CONCLUSION
avait écrit : on a relevé un mot jeté au hasard, quelque phrase à double sens, on a surtout mis à contribution M. Savinien-Lapointe et M. de Lamartine, et, sur des témoignages fort discutables, on a déclaré que Déranger aimait Tégalité sans la liberté, qu'il prêchait une dictature démocratique.
Dans sa vie entière, on a fini par trouver un fait, un seul, qui semblait se prêter à de fâcheux commentaires, et Ton s'en est emparé avec une joie naïve : nous voulons parler de la démission de Béranger, lorsqu'il fut nonmié représentant du peuple, en 1848. On a tourné ce fait unique et contre l'homme privé et contre l'homme public ; on a voulu ^ voir et la preuve d'une égoïste habileté et méme^ une sorte de protestation contre le régime proclamé le 24 février.
Cela convenait merveilleusement à ceux qui désiraient transformer le chansonnier en bonapartiste, afin de pouvoir satisfaire, du même coup, leur antipathie contre le gouvernement actuel et l^ttrs vieilles rancunes contre le poète national.
Ajoutons à ces divers sentiments, un sentiment mauvais et bas, l'envie, l'envie qui régnait sourdement au fond du cœur de plus d*uiv homme de lettres, ulcéré de vcw la popularité accompagner jusqu'au bout un humbte chansonnier, sans titres académiques, sans décorations, sans distinctions officielles ; ajoutons encore la lassitude d'eûtendre toujours appeler cet homme : le juste,
M. Sainte-Beuve ne l'a-t-il pa#dit: « Béranger avait trop duré. .. cela ennuie et impatiente à la longue. . . »
Au fur et à mesure, nous avons réppnflu à toutes les attaqua», et nous croyons les avoir réfutées. Il
nous reste maintenant à résumer notre opinion sur Béranger, à exposer sa morale, sa philosophie, sa reKgion, à définir en quelques mots sa conduite politique,'tellement défigurée depuis plusieurs années qu'il devenait essentiel de rappeler des faits mis en oubli et de rétablir dans leur réalité des faits conti*ouvés ou faussement interprétés : après le roman, interrogeons Thistoire.
§ I. - SA HORALE.
Dans un certain, monde, il est de mode d'accuser le chansonnier d'immoralité, et de se voiler le visage au seul titre de plusieurs de ses chansons. Beaucoup de gens aussi réprouvent ses idées philosophiques et religieuses ; les uns lui reprochant son irréligion , les autres prétendant au contraire qu'il a compromis la dignité du bon Dieu en le mettant en chansons, même pour lui rendre honunage et s'incliner devant lui. Qi^lques-uns enfin, mais c^est le tout petit n&nbre, regrettent son déisme et pensent que, sur la question iv^igieuse, Déranger n'a pas été aussi loin que vont désormais les esprits hardis de notre époque. Ainsi à cet égard nous rencontrons trois opinions tranchées et trois sortes de critiques : ceux qui voient dans le chansonnier un athée, ou p^n; le moins un sceptique ; ceux qui s'indignent de l'audaee avec laquelle il a osé mêler à ses refrains des' sentinàents religieux ; ceux qui le bl4ftient de i^'étre arrêté au déisme.
Avant de toucher à la question religieuse, nous traiterons ht question morale, pour deux motifs : d'abord elle est plus simple ; ensuite, chez Béranger, les tendances et les idées morales étaient indépendantes de la foi religieuse. Pour la plupart des individus il en est difiërenunent : la religion dicte la morale, et cela se comprend. La religion s'enseigne comme le droit; elle a conmie lui son code où se trouvent relatéei toutes les choses défendues. Les êtres vulgaires, en qui la conscience sommeille, gravent ces articles dans leur mémoire, et se croient honnêtes parce qu'ils se souviennent.
L'être bon réellement, celui qui pense par luimême, qui s'étudie et se surveille incessamment, ne subit de lois que celles qu'il s'est données et qu'il a jugées r^pectables. Il commence par la morale appuyée sur ce sentiment intime du devoir qui dirige toujours les nobles et fortes natures.
Combien dtera-t-on d'honunes ayant la force et le bon sens d'aimer le bien parce qu'il est le bien, d'écouter leur raison et d'étudier la réalité loin de tous les partis pris philosophiques et religieux ? — Hier on n'en comptait pas ; aujourd'hui on en compte à peine ; demain ils oseront s'affirmer et proclamer enfin l'affranchissement réel, complet, de l'esprit humain.
La morale de Béranger se réduisait à deux mots : SOYEZ BONS. — Partout cette idée de bonté se retrouve dans ses plus beaux vers ; partout il y prêche Taitiour des hommes les uns pour les autres, la pitié pour les faibles et les malheureux ; pailout on y sent dominer le sentiment de la sohdarité humaine. On a
210 BiRANaER.
dit que Bétanger aimait surtout VigcdUé; on se trompait. Sur le drapeau réyolutionnairé, il y a trois mots inscrits : Liberté^ égalité, fraternité. De ces trois mots, le dernier ^t celui que Béranger a toujours inscrit avant les deux autres sur son drapeau à lui, qui portait ."Fraternité, liberté, égalité.
Où Ton i)eut le mieux apprécier la morale de Béranger, c'est peut-ôtre dans la chanson des Deux Sœurs de Charité, dans ces strophes où il met sur un pied d'égalité parfaite la danseuse d'opéra et la sœur grise * :
Entrez, entrez, d tendrez feaunes 1 Répond le portier des élus :
Li charité remplit vos âmes; Mon Dieu B*exige rien de pi os.
On est admis dans son empire, Pourvu qn*on ait séché des pleurs, Sous la couronne du martyre On sous des couronnes de fleurs.
Dans cette morale qui abat toutes les barrâères étroites où Ton avait renfermé la vertu, dans cette morale qui accueille toutes les bonnes actions, qui détruit toutes les hiérarchies — et non pas seulement les sociales, — la plupart des lecteurs nevoient.qu'un jeu d'esprit assez audacieux et fort inconvenant, lij
* Vierge défunte, une sœur grise.
Aux portes des deux rencontra Une beauté leste et bien mise Qtt*on regrettait à TOpéra.
