‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 62 sur 68 · LÀ RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EICPIRE · texte numérisé non relu

LÀ RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EICPIRE

Pendant tout le règne de Louis-Philippe, Déranger garda sa position expectante et son silence. Il ne l'interrompit qu'une fois, sur l'insistance de son éditeur, et il publia une dizaine de chansons nouTelles qui furent ajoutées à la fin de la grande édition en deux volumes in-8® de ses œuvres. Ces chansons choisies, — Déranger a soin de nous le dire, — de façon à prouver au public que le poète n'avait rien changé à ses opinions, à ses espérances, contenaient le Déluge, où l'on nous montre le fleuve démocratique montant, montant toujours et finissant par engloutir tous les rois sous ses flots soulevés :

Ces paavres rois, ils seront tous noyés 1

Tel est le refrain du Déluge, et il nous semble difficile d'annoncer plus nettement le prochain, l'inévitable avènement de la République. Il y avait aussi parmi ces dix chansons nouvelles, celle intitulée : Coquérico, et dont M. Noël < nous a si bien expliqué l'esprit et les tendances.

Mais si l'on veut savoir bien au juste les sentiments de Déranger pendant la monarchie de Juillet, si l'on veut connaître sa profession de foi complète, il faut non pas interroger seulement ses chansons, il faut ouvrir la Correspondance^ et lirê la lettre qu'il adressait, à la date du 25 mai 1833, au prince Lu-

« Voir 1 11% 6« partie : Les Critiqués hienreiOanis. 3 Tome II, p. 131.

den Bonaparte. Ce dernier lui avait écrit de Londres, pour lui demander ce qu'il pensait de la situation politique et de la durée probable du nouveau régime. Voici ce que Déranger répondit au prince Lucien :

« Avant la révolution de Juillet^ j'ai entrevu l'impossibilité n d'établir^ dans un pays d'égalité^ le système anglais monarn cliique représentatif^ qui ne peut se passer de l'appui d'une » caste privilégiée. Lors de cette révolution, moi, vieux répu- » hlicain, convaincu que la France n'était pas edicore disposée » à accepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever » d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous servit » de planche pour passer le ruisseau ; et ce que je vous dis là, » ma conduite et me$ discours à cette époque Vont prouvé à 1» tous mes amis. Je crois pouvoir assigner à cet état transi- » toire une durée égale à la Restauration * ... Si le parti républi- » cain n'eût pas lui-même commis des fautes que sa position ren- » dait sans doute inévitables, nous serions plus près peut-être » du déuoûmcnt. Ce parti n'a pas encore appris à bien connaître » la France nouvelle : aussi rève-t-il l'impossible. Cest sur » les INTÉRÊTS créés par la Révolution qu'il faut fonder au- » jourd'hui, et il a trop souvent eu* l'air de menacer ces inté- » rets. Heureusement, nous autres Français, c'cbt sous les » coups de nos ennemis que nous nous disciplinons, et les » coups ne nous manquent jamais. Les éléments républicains » sont beaucoup plus nombreux que ne se le figurent et ceux » qui redoutent et même ceux qui désirent la République, n Mais, selon moi, ils seront encore longtemps à se coordan- » fier. Toutefois, en France, nous pensons bien vite et nous » agissons de même. . .

» Vous le savez, il faut toujours se déGer des rêvasseurs.

* Béranger s'est trompé de Sans; mais on avoaera qu'en 1833 e*était asiex bien prédire.

» Ajoutez même que^ dans Vmtirèi de la républiqve'qoe je » rêve, je souhaite qu'elle ne fleurisse pas trop M. Le pltôs » grave reproche que je fasse au gouvememaDt actuel, c'est » de la faire pousser en serre chaude...

» Vous en avez appelé à ma franchise; vous devez voir, » prince^ que je n'y ai pas fait faute. J'ai laissé aller ma plume » au risque de vous fatiguer et de me nuire dans votre I» esprit^ etc.... »

Il était impossible, en effet, de dire plus mcwiérément et pljis fermement au prince Lucien Bonaparte : — Si vous avez rêvé un retour de vou-e famille, ne comptez pas sur moi. J*ai admiré et défendu, comme il le méritait, Napoléon P', à une époque où Ton avilissait la France et calomniait la Révolution dans la personne du grand capitaine' vaincu, mais je n'ai jamais aimé et rêvé que la République '.»

