‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 66 sur 68 · L*HOMME · texte numérisé non relu

L*HOMME

qu'il obligeait la vanité et les prétentions, enfin s'éviter personnellement Tair gourmé dPun bienfaiteur de rhumanité. Il pouvait de la sorte, en fermant la plaie, se moquer de Vimprudent, et poursuivre de ses traits satiriques les vices du caractère jusque chez le malheureux dont il se faisaitla providence visible'. Ce mélange de bon sens et de bonté, de finesse et de dévouement, a trompé quelques critiques contemporains. Parce qu'il n'était pas niais, parce que sa bonté, au lieu de rester un premier mouvement irréfléchi, était devenue une sorte d'art, on a pré^ tendu qu'il était un faux bonhomme et un habile, aux calculs profonds et continuels. — Que de gens, hélas 1 croient que la bonté est une sottise, et que la suprême intelligence est ennemie de la sensibilité du cœur. Tant d'exemples nous ont montré l'esprit égoïste et le génie sans entrailles, que nous en sommes venus à croire que l'esprit et la bienveillance pour les hommes sont des antinomies, que la supérioftté du talent conduit nécessairement à l'indifférence et au mépris de nos semblables. Cela s'est vu souvent. Souvent l'homme enivré du spectacle de sa propre*

* Elle exaltait la jeunesse,

Les cœar chauds, les doux pencbauts.

Ne complaît dans notre espèce Que des fous, pas de méchants.

En dépit des sots rigides , Qu*eUe dépouilla dt fois La, raison de ses airs froids^ La sagesse de ses rides!

Au logis ramenez-la, Vous tous qu'elle consola.

{Ma gaieté.) II. 21

pùiàswce s'«st cru ea dehors et au-dessus de l'humanitè ; souvent, à force de poursuivre Tidée et de vivre avec elle, il s'est désintéressé des choses et des faits, mais cette ivresse de Torgueil, loin d'être la consécration du génie, en est TécueiL Les hommes véritablement grands, véritablement puissants ne sont pas ceux gui s'isolent de la foule : ce sont ceux qui s'identifient avec elle, ceux qui, la dominant, se dominent eux-mômes, ceux qui, se sentant plus forts, se croient plus de devoirs. La grandeur vraie réside dans Téquilibre, et non dans le développement monstrueux d'une faculté aux dépens de toutes les autres. Les richesses du cœur ne ninsent pas aux richesses de Tintelligenoe. Pour soulever TuniverSy Ârchimède demandait un levier et un point d'appui. Le levier, c'est l'intelligence, le point d'appui la conscience. Ceux qui sacrifient la seccmde à la première sont des phénomènes intéressants ou de grand» artistes peut-être : ce ne sont ni des hommes complets, ni des citoyens. Us étonnent le monde, ils peuvent le charmer, ils ne le sauvent pas. Brillantes victimes d'un faux calcul et d'une stérile vanité, ils ne connaissent pas le bonheur, car le bonheur naît de l'union et de l'égale satisfaction des multiples facultés de l'être moral. Celles qui s'atrophient, celles qui dépérissent, jettent en nous-mêmes un malaise profond, et leur agonie mêle à tous nos triomphes un râle douloureux, ime suprême convulsion.

 côté de la bonté et de la finesse, il faut relever, chez Béranger, le bon sens, et ne pas oublier qu'à l'amour des hommes, il joignit un amour profond de l'indépendance. S'il leur prodigua son temps, sa

l'homme. . • .. 363

galté, son infatigable sympathie, son actif dévoue!^ lâent, il voulut se réserver une partie de lui-même, et choisir les moyens par lesquels il lui convenait de leur être utile. Grâce à une fierté bien rare de nos jours, de même qu'il avait évité autant qull avait pu de faire un métier de la poésie, et d'attendre son pain de chaque jour du couplet dont il limait les vers, dont il calculait la portée morale ou philosophique, — pensant que la nécessité du succès ne vous laisse pas toujours le choix de la route pour l'atteindre, — Déranger s'imposa de ne jamais être l'esclave de sa réputation, rhonune-lige de sa popularité. Â son pays, à ses convictions, il rêvait de donner tout son talent et toutes ses préoccupations; il con« sentait même à lui faire le sacrifice de quelques-uns de ces rêves d'ambition et de fortune qui sont dans le cœur de tous les honunes, mais il se refusait à donner sa vie intime, à sacrifier l'intégrité de son caractère.