Toutes deux, dignes de louanges, ArriTaient après d'heureux jours, L'une sur les ailes des Anges, L'autre dans les bras des Amours.
avait là pourtant une profession de foi très-réfléchie, un appel énergique à la fraternité réelle, en dehors des vieilles théories.
Cette morale part du point où j'arrête la morale chrétienne.
Dieu lui*mém6
Ordonne qu'on aime.
Je TOUS le dis en Térité, Sauvez- TOUS par la charité.
Les mots ici peuvent tromper. Ce sont, en effet, les mots de TÉvangile ; mais Tesprit n'en est plus : il va bien au delà. Jamais TÉvangile n'a mis sur le môme rang, n'a comparé pour les couronner ensemble :
Une sœur grise^
Une beauté leste et bien mise Qu'on regrettait à TOpéra.
Et ce n'est pas là seulement une boutade de poëte, une comparaison hasardée, im effet de poésie. Non, Béranger insiste, va jusqu'au bout, entre dans le détail, et ne nous laisse aucune illusion sur son intention :
— Dans les palais et sous le chaume.
Moi, dit la Sœur, j*ai de mes mains Distillé le miel et le baume
Sur les souffrances des humains.
— Moi, qui subjuguais la puissance.
Dit Tactrice, j*ai bien des fois
Fait savourer à l'indigence
La coupe où s*eniYraient les rois.
L'une s'écrie :
A descendre en paix dans la tombe Ma Yoix préparait les mortels.
L'autre répond :
Moi, je faisais chérir la vie :
Le plaisir fait croire au bonheur.
— Aux bons cœurs, «joute la Nonne, Quand mes prières s'adressaient, Des riches je portais Taumône
Aux pauvres qui me bénissaient.
— Moi, dit l'autre, par la détresse Voyant Thonnéte homme abattu.
Avec le prix d'une caresse.
Cent fois j*ai sauvé la vertu.
Il paraît impossible d*aller plus loin, de poser et de résoudre plus nettement la question. Pour Déranger, il n'existe qu'une morale : sécher des pleurs. Le vice n'est pas dans le plaisir, il est dans la dureté. Faire souffrir les autres, tel est le crime, le seul, et Béranger a raison. Mais là il se sépare aussitôt de la loi proclamée, il y a dix-huit cents ans, du haut du Crolgotha. Cette loi prononçait l'anathème contre les sens et leurs appétits ; cette loi déclarait que l'honune, né pécheur et maudit, devait racheter son âme immortelle par Timmolation continuelle de son corps : elle donnait pour but suprême à Têtre déchu d'aimer Dieu et de mériter son pardon; de tout individu elle faisait un coupable tremblant devant son juge. Voilà ce qu'il y avait de réellement nouveau dans la « bonne nouvelh, » Elle séparait rhomme en deux portions , l'une physique , qu'il fallait enchaîner comme un esclave révolté ; l'autre inimortelle et corrompue, qu'il fallait laver de ses
souillures. On disait bien : tous les hommes sont frères, aimez- vous les uns les autres ; mais ce sentiment de la fraternité humaine commençait à poindre de tous les côtés vers la fin du monde païen. Il aurait suffi à sauver le monde, si TÉglise n'avait renversé complètement Tordre des préoccupations morales, en mettant chaque homme dans la nécessité de se sauver d'abord lui-môme. De ce moment la société frappée au cœur languit d'abord, puis disparut dans le chaos de Tinvasion, et la barbarie, pour quatorze cents ans, envahit TEurope.
Jésus croyait fermement à la fin du monde ; il ne doutait pas que les temps ne fussent révolus, et que le jour de la liquidation universelle ne dût se lever bientôt. Cette erreur explique et justifie tout ce qui manque de pratique à sa doctrine, tout ce qu'elle offre, si on voulait l'appliquer réellement, d'antisocial et d'incompatible avec le progrès de la civilisation. Elle explique surtout le côté ascétique de sa morale, et cet idéal de la vertu que nous subissons depuis tant de siècles. En effet, la vertu, telle qu'on la prêche et qu'on la respecte dans la société, môme encore aujourd'hui, n'a presque rien d'actif. Elle consiste moins à développer nos facultés , à nous agrandir intellectuellement, à répandre le bonheur et la joie autour de nous, qu'à nous tenir en garde contre les incitations de la chair et de l'esprit malin. La doctrine chrétienne voit dans chaque homme deux frères ennemis, un corps et une âme , toujours en lutte lun contre l'autre, tous deux coupables aux yeux d'un Dieu, qu'on a transformé de père en juge sévère et jaloux, et dont il faut à tout
prix obtenir le pardon. Dans cette situation, i^ètre humain écrasé par le sentiment de sa faiblesse et de ses devoirs, uniquement préoccupé de la nécessité de mériter son salut , n'osant compter ni sur lui-même qu'il sait coupable, ni sur Dieu chez qui il a tout d'abord méconnu la justice et la bonté, en vient à prendre l'absence de certains vices pour le bien liiimême , et se voue à une sorte d'immobilité morale pour éviter toutes les occasions de chute. Il ne s'agit plus de consoler ses frères , il s'agit de leur inspirer la terreur féconde du mal, et, par Tanéantissement de la volonté, de les amener à la foi qui leur donnera la grâce, laquelle à son tour leur procurera le salut.
Veut-on juger à fond cette morale chrétienne et ses conséquences? qu'on l'étudié au couvent, son produit parfait et direct. On l'y verra consister dans l'inaction intellectuelle et physique, dans la macération du corps, le mépris de l'esprit, la suppression de tous les sentiments naturels et de toutes les passions.— Au sein de la société, qui a conservé l'idéal, mais qui ne peut le réaliser sous peine de périr, la vertu se résume essentiellement dans une série de négations : regarder la terre comme un exil, la vie comme une épreuve délicate, au bout de laquelle nous attend Tenfer ou le paradis, telle est la théorie.
