‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 11 sur 39 · LAURENT PICHAT · texte numérisé non relu

LAURENT PICHAT

M. Laurent Pichat constate donc, parce que sa conscience le lui dit, que Béranger « fut toujours ce qu'autrefois on appelait un sage, ce qu'aujourd'hui on doit appeler un honnête homme... qu'il sut vaincre noblement la misère et qu'il l'a surmontée pendant cinquante années en face d'une époque avide et corrompue... »

Voici maintenant la restriction, mais convenable, et telle qu'elle ne peut blesser ni celui qui la subit, ni ses amis les plus exigeants :

Béranger se jeta sans prudence dans la lutte où toute une opposition le suivait. Ils ne virent que le moment et ne songèrent pas au lendemain.

Le critique, on le voit, dénonce un fait et blâme une tactique : il n'accuse pas les intentions, et ne s'efforce pas d'avilir l'homme. Ailleurs, il exprime encore un regret, mais toujours sur le même ton, avec la même retenue, sans jamais oublier le juste respect dû à la vérité et au génie :

Après 1830, Béranger publia un dernier recueil, le plus beau et le plus élevé. Le poëte a toujours marebé en grandissant. Il s'est arrêté trop tôt. Ceux qui se consacrent à la défense de la liberté ne doive7it pas compter sur le repos. Il y a toujours à pleurer pour les poètes.

Telle est l'opinion de M. Laurent Pichat : on peut la discuter, on ne saurait se plaindre qu'il l'ait exprimée avec force et modération, quand, surtout, elle ne l'empêche pas de reconnaître le désintéressement réel du poëte :

Les amis du poëte arrivèrent au pouvoir, et il refusa tout,

titres et emplois. Cette conduite devrait être celle de tous les gens de cœur; toutefois, nous devons V honorer comme une vertu, puisque Béranger offre un exemple presque unique d'un pareil disintéressement.

Il n'hésite pas davantage à mettre Béranger sur un pied d'égalité avec La Mennais et Chateaubriand. à reconnaître que sa « réputation n'était pas une de C3s vogues factices qui ne peuvent se soutenir que par des publications sans cesse nouvelles. »

Arrivé à 1848, M. Laurent Pichat se prononce ainsi sur le rôle du chansonnier :

Béranger, pris d'un accès de sagesse desespérée, voulut rester à l'écart... Béranger pouvait sans scrupule ni répugnance entrer dans cette assemblée où ses amis étaient en majorité, où l'œuvre qu'on allait entreprendre était l'édification de l'avenir, où l'emportement et l'excès de quelques-uns auraient besoin d'être contenus par une prudence respectée. Les plus honnêtes, les plus purs ont traversé la fournaise; et qui sait ce qui serait arrivé en mainte circonstance si Béranger eût prêté à sa cause l'autorité de son vote et de sa personne? Il ne s'agit pas là d'ambition satisfaite, ni d'apothéose bruyante à chercher, ni d'orgueil à tenter un beau rôle. Il s'agissait d'un devoir à remplir et d'un danger à affronter. Nous regrettons que Béranger n'ait pas engagé sa vie dans ces journées ; la couronne qu'on a déposée sur sa tombe aurait peut-être eu quelques épines; mais les épines se mêlent harmonieusement aux lauriers, et la grande gloire se complète bien par un peu de martyre.

Tout le inonde aura été frappé comme nous du ton qui règne dans ces lignes, et du contraste qu'il offre avec tous les reproches que nous avons cités jusqu'à présent au sujet de la démission de Béran-

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ger. M. Laurent Pichat, cela est bien visible, parle au nom des principes, il confesse sa foi, mais sans la gâter par le mauvais mélange des petites préoccupations égoïstes et des inimitiés personnelles. Il n'entend pas attaquer Béranger : il songe à un devoir méconnu. M. -'Louis Blanc ne partage pas la confiance de M. Laurent Pichat; il croit que l'intervention du chansonnier n'eût produit aucun résultat favorable, et nous le croyons aussi. Le regret de l'ancien collaborateur de la Revue de Paris n'en est pas moins un regret patriotique dont l'expression ne peut qu'inspirer de l'estime.

