‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 57 sur 68 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

Sur la mori des jêunes Victor Escouue et Auguste Likrët, Février I83S.

Quoi I morts tous deux! dans cette chambre close * Où du charbon pèse encor la vapeur I Leur vie, hélas l était à peine édoae, Suicide affireux 1 triste objet de stupeur ! Ils auront dit : le monde fait naufrage :

Que dit Béranger sur cette fosse ouverte ; quelle

Voyei pAlir pilotes et matelots.

Vieux bâtiment vsé par tous les flots.

Il s*engloutit ; saoYons-nons à la nage. Et, vers le ciel se frayant un ehemin, Ils sont partis en se donnant la main.

PauYres enfants ! l'écho murmure encore L*air qui ber^a votre premier sonmieil.

Si quelque brume obscurcit votre aurore. Leur disait-on, attendez le soleil.

1b répondaient : — Qu'importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons 1 Nous n'avons rien : arbres, fleurs, ni moissons, Est-ce pour nous que le soleil se lève?...

Pauvres enfants 1 calomnier la vîel

C'est par dépit que les vieillards le font.

Est-il de coupe où votre Ame ravie,

En la vidant, n'ait vu l'amour au fond?

Ils répondaient : — c'est le rêve d'un ange.

L'amour 1 en vain notre voix l'a chanté. ,

De tout son culte un autel est resté ;

Y touchions-nous? l'idole était de fange...

Pauvres enfonts I mais les plumes venues. Aigles un^ur, vous pouviez, loin du nid, ' Bravant la foudre et dépassant les nues, La gloire en face, atteindre à son zénith. Ils répondaient : — Le laurier devient cendre, - Cendre qu'au vent l'Envie aime à jeter, Et notre vol dût-ii si haut monter.

Toujours près d'elle il faudra redescendre

Pauvres enfants 1 quelle douleur amère N'apaisent pas de saints devoirs remplis? Dans la patrie on retrouve une mère, Et son drapeau nous couvre de ses plis. Ils répondaient : — Ce drapeau qu'on escorte

240 BÉRAN6ER.

cause donne-t-il à cette abdication insensée de deux jeunes hommes pleins d'avenir et de talent ?

Dieu créateur, pardonne à leur démence.

Ils s'étaient faits les échos de leurs sons.

Ne sachant pas qu*en une chaîne immense, .

Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.

L'humanité manque de saints apôtres

Qui leur aient dit : Enfants suivez la loi.

Aimer, aimer, c'est être utile ▲ soi;

Se faire aimer, c'est être utile aux autres.

— Si, avant de « calomnier la vie, » vous aviez rempli « de saints devoirs ; » si vous aviez rêvé le

Au toit du chef le protège endormi; Maia le soldat, teint du sang ennemi.

Veille, et de faim meurt en gardant la porte..

Pauvres enfants! de fantômes funèhres Que ta nourrice a peuplé vos esprits ; Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres; Sa voix de père a dû calmer vos cris. — Ah 1 disaient-ils, suivons ce trait de flamme. N'attendons pas, Dieu, que ton nom puissant, Qu'on jette en l'air comme un nom de passant. Soit, lettre à lettre, effacé de notre Ame

Dieu créateur, pardonne à leur démence.

Ils s'étaient faits les échos de leurs sons.

Ne sachant pas qu'en une chaîne immense,

Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.

L'humanité manque de saints apôtres

Qui leur aient dit :*— Enfants, suives sa loi.

Aimer, aimer, c'est être utile à soi ;

Se faire aimer, c'est être utile aux autres.

Et, vers le ciel se frayant un chemin,

Ils sont partis en se donnant la main.

bonheur des hommes, si tous les aviez aimés, vous n'auriez pas fini par le suicide :

Quelle douleur amère N'aptisent paa de sainU devoirs remplit?

— Vous-êtes morts, parce que vous n'avez pensé qu'à vous, parce que vous vous êtes faits « les échos de vos sons. *

Ainsi pas un mot de reproche à la société , pas un vers pour lui dire : vous deviez à ces enfants la gloire, la fortune, le bonheur. Non, d'après le chansonnier, c*était à eux de mériter Tune et de conquérir l'autre ; — quant au bonheur, s'il leur a manqué, c'est qu'ils ont méconnu le devoir. — Il plaint les victimes, il les absout, parce que l'humanité manque de « saints apôtres; » mais il ne fait pas l'apothéose du désespoir, et ne couronne pas le soldat qui fuit le champ de bataille.

En effet. Déranger s'indignait quand il voyait que Ton demandait tout à la société, qu'on attendait tout d'elle,etqu'onraccusait sans cesse, au lieu de l'amé- Uorer par sa propre initiative. Suivant lui, la société représentant l'ensemble des hommes et l'intérêt général, c'était aux individus de travailler pour elle, de lui consacrer leurs faqultés et leurs efforts.

— Cessez d'appeler l'aide et le secours des autres sur vous-mêmes, disait-il : occupez- vous de vos semblables, et de ce concours de bonne volonté et d'abnégation de tous pour tous naîtra l'amélioration réelle du sort de chacun.

Complètement en dehors des idées autoritaires et II. 14

religieuses qui font de TËtatune sorte de Providence terrestre, image de la Providence divine, ennemi de l'égoïsme qui rapporte tout à soi, ne voit que des droits chez l'individu et que des devoirs dans la société, il mettait les droits du côté de la société, les devoirs du côté du citoyen. Aussi ne fut-il jamais disciple d'aucune de ces écoles socialistes qui prêchent « une société absolument nivelée sous le protectorat de l'État démocratique, » ni égalitaire dans le sens exagéré du mot. Il regardait tous les hommes comme des frères, et, fondant ensemble cité et citoyen, il les plaçait sous la loi unique du devoir. Il voulait la responsabilité individuelle, et l'État n'était à ses yeux qu'une résultante.

