‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 54 sur 68 · MICHELET · texte numérisé non relu

MICHELET

a toujours été pur du côté de Targent, et que tout ce qu'on a dit de ses bonnes affaires et de ses spéculations est faux. »

ff M. Michelet les comparait .à deux chevaux de course » dont Louis-Philippe se servait à tour de rôle, et qu'il en- » voyait successivement se refaire quelque temps. — Votre D comparaison est trop noble, lui dit Béranger; mais j'ai dit » à •^ (Thiers) lui-même que lui et *** (Guizot), ils resn semblaient à deux pauvres fiacres de place surmenés, » crottés, cahotés et souillés. *** (Thiers) prit très-bien la p comparaison. — Mais l'autre (Guizot), lui dis-je, l'aurait-il » bien prise? — Certainement non. »

« En somme, — ajoute M. Dumesnil dans sa lettre, — ils » ont eu le pouvoir qu'ils voulaient, mais un triste pouvob. i»

, Cependant Béranger rendait justice à M. Guizot, sur les points où tout le monde doit reconnaître en lui une véritable supériorité :

« 11 disait de M. Guizot qu'il était l'orateur le plus éloquent » de la chambre. Lui seul a des topiques pour tout. Dupont T» (de l'Eure) quittait un jour son banc pendant qu'il parlait : « Je m'en vais, disait-il, il parle trop bien. »

Nous trouvons, à la page 36, une anecdote qui fait un véritable honneur à Béranger et à M. Michelet. Elle prouve bien une fois de plus que Tindulgence naît de la force, et que ceux qui ont le moins failli sont toujours ceux qui tendent le plus volontiers la main aux pécheurs. Nous citons le passage en entier :

« Chez Béranger nous rencontrâmes *** * qui resta tout le

* Nous reipectons l'anonyme, mais on devine facilement qu'il s'agit d'un poète satirique qui eut un jour sa popularité méritée.

» temps de notre visite. — Affaibli^ engourdi comme par D Tusage habituel de l'opium^ d'une nonchalance désespérante » à parler, ce pauvre homme qui fut beau^ et qui le serait » encore s'il n'avait cette tenue^ cette parole^ ce regard, ne )» porte que trop les tristes stigmates des vicissitudes d'un D homme qui s'est laissé acheter, et dont Tâme s'est trouvée )i> à jamais incertaine entre le bien et le mal. — Et cependant » c'était un homme merveilleusement doué, maniant le vers » comme la prose... Quoiqu'il soit advenu, il reste intéressant.

» J'ai assisté à une scène bien touchante : les deux hommes » les plus purs, les plus honnêtes de ce temps, Béranger, » M. Michelet, l'avaient là entre eu.x, ce pauvre homme si indi- » gent, si troublé, si déchu; et, avec une bienveillance pleine D de grâce, ils s'adressaient à hû, le relevaient à eux, lui mon- » trant de la conGance', encourageant tout ce qu'il disait de » judicieux. M. Michelet racontait comment, à sa première 9 leçon, il avait redemandé le Panthéon pour Mirabeau, disant x> qu'une expiation de cinquante années dans le cimetière de TU Glamart, au milieu des condamnés à mort, sufGsait; qu'il » fallait maintenant réhabiliter ce pauvre grand homme; fiii- )o sant entendre ainsi à celui qui Técoutait, que l'avenir serait )» juste même pour celui qui avait foilli, qu'il y avait toujours » à espérer.

» Béranger faisait toutes sortes de frais d'anecdotes, d'épan- » chements, de causerie familière. Jamais je ne l'ai vu plus • bonhomme, se mettant si bien à son aise, d

C'est là, en effet, une belle scène, et gui mérite les honneurs de l'histoire ^ Cependant nous devons nous arrêter, passer sous

< Bérauger disait de *** : « 11 a eu le malhenr de tomber à un moment où tout le monde avait les yeux fixés sur lui, tandis que toit ou tels, toujours vendus et toujours à vendre, sont bien vus et bien reçus. »

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sUence beaucoup d'anecdotes et de traits que nous aurions voulu reproduire , et que Ton retrouvera dans ce volume si court et si rempli dont nous n'avons pas même pu prendre le « dessus du panier; » nous devons renoncer à rapporter ce que disait Déranger de l'évangile, de Danton et de Robespierre, de l'organisation de la commune, dont le chansonnier voulait qu'on fît « une sorte de famille, une association de secours mutuels avec école, salles d'asile, hôpitaux, lieux de retraite pour les vieillards; » dans la- .quelle il demandait que «-les fonctions municipales ne soient pas inunobilisées longtemps dans les mômes mains'.»

Voici la conclusion de M. Noël :

Il aimait le peuple, moins pour l'instruire que pour s'en instruire, que pour s'y retrouver lui-même dans ses sentiments naïfs. Le peuple élait sa muse. 11 le suivit et ne se trompa pas. Dans un siècle de prédicateurs, il no chercha pas à l'endoctriner, à le foire entrer dans ses pensées personnelles; il se plaisait, au contraire, à recevoir de lui des leçons... quelles leçons! Elles en ont fait un poète immortel.