Après leur gi^nie, nous dit-il^ ce que j'ai le plus envié aux grands écrivains du siècle de Louis XIV, c'est Vespèce d'obscurité dont a pu s'envelopper leur modeste existence : ne faisant pas du bruit de leur nom un besoin de chaque instant, ils savaient vivre dans le silence qui chez nous succède si vite aux applaudissements... La vie>de plusieurs de ces grands hommes fut tellement obscure, qu'à peine a-t-il été possible de leur composer des notices historiques de plus de vingt Kgnes, au grand déplaisir des marchands de biographie.

Cette manière de voir, qu'on n'en fasse pas honneur à la philosophie : je ne la dois qu'à l'amour de l'indépendance. Elle fera comprendre qu'il y a eu du bonheur pour moi à cesser, depuis 1833, d'occuper de moi le public. A ce sujet, et sous le rapport politique, quelques personnes m'ont blâmé, attaqué

36 1 DfiRANafiR.

même; j'ai entendu traiter mon silence de féloiiie. le ne sais si des gens qui n'avaient pu se faire acheter n'ont p£ été jusqu'à dire que je m'étais vendu. A de si plaisantes accusttioDs j'aurais rougi de répondre * .

Béranger aurait pu ajouter, lui qui Tavait si Uen senti :

— En se donnant ainsi tout entier, on n'est plus le serviteur dévoué du public, on est son vaiei. on est sa chose ; on lui appartient trop pour s'appar^ tenir encore à soi-même, et Vécrivain perd en puissance tout ce que Vhomme, oublieux du prunier des devoirs envers soi-même, a perdu en dignité.

Aussi le chansonnier fut-il inébranlable chaque fois que sa popularité sembla exiger de lui certains actes qui répugnaient à scn caractère, ei chaque fois, il montra, par sa i*ésolution, que s'il aimait à servir le peuple, à le défendre, à le chanter, il ne lui reconnaissait pas le droit d'imposer an poète une ligne de conduite. Cette fierté a beaucoup choqué certains critiques, elle a même étonné le public peu habitué à ces dévouements dignes et réservés. Mais ces hésitations du monde lettré et C6s susceptibilités du pubUc prouvent surtout combien l'exemple était utile et la leçon nécessaire.

D'autres considérations poussèrent Béranger à refuser les honneurs et les positions officielles, à se retirer de bonne heure de la lice. Nul — M. Sainte- Beuve Ta dit — ne savait mieux que le chansonnier ce qull pouvait porter et ce qui dépassait ses forces. Or, en France, on a la manie, lorsqu'un homme se distingue par quelque heureuse faculté, de le

* Dernières chansons, Préface.

l'homme. 365

croire propre à tout et capable des efforts les plus divers. — Êtes-vous poète? on voudra faire de vous un homme politique, un ministre, un administrateur, un orateur *.

La vanité aiu'ait pu conduire Béranger à de semblables illusions, si le bon sens ne Pavait arrêté toujours sur cette pente dangereuse. Nous ne parlons ici que de cette raison, puisque précédemment, en réfutant les adversaires du chansonnier, nous avons exposé les autres raisons morales qui expliquent et justifient son abstention après 1830 conmie après 1848. Il voulut également se retirer de la publicité avant que Page et la fatigue lui fissent sentir trop cruellement la nécessité du silence^. Il craignait d'imiter certains acteurs vieillis que la passion du théâtre ramène, impuissants et ridicules, sur les planches où ils avaient brillé du plus vif éclat, se disant qu*à donner ainsi en spectacle sa propre décadence, ce n'est pas seulement le présent que Ton compromet, mais les succès d'hier et Tinfluence

* Cela est aussi sensé que si Ton demandait à un homme d*Ëtat d'écrire des chansons.