Le 24 février 1848, la République fut tout à coup proclamée à Paris. Pendant les quinze années écoulées depuis cette lettre, Déranger avait vieilli ; il comptait aujourd'hui soixante-huit ans, et, d'autre part, l'action énervante et corruptrice du long règne de Louis-Philippe avait fort mal préparé les caractères à cette énergie civique, à ces sentiments de vertu

* Béranger déclare nettement qu*il goabaile que le rot de Rowu ne règne jamais :

« Vierge Marie, ah ! tenez lieu de mère « A cet enfant qui m'a souri si beau.

• L'unique Toni de ma TÎeillesse amère,

• C'est à sa piété de detoir un tombeau. » Et, s'il se pent, fils et Français fidèle, » $an$ être rot, ni vengeur ni vengé.

Que daiis Paris un jour l'enfant rentre chargé • De la dépouille paternelle. •

(Madame Mère, Dernières ehan9ons, It34 à 199$.^

dont Montesquieu faisait déjà la base de Tinstitution républicaine.

On comprend donc que Déranger, vieillard mis brusquement en face de son rêve réalisé, ait éprouvé plus d'inquiétudes et de craintes que de joie et d*enthousiasme. La République venait d'ailleurs trop tard pour qu'il pût la servir efficacement comme il l'eût fait, à coup sûr, trente ans auparavant.

Pour juger les opinions du chansonnier, à cette époque et sous le second Empire, nous avons moins de documents écrits que précédemment, mais ceux que nous possédons peuvent cependant nous servir à suivre la direction exacte de sa pensée.

Son premier mot en entendant proclamer la République fut : — « Nous avions un escalier à descendre, et nous sautons par la fenêtre! » — Ce mot n'exprime aucun blâme contre la forme républicaine inaugurée ; il indique seulement des prévisions fâcheuses pour son avenir. Déranger ne discute pas la République, il discute sa date. Cependant, lui qui avait tout refusé sous le régime précédent, môme la plus insignifiante sinécure, il accepte de faire partie de la Commission des dons patriotiques. Pour Déranger, c'était un acquiescement fort important au nouveau gouvernement.

Du reste, nous avons ici la bonne fortune de pouvoir donner à nos lecteurs une lettre inédite de Déranger, portant la date du 1*' mars 1848, qui confirmera ce que nous venons d'avancer. On y verra que le chansonnier éprouva, pendant les premiers jours de la nouvelle République, une joie réelle, quoique mêlée de crainte, et s'y rallia sans hésiter, comme

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au gouvernement; de ses vœux, tout en prévoyant aussitôt les deux terribles obstacles qui allaient en entraver la marche : la question du travail et la mauvaise volonté des départements.

Écoutons le chansonnier.

A L'enthousiasme vous rend fou, mon cher ami; je suis » aujourd'hui ce que j*étais il y a huit jours * . . . Depuis le grand » événement» ma joie, comme celle des vieillards, a éternels de » bien des craintes. Croyez-moi; restez où vous êtes; calniei )» votre ardeur, qui dans ce moment ne peut avoir d'utihlé » pour la patrie. Faites seulement des vc^ux pour les hommes » généreux qui assument la responsabilité du sort de la France.

v> Tout ici a été admirablement ; tout va encore très-bien : )» mais il faut que cela dure. Lbs départements vont être appelés » à seprononcer. Quelle forme donner à cet appel?... Comment » fournir à ^existence des travailleurs que le resserrement des » capitaux va mettre sans ouvrage? Comment satisfaire aux » coureurs de places ?

» Puissent tous les obstacles disparaître devant la ferme vo- » lonté des hommes de bien qui, jusqu*à présent, domineni les w prétentions personnelles qui se font jour de toute pari, et tf peut-être jusqu'au sein du conseil !

» Attendez, croyez-moi, qu*on voie un peu plus clair ou que » le concours de tous les nobles cœurs devienne une nécessité n absolue.