Alors M. Laurent Pichat reprend son étude du caractère :

Toutefois, il n'y aura pas eu beaucoup d'existences en ce siècle plus dignes de servir d'exemple et d'être proposées comme modèle, etc. '...11 avait compris le Christ, en faisant le bien et en restant pauvre.

C'est là ce que le peuple a honoré en lui. Le peuple a horreur des hypocrisies ; il déteste le faste égoïste et méprise tous ces orgueilleux enrichis qui ont de la boue aux genoux et aux lèvres; il se7it que la corruption le gagne, que les mauvais rêves l'obsèdent; et quand un homme de bien meurt, le peuple se presse à ses funérailles. Ce sont des fêtes, où, pour lui, la vertu brille aussi claire que le soleil, et il rentre dans ses ateliers tumultueux, vivifié, rasséréné, et chantant les refrains du poëte qui vient de lui rendre l'espérance.

Nous pourrions multiplier ces citations, partout nous trouverions le même esprit d'équité, la même vue juste et nette. Le jour où il a écrit cet article,

' Nous avons déjà cité ce passage à la fin du chapitre sur M. Pelletât! (Voir 4e partie).

M. Laurent Pichat s'est montré moraliste et historien : il a su s'abstraire de son entourage , il a su n'écouter que la voix de sa conscience : c'est un courage rare et difficile qu'il faut signaler et donner en exemple à tous ceux qui se mêlent de prononcer sur les morts et sur les vivants.

A MM. Proudhon, Louis Ulbach et Pelletan, nous venons d'opposer, dans le parti démocratique, M. de Lamartine, qui fut démocrate un jour, par la volonté du peuple, MM. Louis Blanc et Laurent Pichat, qui n'ont rien abdiqué de leurs convictions. Nous pourrions en rester là ; la balance serait au moins égale entre les adversaires et les admirateurs du chansonnier ; mais, quand on rencontre sous sa plume le nom de George Sand, il faut s'y arrêter, et son témoignage est de ceux qu'on ne peut jamais négliger. D'ailleurs, n'est-il pas consolant, après avoir assisté au douloureux spectacle de quelques hommes d'esprit et de talent s'unissant à de pauvres pamphlétiers avides de bruit, afin de diminuer une des grandes figures de la patrie et de calomnier un des beaux caractères du siècle, de voir accourir spontanément au secours de la justice méconnue, de la vérité foulée aux pieds, un écrivain dans la plénitude de ses forces et de sa popularité ? Cet écrivain savait pourtant que Béranger n'avait pas pour lui le sympathique enthousiasme auquel l'auteur de la Petite Fadctte est depuis longtemps accoutumé.

En effet, Béranger et Mme George Sand n'appartiennent pas seulement à deux écoles littéraires très-opposées, et ce ne sont pas seulement les diver-

sites de l'esprit qui les séparent. De telles diversités produisent cpielquefois de ces amitiés inattendues, de ces affections profondes, dont l'union du chansonnier et de La Mennais restera comme un des plus remarquables exemples. Pour s'aimer, il faut se comprendre, en tout cas s'accepter mutuellement. Béranger et La Mennais, malgré la différence de leurs caractères et de leurs génies, se comprenaient et s'acceptaient, parce que, sans avoir des qualités de môme ordre, ils vivaient dans deux mondes moraux parallèles. Il n'en est plus ainsi, dès que nous opposons Béranger à Mme George Sand. Là tout diffère, la forme et le fond ; rien de commun que leur foi certaine dans l'avenir, que leurs vœux également ardents pour le progrès. Gela peut suffire à créer l'estime, mais non l'intelligence réciproque des facultés de l'un et de l'autre. L'abîme qui séparait jadis Voltaire de Rousseau, n'était pas. plus profond que celui qui sépare de nos jours le chansonnier du romancier.

Toutefois, et ceci prouve la supériorité de notre siècle, Béranger et Mme George Sand se sont rencontrés avec des désirs de sympathie, avec l'envie sincère de s'apprécier et la1 volonté de jeter un pont sur l'abîme. Ils n'en purent venir à bout, et le pont, resté à l'état de noble projet, se vit, dans la réalité, remplacé par une mince passerelle provisoire, mal assurée, tremblant à tous les vents.

