‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 63 sur 68 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

« Connu par ses bienfaits, sa bonté fait sa gloire.. . » (Voltaire. )

« Le caractère entre pour beancoup

dans le talent »

{Lettre inédite de Béranger, <M2.)

II y a d'aussi grands et de plus grands poètes que Béranger, il y a des moralistes aussi hardis et plus hardis, des philosophes dont les intentions sont aussi pures, des croyants comme lui en dehors de toutes les sectes, des citoyens qui aiment autant que lui leur patrie, des politiques qui veulent avec la même ardeur Vaffranchissement du peuple et le triomphe de la démocratie par la liberté ; mais chez Béranger, il y avait un homme bien supérieur au poète, au moraliste, au philosophe, au croyant, au poUtique , et cet homme , c'était Béranger luimême.

En effet, de tous les écrivains, de tous les puissants esprits de notre siècle, il est peut-être le seul qui u. 20

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gagnât à être vu de près, à être connu dans l'intimité. Cette belle figure populaire, presque devenue légendaire, que la foule entourait de son admiration et, ce qui vaut mieux, de son amour, se montrait encore plus belle, quand, à travers Thomme de la popularité et de la légende, on parvenait jusqu'à rhomme de la réalité, quand, derrière l'homme public, on pouvait contempler l'homme privé.

Tout ce que nous avons signalé de remarquaUe et d'exceptionnel chez le penseur, le philosophe et le démocrate, se retrouvait plus condensé et plus intense dans le cœur de ce chansonnier. Son génie ne fut que le rayonnement de cette force intime, que la mise en œuvre de plusieurs vertus personnelles , dont la théorie remplit les livres et les bouches, dont la pratique s'unit bien rarement à la supériorité de l'intelligence, aux dons de la poésie.

Chez presque tous les hommes, il y a scission profonde entre la pensée et l'action, entre le rêve et la vie. Chez la plupart le génie est une sorte de maladie, le talent un suprême effort de toutes les puissances morales et intellectuelles de l'individu. Être éminemment faible et incomplet, l'homme se porte tout entier sur un seul point, et ce n'est, le plus souvent, qu'au prix de ce déplacement d'activité qu'il atteint à une certaine grandeur exclusive. Souvent aussi, doué de la faculté de concevoir, il se montre à nous privé de l'énergie du cai'actère : Timagination, coursier que la volonté doit toujours guider et tenir en bride, désarçonne sonincommode cavalier et s'élance, désormais sans frein, à travers les champs de la fantaisie. De là tant d'œuvres éclatantes où

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manque le sens commun. Rousseau a été le type le plus parfait de ce que nous appellerons le génie à Pétat de mahuHe : il a révélé miepx que personne quel abîme sépare le monde du revenu monde de la vie réelle. Bien d'autres avant lui, du reste, et bien d'autres depuis, nous avaient et nous ont offert le môme spectacle, et Ton est habitué, lorsqu'on étudie, Thistoire en main, tant de poètes illustres et de sublimes philosophes, à voir Thounne se traîner misérablement, tandis que Tartiste ou le penseur plane à des hauteurs immaculées. De là ce préjugé populaire que le désordre est le corollaire du génie; de là cette opinion que le caractère et la volonté paient les frais de cette sorte de luxe intellectuel auquel nous devons mille chefsd'œuvre.

A ne jeter les yeux qu'autour de nous^ à ne considérer que les honames que nous avons connus, cette théorie semblerait presque absolument démontrée. Qui ne sait quelle incurable faiblesse se joignait, chez Benjamin Constant, aux plus nobles aspirations et au talent oratoire le plus remarquable? — Qui ne sait combien l'auteur du Génie du christianisme, de René et d'Atala, était profondément égoïste et personnel, rempli du désespoir d'un orgueil immense et maladif? — Qui ne sait que La Mennais, ce génie tourmenté, plein des intentions les plus droites et prêt à tous les sacrifices pour la défense de ce qu'il croyait la vérité, était pourtant dans l'intimité une sorte d'enfant absorbé par ses rêves, difficile à vivre, et dépourvu du sens pratique de l'existence? — Quin'a vu combien, chezM.de Lamar-

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tine, le poôte magique et l'orateur admirable remportaient sur rhomme de tous les jours? Qui n'a tu combien à cet esprit élevé, malgré toutes ses lacunes ettoutes ses défaillances, il eût été plus facile d'accepter la mort d'un héros, dans im moment d'enthousiasme lyrique, que de garder quelques années cette flère attitude et cette résignation digne qui sont la consécration et le couronnement de toute une vie? — Faut-il rappelerGrOBthe, cette intelligence puissante et ce cœur glacé, ce chercheur avide d'idées, ce peintre habile de sentiments, qui n'eut jamais une idée généreuse, ni un sentiment tendre ; ce poète, ce romancier, ce philosophe, qui n'aima jamais que lui, et dont l'orgueil sera toujours plus grand, Tégoîsme plus profond, que son génie n'a été éclatant et universel * ? — Faut-il citer Alfred de Musset, à qui nous devons de si beaux vers et de si tristes exemples? — Faut-il?... Mais arrêtons- nous. Que nos lecteurs regardent autour d'eux, et ils sauront bien nommer d'eux-mêmes tous ces hommes, critiques, journalistes, politiques, orateurs, dont le caractère est si malheureusement inférieur au talent. De ce côté, Béranger fut une très-véelle exception, et il mérite qu'on le classe à côté de Molière et de Cervantes, tous deux créateurs d'immortels chefs-d'œuvre, tous deux à la hauteur de leur pi-opre génie, par cette valeur intime qui résulte d'un ensemble heureux et de la balance exacte de nobles facultés.

* Il ya sans dire que nous parlons ici du Goethe de la légende allemande, que nous le jugeons d'après sa réputation d*outre-IUitB, et que nous résenrons notre jugement personnel sur la qualité et la ▼aleor de ce génie.

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Déranger était bon , il Tétait au suprême degré , mais sa bonté n'avait rien de commun avec cette bonté instinctive et banale qui n'est qu'une sorte de relâchement des ressorts de la volonté, ime paresse d*esprit, un laisser-aller commode, un mélange d'égoïsme et de bienveillance, le résultat d'un tempérament non bilieux et d'un bon estomac joints à une grande indifférence pour le bien et pour le mal. La bonté de Déranger avait, au contraire, quelque chose de trèsréfléchi, et en même temps de très-naturel. Il était né bon, en effet, comme il était né poète ; et il travailla sa bonté, comme il travaillait sa poésie. L'instinct ne le dominait jamais, ni l'inspiration ; tout en y puisant la force et Télan, il les maîtrisait. Avec sa conception du devoir et de la morale telle que nous l'avons exposée. Déranger ne pouvait pas suivre tranquillement la pente de sa nature. Dominé par cette idée que nous naissons les uns pour les autres, que nous devons leur être utile et penser exclusivement à eux ', Déranger ne se croyait pas le droit de

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