» Ce que nous avons vu du peuple est si miraculeux qu'on » doit espérer beaucoup ; mais, quoique sur qu'un jour ou

» l'autre mes espérances et mes voeux S*ACC0MPLIR0!<(T, je

» n'en dois pas moins recommander la prudence aux gens qui » sont dans votre position. N'attribuez donc pas à des craintes,

* La personne qui lui écrivait avait, sans doute, fait allusion à la nouvelle influence que la proclamation de la République allait donner au chansonnier.

» autres que celles que je vous exprime^ les conseilsque Je vous » donne. Je compte beaucoup sur Lamartine. Voilà le premier « poëte qui soit propre aux grandes choses. Son courage égale v> son éloquence. H est beau de le voir à côté des quatre-vingt- » un ans de vertus de mon cherDupont^ dont le dévouement V» patriotique ne peut être trop admiré...

1» A vous de cœur,

• Béranger. h

Nous voici parvenus enfin au fait grave de la vie politique de Béranger, à la démission qu'il donna de ses fonctions de représentant du peuple. Nous avons déjà prouvé, par des faits nombreux * , que beaucoup de républicains et des plus intéressés à compter sur le concours de Béranger absolvaient sa conduite ; nous avons démontré que des libéraux, mieux placés que les premiers pour l'impartialité , ne voyaient également rien que de légitime dans son refus de siéger sur les bancs de la Constituante.

Constatons avant tout que Béranger avait d'abord accepté son mandat populaire, et qu'il assista aux premières séances de l'a Chambre républicaine. Mais, dès qu'il eût vu de près les hommes qui la remplissaient et Tesprit qui la dominait, dès qu'il eût pu apprécier quelle scission profonde s'opérait entre Paris révolutionnaire et les députés des départements, dès qu'il comprit que la guerre civile, devenue chaque jour plus imminente, allait éclater, il' jugea la partie perdue, et refusa de rester plus longtemps dans une situation' où son cœur et ses

* Voir t. II, 6* partie : les eriUques bienveiUanU,

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convictions se trouvaient également froissés. Il voyait venir le jour de Vinsurrection et des représailles ; il voyait que, ce jour-là, il serait obligé ou d'absoudre l'émeute, et alors il ébranlait la République dans ses bases mêmes , — s'il existe un gouvernement qui ait besoin du calme des rues et du respect absolu de la loi, c'est le gouvernement républicain, — ou de voter des lois répressives qui compromettraient la liberté, et la livreraient pieds et poings liés à ses ennemis aux aguets; il voyait surtout qull serait obligé de châtier comme des crimes les fautes d'un peuple égaré par ses chefs, trompé dans ses plus légitimes espérances.

Béranger voulut se retirer de la lice pendant qu'il en était temps encore, et il supplia son pays, qn*il avait jadis consolé de ses revers, ce peuple qu'il avait tant aimé, de lui épargner une suprême douleur.

Il y avait certes un beau rôle à prendre à ce moment, pour un homme qui eût disposéde la popularité dont jouissait Béranger ; mais ce rôle, malheureusement, demandait des forces que le vieillard n'avait plus; et des aptitudes, des talents que l'homme n'avait jamais eus. A ces jours de tempête, de chaos et de deuil, il eût fallu la voix tonnante d'un Mirabeau et l'habileté d'un diplomate. Béranger n'était pas orateur, et ne serait jamais monté à la tribune. Béranger, plein de bon sens, doué de prudence et mômedela faculté de prévoir l'avenir, n'était pas un diplomate. De tout temps éloigné du maniement des affaires publiques , habitué à vivre en face de ses idées dans le silence du cabinet, homme de bon conseil avec ses amis, il n'avait pas cette vue claire du

détail, cette prompte résolution de la pensée nécessaires dans Faction.

Il aurait pu dire : — Vous faites des fautes, vous renversez la République, vous sacrifiez la liberté pour vingt ans. — Il n'aurait pas su indiquer, au jour le jour, le moyen pratique d'éviter les fautes, de sauver la République, de protéger la liberté.