3 En tout il agit de même : en poésie, en politique, en amour. — Ainsi, dès l'âge de cinquante ans, il renonça brusquement au commerce des femmes, s'empressant d'abdiquer dans la plénitude de sa gloire et de ses forces, longtemps avant l'heure où l'on aurait pu lui dire :

Ah I que les vieux Sont enouyenxl ns s'en vont sans payer leurs dettes.

Ah I que les vieux Sont ennuyeux 1 Ne rien foire est ce qu'Os font mieux.

{Le Septuagénaire, ~ Dernières chansons.)

366 bAran&er.

du nam. Or, nous dit Béranger : — « Uespàt le plus fécond n*a qu'un certain nombre de foimes à appliquer à la pensée, qui est l'étoffe de taal le monde. Les miennes étaient épuisées, ou peu s'en fallait ; à de plus jeunes de tenter raventure. »

Voilà pourquoi, il se tut à Tapogée de sa gloire.

C'était son droit, c'était son devoir. Son nom représentait la démocratie : il lui devait de le conseiv ver intact ; son talent, c'était le bien du peuple : il lui devait de ne pas le montrer amoindri.

Ce fut du bon sens, nous le réi)étons, et œ fiit dn courage, ce fut un bel exemple et ce fiit une grande leçon. — Plaignons ceux qui ne virent dans cette sagesse que les calculs honteux ou mesquins d'une puérile vanité.

Le génie est presque un accident, le talent est un don, le caractère seul est un mérite personnel, une vertu véritable. Qu'on nie le génie de Béranger, qu'on discute même son talent, nous y consentons volontiers : ses écrits sont là ; ils y seront encore que depuis longtemps la terre et l'oubli auront recouvert ceux qu'entraînent les haines de parti ou à qui manque le sens littéraire. Le caractère appartient à une autre juridiction, il relève de la coofficience, et, s*il est permis d'avoir l'oreille inhabile à saisir la beauté d'un vers, l'esprit fermé aux plus nobles spéculations de l'intelligence, on devient coupable alors qu'on n'est pas frappé du spectacle d'une belle vie conduite avec modération, alors qu'on n'admire pas la fermeté de la volonté unie à la plus exquise sensibilité du cœur.

Notre siècle, malheureusement, a produit un

L*HOirifs. 367

plus grand nombre de héros qiie d'hommes de bien. Nous n'en voulons accuser que les événements : si quelques hommes valent moins que leurs actions, presque tous valent mieux qu'ils ne se montrent. Le dix-neuvième siècle, pendant soixante ans, n'a guère été qu'un vaste champ de bataille, où les vainqueurs de la veille étaient les vaincus du lendemain. Dieu sait que les deux choses du monde les plus difficiles à supporter sont la victoire et la défaite! Ce qu'il est resté de convictions sur le terrain serait impossible à compter. Que de défaillances! que d'apostasies!

Lorsque Thistoire fera le bilan des pertes que nous ont coûtées soixante ans de luttes, elle pleurera sans doute sur les morts qui, souvent, ont jonché le pavé de nos rues, mais elle constatera, avec une plus vive douleur, que le grand blessé de notre époque tourmentée fut la conscience humaine. Elle constatera qu'à la suite de bouleversements successifs, où chaque opinion trouvait tour à tour sa consécration momentanée, le succès devint une religion ; que les idées de devoir et de justice s'efEacèrent sensiblement des âmes, que les £ato accomplis devinrentun droit, en dehors de toute autre considération, et que les mêmes hommes purent servir, servir entendons-nous bien, et non pas défendre, ce qui est fort différent, vingt pouvoirs ennemis, sans révolter, ni même étonner le sentiment public. Elle constatera encore que les principes, trop lourd bagage pour des soldats impatients de vaincre atout prix, furent mis de côté, que la nation se divisa en partis, et qu'au milieu de ces luttes prolongées, les

368 BÉRAN6ER.

personnalités se développant outre mesure, Tidée de patrie, Tamour désintéressé du pays devinrent de simples mots de ralliement dépourvus de sens pour ceux qui les criaient le plus haut.

