon,

— Je ne comprends pas votre porce que, me dit M. Dupin. -- Je vous l'expliquerai plus tard, répondis-je.

Et, en efiet, quelques années après, comme il me demandait de nouveau pourquoi j'avais dit : Nommons-le, parce que Bourbon, je répondis : Parce qu*il devait s*user plus vite,

M. Noël rapporte que Béranger raconta devant lui l'histoire de Mandrin, « en se promenant de long en large, les mains dans les poches. » Il ajoute : « Et quelles réflexions entremêlées au récit ! quelles boutades imprévues I que de saillies 1 »

En effet, Béranger admirait beaucoup Mandrin.

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n le regardait comme un homme supérieur, à qui les circonstances seules avaient manqué. Aussi, plus tard, à Toccasion d'un petit livre célèbre, qui venait de paraître à l'étranger, et où il était souvent quesr tion de Cartouche et de Mandrin, Béranger s'écriaitil : « Allons, voilà ce diable de *** qui me gâte mon Mandrin M »

Toutes les lettres de M. Dumesnil citées par M. Eugène Noël sont admirables de justesse et de sagacité : c'est la vie elle-même prise sur le fait :

a Je n'ai point d'idée, me disait Alfred Dumesnil (18 mars » 1844), je n'ai point d'idée d'une conversation plus limpide » et plus judicieuse, gaie, variée et grave tout à la fois. Sa » voix est agréable, et il parle le plus simplement du monde. » Hier il nous a dit toutes ses utopies, comme quoi il désirerait » qu'on appelât davantage les femmes à la vie publique; que, » dans chaque commune, elles dirigeassent les salles d'asile )> et les œuvres de bienfaisance; qu'elles arrivassent ainsi » peu à peu à exercer dans l'État l'influence qu'on leur » refuse aujourd'hui. Mais dans toutes ses utopies, il a pour » principe qu'on ne doit rien détruire de ce qui est; mais 9 seulement le mieux organiser, l'étendre... Aussi, ajoutait-il, » si j'étais roi, je vaudrais être roi absolu, car roi consti- » tutionnel, cela n*en vaut pas la peine,., »

Ce sont sans doute quelques-uns de ces mots si fins et d'une ironie à deux tranchants qui ont fait supposer à M. de Lamartine et à M. Montégut que Béranger rêvait la dictature, comme le régime par excellence, le régime destiné à nous donner le goût et à nous enseigner la pratique de la liberté.

* Bien d^autres qae nous ont entendu répéter ce mot i Béranger. ^

Il faudrait renoncer à l'usage de la parole» si tous ceux gui nous écoutent devaient nous comprendre de la sorte; mais nous sommes bien assuré que ni tf* Noël, ni M. Dumesnil, ni M. Michelet, en entendant cette phrase, n'ont cru que Déranger demandait une « société absolument nivelée sous le protectorat de l'État \ »

« Béranger arrivait à la conclusion que c'est la BURBàD- » crAtie qui, de nos jours, &it tout, et qu'avec elle il n'y a » pas dé réforme possible. »

Qu'en pensent nos libéraux actuels? En 1844, il y a yingt ans, Béranger disait juste sur la bureau^ cratie^ — ce principe et cette conséquence de la centralisation, ce merveilleux instrument de toutes les dictatures et de tous les despotismes, — ce que les meilleurs et les plus avancés parmi les réformateurs contemporains proclament chaque jour, avec autant de raison que de vérité. Parce que Béranger le pensait et le disait à un moment où les inconvénients d'une organisation, dont le résultat est de supprimer toute initiative individuelle, nous semblaient moins sensibles, est-ce bien un motif pour faire de Béranger un ennemi de la liberté? Pour lui prêter les plus friauvaises tendances du plus mauvais socialisme, celui qui voit la rénovation du monde dans l'absorption complète du citoyen par l'État?

* Voir M. Montât (5* partie : Les Critiqius hostiles) et let antres membres de la petite Église libérale.'Le doetrinarisme les a tellement figés» qu'ils prennent tout au pied de la lettre, faute de pouvoir suivre une pensée à travers les détours où elle se joue dans la conversation.