On comprend pourquoi et comment Déranger, avec de semblables idées, n'aimait ni le désespoir, ni les désespérés, ni même la tristesse et les mélancoliques. Dans le désespoir, il ne voyait guère, et avec raison, qu'un égoïsme exalté, le dépit des ambitions trompées. Il n'admettait pas qu'on pût se livrer au découragement, renoncer à la lutte, se laisser dominer par la tristesse. De quel droit s'afiliger et pleurer, lorsque l'action nous réclame? Quand on lui disait : — Je suis triste, il r^ondait : — Vous n'aimez donc personne ? Vous ne pensez donc qu'à vousmême? Renoncez aux rêves, le rêve n'est bon qu'à nous rendre inu(i/6, — le plus grand crime aux yeux de Béranger, — qu'à développer en nous une sensibilité nerveuse et sans objet. Agissez, pensez aux autres, et le plaisir de les soulager vous consolera de tous vos chagrins. Il n'y a que les gens inutile» qui soient tristes.

« Ne vous laissez pas aller^ écrit-il à M. deLanoye *, aux lon- » gués et secrètes douleurs : Dieu le défend à notre nature... » Continuer de chanter... S'attacher à son oeuvre^ l'achever, la » parfaire, c'est aussi un moyen de s'attacher à la vie.— Pres- » que tous les bons ouvriers vivent longtemps; c'est qu'ils ii> accomplissent une loi de la Providence. »

a Peut-être, avec cette misanthropie si commune à votre âge, » écrit-il àM. N. Peyrat*, êtes- vous disposé à accuser notre » pauvre espèce... Ne négligez pas de vivre avec vos frères, » sans quoi vous n'apprendrez jamais à leur devenir utile. Et » c'est la mission que le Père commun nous a donnée à tous, » et à laquelle nous devons employer toutes nos forces physi- » ques et intellectuelles. »

' « Rattachons-nous, écrit-il encore à M. Bernard, aux inté- » rets de l'humanité. »

« Je ne suis resté indifférent à rien de ce qiii a intéressé » mon pays et l'humanité, » écrit-il ailleurs à M. Pelouze.

Telle est la philosophie véritable de Déranger. Elle repose sur le devoir de chacun envere tous, et ne connaît qu'une loi, être utile. Son principe s'appelle la fraternité , son résultat serait la liberté * et l'organisation de la démocratie, qui cessera d'être une menace du jour on la démocratie elle-même cessera d'être une revendication et une revanche, pour devenir, comme la rêvait Déranger, une agape de frères, un amour />ra/igt^ de l'humanité, un concours de toutes les volontés pour le bien général.

* Correspondance ^ t II, p. 169.

2 Voir !'• partie, Nos intimes, p. 49.

244 BÉRAH6BR.

§ 3. - SI REUGIOR.

Les idées religieuses du chansonnier, avons-nous dit, ont trouvé trois sortes d*adversairçs : !• ceux qui reprochaient au poète son irréligion et son scepticisme ; 2^ ceux qui s'indignaient de sa « théolc^e roturière *,» et lui interdisaient, en vertu d*une sorte d'esthétique morale, le droit d'aimer Dieu et d'en parler à sa façon ; 3® ceux qui regrettaient que Déranger se fût arrêté, dans ces matières, au déisme, c'est-à-dire en deçà des Umites où commeiïbe la scission absolue avec les idées religieuses du passé.

Nous avons en temps et lieu, lorsqu'il s'est agi de M. Renan, et de ses dédains fort théocratiques, répondu aux partisans des religions raffinées, mystérieuses et mélancoliques.

Il nous reste maintenant à laver le poète du ridicule reproche d'irréligion.

Déranger croyait très-sincèrement, et avec une grande force, en un Dieu créateur, ainsi qu'à l'immortalité jde l'âme. Si son bon sens et sa conscience l'empêchaient de rentrer dans aucune des églises à dogme, soit catholiques, soit* protestantes ; s'il ne croyait pas à la divinité du Christ ^, à l'immaculée

* Voir M. Renan (3* partie, 1. 1. Les etmetnU naturels), 3 « J*ai toujours cm que l'Évangile était une œuvre humaine; car, suivant moi, l'humanité a toujours eu en elle les hommes qu'il loi fallait pour l'améliorer et la réformer * ; mais suivant les t^nps et

* Si demain, oubliant d*édore,

Le Jour manquait, eh I bien, demain.

Quelque fou trouverait encore

Un flambeau pour le genre humain. {Les Fous.)

conception, à la Trinité, aux saints et aux miracles ; s'il repoussait également le système barbare de la chute derhomme, de la grâce et du rachat, au moyen de certaines pratiques, des Ames vouées à l'enfer pour une pomme coupée en deux et offerte par une première femme à un premier mari faible et crédule, Déranger néanmoins acceptait une partie de la conception chrétienne d'une vie future.

Le chansonnier, il faut bien le reconnaître, était de complexion éminemment religieuse. Toutes ses chansons parlent de Dieu et de l'autre monde ; ses préfaces, sa Biographie^ sa Correspondance sont remplies des expressions variées, mais toujours aussi affirmatives, de sa foi en un Père céleste dont les bons cœurs sont les élus. Il ne se sépare des sectes. qui représentent le christianisme que sur la question secondaire des dogmes et sur la question plus importante du caractère qull convient d'attribuer à l'Être suprême. Déranger fait, à cet égard, ce que fait l'humanité depuis qu'il y a des hommes et des religions : il se fait un Dieu à son image, et Tome de toutes les vertus dont le chansonnier trouvait en lui-même le modèle. Le Dieu des Bonnes Gens se distingue du Dieu biblique, par cette bonté active, cette indulgence sympathique , celte bienfaisance universelle , cette protection des opprimés , cet amour des faibles, qui distinguaient Déranger au suprême degré.

suivant les circonstances nationales et individuelles, il y a eu des hommes qui ont répondu plus ou moins aux besoins du monde, et qui ont trouvé dans leur cœur une forme plus ou moins juste, humaine, étemelle... » (L. Noël, Souvenirs de Béranger,)

. Quelle menace un prêtre fait entendre ! Noua touchons tous à nos derniers instants : L*étemité va se faire comprendre; Tout va finir Tunivers et le temps.