Dans ces conditions, Déranger le sentait, il était inutile. On Taurait vite traité de radoteur, et lui-môme n'était pas sûr de ne pas radoter au milieu du bruit des passions et du conflit des intérêts. Voyant le rôve de sa vie compromis pour la seconde fois, fatigué par Tâge et de longues luttes antérieures, découragé, aimant la République et le peuple, mais ne se sentant pas la force de soutenir Tune, de guider Tautre, il demanda, comme le dit M. Louis Blanc, que « sa vieillesse ne fut point condamnée au désespoir de figurer » dans la lutte fratricide qui se préparait, qu'il ne pouvait empêcher, et dont le résultat ne lui paraissait que trop visible.

Cette retraite, un calcul? — Quelle erreur ! Quelle calomnie 1 — En quoi cette retraite pouvait-elle ajouter à la popularité du poète, ou, du moins, la conserver plus intacte? Ne se prêtait-elle pas à toutes les mauvaises interprétations, et qui pouvait lui en savoir gré? — Le peuple? Mais cet apparent abandon le blessait : il avait sans doute compté que le chansonnier serait, à la Constituante, ce qu'il avait été dans ses chansons, l'orateur, l'avocat écouté du peuple ! — Les républicafns ? Mai» ils devaient voir avec regret se retirer de la lice ce serviteur dévoué de la démocratie, dont la présence eût témoigné en faveur

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de leurs intentions désintéressées, de leur amoar pour les classes malheureuses. — Les amis de Tordre? Mais le départ de Béranger ne leur apportait aucune force, et il parlait contre eux, puisque le chansonnier, dont on connaissait la modération et la sagesse, abandonnait une assemblée où ils domi' naient. — Les légitimistes? Mais ils savaient ce que Béranger pensait d'eux. — Les orléanistes? Mais Béranger ne leur avait jamais caché son sentiment sur leurs fautes, et ils ne pouvaient croire que Béranger portât le deuil de la monarchie libérale de 1830. — Les bonapartistes enfin? Mais Béranger se tenait à distance d*eux, et combattait de toute son influence la candidature du prince Louis- Napoléon Bonaparte, en appuyant, quoique sans enthousiasme, la candidature du général Cavaignac*.

Non, la démission de Béranger ne pouvait être un calcul, un dernier sacrifice à la popularité, car celte démission irritait tout le monde , et blessait toutes les opinions. C'était Taveu d'impuissance d'un vieui patriote, l'acte de découragement d'un vieux républicain ; c'était la sagesse d'un vieillard comprenant que les chansons ne sont pas une école où Fon apprend le maniement des affaires publiques, déclarant qu'il ne trouvait en lui ni l'étoffe d'un orateur, ni celle d'un législateur.

Il ne reniait pas la République : il se retirait du champ de bataille, voilà tout.

Était-ce son droit? — strictement, oui. Et si la France avait eu, à ce moment, des hommes à la ban-

« Voir 1. 1*', 2« partie, M. Sainte-Beuve, p. 243.

teur de la situation, des citoyens aussi habiles, aussi énergiques qu'ils étaient honnêtes et Wen intentionnés; si la Révolution avait suivi son cours normal, si la République avait été gouvernée par des républicains, si le 15 mai et les journées de juin n'avaient pas compromis la démocratie un instant triomphante, personne n'aurait accusé Béranger. Tout le monde aurait compris que chaque homme a sa spécialité et ses facultés propres, que chaque phase nouvelle de Thistoire demande des hommes nouveaux, et que, pour fonder le présent, il ne faut pas appeler les hommes d'hier. Béranger avait joué son rôle ; il y avait dépensé sa vie et son génie ; il y avait mis ses forces et son dévouement. Il avait préparé Tavénement de la République, en la prêchant de tout temps, en contribuant plus que personne à renverser la Restauration, en tolérant la monarchie libérale de Louis- Philippe , qui devait nous mener doucement, par une sage pratique des hbertés constitutionnelles, au dénouement du drame révolutionnaire; mais Béranger était vieux et ne possédait pas les qualités qui font l'homme politique, le grand législateur ou le grand ministre.