Cet état moral explique, sans le justifier, le sens de Topinion qui a voulu mettre en doute les vertus de Béranger. Dans une époque féconde en talents, stérile en caractères, Béranger fut avant tout un caractère. Il eut des vertus, nous répétons le mot, à un moment où Ton n*avait guère que des passions et des haines, des enthousiasmes et des ambitions. U fut un citoyen, il aima la France, quand presque tous n'étaient que les instruments d*un parti, et n'aimaient que leurs idées personnelles. Jamais il ne crut la patrie sauvée, parce que tels ou tels de ses amis possédaient un portefeuille; tout en applaudissant à leurs efEbrts, tout en respectant leurs bonnes intentions, tout en admirant leur talent, il comprit qu'efforts, bonnes intentions, talent ne suffisent pas toujours a la di£&cile tâche de guider au but une société gui se transforme.

Nature vraiment antique à quelques égards, Béranger resta Thonmie de ses principes : ce qu'il avait chanté, il le pratiqua, et, par un heureux accord bien rarejdans l'histoire, son tempérament, ses goûts se prêtèrent merveilleusement à l'accomplissement de certains devoirs qu'il aimait d'instinct, dont sa raison plus tard lui fit une religion.

Ne pouvant supprimer le témoignage d'une vie ouverte à tous, où les contemporains illustres, où

l'homme. 360

quelques-uus des plus obscurs ont pu tour à tour pénétrer, les ennemis de Déranger, ont accusé cette vie d*hypocrisie.

Que ressort-il pourtant de vos actes d'accusation et de vos plaidoyers? — que sa vie fut la satire de votre vie à vous; — qu'il est désagréable de voir un homme qui ne scinde pas son existence en deux parts. Tune toute sublime pour la postérité, l'autre plus douce consacrée à satisfaire les mille petites passions, les mille petits vices que sa plume châtie; — que sa pauvreté volontaire se dressait comme un remords au chevet de votre lit, où vous supputiez les bénéfices probables de quelque grand dévouement ;— qu'il est d'un mauvais exemple d'enseigner au monde qu'on peut être à la fois un grand homme et un honnête homme ;— quele désordre n'est pas absolument le corollaire du génie , que la politique ne tue pas forcément le sens moral, qu'il est possible d'aimer à la fois ses opinions personnelles et son pays, d'être xm grand citoyen sans devenir ministre ou membre de l'Académie.

Ah ! s'il avait chanté les gueitx, en s'enrichissant; si, parmi les gloires nationales, il avait choisi telles ou telles gloires bien vues de tel ou tel parti ; s'il avait maudit la France de temps en temps, suivant que ceux qui la gouvernaient partageaient ou repoussaient les idées du chansonnier, il aurait ses partisans et ses ennemis, mais il serait accepté et compris de tout le monde.

Il chérit la France, il voulut son bonheur et sa grandeur, il ne fut l'homme d'aucun parti : voilà son tort à vos yeux, voilà ce qui sera sa force aux

yeux de l'avenir. Certes, Déranger était né simple, modeste, bon, généreux ; mais les vertus les plus naturelles ne tardent pas à s'amoindrir, si on ne les surveille avec soin, si on ne tend sans cesse à les développer. Cet effort continuel vers le mieux, cette surveillance intime et persévérante de soinnèrae, si vous l'appelez hypocrisie, Béranger fut un profond hypocrite, car cet effort, nous l'avons démontré, fut le grand effort de sa vie entière, car cette sui^ veillance, il l'exerça jusqu'à la fin de sa longue existence. Quand on lui proposait des honneurs, son premier mouvement était peut-être de les repousser : son second mouvement eôt été sans doute de les accepter, car effectivement l'orgueil et l'ambition sommeillent dans le cœur de tout homme. C'est alors que sa volonté intervenant, servie par un rare bon sens, lui donnait l'énergie de ne jamais se démentir, et d'offrir en exemple une conduitelogique, droite, inébranlable.

Le peuple ne s'y trompa jamais. Il adopta Béranger, il lui donna cette popularité tant invectivée et tant recherchée, qui créa, parmi les sectaires et les gens de lettres, une si violente animosité contre celui qui ne fut d'aucune secte, ni d'aucune académie, qui pensa qu'il vaut mieux ôlre le chantre du pays entier, que le barde décoré, le troubadour d'une coterie.