Si nous insistons sur cette tentative infructueuse, c'est que nous devons en tirer une conclusion toute à l'honneur de Mme George Sand, et que l'intervention favorable de cette dernière dans le déliât souu. 9

levé autour de Béranger, emprunte une certaine grandeur d'âme particulière à ces circonstances peu laites pour inspirer à l'auteur de Lélia le besoin de défendre l'auteur de la Bonne Vieille.

Cependant, le 8 mai 1860, Mme George Sand publiait dans le Siècle un article sur Béranger, que M. Louis Jourdan faisait précéder de ces quelques lignes :

Un illustre écrivain pour lequel nous professons une vive admiration et une affection respectueuse, Mme George Sand, veut bien communiquer au Siècle un article sur Béranger. Nos lecteurs s'applaudiront de trouver dans les colonnes de ce journal une appréciation si ferme et si One à la fois du caractère de Béranger. En présence de tant et de si tristes attaques contre notre poëte national, c'est un acte de courage autant qu'un acte de patriotisme que de présenter sa défense, et tous ceux qui honorent les gloires du pays sauront gré à l'un de nos écrivains les plus éminents et les plus populaires de l'avoir entreprise.

M. Louis Jourdan avait parfaitement raison, et nous croyons qu'il faut savoir d'autant plus de gré,' àson auteur, de cet acte de courage et de patriotisme, de justice surtout, que ni les empressés, ni les officieux ne doivent manquer auprès de Mme George Sand. On lui avait sans doute rapporté quelques-uns de ces mots, quelques-unes de ces boutades comme le poète en disait tant, et qui lui ont créé, nous l'avons déjà dit, de nombreuses et violentes inimitiés. J'en vois la preuve dans plusieurs passages de l'article publié par le Siècle.

Ainsi, Mn,e George Sand nous dit presque au début, non pas avec indifférence, mais avec dignité :

Qu'à telle ou telle époque de nos relations, il ait été bien ou mal disposé envers moi, il importe très-peu à la vérité de mon sentiment sur lui. Il ne me devait rien. Il est venu à moi de lui-même et de loin en loin, toujours parfaitement aimable et intéressant.

Ailleurs :

Cet homme-là était éblouissant d'esprit, très-mordant, cruel même dans son jeu, mais s'arrêtant et se reprenant à propos, quand il sentait vous avoir blessé dans la personne d'un absent.

Et plus loin, car l'écrivain y revient à diverses reprises :

Que Béranger ait eu le travers de s'amuser de tout en apparence dans ses relations avec ses amis, cela nous paraît prouvé par beaucoup de lettres inédites alors, qui ont passé sous nos yeux à différentes époques,... mais que ces lettres fussent tenues en réserve pour des temps plus calmes, il n'en resterait pas moins dans la mémoire de tous ceux qui ont connu Béranger la certitude qu'il affichait gracieusement un grand scepticisme, et qu'ï'/ avait une si belle habitude de railler, que ses meilleurs amis eux-mêmes n'étaient pas jiréservés.

Plus loin encore :

« Et pourtant Béranger ne nous aimait pas ci' instinct, nous le savions de reste. »

Cependant Mme George Sand a parfaitement dégagé son jugement de tous ces souvenirs importuns, et, mettant sa personne de côté, elle a voulu apprécier le chansonnier avec cette haute impartialité qui n'appartient qu'aux esprits vigoureux. Elle a cherci ié en elle-même, sous la première impression superficielle où se retrouvent les traces des petites

blessures et des petits chocs inévitables entre deux natures d'ordre différent et opposé, cette seconde impression plus profonde et plus durable que reçoit le moraliste, la seule vraie, parce qu'elle est la seule désintéressée. Il y a là l'effort d'une volonté virile, et c'est une belle leçon donnée à tous ceux qui prennent leurs antipathies personnelles pour des lois de l'intelligence et les rancunes de leur parti pour le code de la vérité.

D'après ce que nous avons dit précédemment, on devine sans peine que Mme George Sand n'a pas toujours ni parfaitement compris Béranger; mais peutêtre Béranger, parlant de Mme Sand, eût-il été moins indulgent pour elle qu'elle ne l'a été pour lui.

