‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 65 sur 68 · LHOMME · texte numérisé non relu

LHOMME

difficile, et s'interdit d'être abondant. Ce qu'il cherchait ce n'était pas une satisfaction pour lui : il voulait, non pas éblouir et briller, écouter ces mille voix confuses, riantes ou mélancoliques, qui conversent dans le cœur du poète, mais répandre une certaine quantité d*idées justes et fécondes*.

Il élagua ainsi de sa poésie tout ce qui n'était qu'images, draperies, flottantes, nuages aux mille couleurs; il la restreignit, la condensa, lui défendit les digressions, les longues rêveries, môme la contemplation platonique de la nature et les élans nombreux vers l'idéal. S'adressant au peuple qui n'est point rêveur, ni raffiné, et qui n'a pas le loisir nécessaire pour déguster lentement les banquets à trois services, il fut court et concis, préféra la clarté à la sublimité, et composa des morceaux substantiels , contenant sous un faible volume une grande quantité de principes nutritifs. Il fit des chan-

— Va réâiauffer une mésange Qui meurt de froid devant ta grange; El perds en route, grain i grain, Le noir ebapelet da chagrin. »

Le bonhomme enfin de sourire.

Et son oracle de lui dire :

« Heureux qui m*a pour conducteur.

Je suis Vange consolateur : C'est la CHARITE qu*on me nomme.

Va donc prêcher ma loi, bonhomme, Pour qu'il ne reste plus un grain An noir chapelet du chagrin. »

{Dernières chansons, de 1S47 à 1S51.)

f ir J'ai dit souvent que je ne travaillais que quand je n'avais rien de mieux à faire. » (Lettre inédite de Bércûiger,)

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sons, mais il condamna chaque vers à dire quelque chose, et se priva, non sans courage, — car il était poète et il eût aimé les brillantes variations, — de tout développement inutile, de toute molle et gracieuse rêverie.

Gomme il le disait lui-même, il mit c la i>oésie en dessous. »

Son procédé de composition à cet égard est fort remarquable et tout à fait personnel. Pour chaque chanson , il cherchait d'abord une idée circonscrite et bi^n définie ; puis, il dressait lentement son plan général ; puis, il faisait le plan de chaque couplet ; puis, dans chaque couplet, il disposait une ou plusieurs idées secondaires, d'après un ordre longuement calculé;. puis, il cherchait le rhythme le plus convenable et Tair le mieux approprié ; puis, il composait le refrain, ce trait aigu qui devait revenir à temps égaux et enfoncer l'idée dans le cerveau du lecteur. — Alors, disait-il, je regardais ma chanson comme faite : je n'avais plus qu'à écrire les vers. — Jje penseur, le moraliste , le philosophe, le politique avaient terminé leur besogne. Le poète et l'artiste pouvaient commencer leur travail, et se livrer à l'inspiration, sans craindre désormais qu'elle envahît ou débordât l'idée. Les difficultés étaient devenues immenses, et l'imagination aux prises avec la réalité se débattait, protestait : qu'importe ? — Déranger ne voulait pas se livrer à ses caprices, à ses joies : il voulait parler à tous, il .voulait être entendu de tous. ^

Sans doute la popularité Ta récompensé de ces efforts, de ce dévouement, mais cela était trop

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juste, et cela prouve seulement que Béranger avait trouvé la voie nouvelle de l'art, qui ne doit plus être un luxe aujourd'hui, un mets délicat offert aux délicats. Il doit devenir le levier puissant de Vidée, et comme une sorte d'enseignement plus élevé de la nation, dans une société fondée sur la démocratie, et qui a un intérêt puissant à rendre meilleure et plus pure cette matière de la démocratie qu'on appelle le peuple. Certes, il avait droit de jouir de la popularité, ce poète, ce citoyen, qui ne l'avait acquise par aucun mauvais moyen,«par aucun sacrifice honteux, qui l'avait méritée par sa préoccupation constante d'être utile aux classes pauvres et dédaignées, aux ignorants, aux faibles, aux opprimés.

Béranger était bon, de même qu'il était poète, naturellement et d'instinct, et Béranger, nous le répétons, exerça sur sa bonté la même surveillance qu'il avait exercée sur sa poésie. L'enthousiasme, comme l'a fort bien dit M. de Lamartine, ne le dominait pas, il dominait son enthousiasme. Il voulut, encore une fois, que sa bonté se transfoimât en une vertu activa et réelle. Il fallait donc qu'elle fût raisonnée, qu'il cherchât la manièi^e de la rendre le plus efficace possible, qu'il évitât d'en faire une duperie sans résultat pour lui et pour les autres. Il fallait lui ôter ce caractère intermittent et capricieux qui dénonce la bonté instinctive, non épurée par la réflexion, non dirigée par la volonté I A ses yeux, accomplir le bien ' étant un de-