Le public a maintenant sous les yeux les pièces du procès : qu'il prononce. Nous avons parlé suivant notre conscience, sans préoccupation de parti, sans

l'homme. 371

arrière-pensée d'opposition commode à Tabri derrière un nom populaire, mais sans crainte aussi, jugeant que nous n'avions le choix qu'entre deux déterminations : tout dire ou nous taire.

Nous avons voulu restituer à Déranger sa physionomie réelle, si étrangement défigurée depuis quelques années; nous avons pensé que l'histoire et la justice demandaient, non pas une réhabilitation du chansonnier, mais l'analyse exacte de ses opinions et de ses croyances, et nous avons exposé ces opinions, ces croyances, connue nous Teussions fait devant un tribunal, après avoir juré de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.

Depuis la mort de Béranger, de nouvelles générations sont entrées dans la vie active : celles-là n'ont point de fautes à racheter dans le passé. Innocentes d'hier, nullement responsables d'aujourd'hui, demain leur appartient. En naissant à la pensée, ellel trouvent tout d'abord devant elles un grand mot : Liberté, et ce mot, sans en connaître bien la portée, eUes l'aiment déjà, et le balbutient avec joie, comme une sainte promesse. Peut-être leur sera-t-il donné de dégager l'idée que ce mot renferme, mais il n'y a pas de hberté sans justice, et l'ingratitude est une mauvaise école du devoir. On avait été ingrat et injuste envers un des meilleurs citoyens du pays, envers l'un des serviteurs les plus dévoués et les plus purs de la démocratie : c'était un mauvais exemple et une mauvaise action. Les principes sont indépendants des hommes, à coup sûr ; néanmoins ils s'incarnent en eux, et c'est mal se préparer à bien défendre les principes que de méconnaître,

372 BÉRANGEA.

que de calomnier ceux qui les ont défendus avec ardeur et courage.

Quand la démocratie s'affirme plus foriemenl; quand la liberté grandit sous le choc des discussions ; quand on élargit chaque jour 'son horizon ; quand on commence à comprendre que la réduire à quelques fictions constitutionnelles, c'est Tériger en privilège, et lui ôter son caractère d'universalité; quand on entrevoit qu'elle n'est ^as ceci ou cela, mais qu'elle doit prendre l'homme au berceau, veiller dans la maison et dans la rue, protéger la vie privée et la vie piiblique, circuler dans la société entière, depuis la plus hiunble commune, jusqu'au faîte de TÉtat; quand on en vient à dire d'elle ce qu'on disait, en 1789, du Tiers-État : — Qu 'estelle? rien! Que doit-elle être? tout! — il faut se préparer par la justice à l'exercice de cette grande * et féconde liberté ; il faut s'en montrer digne par notre reconnaissance envers ceux qui ont aimé, rêvé, prêché son règne encore bien éloigné.

A notre société il importe surtout de donner des hommes et des citoyens, car elle sera ce qu'ils seront, et d'eux seuls elle tiendra toute sa valeur.

Il était bon, il était utile de lui rappeler que, pendant soixante ans, à l'aurore du nouveau monde, avant qu'on pût môme calculer combien il mettrait de temps à émerger de Tombre à la lumière, à sortir du chaos pour entrer dans Tordre, un chansonnier avait donné l'exemple des vertus civiques les plus nécessaires : l'amour désintéressé de la chose publique, le dévouement actif au peuple, la fierté du caractère, le mépris des honneurs, le dédain des

l'homme. 373

distinctions qui séparent, la passion des devoirs qui réunissent I

Il était bon, il était utile, dans un siècle dévoré de la soif de Tor, livré aux besoins exigeants des jouissances du luxe*, de restituer la figure de ce sage moraliste, de ce philosophe intègre, qui voulut rester pauvre, quand la fortune lui tendait la main, et qui sut prouver que le bonheur, c'est de servir la vérité, la gloire, de la servir pour elle-même î

Fin DU TOME 6EG0MD ET DEJUVIEK.