Mais quelle erreur 1 non, Dieu n*est point colère :

S*il créa tout, à tout il sert d'appui ;

Vins qu*il nous donne, amitié tutélaire,

Et vous, amours, qui créez après lui.

Prêtez un charme à ma philosophie

P(mr dissiper des rêves affligeçints

Ces vers expriment très-nettement dans quelle mesure la foi déiste du chansonnier se séi>are du christianisme officiel et même évangélique. Déranger repousse absolument le Dieu des prêtres, c'est-àdire le Dieu du catéchisme soit catholique, soit protestant, pour affirmer un autre dieu plus adouci, plus- moderne, en ce sens qu'à l'idéal barbare de la force, de la colère et de la vengeance, le poète oppose Tidéal nouveau de la mansuétude, de la paix et du pardon. Ce nouvel idéal se fait jour déjà dans la prédication de Jésus, mais d'une façon quelque pea confuse, et la gangue hébraïque le recouvre encore en plus d'un endroit. Cependant, Déranger qui ne voit dans l'Évangile que le sentiment fraternel dont nos interprétations le remplissent chaque jour davantage se croit à ce point de vue fort chrétien. S'il s'exagère les conformités de sa doctrine avec la doctrine du Christ, il n'exagère rien, lorsqu'il se défend du reproche d'impiété:

Quelques-unes de mes chansons ont été traitées d'impies^ les pauvrettes ! par MM. les procureurs du roi, avocats généraux et leurs substituts^ qui sont tous gens très-religieUx à

Taudience. Je ne puis à cet égard que répéter ce qu'on a dit cent fois. Quand^ de nos jours, la religion se fait instrument l)olitique, elle s'expose à yoir méconnaître son caractère sacré; les plus tolérants deviennent intolérîmts pour elle; les croyants qui croient autre chose que ce qu'elle enseigne, vont quelquefois, par représailles, l'attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces croyants, je n'ai jamais été jusque-là : Je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l'impiété * ?

Ailleurs, dans sa Correspondance^ nous lisons une lettre adressée à M. Tugnot de Lanoye et qui n'était certes pas destinée à la publicité, ou la foi religieuse du chansonnier se trouve très-vivement et très-nettement affirmée :

Et moi aussi j'ai été malade, j'ai été profondément triste, et de plus, j'étais bien pauvre, et je n'avais pas reçu d'éducation. Mais je faisais des vers, mais j'avais des amours, surtout (voulez-vous que je vous le dise?) f avais confiance en Dieu ! Cette conGance ne m'a jamais abandonné, et -j'espère qu'elle sera mon oreiller de mort ! Ah ! Monsieur, si cette confiance est en vous, cramponnez-vous après elle. Vous voyez, elle a sauvé un pauvre chansonnier, fort mauvais sujet au dire de nos dévots de place, qui fonl du christianisme et même du catholicisme sans croire à grand^chose. Moi, j'avais le DÉISME DANS LE COEUR, et j'ai vécu!**

La foi religieuse de Déranger n'est pas douteuse, et il faut appartenir aux petites sectes des églises à dogmes,- être bien borné, ou de bien mauvaise foi, pour parler de l'irréligion du chansonnier. U avait, au contraire, un vif et profond sentiment religieux.

* Préfaee de 1833.

Il rejetait à la vérité tous les restes de barbarie légués par le passé aux religions modernes, et qui. se retrouvent encore dans les mandements épiscopaux, les prédications de la chaire et les ouvrages de théologie ; sa conception de Dieu était plus conforme aux sentiments d'humanité qui honorent notre époque et seront une des gloires de notre siècle * ; mais enfin il était religieux, très-reUgieux, ou, si Ton préfère, très-croyant et môme chrétien dans une certaine mesure restreinte.

On ne pourrait nier sa foi et parler de son impiété que s'il était demonitré que le sentiment religieux est inhérent aux formes étabUes pour adorer Dieu, au lieu d'être une disposition de Tesprit, une tendance

< En vain un fou crie, en entrant»

Que Dieu doit être intolérant ; (L'histoire est vraiment singulière !) Satan lui-même est bien venu :

La belle en fait un saint cornu.

Dieu qui pardonne à Lucifer, ' Par décret supprime l'Enfer ; (L'histoire est vraiment singulière !) La douceur va tout convertir :

On n'aura personne à rôtir.

Le Paradis devient gaillard^ Et Pierre en veut avoir sa part ; (L'histoire est vraiment singulière 1) Pour veYiger ceux qu'il a damnés, On lui ferme la porte au nez.

« Je vais, Blargot, » Passer pour un nigaud ; » Rendez-moi mes clefs, » disait saint Pierre.

(Les clefi du Paradis).

de rétre moral à s'incliner devant une volonté supérieure et distincte du monde. Les religions, ne l'oublions pas/ne sont que les codes écrits, les formules du sentiment religieux. Si ce sentiment n'existait pas en dehors des églises, depuis longtemps église et sentiment auraient disparu du domfine intellectuel de l'humanité.