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An conunencemént de 1847^ coniiDae M. Noël^ lorsque parut la chanaon înlilulée Notre Goq^ j'adressai à mon ami Domesnil^ qui me Tavait envoyée, quelques mots qui^ communiqués au poète, reçurent son approbation^ et voici com* ment je m'exprimais :

« A propos de Béranger^ j'aurais à vous écrire en ce mo- » ment, je le sens^ un in-foiio. Le Coquérico me parait une » de nos plus grandes poésies^ et peut-être ce que nous avons » déplus français. Quelle grandeur et quel mouvement!... » Remarquezrvous, mon ami, qu'il n'est pas donné à Taigle » d^ entrer dans le paradis, qu'il ^arrête à la porte, et que li le coq s'en va dialoguer avec le bon Dieu?.,. »

On me répondit ;

» J'ai lu à Béranger la lettre où vous m'interprétez si bien » Coquérico ; il en fut ravi^ car il m'arrêtait à chaque phrase p pour nous faire remarquer combien vous aviez bien com- » pris) à l'endroit où vous dites si ingénieusement qu'il n'est » point donné à l'aigle d'entrer dans le ciel^ il s'écria : Que p c'est joli! Et c'est si bien cela, ajouta Béranger^ que f ai 9 fait dire auxoqpar r aigle :

» Mon père, qaittons-DOus là! »

Dans une autre lettre de M. Dumesnil (8 mars 1847), nous trouvons une réponse de Béranger aux critiques, quelquefois justes, qui lui ont été adressées sur l'obscurité de certains vers de ses chansons :

« On m'a reproché souvent l'obscurité de certains vers, » sans songer que Vair me rognait la place, qu'il supprime p presque toujours les coupures, qui sont possibles dans toute p autre poésie. Et ce n'était que par le travail le plus assidu, p la recherche la plus persévérante^ que je pouvais ajuster p ma pensée dans si peu d'espace, avec telle rime, telle forme p de rigueur; ainsi, dans le Roi d*Yvetot, il fallait trouver p un mot pour terminer chaque couplet. Au reste, ajouta-t-H,'

» je suis un ouvrier si patient^ si minutieux ! foi essayé )> tous les genres de poésie, et je n*en ai point trouvé de » plus difficile, de plus rebeUe que la chanson. Au moins » La Fontaine mettait le mot qu'il trouvait, et n'avait pcûnt » pour entrave l'exigence d'un air ; on ne s'en rend point » compte sans l'avoir essayé. J'ai toujours travaillé dans le » petite et j'ai donné un temps infini aux petites choses. »

N'est-ce pas le cas de dire : Maocimus în minimis? N'oublions pas la réponse de M. Dumesnil, si juste sous sa forme simple :

ff Et c'est pour cela que vous avez été compris de tous les » petits^ c'est-à-dire de tout le monde.

c Je lui parlai des chansons inédites sur Napoléon... « Tai D cru, nous dit-il^ qu'U m'appartenait de le louer après sa » mort, moi qui ne Vai point fait en 1810... » Il nous ra- » conta alors l'histoire de la chanson du Roi d'Yvetot, » comment il s'en déclara tout haut Vauteur, et n'en eut au- )> cune persécution. »

Voilà de ces choses qui indignent M. Pelletan, et qu'il ne comprendra jamais. N'a-t-il pas reproché à Déranger de n'avoir pas chanté TEmpire triomphant et d'avoir pleuré sur le grand capitaine exilé? - Quos vult perdere Jupiter dementat ; traduction libre : le bon sens abandonne ceux qui ont abandonné la bonne foi.

II y a dans ce petit livre une foule de détails curieux et intéressants au suprême degré. Nous signalerons notamment deux jugements sur MM. Thiers et Guizot, non nommés, mais facilement reconnaissablés'. BérangerafQrme, au sujetdu premier, «qu'il

< V. pages 31 et 32 {Souvenirs de Béranger),

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