Quand on se reporte à la prédication de Jésus ; quand on se rappelle que le réformateur croyait au règne prochain de Dieu, sans admettre cette morale, on cesse de la trouver illogique, et l'on comprend qu'elle pût être praticable momentanément, dans l'attente du grand événement désigné par Texpres-
sion de « Jugement dernier. » Alors la prière et la contemplation ascétique restaient, en effet , la ressource suprême de Thomme coupable inopinément appelé devant son juge. Le monde en durant, les sociétés en s'organisant, ont fait de cette morale de l'agonie , une morale insuffisante et dangereuse. — Ne s'appliquant pas à la vie , mais à la mort , cette conception de Jésus 'a gêné l'expansion delà vie. En dehors du couvent, — véritable nécropole édifiée sur l'hypothèse du dualisme entre le corps et l'âme, et de la chute de l'homme , — cette morale a détourné longtemps l'activité humaine du but réel où elle devait tendre. Au Ueu de chercher le bonheur, et d'organiser la terre pour l'affranchissement général, le bien-être des créatures qui l'habitent, l'homme convaincu que le bonheur ne commencerait pour lui qu'au delà de la tombe, dans « un monde meilleur, » ne s'est pas occupé d'améUorer efficacement celuici, sur lequel nous luttons et nous souffrons depuis des milliers de siècles, sans autre résultat que de léguer de nouvelles luttes et de nouvelles souffrances à nos enfants nés eux-mêmes au milieu de la lutte et de la souffrance. Chez ses semblables voyant des coupables, bien plus que des malheureux, l'homme n'a pis éprouvé pour eux ce sentiment de sympathie exaltée qu'on éprouve pour l'innocence persécutée, n a cru le mal nécessaire et la douleur légitime, et s'il les a parfois soulagés, c'a toujours été sans conviction, sans ardeur, avec la pensée qu'il ne pouvait les supprimer, quelaquestion était moinsde vivre heureux et bienfaisant que de gagner sans péché la vie future. Aussi la misère sous toutes ses formes,
2t6 BÉRAN6ER.
la misère qui engendre le vice et qui produit la dégradation intellectuelle, n'a cessé de régner. On a fait l'aumône, parce qu'elle est agréable à Dieu * ; on n'a pas songé à détruire le paupérisme, à fonder réellement la démocratie, cette constitution politique non pas de l'égalité, mais de la fraternité humaine.
• D'autre part, ni la religion, ni les morales qui en découlent ne modifient les lois absolues de la nature. Elles peuvent enrayer le progrès, le rendre difficile et sanglant : elles ne suppriment pas les passions. Seulement elles les rendent coupables. On s'y livre comme on se livrerait au mal, et on les pousse à l'excès, du moment où, vaincu dans la lutte contre elles, on devient leur esclave pour avoir tenté d'être leur tyran. Les barrières factices ime fois franchies, on franchit aussitôt les barrières naturelles, et cela doit être puisqu'on les confond ensemble, puisque la raison n'a jamais connu les limites vraies du permis et du défendu. Entre l'ascétisme et la corruption, il n'y a plus d'intervalle. On va de l'im à l'autre, de l'abstinence à la dépravation, et des mauvais lieux à la Trappe ^.
La morale telle que la conçoit Déranger, chrétienne à certains égards, ne suppose jdus la culpabilité de rhomme et cette incapacité de faire le bien
* « Donner aux pauvres, e*eit prêter à Dieu, » dit un proyerbe populaire, qui prouye bien comme on entend la charité ayee les idées chrétiennes.
^ Voir La Dévotion à la croix, de Calderon (Théâtre espagnol traduit par M. Damas-Hinard), et Le Damné pour manque de foi, de Tirso de Molina (trad. par Al. Royer).
par lui-même qui le livre inévitablement à la préoccupation égoïste de son salut, en Téloignant des rêves de perfectionnement social. Elle se rapproche davantage de la nature et de la réalité. EUe accepte rhonune entier, avec toutes ses passions et toutes ses facultés; elle regarde le corps comme un humble ami, dont les besoins légitimes ne sauraient être honteux ni supprimés. C'est ime morale essentiellement pratique, qui songe bien plus à la terre qu'au ciel, àrhommequ*à Dieu^ En mille endroits de ses œuvres, le chansonnier revient sur cette idée que le plaisir rend Tâme bonne, qu'il adoucit les mœurs, qu'il porte au bien, j)arce qu'il crée en nous une sérénité favorable, une sorte de santé intellectuelle dont le cœur et l'esprit goûtent les fruits.
Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents,
s'écrie-t-il dans le Dieu des^ bonnes gens. Ailleurs encore , le bon Dieu^ s'adressant aux mortels, leur dit, « d'un air paterne : »
Pour vivre en paix, vous ai- je en vain Donné des filles et da vin ?
Les gens d'une certaine vertu protestent, se révoltent à la lecture de semblables vers et crient à l'immoralité. — Cela se comprend de la part de ceux
* Combien la nature est féconde
En plaisirs ainsi qu*en douleurs 1 De noirs*fléaux couvrent le monde De débris, de sang et de pleurs.
Mais à ses pieds la beauté nous attire ; Mais des raisins le nectar est foulé, u. 13
218 BÉBANGBR.
pour qui la morale^ comme nous ravons exposé plus haut, consiste à s'abstenir de certains actes matériels soigneusement énumérés; pour ceux qui s'enferment dans un programme où la vertu s'appelle chasteté, où la charité consiste à faire Taumône, où Tamour de nos semblables se résout en quelques prières destinées à racheter notre âme d'abord et la leur ensuite.
Béranger, au contraire, croyant à Tinnocence, à la bonté naturelle de Thomme, déplace Tobjet de la vertu : il le met exclusivement dans la pratique de la fraternité, d'une fraternité réelle, immédiate, et non de cette fraternité à terme éloigné, et qui n'existerait qu'après la mort, c dans le sein de Dieu. »
Sans doute il lève, lui aussi, les yeux,
... Yen ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunittont.
Mais, nous le répétons, il abaisse aussitôt ses regards vers la terre, et nous dit : C'est en travaillant pour elle que nous gagnerons le ciel, c'est en aimant les hommes que nous serons aimés de Dieu *.
(k>olez, boni Tins; femmes, daignez sourire; Et l'Univers est consolé.