Cependant, nous aussi, nous croyons que Béranger eut tort, mais qu'il eut tort envers lui seulement. 11 pouvait, il devait, Afin d'éviter les soupçons même les plus ridicules, s'asseoir à côté de La Mennais; comme lui, il pouvait protester silencieusement par sa présence contre l'entraînement de la réaction, comme lui il devait associer jusqu'au bout son nom aux convulsions de la République agonisante, et se retirer seulement le jour de la défaite suprême.

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Béranger a trop compté sur le « témoignage de sa vie; » au dernier moment, il a trop oublié l'ingratitude des hommes et leur peu de mémoire ; il a trop oublié qu'au fond des cœurs règne le besoin vivace de méconnaître les services qui pèsent, et les vertus dont l'exemple gène après avoir servi de leçon. Il a trop oublié que son désintéressement et sa simplicité, son patriotisme et sa pauvreté, l'unité de sa vie, devenus la satire sanglante des habiles et des ambitieux qui remplissent le monde, créaient autour de lui une sorte d'irritation latente; que sa popularité excitait de sourdes eûvies; qu'on attendait avec impatience l'heure où Ton pourrait se venger, en l'insultant, de l'avoir respecté, en le calonmiant, de ravoir admiré.

Heureusement les mauvaises passions s'éteignent, les injustices passent, et la vérité reste. Dans cinquante ans on s'étonnera de nos hésitations devant cette grande figure, d'une beauté morale si pure et si noble. Nos regrets, nos colères, nos défaites, nos victoires ne seront plus que des faits intéressants de l'histoire, et Béranger apparaîtra ce qu'il fut toujours : le consolateur de la France, l'ami du peuple, le citoyen dévoué, le serviteur zélé de la démocratie et de la liberté.

Nous ne dirons rien du rôle de Béranger sous le second Empire, parce qu'il n'y a rien à en dire. Vieillard complètement retiré du monde, il assista aux événements sans y prendre part, sentant qu'il n'y avait pas à lutter contre la logique des événements et la volonté populaire manifestée au 10 décembre 1848, adressant seulement à ses amis des

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lettres intimes dont nous avons cité deux fragments catégoriques ', où il proteste énergiquement contre certaines imputations. Il n'écrivait plus et cependant de sa plume défaillante tomba une dernière chanson • la Mort et la Police *, satire où se joue avant de s'éteindre pour toujours cet esprit si français, testament suprême d'une foi inébranlable, malgré le démenti des faits contemporains.

Depuis cette époque on a prétendu de toutes parts que Déranger, en popularisant le nom de Napoléon, avait contribué, plus que qui que ce soit, au grand mouvement qui porta le prince Louis-Napoléon à la présidence de la République. Après avoir démontré que les opinions répubb'caines du chansonnier n'avaient jamais varié, qu'il n'avait jamais demandé, ni rêvé pour la France, le i-etour du régime impérial, il nous reste à répondre quelques mots aux hommes qui accusent Béranger d'imprudence, et font remonter jusqu'à lui la respensabiUté des faits accomplis après le 24 février.

Nous étions bien jeune au mois de décembre 1848, et nous habitions la province. Cependant nous nous rappelons encore avec quel ensemble, avec quel enthousiasme les paysans marchaient au scrutin, drapeau déployé, au cri de : Vive l'Empereur. Il n*y avait là rien de factice. Dans les villes, la coahtion des partis donna quelques voix de plus au prince : dans les campagnes l'élan fut irrésistible et profondément national.

' « Voirî«partic,t.I»',M.Saiiile-BcuYC.4«ïWrtie,M.PeIlctan,p.346. 3 Voir 2« partie, M. Saime-Benye, p. 140.

Attribuer ce mouvement populaire à quelqoe* refrains publiés vingt ou trente ans auparavant, ne nous paraît pas sérieux, et, si nous étions le gouvernement, nous serions le premier à repousser cette solidarité. L'élection du prince Louis-Napoléon tient à des causes plus graves et d'une bien autre importance. Elle tient aux mêmes circonstances qui amenèrent déjà l'élévation de Napoléon P'. Ce fut, de h part de la nation, un retour à Tordre, en dehors des anciens régimes et des vieilles monarchies usées.