Et maintenant M. Eugène Pelletan veut-il encore compter avec nous ceux qui sont pour Déranger et ceux qui sont contre lui I « Veut-il juger le chansonnier par qui l'attaque et par qui le défend? »

Qui le défend? Presque tous les bons esprits, presque tous les grande talents de notre siècle, pres-

* « Elles sont, disait-il, une instruction poar ceux qui les exer* cent, qu'elles soient donc exercées tour à tour par le plus grand nombre possible. De la naissance à la mort, la Tie n'est qu*UDe grande école, une sorte de préparation à une vie supérieure ; toute organisation sociale doit donc être auMi pour l'homme une initiation incessante.»

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que tous ceux qui ont combattu pour le progrès et pour la liberté. En laissant de côté Chateaubriand qu'on ne peut accuser de bonapartisme, nous voyons auprès de Déranger, l'entourant de leur amitié et de leur admiration, La Mennais, Lamartine, Louis Blanc, George Sand, Michelet; tous, — moins M. de Lamartine, aujourd'hui hors de cause, — appartenant à la démocratie militante, à la religion de la liberté. A ce titre, il faut joindre aux philosophes, aux historiens, aux penseurs que nous venons de nonmier, M. Laurent Pichat, qui ne .connaît point Béranger, mais qui, s'élevant au-dessus des influences de son entourage, s'incline devant la pureté de l'homme et la grandeur du poète. Il faut citer encore M. Bersot, un esprit libéral et fin. Il ne faut pas oublier Gustave Planche. Il faut nommer enfin le peuple, le peuple, ce grand juge suprême de nos actions et de nos vertus, le peuple qui n'a rien cru de ce qu'on lui disait contre son chansonnier, et qui l'a aimé réellement, parce qu'il se savait aimé par lui... autrement qu'en chansons.

Cela suflat-il à M. Pelletan? Veut -il, passant avec nous le Rhin, aller interroger en Allemagne, où l'enthousiasme pour la France n'est point une habitude, ni même une mode, le plus grand génie de TAUemagne, et demander à Gœthe ce qu'il i)ensait de Béranger et de son rôle politique?

Béranger s'est montré^ dans ses compositions politiques^ le bienfaiteur de son pays. Après l'invasion des alliés^ les Français trouvèrent en lui Tinterprète le plus vrai de leurs sentiments comprimés. 11 les releva en leur rappelant sous diverses formes ce qu'avait été la gloire de leurs armes avec cet Em-

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pereur dont le souvenir éUit encore vivant dans chaque chaumière» et dont le poète adore les grandes qualités^ sans toutefois souhaiter le retour de sa domination despotique.

Fidèle aux principes qu'il trouve en lui-même, n*étant redevable de ses progrès qu'à lui même, Béranger ne présente dans toute sa conduite qu'un harmonieux ensemble. Il n'a jamais demandé : a Que dit la mode? Qu'est-ce qui produit de l'effet aujourd'hui? Qu'est-ce qui plaît ? Que font les autres? » Ne voulant pas imiter les autres, il a tiré toute son influence du fond même de son propre cœur, sans chercher à savoir ce que le public, ce que tel ou tel parti pouvait attendre. Sans doute, dans maintes circonstances critiques, il a prêté Toreille aux aspirations, aux vœux et aux besoins du peuple. Aussi bien cette étude n*a fait que fortifier ses principes, en lui donnant à connaître que ses propres sentiments étaient en harmonie avec ceux de la foule; mais elle ne Va pas égaré au point de lui faire exprimer d'autres pensées que ceUes qui animaient déjà son coeur,,.

Gomme il tourne et façonne un sujet dans son esprit, avant de lui donner la forme définitive ! Puis, quand tout est mûr, quelle finesse, quel talent, quelle ironie, quel persiflage! Que de cœur, de naïveté et de grâce ! Ses chansons, bon an mal an, ont rendu heureuses des milliers de personnes *...

Ainsi Goethe lui-même, un étranger, un admirateur de Napoléon, se charge d'apprendre à M. Pelletan ce quil faut penser du mérite et des convictions impérialistes du chansonnier français.

Mais alors « qui Tattaque? » Ceux qui Tont attaqué et Tattaqueront toujours : les libéraux goiumés de la branche aînée et de la branche cadette, les pontifes intolérants des petites églises politiques et

I Entretiens de G<xtheetd'Eckermann,irkd. par M. J.-M. Charles, 1 toi., chex Hetzel.

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religieuses, les bohème& pour qui le désintéressement est un ridicule, le dévouement une niaiserie, les convictions un bagage inutile, le génie un bon moyen de parvenir et de faire fortune. Qui encore? MM. de Pontmartin et Veuillot, le Figaro et M. Eugène Pelletan, — c'est-à-dire un gentilhomme qui écrit des libelles pgur se consoler du talent qui lui manque et des prétentions qui lui restent ; un fanatique furibond ; un journal facétieux qui travaille dans la religion à ses moments perdus ; un brochurier boursoufiDlé qui court après la popularité avec tant de précipitation et d'emportement qu*il perd, en route» le sens commun et le respect humain.

Oui, puisque M. Pelletan le désire, voycms le parti de Déranger : « jugeons-le par qui Tattaque et par qui le défend, » et que M. Pelletan ne se lasse pas de tenir « la main levée, » s*il espère trouver, dans cette gymnastique désespérée, honneur et profit.

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