{La Nature,) Toujours Vespoir tuit le plaisir qui passe. Que vous êtes bon, mon Dieu I je vous rends grAce, 0 mon Dieu I mon Dieu ! je vous rends grâce.
{Deo grattas d'un Épicurien,)
Là-haut, Saint Pierre en sentinelle,
Après un Are pour la sœur,
Dit à ràctrice : On peut, ma belle.
SA MÔkiAÈ. ^19
 côté de la bonté, sa morale se recommande encore par le bon sens, par Faudace avec laquelle il relève la chair et réhabilite le corps.
Qu'on ne s'y trompe point, ce n'est plus au genre de la chanson que le philosophe sacrifie lorsqu'il écrit :
Les bons cœurs seront mes élos Sans que pour eela je vous noie, Faites l'amour, y'nei en joie; Margnei vos grands et vos cafards.
Il y a là une prédication sérieuse. Le chansonnier n'aime pas c la fillette et la feuillette, » comme Désaugiers les aimait, d'instinct et par tempérament ; il ne manque pas non plus de « réserve et de chasteté, » d'une façon pour ainsi dire impersonnelle, et par cela seul qu'il appartient c à la race gauloise. » Il tient très-positivement à justifier la joie et le plaisir, à déclarer qu'on a interverti Tordre des devoirs, qu'il vaut mieux, en mettant son être entier dans la balance, prendre une part plus active à l'existence universelle, et faire quelques accrocs à la vertu que négUger de venir en aide à ses semblables. A ses yeux une caresse vaut une aumône, une larme de joie vaut une prière.
Si vos plaisirs sont partagés, nous dit-il, s'ils ne
Entrer cbexnous sans confesseur.
Elle s'écrie : Âh I quoique bonne, Mon corps à peine est inhumé, Mais qu'à mon curé Dieu pardonne, Hélas ! il n*a jamais aimé,
{Les deux sceurs de Charité,)
220 BÉRAl/GËH.
coûtent de pleurs à personne, si vous avez amené le somire sur des visages affligés, si vous» avez rendu le calme ou la gaieté à des cœurs agités ou froissés, qu'importe que vous portiez un cilice ou une robe de soie ? Le cilice, c'est Tuniforme, c'est la religion, chose transitoire et que le temps emporte : ce qui reste c'est le bien accompli. Croyezvous qu'il y ait des règles pour faire le bien, comme pour apprendre la musique? Pensez-vous que le dévouement perde jamais son mérite, et puisse cesser d'être le dévouement? Pensez- vous qu'il soit moins admirable chez l'actrice que chez la nonne ? Que la générosité, l'abnégation ne soient des vertus qu'avec la bénédiction du curé et la permission du maire?
Aux yeux de Béranger poser la question, c'était la résoudre, et, s'il avait tenu les clefs du paradis, il en eût ouvert les portes toutes grandes à Frétillon : il les eût fermées à double tour devant la coquette froide qui, sans commettre de faute, aurait joué avec l'amour, et n'aurait jamais connu l'amour.
On s'est donc trompé, lorsqu'on a vu seulement, dans le Dieu des Bonnes Gens, un Dieu d*opposition et de circonstance; lorsqu'on a pris certains vers du poète pour des vers de chansonnier sacrifiant aux nécessités du genre. — Béranger mettait dans la bouche de ce Dieu les préceptes d'une morale dont il a scrupuleusement pratiqué les côtés élevés : amour des hommes, sentiment profond de la soUdarité humaine, charité large et active. Cette morale de bonté et de bon sens, facile pour les petites choses, se montre indulgente aux faiblesses des sens qui n'entament
point la conscience, et gui laissent le cœur intact ; elle ne confond pas ce qni est essentiellement distinct : la loi sociale et religieuse, toute de convention, que le caprice des hommes abroge ou modifie, avec la loi naturelle que rien ne peut changer, et la vertu qui a mille costumes et un seul objet. ♦
Il y a le bien et les conceptions particulières du bien que chaque peuple, chaque race, chaque civilisation adopte et proclame à son tour. Le bien c'est de faire des heureux, le mal c'est de faire souffrir. Le reste, règles absolues d*un jour, choses promises et choses défendues, ne saurait être un crime en soi. Où commence Texcès, conunence la faute, parce que Texcès rend aussitôt nuisible pour nous et pour les autres ce qui n'était qu'un plaisir légitime. — L'excès de boire et d'aimer, s'appelle l'ivrognerie et la débauche ; mais n'oubliez pas que l'écueil n'existe pas là seulement, qu'il se trouve derrière les vertus les plus prônées, les mieux vues dans le monde : l'excès de l'économie, c'est l'avarice, l'excès de la prudence, c'est l'égoïsme; l'excès du sentiment religieux, c'est le fanatisme, la Saint-Barthélémy et l'Inquisition.
Déranger ajoute : — Si aucun des plaisirs innocents n'est un mal en soi,aucun non plus n'est indifférent, et il dépend de nous d'en faire la source d'un bonheur pour autrui. La gaieté, la gaieté elle-même, cette floraison de l'esprit toute inconsciente et toute individuelle, peut deVenir un devoir, un bienfait en action. Elle peut se répandre autour de nous comme une douce clialeur, et réchauffer les cœurs; elle peut créer l'oubli des souffrances, et arracher nos
222 BÉRAN6ER.
amis à cette contemplation d'eux-mêmes qui ea* fiante Tégoïsme.
Ce devoir, nul plus que Béranger ne Ta pratiqué. Né mélancolique, il s'imposa d'être gai, il y pai-vint ; et, si l'on ne sait guère ce que son dévouement à ses amis, sa bonté naturelle ont répandu de bonheur autour de lui, on ne saura jamais ce que sa gaieté a consolé, relevé ou sauvé de gens austères et dévorés par cette inquiétude fiévreuse qui aura été la maladie caractérisque des hommes de notre temps.
La morale de Béranger a donc le double caractère d'une protestation contre la morale officielle, et d'une tentative de retour vers des idées plus pratiques et plus simples. — Elle donne pour premier devoir de faire le bien ; elle place au second rang cette vertu négative qui consiste à nous préserver de quelques prétendus péchés, en nous inspirant un orgueil insupportable et une sévérité ridicule autant qu'injuste contre des faiblesses moins blâmables que l'insensibilité et l'étroitesse d'esprit.