Dans la circonstance présente, c'est moins le résultat que la tentative qui doit nous occuper, quoique le résultat se rapproche de la justice en beaucoup de points, et que plusieurs détails soient « une appréciation ferme et fine à la fois du caractère de Béranger. »

D'ailleurs M'"e George Sand nous prévient, au début de son article, que désireuse de dire « simplement son opinion, elle écartera toute préoccupation politique comme étrangère à son sujet. »

Vivant loin de toute notion d'actualité, ajoute-t-elle, j'avoue n'avoir pas bien compris tout ce que l'on s'est dit de part et d'autre...

J'ai beaucoup écouté Béranger, en réllécbissant beaucoup sur son caractère, sur sa destinée et sur cbacune de ses paroles. Ces paroles précieuses, je ne les ai pas prises en note sur un calpin, comme font certains Anglais 4, séance tenante, sous

1 Et nos intimes.

les yeux de la personne célèbre qu'ils viennent examiner. Si ma mémoire m'eût permis de les. retenir toutes, je ne me croirais pas le droit de les rapporter sans beaucoup de choix et de respectueuse circonspection. Mais j'en ai reçu une impression générale que je peux et veux communiquer. C'est un devoir de conscience à l'heure qu'il est.

Ce que Mme George Sand va nous exposer, c'est donc exclusivement « une opinion toute personnelle, » une sorte d'étude psychologique sur un homme qui «ne l'aimait pas d'instinct, » et qu'elle ne pouvait pas davantage aimer, ni admirer d'instinct. L'instinct, c'est-à-dire le fond primitif, immuable de l'individu, étcflt tellement opposé chez eux, que des rapports de chaque jour eussent exaspéré l'antipathie, au lieu de l'adoucir, et que s'ils ne s'étaient jamais vus , rien qu'en se lisant , ils se seraient encore sentis adversaires, non pas sur le terrain des questions vivantes de leur époque, mais sur le terrain moral de la conscience. Ce qui a rapproché MmB George Sand de Béranger, c'est exclusivement le caractère du chansonnier, cet ensemble de vertus privées et publiques qui produit l'estime, indépendamment de la sympathie, et auxquelles un esprit bien fait reste toujours sensible, alors même que facultés, croyances, idées, conception particulière de la vie et des devoirs qu'elle impose, talent, tout se dresserait entre deux écrivains comme autant de barrières infranchissables.

Aussi n'est-ce pas évidemment au hasard ou à des considérations passagères que Mme George Sand doit de n'avoir parlé que du caractère de Béranger et de l'action populaire de ses chansons.

En agissant ainsi, elle a cédé, peut-être à son insu, à des nécessités d'un ordre supérieur. Voulant être juste, rester impartiale, elle a parlé naturellement de ce qu'elle avait le mieux discerné, de ce qu'elle se sentait le mieux en état de juger : le reste, rôle politique, valeur littéraire et poétique, ce qu'elle appelle « le génie et la force , » elle l'a passé sous silence, de même qu'un homme du monde faisant la biographie d'un mathématicien , raconterait l'homme moral et laisserait de côté le savant, cet être spécial qui s'occupait- d'algèbre et de mécanique, tandis que son biographe ne s'est jamais occupé que de sentiments, de plaisirs ou d'idées. Le mondain aurait raison : lorsqu'on étudie une intelligence, une individualité, il faut l'aborder par le point où cette intelligence et cette individualité nous sont accessibles, et Mme George Sand a suivi cette loi, en considérant Béranger sous un seul de ses aspects divers. Le caractère, l'influence , sont des faits matériels : ils se constatent ; on peut, nous le répétons , les apprécier même poète , chez un chimiste , même romancier de l'école lyrique, chez un chansonnier de l'école gauloise.

Néanmoins, malgré cette prudence et cette mesure, l'incompatibilité des humeurs se fait jour à chaque ligne, et l'instinct antipathique glisse quelques-unes de ses restrictions parmi les éloges et les déclarations de respect ou d'admiration que sa raison éclairée dicte à George Sand.