Ces pages s'imprimaient, lorsque s'est élevé, entre deux éminents critiques, — M. Tazile Delord et M. Sainte-Beuve — un débat qui ne pouvait manquer d'attirer l'attention du public, et la nôtre en particulier, puisque le nom de Béranger s'y est trouvé mêlé.

M. Taxile Delord, sous une forme vive et saisissante, avait tracé de l'auteur des Causeries du Lundi un portrait sévère peut-être, mais jugé ressemblant par le grand jury de la critique littéraire. — En réponse, M. Sainte-Beuve avait cru devoir poser devant lui-même et tracer à son tour son propre portrait. Il y avait mis une grande bienveillance, plus facile à comprendre qu'à imiter K Mais M. Taxile Delord lui ayant repris des mains le pinceau, a substitué à l'image complaisante que lui présentait son illustre confrère, une autre image bien autrement ressemblante, — au dire des connaisseurs, —

< Voir le Siècle du 31 janvier t864 et le Contiitutùmmel éa 3 février.

et où ne se retrouvait aucune des couleurs tendres qui chargent la palette de M. Sainte-Beuve... lorsqu'il parle de lui-même K

Restez fidèle aux talents noaveaux^ — s'écrie M. Delord, s'adressant à l'auteur de Volupté et de Josej^ Delorme, — tant que^ dans leur essor^ its peuvent enlever d'autres talents jusqu'aux cimes... Parvenu là^ joignez-vous à ceux qui essaient de les en faire descendre^ croyant en être quitte pour dire qu'ils se sont retirés eux-mêmes de la droite voie^ qu'ils ont manqué à leurs promesses, et que, d'ailleurs, vous avez donné le temps convenable aux regrets après avoir rompu la paille; — laissez bientôt tous ces ménagements de côté, dites de tel poète, — de Bérànger par exemple, — qu'il e$t un de ceux dont il restera le plus, et le lendemain, mettez son oeuvre en pièces;,.. — vengez-vous ensuite sur Chateaubriand, quand il sera mort, du culte de latrie que vous lui avez voué pendant sa vie; — portez le bréviaire, et menez en laisse le carlin de ces belles dames qui ont dansé le pas du châle sous le Directoire, et qui sont devenues les mères de l'Église, après avoir été les grâces de Barras.

Il faut avant tout sauver le principe d'autorité! — Faitesvous son représentant en littérature, c'est un métier ingrat qui a ses jours de fatigue et de mélancolie ; cherchez alors des distractions ; — entrez dans votre galerie, levez les yeux sur les amis de votre jeunesse, Carrel et La Mennais, ces deux têtes sévères ; Béranger, dont vous n'osez pas affronter le doux regard; prenez votre pinceau, mettez un rire amer sur cette bouche, tracez un pli méchant sur ce front, changez Anacréon en Silène; après avoir caricaturé les morts on a plus de verve pour attaquer les vivants. — Refaites vos anciens articles, faites-en de nouveaux; écrivez des préfaces, • pou pour louer les auteurs, mais pour y glisser contre celui-ci

( Voir le Siècle des 8 et 9 février 1864.

et contre celui-là des mécliancetés qui se perpétueront dans des ouvrages destinés à vivre...

Alors^ jeune homme, devenu presqu'un vieillard, il suffira que dans un journal... paraisse un article sincère, pour \ovs faire sentir avec dépit que la couronne ambitionnée n'est pas à votre portée, et que si vous avez obtenu dans ce monde tout ce que peut donner le talent, c'est-à-dire la renommée, il vous manque ce que rbonune ne dût qu'à son caractère^ la considération.

Ces lignes sont écrites de main de maître, et, qu'on partage ou non le sentiment de M. Taxik Delord sur M. Sainte-Beuve, on n'en sera pas moins sensible à ces accents sévères d'une saine et courageuse critique, à ce style sobre et vigoureux, dont chaque mot porte un coup stjr et savant.

A l'égard de Déranger, les passages que nous venons de citer confirment pleinement, on le voit, ce que nous avions dit nous -même, en relevant les singulières volte-faces de M. Sainte-Beuve au sujet du chansonnier.

Page 1