Il ne faudrait pas cependant prendre tous les refrains grivois du poète pour des articles de foi. Il y en a un certain nombre, surtout au début de sa carrière, où l'on ne doit voir que des fantaisies, imposées celles-là par les nécessités du genre, ou dictées par l'ardeur de la jeunesse. Béranger a vécu vingt ans dans le xviii* siècle, puis, au sortir de la Révolution, il a traversé le Directoire. Il a subi là une influence incontestable doàt on retrouve la trace, non pas dans la philosophie de l'homme, mais dans les images plus libres, dans la langue plus crue de récrivain.
Aujourd'hui, nous sommes devenus fort sévères sur le chapitre des mots, tout en rafBnant davantage dès qu'il s*agit de la corruption des sentiments. Nous avons perdu la franchise de Molière, de Voltaire, de Béranger, quoique déjà bien adoucie chez ce dernier. Si on a cessé d'appeler d'un nom comique le mari trompé, en revanche, on a fait de l'adultère une sorte de fataUté sublime ou touchante. On s'attendrit, on pleure sur la femme coupable ; — c'est à la fois moins gai et plus malsain. Les critiques qui accueillent Fanny et M*^^ Bovary, et ceux qui admirent la « corruption savante » du chantre de René, se voilent le visage en Usant la Bonne fille ou f Opinion de ces Demoiselles, M'^ Grégoire ou Le vieux célibataire, i^'aut-il nous en plaindre? Non certes. Qu'ils adorent tant qu'ils voudront l'immoralité assaisonnée au paradoxe et relevée d'une pointe de réalisme, mais qu'ils ne s'érigent pas en défenseurs de la morale. A voir leurs goûts, ce qu'ils approuvent et ce qu'ils blâmenj;, nous comprenons trop qu'à leurs yeux la morale est une question de périphrases, et qu'ils accordent tout au fond, pourvu qu'on y mette certaines formes à la mode. Une pudeur vraie serait moins acconmiodanie. Elle ne rougirait pas d'une plaisanterie innocente par sa crudité même et le rire qui l'accompagne, tandis que leur chasteté s'accommode de la scène du balcon ^ ou de l'odyssée de l'épouse incomprise d'un médecin de village ^.
Enfin, il y a une deuxième sorte de chansons dans
* Fa:«!«t, par M. Ernest Faydeau.
3 M-* Bovary, par M. Gust. Flaubert.
les œuvres de Bèranger, où Ton ne doit voir que des tableaux et des satires de mœurs ; telles sont par exemple : Ma nourrice^ Ma grand'mère, Le Rêve de nos jeunes fiUes.
L'auteur ici ne parle pas en son propre nom; il fait parler des personnages, ou raconte des laits dont il laisse au lecteur le soin d'apprécier la moralité. Si la « morale populaire » s'offusque d'entendre raconter, en vers charmants, ce qu'elle absout tous les jours dans la réalité, c'est-à-dire les calculs d'ambition et les rêves de richesse de nos jeunes fiUes^ laissons protester la « morale populaire, » et, quand il s'agît d'œuvres littéraires et sérieuses, ne nous inquiétons que d'art et de vérités
< Le petit oiseau sur la branche
Laisse mourir son chant d*amour ; Et midi voit le lis qui penche S*alanguir sous les feux du jour.
Le petit oiseau sur la branche Laisse mourir son chant d*amour.
Gomme elle dort, la jeune fiUe, Sur les coussins de ce boudoiri Elle a mis bas coiffe et mantille; Près d*elle en vain brille un miroir.
Gomme elle dort, etc.
Là, de sa dernière pensée Sa bouche encor garde un souris.
Le ciel brûlant Taura forcée De quitter ses jeux favoris.
Là, de sa dernière, etc.
De sa paupière demi-close S^échappe un vague et doux regard.
Quelle élégance dans sa pose !
La philosophie de Déranger présente les mêmes caractère? de bonté et de bon sens que sa morale. On la dit avec raison, elle est vraiment souriante,
Cest an modèle offert à Part.
De sa paupière, etc.
Un songe vient du bout de Taile Effleurer ce lac endormi.
Quel sentiment s*éveille en elle ?
Son corps se soulève à demi.
Un songe vient, etc.
Peul-tftre elle s'affole en rêve D'un beau page au blanc palefroi, Qui dit : « Dame, je vous enlève ; Montez vite en croupe avec moi. »
Peut être elle, etc.
Peut-être aux pieds de cette Laure Un nouveau Pétrarque a chanté.
Fière du chantre qui Tadore, Elle embellit sa pauvreté.
Peut-être aux pieds, etc.
Peut-être au ciel s*envole-t-elle ?
Du ciel son âge a souvenir.
Au toit natal c'est L'hirondelle Que le printemps voit revenir.
Peut-être au ciel, etc.
Ma dormeuse enfin se réveille, Son cœur bat à rompre un lacet.
« — Que murmurait h ton oreille
et a trouvé sa formule concise dans ces beaux vers :
De ranÎTera obserrant la machine, J*y VOIS du widl et n'AiME que le bien.
Cette philosophie n'est pas seulement indulgente, elle est clairvoyante aussi. Ce n'est pas l'optimisme avec son enthousiasme ridicule et son approbation
Le bon ange qui te berçait? »
Ma dormeuse enfin, etc.
« — Le sort me faisait ses largesses.
De bonheur je poussais un cri Dans Tenivrement des richesses Que m'apportait un vieux mari.
Le sort me faisait, etc.
« — Quoi! des trésors sont ta rosée.
Fleur brillante, au parfum si doux ?
« — Oui, de la foule jalousée , J*avais de Tor jusqu'aux genoux.
« — Quoi 1 des trésors, etc.
Devant ce rêve do jeune âge.
Adieu nos rêves d'avenir 1
L*enfant en remontre au vieux sage;
L*or aujourd'hui vient tout ternir.
Devant ce rêve du jeune âge.