Qu'on ne s'y trompe pas, en effet, ce ne sont pas les religions qui créent le sentiment religieux, c'est le sentiment religieux qui enfante toutes les religions : voilà pourquoi, elles sont si difficiles à détruire ; voilà pourquoi lorsque Ton combat une religion, une autre vient à sa place, erreur plus nouvelle succédant à une erreur antique; voilà pourquoi les hommes qui pensent que les croyances religieuses, nécessairement hypothétiques, sont toujours fatales au progrès rapide de l'esprit humain, — lequel doit s'affranchir de tout bagage inutile et de toute entrave, s'il veut arriver à la iconquête définitive de la réaUté, — voilà pourquoi , disonsnous, ces hommes ont le devoir de saper dans ses bases , non pas telle ou telle forme religieuse, mais le sentiment religieux lui-même. — Croiton qu'un arbre porte de mauvais fruits et occupe le terrain propre à une meilleure culture ? on ne se contente pas de couper les fruits et de les jeter, on déracine l'arbre et on le brûle..

Maintenant si nous étudions les idées religieuses de Déranger, au point de vue purement philosophique, si nous nous demandons quelle était leur qualité et leur portée, nous devrons reconnaître qu'à cet égard Déranger semble avoir rétrogradé au delà

de Voltaire et des encyclopédistes. Voltaire était déiste, sans doute, mais son déisme était entièrement négatif: c'était une limite imposée parle philosophe à ses recherches et à ses luttes, ce n'était pas, à proprement parler, une foi. Quand on considère Tœuvre immense que l'auteur de VEssai sur les mcours avait entreprise ; quand on songe aux nombreux et terribles adversaires qu'il a combattus sans relâche et vaincus ; quand on évoque les fantômes de l'intolérance et du fanatisme représentés par un clergé puissant tout couvert du sang des calvinistes, de Calas et de Sirven; quand on se rappelle qu'il s'agissait, non pas, comme aujourd'hui, de tirer les conséquences pratiques de principes révolutionnaires généralement admis par les honunes éclairés, mais bien de trouver la théorie et de poser ces principes ; quand on se souvient que tout était à créer, l'histoire et la science, les finances et la législation, le contrôla et l'égaUté, on comprend qu'un homme ne pouvait tout embrasser à la fois, ni surtout atteindre du premier coup au but suprême et reculé de la rénovation complète dont il se faisait l'héroïque promoteur. — Voltaire sentit l'impossibihté matérielle de pousser à bout une tâche si fort au-dessus des forces humaines, et lyj-même, sans hésitation, marqua les deux points extrêmes où devait s'arrêter son œuvre personnelle de démolition : ces deux points furent Dieu et le Roi. Avant d'arriver jusqu'à eux, il fallait détruire un monde moral et politique tout entier. Tous les préjugés d'une part, de l'autre tous les privilèges. Si l'on voulait parvenir au cœur même de la place, il fallait combler les fossés, faire sauter les

casemates du double édifice social et religieux. Il fallait le miner, d'abord, puis ouvrir la brèche; alors , seulement alors , la liberté et la raison pouvaient espérer de planter leurs drapeaux aux larges plis fraternels sur les ruines amoncelées du principe d'autorité soit temporelle, soit spirituelle.

Voltaire prit toutes les questions politiques et sociales réservées à l'avenir, les mit à part en un seul bloc, sur ce bloc planta un écriteau ainsi conçu: Royauté, — et fronda, sapa, dénonça les innombrables abus qui émanaient d'elle, mais aussi qui la séparaient du peuple, et la protégeaient contre ses colères. Pour les questions morales, philosophiques et religieuses, il employa le même procédé; il fit la part du feu, c'est-à-dire de ce qu'il devait concéder au passé et laisser sans solution, réunit tous ces grands problèmes en un faisceau unique, et dessus écrivit, à la' craie, un seul mot : Dieu, puis il se retourna contre le clergé, se moqua des. conceptions bibUques de Tunivers, flagella la superstition, ridiculisa le sentiment religieux, défendit la matière pensante, démolit une à une toutes les croyances, toutes les institutions qui relevaient de l'idée de Dieu, et le mettaient pour longtemps à Tabri des questions indiscrètes et des enquêtes redoutables.

Aujourd'hui le duel continue , mais il n'y a plus que deux adversaires en face : la liberté et l'autorité , quelque soit son nom ; Thomme et Dieu : il faut que l'un ou l'autre triomphe ou périsse.

La royauté et le déisipe sont les colonnes d'Hercule de Voltaire : il s'y arrête , il n'y croit pas.

Du reste, chez laplupart des hommes du x vin* siècle,

— Rousseau excepté, — le déisme n'a pas d'autre caractère ; c'est un mot commode, une réponse élastique et facile, derrière lescpiels on souis-entend tout ce qu'on ne veut ou ne peut pas dire ; c'est im rideau tendu entre le monde purement humain et l'autre monde : rideau mobile qui serat soulevé quelque jour, et qu'ion est convenu de laisser en place par prudence ou par lassitude. Il appartenait au xix' siècle de faire du déisme ime sorte de religion, de donqer aux problèmes posés par la raison humaine des aspects dogmatiques, à la critique philosophique des allures de sacerdoce.

Bérangern'a pas complètement échappé à cette tendance de son époque. Fils de Voltaire à certains égards, — et par son actif et généreux amour des hommes, et par son bon sens acéré, et par son intelligence aux libres allures, et par une certaine façon d'aborder en souriant les questions qu'abordent « avec tremblement, » génuflexions et soupirs, les hommes de l'école de Rousseau et de M. Renan, et par cette faculté de la raillerie sanglante qui tue et qui fait rire, — Déranger s'éloigne du plus puissant des esprits français sur la question du déisme. Le chansonnier y apporte un sentiment, une vivacité d'expression que Voltaire n'a jamais connus, et que le xvin* siècle , nous le répétons , n'aurait pas compris. Autant le philosophe de Femey relègue Dieu, loin, bien loin dans l'infini et l'indiscutable, autant le poète populaire le rapproche de l'homme, et le mêle à ses préoccupations. Déranger aime le Créateur : s'il ne le prie pas à la manière des dévots, s'il n'en fait pas im être capricieux et 'redoutable,

une sorte de pédagogue surveillant, férule en main, les marmots qu'il a créés tout exprès pour lui rendre hommage, il Tadore en comptant sur sa bouté, et en s'inclinant devant sa puissance :

11 est un Dieu, deyant lui je m* incline. Libre et content, sam hti demander rien.