* ir J*ai fait un peu de bien, c*est mon plus bel ouvrage, » a dit de lui-même Voltaire. Ce beau vers s'applique admirablement

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voir civique, il considéra ce devoir comme la première et la plus importante occupation de chaque jour. Beaucoup de gens sont obligeants et serviables, quand vous êtes auprès d'eux, et que leur obligeance ne cot^te rien à leur paresse ou à leur ambition, surtout quand ils espèrent, par quelques petits services rendus, se créer une clientèle d'obligés qui s'acquitteront en louanges dans le public. Ceux-là, ainsi que les dévots, ont leurs pauvres, c'est-à-dire leurs protégés. On n'obtient leur aide qu'à la condition d'appartenir à telle coterie littéraire, ou à tel parti politique ; on obtenait l'aide de Déranger dès qu'on était malheureux : où le besoin commençait pour vous, pour Béranger commençait l'obligation de vous secourir. Étiez-vous misérable? Béranger ne savait plus quels étaient votre religion, ni votre nationalité, ni même votre passé.

Mais au prix d'un peu d'argent prêté, ou d'une lettre de recommandation, il ne se croyait pas quitte envers vous. Il voulait avant tout vous sauver du découragement ; aussi faisait-il de vous un ami ; il vous recevait à sa table, dans son intimité, vous relevait à vos propres yeux, en se mettant sur un pied d'égalité avec vous, en imposant à tous ceux qui venaient courtiser sa popularité le respect de votre malheur, dont il donnait le premier exemple. Il vous prodiguait ses conseils et sa gaîté : il était heureux, lorsqu'enfin le rire s'épanouissait sur vos lèvres, lorsque la joie éclatait

à Béranger, qui aurait pu dire avec une légère ▼triante : « J*ai fait beaucoup de bien, c'est mon plus bel ouTrage. •

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dans vos regards, sachant bien qu'un homme consolé est plus fort, qu'un homme plus fort est à moitié sauvé!

La gaîté ' fut le caractère admirable de la bonté de Déranger, sa plus belle et sa plus touchante vertu, car

* Je lai dus, vaiHe qui vaille.

Ces ehints que le prisonnifr A Unt redits sur sa paille Et le pauvre en son grenier.

La folle, franchissant l'onde.

Brave et railleuse i Paris, Allait rendre à nos proscrits L'espérance au bout du monde.

. Au logis ramenez-la.

Vous tous qu'elle consola.

« Cessez à de folles tètes

» D'inspirer vos désespoirs,

» Disait-elle aux grand pottes :

» Le génie a ses devoirs.

» Qu'il brille au vaisseau qui sombre

» Comme un phare bienfaisant.

» Je ne suis qu'un ver luisant»

» Mais je rends la nuit moins sombre. »

Au logis ramenez-la,

Vous tous qu'elle consola.

Du luxe elle avait la haine, Philosophait même un peu.

En petit cercle et sans gène S'ébattait, au coin du feu.

Que son rire avait de charmes 1 J'en pleurais épanoui, Le rire est évanoui; Il n'est resté que les larmes!

Au logis ramenez -là.

Vous tous qu'elle consola,

{Ma gaieté. Grande édition en 2 vol. in-8* de 1847.)

il n'était pas gai naturellement. Il s'était imposé de le devenir, disant que c'est un trésor qu'on porte avec soi en tout lieu, qu'on peut partager avec chacun, et qui ne s'épuise jamais. Nous ne connaissons pas d'homme qui se soit fait, comme lui, de cette grâce de l'esprit une théorie et un devoir, qui ait i>ensé assez continuellement à ses semblables pour leur sacrifier ses tristesses et ses mélancolies, pour leur cacher toujours ses propres découragements et ses douleurs intimes. Mais si Béranger se vouait volontairement à la gai té, du moment où cette gai té n'était pas tant à lui qu'aux autres ; du moment où il en espérait un bénéfice réel pour eux, il fallait l'approprier à ce rôle bienfaisant, lui ôter ce quelque chose débrayant qui effarouche la douleur, et de trop insouciant qm blesse l'infortune ; il fallait que cette gaité fut douce aux malheureux, consolatrice, et qu'elle évitât avec soin de détonner au milieu des larmes qu'elle devait sécher '.

Béranger se fit de ces nécessités, de ces devoirs délicats, une étude constante, et, en aucun instant, son rire ne parut égoïste, ni provoquant. A ce parti, il voyait un autre avantage : il évitait l'emphase trop naturelle aux donneurs de conseils, et la gaité le ramenait par une voie directe à la simplicité, n pouvait ainsi môler une pointe de raillerie à ses meilleures actions; châtier chez l'homme même

* Depuis lors ma gatté, d'inégale et bruyante, devint oalme, to«tenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour yenir m*attendre dans ma retraite, ou auprès de mes amis qu'elle consola souvent, ce qui m*a permis de dire qu'elle n'offensait pas la tristesse. » {Ma Biographie.}

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