Adieu nos rêves d'avenir.
{Dernières chansons.) Cette satire si délicate et si discrète des rêves nouveaux de nos jeunes générations, a trouvé, en effet, des aristarques pudibonds qui ont déclaré qu'elle était immorale au suprême degré, et que Déranger n'aurait pas dû raconter quel songe eflleurait du bout de l'aile
Ce lac eodormi.
Certaines gens, il faut l'avouer, ont une morale singulière. Les faiu et les pe::sées qui s'agitent autour d'eux les laissent dans une
absolue, ni le pessimisme gui s'attache aux mauvais côtés de la création, aux problèmes douloureux de l'existence. Elle voit le mal, mais cette vue, au lieu de stériles regrets ou de consolants paradoxes, lui inspire le vif désir de le combattre et de le vaincre. Chez Béranger nul découragement, nulle amertume : une intelligence calme de la réalité, avec la volonté arrêtée de tirer le meilleur parti possible du monde tel qu'il se meut, et des hommes tels que la vie les a faits.
— On parle toujours des droits de Thomme et du citoyen, disait le chansonnier; on a tort, Thomme n'a pas de droits, il a des devoirs, connue individu envers ses semblables, comme citoyen envers la société. A l'égalité des droits, qui est un appel à toutes les ambitions, substituez l'égalité des deyoirs qui sera l'émulation de tous pour 'le bien. Nous devons aimer nos frères, nous devons les aider, les secourir, leur rendre la vie plus facile et plus douce, leur donner le bien-être moral par l'éducation, le bien-être matériel par l'organisation de la démocratie, autrement dit par l'extinction du paupérisme et la réalisation dans les faits de cette fraternité dont on parle toujours et qu'on ne pratique jamais.
— Nous devons à la société de développer en nous-
parfaite indifTérence, et ïU tolèrent le TÎce avec une mansuétude admirable. Mais qu'un honnête homme dénonce ces faits ou stigmatise ces pensées, aussitôt leur indignation éclate contre Timportun visionnaire. La société romaine au temps des Césars, leur paraît sans reproche, et ils ne voient d'immoralité que dans les Satires de Juvénal. — A leurs yeux l'impudeur dévoilée serait-elle donc la seuleimpudeur? ^
mêmes toutes nos facultés et de. les pousser aussi loin que possible, afin qu'elle se trouve améliorée par l'amélioration de chacun de ses membres» et qu'elle se perfectionne incessamment dans chaque individu et par chaque individu.
— La liberté ne peut naître que delà responsabilité, c'est-à-dire de l'afiranchissement complet de l'individu ; mais si vous n'augmentez pas chez lui le sentiment du devoir en proportion de l'indépendance que vous lui accorderez, la responsabilité ne sera plus que l'épanouissement de l'orgueil et de l'égoïsme personnels : après avoir eu une société sans liberté, vous aurez une société sans cœur e) sans idéal, une poUtique sans entrailles, comme la société et la politique anglaises ou américaines. Malheur alors aux faibles, aux pauvres. Tout étant le fruit de la lutte, tout appartiendra aux forts, et notre égalité des droits n'aura produit que des vainqueurs et des taincus.
— Ilfautdoncapprendre aux hommes que, sila morale, c'est de faire le bien, le premier devoir social, c'est d'aimer réellement ses semblables, de songer à eux, de consacrer sa puissance à les rendre meilleurs et plus heureux, il faut leur répéter sans cesse que dans
Une cbafne imnMnse, Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.
que la solidarité humaine n'est pas seulement un principe, mais un fait, le fondement même de la société ; que l'égalité sans la fraternité serait ou un nivellement brutal et un déni de justice, ou un mot
vide de sens ; que la liberté sans l'amour serait Tégoïsme ; que toutes les révolutions avorteront^ que toutes les constitutions seront déchirées, tant que Ton n'aura pas compris, senti, que Thumanité entière souffre et se trouve réellement menacée, chaque fois que le plus infime de ses membres subit une douleur ou courbe le front sous une iniquité.
Pour arriver au règne de la justice, ce qui importait, suivant Béranger, c'était donc moins de connaître ses droits que de comprendre ses devoire. On parviendra de la sorte , pensait-il, par un chemin plus court et plus facile , au but rêvé.
— Si, en effet, vous parlez au nom des droits, ajoutait le poète, les anciens réclameront contre les nouveaux, et les droits s'opposeront aux droits, car personne ne voudra diminuer les siens ou perdre de ses prérogatives. Si vous parlez îfu nom du devoir, si vous enseignez aux riches comme aux pauvres, aux pauvres comme aux riches, que tous les hommes se doivent un mutuel appui, un partage désintéressé de puissance, de bien-être et de joie, le bonheur de chacun naîtra naturellement du bonheur de tous : de cette immense sympathie sortira la fraternité, qui est plus que l'égalité, et qui la contient. Alors la liberté, au lieu d'être un privilège que le plus fort arrache au plus faible, ou le déve*loppement d'une personnalité impitoyable, deviendra un trésor commun dont tous jouiront à la fois ; ce sera la protection des petits , le frein des grands, le patrimoine essentiel de l'humanité.
Telle était à peu près la théorie de Béranger. J'ignore si elle était absolument praticable, mais elle
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reposait sur une conception de la nature humaine aussi respectable que consolante. Il Ta dit lui-même : dans le monde, il voyait « des fous, pas de méchants. » Il croyait à Fignorance, à Tentrainement des passions, à Terreur, il ne croyait pas à la volonté du mal. Il donnait donc pour fondement aux sociétés de l'avenir un perfectionnement réel de Tôtre humain, et ce perfectionnement il le demandait au sentiment du devoir et de la fraternité.
Aussi bien loin de placer le bonheur dans la fortune et les triomphes de Tambidon satisfaite , il ne le voyait que dans la modération des désirs et la pratique du devoir tel qu'il le définissait.
