LAURENT PICHAT
autre école littéraire que celle dont Béranger a été le dernier représentant à notre époque , l'absence de toute relation personnelle entre le critique et le poète qui venait de mourir et que l'armée de Paris avait protégé contre l'enthousiasme populaire, tout contribue à donner au travail de M. Laurent Pichat un intérêt particulier et une importance à part.
A nos yeux, il est bien évident que M. Laurent Pichat n'a pas, pour Béranger, une de ces sympathies innées, une de ces admirations naturelles qui vous entraînent du premier coup vers un homme, vers un poète. Il a fallu, au contraire, que l'écrivain fit effort pour tendre une main amie et loyale au chansonnier ; il a fallu qu'il dégageât son esprit de diverses préventions et de nombreuses inquiétudes.
Gela se comprend : comme homme il prêche et pratique une autre politique que celle de Béranger; comme philosophe et comme poète, il a d'autres maîtres et d'autres dieux que le chansonnier.
Mais M. Laurent Pichat aime avant tout, nous le croyons et il l'a prouvé en cette occasion, la vérité du moment où il la connaît, il la proclame, malgré les clameurs de ses amis, malgré la secrète protestation de son goût individuel. L'ancien rédacteur de la Revue de Paris a donc étudié la vie et les œuvres du chansonnier, sans enthousiasme préconçu, mais avec une tenace impartialité, et la volonté bien arrêtée de voir juste et de dire ensuite ce qu'il aurait vu, tout ce qu'il aurait vu. Le résultat a été éminemment favorable à Béranger;— pouvait-il en être autrement pour un homme de bon sens et de bonne foi?
Les pages ' remarquables consacrées par M. Laurent Pichat h Béranger, sont peut-être des meilleures qui soient sorties de la plume de cet ami assidu et désintéressé des lettres :
Le début de son article indique bien l'antagonisme que nous avons signalé dans ses sentiments envers le chansonnier :
On dit que Caton traduit en justice et accusé par ses ennemis, à quatre-vingt-trois ans, prononça les paroles suivantes en face du peuple : « // es£ bien difficile, Romains, de rendre compte de sa conduite devant des hommes d'un autre siècle que celui où Von a vécu. » Il est bon de se rappeler ces paroles quand on veut étudier une existence bien remplie et juger cinquante années de gloire, avec l'expérience passionnée que les faits donnent aux générations actuelles. A l'heure où nous sommes, nous déclarons que nous serions entraîné à une sévérité peut-être injuste, si nous restions au point de vue impitoyable de notre opinion.
Cependant l'auteur ajoute quelques lignes plus loin :
Nous conserverons... toute l'ardeur de nos sentiments pour esquisser une étude du poëte illustre qui vient de mourir.
Seulement cette ardeur est celle qui anime les nobles sentiments, l'amour de la liberté et l'amour de la vérité ; elle n'a rien de commun avec l'ardeur du mauvais esprit de parti, elle ne conduit pas au bourbier où s'est jeté M. Pelletan, pour y noyer Béranger.
Sans rien abdiquer de l'ardeur de ses sentiments,
• Les portes de combat. 1 vol. Hetzd.