D'ailleurs le nom de Bonaparte était le seul dont la popularité fût restée entière dans les classes inié' rieures, ou moyennes de la nation. De tous les noms de la Révolution, seul il rappelait Tordre intérieur uni à la -gloire éclatante. Si ce nom se joint, aux yeux des lettrés, à des idées de despotisme, pour^ I>euple, qui ne connaît guère la liberté et n'en n'a pas encore compris les bienfaits et Tutilité, ce no» se joint au triomphe de Tégalité, la seule des conquêtes de 89 dont il se soit jusqu'à présent mainteo» énergiquement en possession. Égalité, ordre, gloire, voilà ce que le nom de Bonaparte représente aux feules. De tristes souvenirs aussi sont unis à ce nom, mais plus ces tristes souvenirs sont tristes, mieux ils pl^'dent encore en sa faveur. L'empereur a succombé devant TEurope coalisée et les fleurs de lys; ramené par l'enthousiasme populaire de Tile d'Elbe aux Tuileries, il les a quittées pour un exil suprême et lointain, et le peuple, éminemment patriote, s'es^ senti blessé de la blessure faite à l'empereur, s'esl senti vaincu dans sa défaite. Waterloo efface à ses yeux toutes les fautes de l'Empire, le seul des

gouvernements, depuis soixante-dix ans, qui ne soit pas tombé devant la colère populaire.

A TEmpire succéda la terreur blanche, une im-^ mense réaction, les envahissements de la noblesseet du clergé, les hontes de l'occupation territoriale. Ce furent là de mauvais jours : le paysan. n*aime point les terrei^rs, qu'elles soient blanches ou rouges.

A ces causes , il faut en ajouter une autre non moins puissante. Après 1815, un nombre considérable de soldats étaient rentrés au village , pleins de l'enthousiasme patriotique, remplis d'admiration pour le c petit caporal, » irrités par la défaite, unis<^ sant dans leurs esprits aussi généreux que peu habiles aux distinctions pohtiques, rEmpei*eur, la France et la Révolution. Leurs récits passionnés idéalisaient encore cette grande épopée terminée par une catastrophe douloureuse. A leurs petits enfants, ils montraient, aux grands jours, un sabre rouillé, un vieux ruban spuillé, un morceau de parchemin, recouvert d'une signature illisible, témoins éloquents d'un passé glorieux. Devant nous-mêmes, bien des fois, on a étalé ces chères et nobles reliques, et le nom de Napoléon aussitôt passait sur toutes les lèvres, et nous ne pouvions échapper à cette contagion du souvenir, à cette émotion naïve, mais profonde et respectable.

De ce culte populaire sortit l'élection du 10 décembre.

Les chansons de Déranger ne furent pas môme la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Les paysans ne savaient aucun des refrains du poète. A peine s'ils connaissaient son nom. Il ne faut pas juger de

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la France entière d'après Paris. A Paris le nom du chansonnier et ses vers remplissaient toutes les mémoires; en province, sa popularité, diminuée par un long silence, ne dépassait pas les faubourgs des grandes villes, où les ouvriers chantaient bien plutôt ses dernières chansons socialistes, que ses premières chansons patriotiques et napoléoniennes.

Soyons sensés, soyons justes; voyons les choses telles qu'elles sont, et n'attribuons pas à un homme Téland'un peuple. Bile gouvernement constitutionnel, si les libéraux de 1830 à 1848 n'ont pas su ratUicber les masses de la campagne et des villes à la liberté, et lui en inspirer le goût ; s'ils n'ont pas sa confondre ses intérêts avec les intérêts de la libre pensée, ce n*est pas la faute de Déranger. Ce n'est pas sa faute si, pendant dix-huit années de paix ei de liberté, aucun des hommes quiontdirigéles affiiires n'ont songé réellement aux souffrances des ouvriers et des cultivateurs ; ce n^est pas sa faute si aucune réforme économique ou sociale, si aucun bienfait n'a converti les masses ignorantes au nouveau principe qui doit sauver le monde qui doit devenir la base des sociétés modernes.