C'est une religion toute philosophique et théorique, affî*anchie de quelques erreurs et de désirs égoïstes, mais c'est déjà une religion, puisque le sentiment religieux s'y trouve.

Gela prouve une fois de plus combien nous sommes tous fatalement les produits de notre race et de notre siècle, combien le milieu où nous naissons, où nous vivons, marque profondément son empreinte sur notre esprit. La Révolution française avait aboli le catholicisme: qu'importe? c'est en vain qu'on décrète la suppression d'une forme religieuse, tant que le sentiment reUgieux persiste. A peine les églises étaient-elles fermées aux pompes catholiques, que Robespierre proclamait le culte de l'Être suprême. Le XVIII® siècle avait ébranlé la foi et détruit les dogmes, il n'avait pas tari la source d'où ils sortent. Aussi, après la persécution religieuse, y eut-il réellement une réaction en sens contraire, une véritable recrudescence de religiosité ; seulement , -^ et ceci prouve avec toute évidence combien le sentiment religieux, lui-même quoique vivant encore, a perdu de sa force et de son énergie , combien il languit et semble toucher à son déclin final, — cette renaissance ne put rien enfanter de nouveau. Tout ce qui progresse, invente, tout ce qui est sain et vigoureux, crée : II. 15

au XIX* siècle le sentiment religieux n*a rien inventé, rien créé ; comme Tarchitecture et la sculpture, arts morts qu*on essaie en vain de galvaniser, il s'est contenté des formes vieillies, des dogmes usés. Il a continué de s'abriter sous l'édifice vermoulu du catholicisme, auquel il ne croit plus, et qui ne répond plus — quoi qu'on en ait — aux aspirations nouvelles, aux besoins exigeants que le souffle des temps modernes jette dans tous les esprits. Il a porté avec lui dans la vieille citadelle papale des élém^ots de discorde et de désertion , sans trouver en lui-môme la force de s'élever un abri plus durable. — Cela devait être. Aux moribonds, que faut-il? une tombe 1 Cependant, par un dernier effort, il a tenté, il tente encore de s'éterniser en se crampcmnant parfois à la philosophie. Il s'efforce d'ériger le siâritualisme en église, le déisme en une foi ^ ; vaine tenta-

* Ceh est si vrai que le Monothéisme chrélieB ou Umêôfùwu t maintenant son Recueil de prières^ comme toute religion constituée. Un pasteur protestant, M. Leblots, vient de publier un volume trèscurieux et très-intéressant, sous ce titre : Prières pour les différents âges et les principales eireonsiances delavie^.M. LeMoii ert un esprit indéprâdant et hardi qui semble avoir eourageoseasirt secoué le joug de la tradition et des dogmes, pour se réfugier dans un monothéisme vivant, pur de toute alliance, de tout compromis avec Torthodoxie. Ses prières s'adressent au seul Dieu, ne nonmient Jésus que comme le meilleur des hommes, et n*OBt de commun avec les religions établies que le sentiment religieux t

— « Comntent exprimer les transports de Joie que j*éproave, 6 » Dieu de vérité, depuis que l'image du vrai Jésus a banni de man » cœur la fantastique flgure du faux Christ t... Sous sa domination » usurpée, tu ne m'apparaissais, d Dieu d'amour, que comme un » tyran faroschc, alléré de sang, impitoyable envers tous oeix qne

« Sirabbour?; et Paiis. J»»él Chorbaliez, libraire.

SA nËLi6ioN. . 255

tive ; ni le spiritualisme, ni le déisme ne sont des religions: choses vagues, transitoires, sans point de départ, sans conclusion , ils alourdissent la marche de la raison, ils retardent les progrès de la science ; mais leur action négative ressemble à ces potions calmantes et inoffensives qui rendent plus doux le passage de la vie à la mort, de l'existence à la destruction.

A cette tentative désespérée, nous aurons dû le mouvement rétrograde de la philosophie contemporaine; ces compromis entre la raison et la I(h qui ont produit tant de trouble dans les consciences,

» ta colère avait Trappes, etqae tes irrévocables arréu avaient voués » à la damnation éternelle. Ce Christ partial, qui prétendait en sau- » ver quelques-uns, m'inspirait même pins de froideur que de sym- II patbie, puisqu'il ne pouvait se résoudre à les sauver tous , et à » féanir sous son OMntean de miséricorde ceux de tes enfants qui

• ne l'avaient jamais entendu nommer Né comme fnus, le vrai

» Jésus sanctifie les lois de la naissance, que son rival avait cou- 9 vertes de souillures. Doué d'un cœur partagé, comme le nôtre, » entre les sollicitations de ton esprit et les suggestions de KégoTsme, » H nous a prouvé quelles forces prodigieuses tu as cachées au fond » de la nature humainCy en triomphant des tentations, en t'aimant, » 6 Dieu, jusqu'à la mort, en ainunt rhomanité jusqu'à se donner n pour elle. W nous a monûé ce que nous pouvons faire quand ton » amour embrase nos cœurs, quand nous sommes arrivés à la » conscience de notre union avec toi, et que nous avons reconnu m ton enfant dans cbaqne homme...,. Puissé-je, d Pire de Jésus et 9 d$ rhumanité, te servir, comme Jésus, par des pensées saintes, » par la droiture des sentiments^ par la àuirité du cotur et par le n dévouement au genre humain! b (Bonheub de conxaitee lb vrai Jisus, page 274 eipassim),