Il voulait faire rire, nous dit-on, pour excuser ses médisances, et rien de plus. Il voulait rire lui-même; il était gai, il avait une certaine exubérance de vie qui ne lui permet-

tait pas de réfléchir avant de parler ou d'écrire des lettres familières. Et puis il était né chanteur, et, quand il avait donné son âme et dépensé sa force dans les hautes notes du rossignol ou dans les grands cris de l'aigle, il avait besoin de changer de mode et de siffler comme le merle, qui est encore un très-bon musicien, mais qui répand le soir, autour des villages, une chanson moqueuse plus vaudeville que poëme. Béranger avait la figure très-rustique, mais son œil était d'un oiseau, tour à tour puissant et léger.

Nous avouons franchement que le gros œil bleu et saillant de Béranger, ne nous a jamais rappelé l'œil fixe et rond de l'oiseau. Nous craignons que la comparaison suivie avec le rossignol, l'aigle et le merle, n'ait amené cette conclusion logique, comme effet de style, mais peu réelle comme observation de moraliste.

Voici maintenant de nombreux passages où le dualisme que nous avons signalé, entre l'instinct et la raison, se dessine assez nettement, où l'un et l'autre se donnent et se reprennent la parole à tour de rôle.

L'instinct. — Son caractère était d'une légèreté excessive, et sa bonhomie faussée par la coquetterie de l'esprit.

La Raison. — Cette bonhomie était pourtant réelle au fond. La preuve, c'est qu'il se livrait à tout le monde avec fort peu de prudence, qu'il a été toute sa vie dupe de mille gens qui l'ont exploité '...

1 Béranger le savait. lia été dupe, sans doute, mais, le plus souvent, dupe volontaire, comme tous ceux qui aiment à faire le bien. Il n'ignorait pas qu'il obligeait des ingrats, et jugeait quelquefois avec une admirable lucidité ceux-là même pour lesquels il ne ménanageait ni son temps, ni ses forces, ni son influence. Cela prouve seulement que Béranger était réellement bon. Ce qui distingue, en effet,

L'Instinct. — Mais il était charmé quand, sans amertume et sans injure, on l'appelait en face faux bonhomme...

La Raison. — 11 eût été désolé de passer pour un niais...

L'Instinct. — Et il 'était pourtant extrêmement naïf en ceci qu'il livrait facilement le secret de sa malice à quiconque paraissait disposé à lui en tenir compte comme d'une grâce de plus dans son babil éblouissant. Il aimait beaucoup à briller devant ses amis. Il voulait leur plaire toujours, et il faisait une grande dépense de lui-même pour les charmer.

La Raison. — Il en venait à bout. Il a captivé les esprits les plus sérieux, et jeté des fleurs à pleines mains sur de grandes et nobles existences austères et tourmentées.

L'Instinct. — Qu'il ait parfois donné de mauvais conseils à La Mennais, c'est possible, c'est vrai. Mais La Mennais ne les a pas suivis '...

La Raison. — Et Béranger ne l'a pas moins aimé. Si l'on met en balance le peu de mal que ses conseils ont pu lui faire avec tout le charme que son enjouement a répandu sur sa vie et tout le bien réel que sa douce philosophie lui a fait, les amis de La Mennais doivent bénir l'influence que Béran&er a eue sur lui 2.

la vraie bonté, c'est qu'elle est sans illusion. Si l'on n'obligeait que les saints, les gens de génie et les nobles cœurs, où serait le mérite ?

1 Nous ne savons trop à quels conseils Mmc George Sand fait allusion, et il aurait sans doute mieux valu les citer ou du moins les spécifier. En thèse générale, nous croyons qu'on a tort de produire devant le public des assertions vagues dont il ne sait ni l'origine, ni la portée, et que l'ignorance où on le laisse lui interdit de contrôler. Le public est le juge suprême; c'est lui qui prononcera en dernier ressort. Nous lui devons donc de mettre sous ses yeux toutes les pièces du procès.

2 Nous pouvons citer à l'appui de cette opinion un témoignage éloquent de M. A. Blaize, le neveu de La Mennais. Répondant à M. Forgues, éditeur des OEuvres posthumes du philosophe, qui déclarait que « la plus sincère et la plus chaude amitié des deux n'était point

GEORGE SÀND. 153

L'Instinct. — Béranger n'avait que des instincts...