— Hn'y a rien là de nouveau, dira-t-on,etunefoule d*hommes ont prêché cette philosophie du désintéressement et de l'abnégation. — En effet, cela est vieux et banal comine le bon sens, la justice et la vérité ; mais ce qui semblera plus rare, si Ton daigne, y réfléchir, c'est que, pendant plus de soixante-dix ans d'une existence active, cet honune, exposé longtemps à toutes les mauvaises excitations de la pauvreté, puis à tous les enivrements d'une immense popularité, a sans faillir conformé sa vie à ses principes, et prouvé, par un exemple admirable, qu'il croyait réellement à l'efficacité de ses préceptes, qu'il aimait profondément les hommes.
Ennemi de l'égoïsme et de l'orgueil, les deux seules choses qui lui inspirassent plus de colère que de pîtié ; ennemi des convoitises que ces deux vices enfantent, et qui menacent de troubler la source pure du progrès, de détourner le progrès lui-même de sa voie et de son but ; rêvant, dans le triomphe de la
Révolution, le trioitiphe définitif de la justice et de la fraternité, jamais il ne permit qu'aucune de ses chansons fit appel aux passions grossières, ou flattât les instincts de violence et de représailles toujours éveillés au fond des cœurs dçs opprimés et des malheureux. S*adressantau peuple, écrivant pour lui, il fronda des abus, fomenta la haine contre les rois et le fanatisme : il ne fit jamais luire aux yeux du pauvre Tappât démoralisateur des jouissances matérielles. Il chanta la pauvreté, non pour l'opposer à la richesse, mais pour la poétiser et la consoler ; il célébra les Gtteux, sans colère ni menace, en leur disant seulement : — l'amour et l'amitié vous restent, vous pouvez être heureux ; songez à tous les biens que vous possédez encore, à tous ces trésors de l'âme que rien ne peut vous enlever, et qui manquent souvent à ceux dont le luxe excite votre jalousie.
Qu'on lise cette admirable chanson, et qu'on y relève un seul mauvais sentiment, un seul mouvement d'irritation ou de regret :
Oui, le bonheur est facile, Au sein de la pauvreté :
J'en atteste rËvangile.
J'en atteste ma galté !
Parlant de Thonmie parvenu, il nous le dépeint, non pas digne d'envie, mais au contraire regrettant ses sabots :
Vous qu'afflige la détresse, Croyez que plus d*un héros, Dans le soulier qui le blesse, Peut regretter ses sabots.
S'agit-il (lu riche? Pourquoi l'envier plutôt que le héros? N'a-t-il pas aussi ses mécomptes et ses douleurs?
Du faste qui vous étonne, L*exil punit plus dlun grand- Puis, aussitôt, il nous montre le roi des gueux, Diogène, riche de son indépendance et de sa fierté :
Diogène, dans sa tonne, Brave en paix un conquérant.
Le bonheur n'est pas dans l'ambition satisfaite; il n'est pas non plus dans la richesse : serait-il dans le pouvoir?
D'un palais l'éelat vous frappe, liais l'ennui vient y gémir.
A quoi bon s'attacher à toutes ces apparences trompeuses, à tous ces biens inutiles, qui ne valent ni la peine de les acquérir, ni le soin de les garder :
On peut bien manger sans nappe, Sur la paille on peut dormir.
Mais si le héros, « dans le souUer qui le blesse, » regrette ses sabots ; si « l'exil punit plus d'un grand » du faste qui nous étonne; si, dans les palais, « l'ennui vient gémir, » il reste aux Gueux ce que rien ne peut ôter à l'homme, et les seules vraies jouissances, celles du cœur :
Quel Dieu se plaît et s*agite Sur ce grabat qu'il fleurit ?
C'est l'AMOtR qui rend visite A la pauvreté qui rit.
L'ahitiiî que l*on regrette N'a point quitté nos climats :
Elle trinque à la guinguette, Assise entre deox soldats.
Pas un mot, pas une allusion qui nous présente la fortune et son cortège de plaisir comme un objet légitime de nos regrets, ou comme le but de nos efforts. Ce chant des Guexix, qui pouvait être un chant de guerre et de révolte, tout au moins d'amertume et de tristesse, n'est qu'un chant de joie, un appel à la fraternité :
Les gueux, les gueux Sont des gens heureux ; Ils s'aiment entre eux
Vivent les gueux I
En un mot, le bonheur^ c'est d'aimer.
Nous avons entendu souvent des jeunes gens, aigris par la misère et les déceptions , dévorés du besoin de parvenir vite, de ceux dont le chansonnier a écrit :
On Yent gagner, gagner, gagner encore.
J'en sais plusieurs, le pourra-t-on bien croire? Qui donneraient, pour leur plein gousset d'or, Et leurs vingt ans et Voltaire et sa gloire < I
Nous avons entendu, dis-je, ces jeunes gens critiquer amèrement la chanson des Gueux^ la trouver niaise et ridicule. Cela prouve bien quel en est l'esprit, et combien sa morale sévère, sous une forme légère et gaie, suppose des cœurs généreux, des in-
< Chacun son goût, couplet. (Vtmièret ehamom,)
telligences épurées. Les mêmes personnages haussent les épaules au fameux refrain :
Dans un grenier, qii*on est bien à tingt ans,
et ne peuvent dissimuler leur irritation lorsqu'on le fredonne devant eux.
Ce que le chansonnier regrette dans ce grenier, ce sont « les leçons de la misère; » ces leçons qui lui ont appris à plaindre les malheureux et à chercher le bonheur dans son propre cœur, au Heu de rattacher aux jouissances du luxe ; ce qu'il regrette encore oe , sont ses vingt ans, sa maîtresse et ses amis, c'est-àdire les longs espoirs et les nobles illusions, les joies de Tamour et cette union des inteUigences que la vie plus tard brise d'une main cruelle. On croirait qu'il n'y a jamais connu le découragement, ni la tristesse ; à coup sûr Tenvie n'y a jamais pénétré. Vieillard, nous lui retrouverons les mêmes sentiments, la même manière de juger l'or et de l'apprécier, et il écrira à soixante ans :
Ami, viens à mon aide; Préte-moi cinq cents francs.
L*àrgent, quel sûr remède Aux maux petits et grands!
En Tille et sous le chaume.
Trois fois heureux celui Qui prodigue ce baume....
Aux SOUFFBANCES D*AUTRC1 * !