Béranger aurait pu réciter cet acte de foi, et il exprimait souvent, presque en mêmes termes, les mêmes sentiments. C'est ainsi qu'il comprenait l'Évangile et Jésus. Du reste, il n'y a pas un vrai déiste qui ne consentirait à dire cette belle prière.

tant de vide dans les intelligences, tant de faiblesse dans les caractères. Nous lui devrons aussi quelques belles œuvres d'art, dans le genre de la Vie de Jésus; mais le faux et le confus passent, le réel et le vrai réclament leurs droits : ils chasseront du même coup le sentiment religieux qui raisonne et les philosophies qui croient, car la vérité» c'est la foi qui s'incline ou la raison qui commande.

D'ailleurs, ce déisme, cette tendance religieuse que nous relevons chez Béranger et qu'il a subie comme tous les hommes de son époque, — c'est àpeine si Ton trouverait une exception parmi les écrivains et les penseurs, depuis 1800 jusqu'à 1848, — ont contribué pour leur part à populariser les chansons du poète. Dans cette œuvre éminemment populaire, où Ton peut dire que la France de la Restauration et de 1830 revit tout entière, une autre conception religieuse n'eût pas exercé l'action favorable que Béranger en attendait sur le peuple. N'oubBons jamais, en effet, quand il s'agit de Béranger, qu'il s'agit aussi du peuple, auquel le chansonnier s'est adressé, et duquel il a été entendu.

Or le peuple n'a lu ni Voltaire, ni Rousseau ; en dehors d'une incrédulité brutale et instinctive, il ne connaissait que les grossières superstitions et les cérémonies cathoUques. Grâce au chansonnier, il a connu un autre ordre d'idées, il a entrevu un monde moral et reUgieux qui n'avait rien d'offldel ni de dogmatique. Il a comparé le Dieu des bonnes gens au Dieu du catéchisme, et, lorsqu'il a repoussé le second, il a pu se rendre compte des motifs de sa répulsion et de sa résolution. Il s'est élevé d'un degré, en appre-

nant à réfléchir sur ces questions , en les entendant traiter devant lui, en adoptant une doctrine toute en faveur de la liberté et de raffranchissement de la raison, si on compare le déisme consolant et démocratique du poôte au Jéhovah romain. Puisque nous ne pouvons atteindre à la vérité d'un seul bond, puisqu'il nous faut passer par une série d'approximations et d'expériences, quitter Bossuet pour Voltaire, et le spiritualisme pour la science , le peuple a progressé en adoptant la foi raisonnée et libre du chansonnier. Lorsqu'il prêchait le déisme aux ignorants, Déranger jetait encore, mais, cette fois, sans arrière-pensée, « une planche sur le ruisseau. »

De même que Déranger était déiste, il était spiritualiste. Il le dit en maint endroit de sa Biographie et de sa Correspondance, et dans ses Chansons même, surtout dans les dernières, il proclame sa croyance en l'immortalité d'une âme ithmaiérielle. Cependant sur cette question de l'immortalité et de Vimmalérialité de l'âme, le chansonnier s'exprime en termes moins arrêtés et moins nets que sur l'existence de Dieu, et cela se comprend. Si le bon sens, au premier abord, admet un Être suprême, si une certaine logique nous conduit naturellement à conclure de l'œuvre à l'ouvrier, de la création à un Créateur doué de volonté et distinct de sa création, le bon sens et la logique se refusent visiblement à concevoir une âme immortelle dans un corps mortel. Cette chose mal définie, incompréhensible, qu'on ne sait où loger, qui n'a ni étendue, ni divisibilité, ni aucune des propriétés de la matière, et qui cependant ne se manifeste que par elle ; qui la dirige et

258 BÉRANaBR.

la domine, dit-on, et qui cependant souffire de toutes ses souffrances, jouit de tous ses plaisii^s, ne reçoit de sensations et d'idées que par Tintermédiaire de c^s organes périssables auxquels elle doit survivre et sans lesquels il lui serait impossible de sentir, de penser et d*agir, — puisque sensation, pensée, action, si elles ne revêtent une forme tangible, deviennent aussitôt de pures entités, dont l'existence latente n'offre aucune réalité et dès lors aucun intérêt ; — l'âme, disons-nous, ne présente à la raison qu'une succession de problèmes sans solution. Aussi ne devons-nous pas nous étonner que Béranger en ait toujours parlé d'une façon assez vague, quoiqu'il crût à la persistance de la vie et de la personnalité * dans un monde meilleur. C'était chez lui, dirait-on, plutôt un sentiment et un désir, surtout une illusion consolante, qu'une foi réfléchie et une conviction raisonnée. Il se plaisait à rêver qu'il retrouverait un jour ses amis, ceux qu'il avait aimés et ceux qull avait obligés, et qui sait ? que, là-haut, il pourrait encore leur être utile. D'ailleurs le spiritualisme comme le déisme du poète, surveillés par le vigoureux bon sens du penseur, n'ont jamais déteint sur sa morale et sa philosophie. C'étaient là les aspirations de l'homme d'imagination ; l'homme pratique et sensé a toujours conçu les devoirs du citoyen et l'organisation de la société en dehors de ces hypothèses.