La Raison. — De bons et forts instincts de droiture, de tolérance et de liberté. Son cœur était meilleur que sa langue. Il était infiniment plus indulgent en actions qu'en paroles. Nous savons tant de gens qu'il a aidés de ses démarches et de sa bourse, tout en nous disant d'eux pis que pendre, qu'il

celle du chansonnier,» M.Blaize s'écrie avec indignation : — «Les ennemis de Béranger ont dû éprouver une maligne joie en lisant ces lignes ; ils ne devaient pas s'attendre à trouver un auxiliaire dans l'éditeur de La Mennais. On a assez dit que « ce coquin de Béranger » était un impie, un corrupteur, un imposteur, un faux patriote, un radoteur. Mettre en doute la sincérité de ses affections, son cœur, n'est-ce pas fournir de nouveaux prétextes à une œuvre de dénigrement et d'injure ? Ces insinuations malveillantes que rien ne motive, sont d'autant plus blâmables, qu'elles sont dirigées contre un homme que, pendant plus de vingt ans et jusqu'à sa mort, mon oncle a eu bien des raisons de considérer comme un ami dévoué. Aussi nous devons à la mémoire de La Mennais de protester... »

Ici M. Blaize rapporte plusieurs lettres écrites par Béranger à La Mennais, en 1840, à l'occasion du procès auquel la publication de l'écrit : Du pays et du gouvernement, donna lieu; puis il ajoute :

« Dans les premiers jours de janvier [S'il, on fêtait chez Béranger, dans sa petite maison de Passy, la sortie de prison de La Mennais. Antier, Pagnerre, Perrotin, le bon Wilhem étaient des invités. Après le dîner, Béranger nous lut sa belle chanson ; L'Apôtre1, composée en 1841, et dédiée à mon oncle. Celui-ci l'embrassa avec effusion.— «Ah '.mon ami, lui dit-il, vous voulez donc que mon nom soit immortel ? On ne pourra plus le séparer du vôtre. »

« Les injures, les calomnies, les clameurs qui se sont élevées sur la tombe de La Mennais et de Béranger, se tairont un jour. La postériié ne gardera que le souvenir des œuvres et de l'amitié de ces grands citoyens qui, chacun dans la mesure de ses forces et de son génie, servirent avec un dévouement qui ne se lassa jamais, la cause du peuple et de la liberté. » (A. Blaize, Béranger et La Mennais contre M. Forgues, Paris, 1859).

1 Paul, où vas-tu ? — Je vais sauver le monde, etc.

| Di rnièret chansons).

est hors de doute pour nous que la charité et le dévouement y étaient quand même.

L'Instinct. — On l'a jugé très-perfide, et moi-même, frappé de quelques inconséquences dans ses jugements et dans ses actions, je l'ai cru tel pendant un certain temps.

La Raison. — Depuis, je l'ai vu mieux... Le proverbe est vrai : Verba volant, et beaucoup de lettres familières rentrent dans la catégorie des paroles envolées. Les seuls écrits qui restent et qui prouvent réellement sont ceux où l'àme de l'artiste s'est exhalée dans l'inspiration aidée de la réflexion, et là Béranger est vraiment un des grands esprits dont la France doit s'honorer toujours. Il a chanté la patrie et relevé son drapeau comme une protestation dans un temps ou le prêtre, devenu instrument politique, marchait sur la pensée, sur la liberté, sur la dignité de la France. Il a chanté le peuple et flétri le courtisan; il a pleuré sur la misère, il a rallumé et tenu vivante l'étincelle de l'honneur national; il a fait retentir le cri de la souffrance et de l'indignation; il a démasqué des vices honteux, il les a flagellés jusqu'au sang. Là est son œuvre, là est sa vie véritable, là est sa gloire; tout le reste n'est rien ou peu de chose.

L'Instinct. — Béranger aimable, méchant, beau diseur de malices, coquet, d'humilité un peu feinte, dédaignant beaucoup ce qu'il ne comprenait pas ', voilà l'homme extérieur, qui Hattait ou froissait les gens trop satisfaits d'eux-mêmes.