— Ehî bien, soit, dira*t-on; Déranger n'aimait pas l'argent et s'en passait volontiers : qu'y a-t-il là d'extraordinaire? La nature l'avait créé avec peu
* L'ARGENT, à un ami. {Dernières chansont.)
de besoin^. Dès que ces besoins ont été satisfaits, il a trouvé commode de se donner des airs de désintéressement, eç refusant le superflu dont il n'avait que faire. C'est une sorte d'égoïsùie plein de sagesse et de modération, voilà tout. S'il avait droit de refuser la fortune pour lui, il devait Taccepter poxu» la partager avec ses amis, et ne pas affecter im mépris superbe devant cet or qui permet de répandre autour de soi tant de bonheur et de bienfaits.
C'était l'avis de Bérangèr lui-môme :
Qui n'est pas égoïste De Vargent sent le prix.
Dans son orgueil si triste , Jeao-Jaeques en fait mépris.
Moi je bénis la source Qui, traversant mon sol, Désaltère en sa conrse Colombe et rossignol.
Sa pauvreté i)er8istante, son refus de s'enrichir ne furent donc pas un oubli de tout le bien que riche il aurait aimé à faire ; et plus d'une fois il a regretté cet or qu'il repoussait :
Que coulent ces richesses?
On me répond tout bas :
Un crime ou des bassesses.
Prince, je n'en veux pas.
Non ; l'argent, quoiqu'on dise, N'est point lave d'mifer :
C'est bonne marchandise ; Mais on le vend trop cher.
C'est-à-dire les richesses coûtent le plus souvent ou l'indépendance de ITiomme, ou la fierté du ca-
ractère, et le bien auxquelles on les emploierait ne compenserait pas l'exemple dangereux qu'on aurait donné en les acquérant à ce prix.
De prix un jour s'il baisse, A Dieu plaise ordonner Qu'enfin je me repaisse De milliards... à donner.
Béranger, loin de mépriser l'or, par « ce triste orgueil » qu'il reproche à Rousseau , l'aime donc ' et l'admire, mais seulement parce que l'or se donne, parce qu'il est le moyen de la bonté. S'il a personnellement repoussé la fortune, ne vous en prenez qu'au prix qu'on y mettait. Le chansonnier aurait voulu être riche pour faire l'aumône, mais il voulait aussi rester pur et indépendant, et il pensait que le premier devoir de l'homme que le peuple écoute et regarde comme son maître aimé, c'est d'offrir à ce peuple le spectacle de.s. vertus qu'on lui prêche. Oui, quoiqu'il fut généreux et serviable, quoique son argent fut infiniment plus à ses amis, à tous les malheureux, qu'à lui-même, quoiqu'il aimât réellement à obliger, et qu'il ait écrit de l'or ce magnifique éloge : a du moins on le partage, » Béranger se résolut à rester pauvre, sachant bien au fond que sa pauvreté ne priverait que lui-même. Se refusant la fortune, il a dû augmenter le nombre de ses fatigues, de ses démarches, ajouter une nouvelle somme d'activité à son dévouement charitable, et compenser les
< Malheureux or, Dieu qui pour moi As toujours fait la sourde oreille, Je t'aimais sajis subir ta loi.
(L*or. — Dernières chansons,)
écus qui lui manquaient par des sollicitations universelles en faveur de tous ceux qu'il s'imposait de soulager. A sa pauvreté, grand exemple 'de sacrifice à Tindépendance, dans un siècle où ce sacrifice est plus rare que le sacrifice môme de la vie, il a joint un autre exemple : il a prouvé que tous les hommes, chacun dans sa sphère, pouvaient soulager des maux, adoucir de cruelles misères ; que nul ne pouvait se dispenser de ce devoir, n*avait le droit de dire : — Je suis sans fortune.
— Vous êtes sans fortune, répondait Déranger, qu'importe ? Vous croiriez- vous donc quitte envers rhumanité, si vous faisiez quelques aumônes? Ce que je vous demande pour les autres, ce que vous leur devez, ce n'est pas seulement votre argent, c'est votre cœur tout entier, vos pensées de chaque instant, votre sympathie active. Vous manquez d'or? donnez votre influence. Votre influence est petite ou nulle? donnez votre gaieté : elle relèvera bien des esprits abattus et leur rendra le courage, c'est-à-dire la force de triompher. D'ailleurs, n*y a-t-il pas des riches autour de vous ? Allez, frappez à leur porte, soyez sans pitié pour eux ; ne craignez point de .les lasser, de les ennuyer, bravez leur mauvaise humeur et leurs refus : on est si fort quand on demande pour les autres. Faites, au nom de l'humanité, ce que le prêtre fait au nom de la religion : il quête pour son Église, quêtez pour les pauvres, et vous oserez dire un jour comme moi :
J*ai fait du bien, puisque j'en ai fait faire ! Nous avons démontré que Déranger n'avait jamais
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chanté aucun mauvais sentiment de convoitise; qu'il n'avait jamais contribué à développer cette fièvre de Tor, gui est la maladie de notre siècle; qu'il l'avait même toujours combattue, en mettant le bonheur non dans le plaisir égoïste du luxe personnel, mais dans Taccomplissement du devoir social, dans Tamour des hommes et la joie de les Aider. Nous avons signalé la façon si spéciale dont il parle de la pauvreté, en l'opposant à la richesse, non sur le terrain des jouissances matérielles, mais dans le monde moral. NuUe part cette conception de la vie et de son but, cette théorie de Tutilité que chaque individu doit s'imposer vis-à-vis de ses semblables, nulle part cette absence de déclamations malsaiaes et insensées contre la société, ne sont plus sensibles que dans la chanson sur la mort d'Escousse et de Lebras. Il s'agit de deux jeunes poètes mettant fin à leiu* vie, quand l'un d'eux comptait à peine diineuf ans. C'est un acte de découragement et de désespoir s'il en fut, et qui se prêtait aux larmes les plus amères, aux soupirs les plus éloquents. D Y avait là matière au plus beau dithyrambe contre oe monde impitoyable, où les plus nobles intelligences meurent faute d'être comprises , etc. K