En efTet, le spiritualisme n'est pas toujours la

Ml y a là, du reste, deux conceptions qui ne sont pas corrèlali?es. La vie ne meurt pas : elle se transforme. La question réside seulement dans la perùstance de la persoanallté au delà du f '

SA EELiaiON. 259

conséquence da déisme : de nombreux exemples le prouvent dai» Thistoire, et, au besoin, ils ne manqueraient pas autour de nous. Les Hébreux, de bonne heure convertis par Moïse du polythéisme S qu'ils traversèrent, au monothéisme dans lequel ils s'arrêtèrent, ne croyaient pas à l'immortalité de rame. Jésus lui-même, — il croyait fort en Dieu, — ne proclame nulle part d'une façon catégorique l'exist nce de l'âme, ni surtout son immatérialité. Les passages où il parle de la c Géhenne de feu, v et cette menace d'un tourment tout physique ne peuvent à coup sûr .s'appliquer qu'à une conception matérielle de l'âme, qui ne saurait brûler si onla suppose incorporelle, et les damnés, dans l'enfer catholique, ne sont évidemment pas de purs esprits.

Des Pères de TÉglise, ainsi que les premiers chrétiens, ont cru à l'âme matérielle*, et l'annonce du

* La critique allemande a démontré surabondamment que la Bible aetuelle eat formée de deux sortes de documents fondue ensemble, ou même, et le plus aourent, simplement juxtaposés par quelque copiste eu rédacteur relativement assez moderne.

Ces documents ont reçu les noms A'ÉlohUtes et de J^^oi^lef, suivant le mot par lequel l'idée de Dieu s*y trouve exprimée. Dans les uns cette idée est igurée par le pluriel Élohxmj qui veut dire les forces ^ les puii8€mcu, et dont on ne saurait nier le caractère polythéiste; dans les. autres, de date plus récente, contemporains de Moïse ou postérieurs à sa mission, les Élohim sont remplacés par Jihovah , personnification du Dieu unique. (Voir Michel Nicolas, Ettax de critique hiUique^ 1 vol. in -S», Michel Lévy.)

* «La croyance généra le parmi les Pèrei de TËglise était que Téroe est plus ou moins matérielle. Ceux-là même qui parlent à€ Vasomo' fie de Tftme, n'entendent par là qn*une matière très-subtile, comme le prouve deux passages d*Origèue, dans l'un desquels il dit que l'âme est incorporelle, et dans l'autre, qu'elle tient, pour ainsi dire, le mi-

260 BÉRANOER.

Jugement dernier j où tous les humains se retrouveront avec leur corps, indique bien que le ^frirUua- Hsme est une conception beaucoup plus moderne, introduite dans le christianisme sous rinfluence des idées alexandrines, mais que le christianisme ne contenait pas à son début.

Voltaire, lui, tout en en affirmant le déisme, ne peut se résoudre à croire à l'existence de Tàme. Partout dans ses œuvres et dans sa correspondance, il montre jusqu'à quel point cette idée révolte sa raison.

— Peut-on démontrer, s'écrie-t-Uàchaque instant, que Dieu n'avait pas le pouvoir, s'il l'avait voulu, de donner à la matière la faculté de penser?

— Peut-on prouver, répète-t-il sans cesse, que la pensée n'est pas une propriété de la matière, comme rétendue et la divisibiUté?

liea entre la chair et l'esprit. Cependant aaean d'entre eux n'eut des idées plus grossières que TertuUien, qni donne à l'ime la fonae et les propriétés da corps, par la raison que si elle n'était pas eorpereHe, elle ne serait capable ni de ebâtiment, ni de récompense. Td était aussi l'avis de Méthodius, d'Amobe, qui attribue à Tàme la solidité d*un corps, et de Lactance qui, à l'exemple des Pères alexandrins tenait Téme pour une substance d'une ténuité extrême, mais lui refusait l'immatérialité, attribut de Dieu seul. A ces doctiirs de rËglise il no os serait facile d'en ajouter Tingt autres, tandis q«e bois n'en connaissons que deux , Nemesius et Augustin, qui aient affirmé clairement l'incorporéité de l'âme, avant que Claudins Mamert publiât son traité de l'état de l'âme contre Fausta Dies, lequel enseignait que les âmes ont un corps subtil de même que les anges. Ce tanmi les Scolastiques qui rondèr^nt définitivement la spiritualité de l'âme, admise comme une vérité incontestable par les philosophes et les théologiens depuis que Descartes l'a présentée dans tout son jour. (Eugène Haag , Histoire des dogmes ehritiens, 2 [vol. in-8*. Joil Gherbuliez.)

En effet, restomac reçoit des aliments, les digère, les transforme en chyle qui devient du sang et se distribue à Torganisme entier. Pourquoi le cerveau ne serait-il pas un autre estomac affecté à des fonctions semblables, dans un ordre différent? Pourquoi, puisqu'il reôoit les sensations , ne pourrait-il les digérer à sa façon , les transformer en idées, unir ces idées ensemble, et donner naissance à ce que nous sommes convenus d*appeler la pensée ? Il n'y a là aucune impossibilité, rien qui choque le bon sens et la raison, rien qui ne soit conforme aux lois reconnues de la nature. Mais contre cette hypothèse, un sentiment proteste en nous, et le plus invincible de tous , — la vanité. L'honmie ne se sent plus assez séparé des animaux. U lui a fallu d'abord un Dieu qui lui donnât le monde, et qui créât les mortels c à son image ; » il lui a fallu ensuite une âme qui fût sa propriété exclusive, et qui lui permît d'appeler instinct la pensée chez les autres êtres vivant à ses côtés.