La Raison. — Mais ce n'était pas le beau, le vrai Béranger de la poésie, de la France et de l'histoire.

L'Instinct. — C'était le travers de l'enfant gâté par le succès.

La Raison. —Mais enfin, ce travers... les esprits sérieux ne doivent-ils pas le pardonner à qui a vieilli sous le poids d'une si écrasante et si périlleuse popularité? Songez à la difficulté d'une vie si étourdissante, à l'enivrement d'une re-

' Lélia peut-être. Mais il blâmait bien plus qu'il ne dédaignait.

nommée qui a fait le tour du monde... Ce n'est pas sans un puissant effort que ce vieillard a pu résister à l'ivresse de la vanité '... 11 le savait si bien qu'il livrait en lui-même, à toute heure, un combat acharné à cette ivresse naturelle 2. Il sentait le ridicule de l'orgueil en délire; il le raillait chez les autres avec âpreté, afln de s'en préserver tout le premier, et il refusait tout : et la députation, et l'Académie et la fortune...

L'Instinct (interrompant). — Alin de ne pas perdre la tête et de garder intacte sa figure de bonhomme honnête, modeste et populaire. Coquetterie pure...

La Raison. — ...Oui, mais coquetterie de bon goût, il faut en convenir, et bien permise à un triomphateur si incontesté.

L'Instinct. — 11 y avait là-dessous un immense orgueil, et pas si bien caché qu'on a voulu dire.

La Raison. — Mais n'avait-il rien de respectable, cet orgueil qui a triomphé, en fait, de toutes les séductions et de toutes les ambitions?... Du bon sens à lui ! c'était bien autre chose que du bon sens qui le guidait 3. C'était une réaction

1 « Béranger était né simple, modeste, bon, généreux; mais les vertus les plus naturelles ne tardent pas à s'amoindrir, si on ne les surveille avec soin, si on ne tend sans cesse à les développer. Cet effort continuel vers le mieux, cette surveillance intime et persévérante de soi-même, si vous l'appelez hypocrisie, Béranger fut un profond hypocrite, car cet effort fut le grand effort de sa vie entière, car cette surveillance, il l'exerça jusqu'à la fin de sa longue carrière. Quand on lui proposait des honneurs, son premier mouvement était peut-être de les repousser : son second mouvement eût été, sans doute, de les accepter, car, effectivement, l'orgueil et l'ambition sommeillent dans le cœur de tout homme ; c'est alors que sa volonté intervenant, servie par un rare bon sens, lui donnait l'énergie de ne jamais se démentir, et d'offrir en exemple une conduite logique, droite, inébranlable. » (Arthur Arnould, Revue de l'Instruction publique, 22 mars 1860.)

2 M. de Lamartine exprime la même idée et constate le même fait en d'autres termes.

a II ne faudrait pourtant pas trop dédaigner, trop reléguer au se

d'énergie extraordinaire; c'était une haute raison doublée d'une fierté transcendante et d'un respect de lui-même qui allait jusqu'au stoïcisme.

L'Instinct. — Il a beaucoup voulu paraître sage.

La Raison. — Il a été réellement ce qu'il paraissait, c'està-dire l'homme que n'atteignent point trop les choses puériles de ce monde. En ceci vraiment, le très-grand poète a su être un très-grand homme, un modèle que l'on pourra proposer toujours à la jeunesse, et sans la tromper.

L'Instinct. — Vieux, il s'immobilisa et se dessécha dans une sorte de négation systématique.

La Raison. — Quand nous disons il se dessécha, nous ne voulons parler que de l'artiste. L'homme resta très-bon, trèshumain et beaucoup plus sensible qu'il ne voulait le paraître. Il avait tellement peur de poser en quoi que ce soit, qu'il cachait même sa sensibilité, ou s'en moquait devant les autres, comme d'une faiblesse de vieillard.

L'Instinct. — Il était devenu inquiet et questionneur. On le sentait malheureux, dévié, raidi contre le temps qui marche et l'humanité qui avance, n'importe par quel chemin. Il interrogeait ces chemins avec une certaine anxiété '...