Le régime constitutionnel n'avait rien fiait pour les déshérités ; il avait laissé tous les problèmes pendants : pourquoi s'étonner que les déshérités aient trahi la liberté qu'ils ne connaissaient que par les fictions parlementaires? pourquoi s'étonner que les problèmes se soient dressés comme une menace devant la République ? — Il faut profiter des leçons • à quoi bon les nier?

Quand des amis ou des étrangers disaient à Béranger:

— « Ce sont vos chansons qui ont fait réleclion du 10 décembre ; ce sont elles qui ont popularisé le nom de Napoléon, qui ont entretenu la tradition impérialiste, » — il haussait les épaules avec raison, et répondait:

— « Ce ne sont pas mes chansons qui t)nt porté le nom de Napoléon dans les chaumières; mes chansons l'y ont trouvé, et c'est grâce à lui qu'elles ont quelquefois pénétré jusqu*aui demièi*es couches de la nation. Ce nom a été le rapide véhicule de mes chants révolutionnaires, le puissant levier de mes refrains républicains. Je ne le regrette pas. Je ne crois pas, je ne croirai jamais que mon devoir eût été d'insulter les vaincus. Tout le monde me comprenait sous la Restauration. On savait ce que je voulais, où j'allais, et mon influence populaire, comme on le vit clairement en 1830, ne nous ramenait pas à TEmpire. »

Il aurait pu répondre encore : — Cette faute, — si c'en était une, — qu'on me reproche si amèrement aujourd'hui, dans un cei*tain parti, je ne l'ai pas commise seul. Ministres, orateurs, poètes, romanciers, journalistes, historiens, tous, pendant trente ans, sont venus successivement s'incliner devant la statue de l'Empereur, et brûler de l'encens en son honneur. Aucun n'a aussi nettement que moi séparé l'homme du souverain, rappelé avec autant de persistance qu'il était le plus grand, mais « le dernier, des hommes de Plutarque et du passé '. »

* Jfa Biographie.

Faut-il les nommer ceux qui vinrent tour à tour rendre hommage à cette grande figure de Napoléon ? Faut-il citer et Casimir Delavigne, et Lamartine, et Victor Hugo, et Edgard Quinet, et M. Thiers, enfin?

— Ahl s'écriait dernièrement Tim deux, nous avons tous commis la même faute 1 Nous avons tous sombré sur le même écueil !

De quel droit alors s'en prendre à Béranger seul? De quel droit, quand on ne doute ni des convictions de M. Victor Hugo, ni de celles de M. Quinet, ni de celles de M. Thiers, de quel droit nier celles de Béranger?

Il faudrait alors, pour être logique, transfom^r Louis-Philippe lui-même en bonapartiste, car il a ramené le corps de l'Empereur aux Invalides, car il a uni le nom du plus populaire de ses fils à ce, retour, à cette fête patriotique, car il n'a pas reculé, ce jour-là, devant la mise en scène la plus dramatique et la plus touchante.

Lorsque Béranger mourut, on publia ses œuvres posthumes, et Ton put s'assurer que l'homme n'avait pas changé. L'effetde l'âge se fait parfois sentir dans ses Dernières chansons. Elles ont moins de verve, plus de grâce et de douceur. Les préoccupations morales et philosophiques y ont remplacé les préoccupations politiques, mais l'inspiration est toujours la même : révolutionnaire et patriotique, avec un développement nouveau de la sensibilité. Il y règne la sérénité et le calme d'un beau soir. Son invocation suprême, son adieu, adressé à la France seuUf résument sa vie eutière et nous donnent la clef de toute sa politique :

l'homme. 349

France, je meurs, je meurs ; tout me l'annonce. Mère adorée, adieu ! Que ton saint nom Soit le dernier que ma bouche prononce.

Demi-coucbé, je me vois dans la tombe.

Ah I viens en aide à tous ceux que j*aimais. Tu le dois» France, à la pauvre colombe Qui dans ton champ ne butina jamais.

Pour qu'à tes fils arrive ma prière, Lorsque déjà j^entends la voix de Dieu, De mon tombeau, j*ai soutenu la pierre. Mon bras se lasse; elle retombe. Adieu !

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