Le christianisme, en ne s'occupantque derbonune, en laissant inexpliqué le monde animal et végétal, en renfermant l'univers dans deux expressions: Dieu et l'humanité, a été, quoiqu'on dise, et quelque bruit qu'on fasse de l'humilité relative qu'il a prêchée, l'apothéose de l'orgueil humain. Il a humilié l'homme devant Dieu, mais, à Dieu, il a donné l'homme pour unique préoccupation, pour unique sollicitude, et il a séparé ce dernier de la création entière , dont il fait partie pourtant , au même titre que toute créature animée. Il a même réduit l'homme à un seul couple et tout résumé ainsi : un

?62 MiRANGER.

homme, un Dieu. — Jamais philosophie n*a donc été plus exclusive, jamais système de l'univers n*a été plus incomplet; jamais on n'a laissé dans un oubli plus profond, dans un dédain plus superbe» la nature et ses innombrables enfsmts.

Aussi le christianisme pur ne oontient-il pas les éléments de cette synthèse universelle vers laquelle la science moderne nous conduit à pas de géant. Plus nous avançons, plus nous prenons possession de la terre, plus nous découvrons combien la vie y est enracinée et active jusque dans le moindre atome, — plus Thomme conçoit ce qu^il y a d'impossibilité et d'ignorance dans l'isolement où il a voulu se renfermer , plus le sentiment de la sohdarité, non pas seulement humaine, mais absolue entre les diverses manifestations de la vie, s'accuse avec force etréclame une solution pratique. Voltaire le devinait déjà, lorsqu'il déclarait hautement, et Ton peut dire courageusement, que si l'homme avait une âme, les animaux, — qui ont les mômes organes, qui ont de la mémoire, des idées, un raisonnement, des passions, et qui se montrent susceptibles d'éducation, — ont une âme également. Nous ne serons sortis des préjugés, de la science fausse, des cosmogonies craintives et ridicules que du jour, où nous retrempant sincèrement dans la nature réelle, où l'interrogeant sans faiblesse et sans oi*gueil, avec le saint amour de la vérité et le désir énergique de voir clair, nous renverserons les barrières qui séparent l'homme de la création, comme nous avons déjà renversé en partie les barrières qui séparaient les hommes entre eux ; que du jour où

nous ^comprendrons que les mômes effets supposent nécessairement les mômes causes, que la vie est iovrjowrs et partout VintelUgenee, et que des idées ne déviennent pas des instincts en passant de Thonmie au quadrumane.

L'admiration profonde.de Béranger pour TÉvangile et pour la vie de Jésus a contribué sans doute à donner à ses idées cette teinte de spiritualisme que nous y constatons. Ce qui Tavait frappé dans la prédication du jeune Hébreu, ce sont quelques paroles véritablement très-belles, cette énergique aspiration vers le bien, ce mépris des formes et des pratiques religieuses qui tranche si singulièrement avec les pompes, les minuties et le matérialisme de la religion catholique, où chaque parole du maître est devenue ime cérémonie, un sacrement, une prescription. Le chansonnier y avait deviné une tendance trop conforme à ses vœux de fraternité pour qu'il s'y montrât insensible. Seulement il complétait la doctrine de Jésus par une morale et une philosophie toutes modernes et très-révolutionnaires, et il crut que cette morale, que cette philosophie en découlaient naturellement, tandis qu'elles en sont, dans une certaine mesure, la négation véritable. Le poète a vu dans l'Évangile tout ce qu'il y mettait, et, dénaturant le christianisme, le transformant, réhabilitant le corps, supprimant la chute, croyant à la bonté des créatures, adorant Dieu, mais ne songeant qu'aux* hommes, espérant la vie future, mais ne s'occupant que d'améliopcr la vie présente, il a pu se dire, il a pu se croire chrétien.

264 BéRANOER.

En résumé, si Béranger, dans ses opinions sur Dieu, l'âme etTÉvangile, a sui\d en partie le courant qui, par Rousseau et Robespierre, Ghateaubiiand et Lamartine, et Técole romantique tout entière, ramenait dans ses eaux troubles le sentiment religieux presque tout à fait disparu à la mort de Voltaire; s'il a subi Tinfluence de son siècle qui, au moment d'entrer définitivement dans le domaine de la science et de la réalité, se retourne une dernière fois vers le .passé, en évoquant les rêves où s'est bercée et attardée trop longtemps l'enfance de l'humanité ; si, comme la plupart des hommes de son époque, après avoir abandonné sans retour les religions positives, il a cherché à concilier avec les nouvelles conceptions du présent ce mélange hybride des besoins modernes et des idées antiques qu'on appelle de nos jours le christianisme ; « Déranger, dis-je, a reçu la marque déiste et l'empreinte spiritualiste des soixante années écotilées depuis 1789, il appartient néanmoins, par sa morale affranchie, par sa philosophie éminemment sociale, au monde de la Révolution et de l'avenir, au monde de la science et de la liberté.

La vie de Déranger a été longue. Pendant

..soixante-dix-sept années il a assisté à tous les

grands événements de notre histoire contemporaine,

depuis la prise de la DastiUe, qui fut le baptême po-

li tique du chansonnier, jusqu'au 2 décembre !85l, qui fut son extrême-onction.

Il nous reste à étudier le rôle qu'il y a joué, Tinfluence qu'il y a exercée, et la part de responsabilité qu'il convient de faire remonter jusqu*à lui ; il nous reste à rechercher si le poète fut réellement, ainsi qu'on l'a prétendu, ennemi delaliberté, s'il a, en quoi que ce soit, contribué au retour en France du régime impérial.

Eh bien! disons-le tout d'abord :— ces suppositions sont fausses, et ne résistent pasau plus léger examen. Béranger fut toujours républicain et révolutionnaire, comme on l'avait cru jusqu'à ces derniers temps ; Béranger n'a jamais chanté que la patrie, le peuple et la Uberté.

Pour plus de facilité et de clarté, nous diviserons la vie politique du chansonnier en quatre périodes distinctes. Elles comprendront : !** le premier Empire ; 2* la Restauration ; 3* la Monarchie de Juillet ; 4* la République de Févri&r et le second Empire.

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