La Raison. — C'est alors surtout qu'il me parut trèsgrand ; car, au sein de cette lutte, il se cramponnait à l'honneur, au désintéressement, et si l'on peut ainsi parler, à l'amabilité de son rôle.

L'Instinct. — On peut dire au peuple : Tu as cru que le vieillard célèbre, reposé dans son œuvre, avait marché avec toi dans l'aspiration de la lumière sociale, et que, s'oubliant lui-même, après f avoir si bien chanté, il ne vivait plus qu'en toi et pour toi. Tu t'es trompé, il se croisait les bras et il riait.

coml rang, le bon sens. Il est plus rare et plus utile même que le génie.

1 Pourquoi s'en étonner? 11 y a des chemins si remplis de boue et de fondrières !

La Raison n'ayant pas protesté contre cette étrange affirmation, nous prenons la parole à notre tour pour protester. Nous avons- connu Béranger pendant ses dix dernières années, et nous savons qu'il n'était ni si désespéré, ni si indifférent, ni si sceptique, ni si railleur, quoiqu'il raillât sans pitié les illusions des gens qui mettent le bon sens après le génie, et l'inspiration au-dessus de tout. Il était indifférent, ou sceptique, ou railleur, quand on lui donnait des rêves pour des plans de rénovation sociale, plein d'inquiétude et d'angoisse, quand on transportait ces rêves sur la place publique , quand il voyait l'intelligence du peuple troublée, sa volonté énervée parles fictions réalisées des imaginations trop accoutumées à « s'abstraire dans le beau impersonnel. » Il sifflait les acteurs, soit, mais il s'intéressait au drame qu'ils jouaient si mal, et sur lequel la toile est tombée avant le déno ûment.

Cependant la Raison reprend la parole à la fin de l'article , et c'est elle qui dicte cette belle conclusion :

Aimez-le donc toujours, vous tous qui le chantez encore, et, s'il est vrai que ses lettres le montrent sceptique et décourageant autant que découragé ', séparez l'homme des lettres profanes de l'homme des chants sacrés. Voyez-le dans son œuvre, dans sa pensée jeune et fraîche, épurée par le travail et enflammée par ces grands instincts de liberté qui ont empêché la France de mourir après l'invasion. Ne le jugez pas sur les pensées de sa vieillesse, pensées éparses d'ailleurs, très-irréfléchies, incomplètes probablement, puisque la con-

1 Mme George Sand n'avait pas lu la Correspondance au moment où elle écrivait ces lignes.

158 BÉRANGJJR.

versation pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les précipitations ; pensées d'un jour, d'une heure, d'un instant, et jetées à l'imprévu de la vie, comme la balle du grain, déjà semé en bonne terre, s'éparpille à tous les vents du ciel.

Tel est cet article, si curieux par le dualisme que nous y avons relevé, traversé par deux courants parallèles et en sens contraire. La raison l'emporte sur l'instinct, la vérité sur les impulsions du tempérament. Il restera comme le témoignage de ce que peuvent un noble esprit et une intelligence ouverte, lorsqu'ils se sentent assez forts pour briser les liens de la personnalité, oublier ce qui sépare, et rendre hommage à la grandeur, parce qu'elle est la grandeur, sans lui imposer le programme, ni l'uniforme de notre propre génie.

Ce travail a paru dans le journal le Siècle %, qui, du reste, a de tout temps défendu la mémoire de Béranger, par la plume de ses principaux collaborateurs et en particulier de M. Taxile Delord. Au service de la cause qu'il soutenait, ce dernier écrivain a mis cette mesure spirituelle , ce bon sens chaleureux qu'on peut regarder comme les signes distinctifs de son talent honnête et convaincu. M. Taxile Delord n'a jamais cessé de parler de l'homme et du poëte, chez Béranger, avec autant d'admiration que de respect, chaque fois qu'une nouvelle publication des œuvres posthumes du chan-

1 Quel ([ucsoit le jugement que l'on porte sur la politique du Siècle, il faut reconnaître que ce journal a fait une œuvre utile et vraiment patriotique, en mettant son immense et puissante publicité au service du chansonnier.

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