DE LOMÉNIE
se préservant ainsi des illusions auxquelles les partis sont si faciles, approuvant dans les doctrines socialistes leur entreprise contre le mal, mais repoussant l'utopie, appelant Fourier, par exemple, un génie égaré par l'arithmétique, et qui a méprisé les puissances morales.
M. Bersot n'est pas seulement moraliste ; il manie aussi avec une extrême légèreté l'ironie, et le trait plus léger entre plus profondément : c'est qu'il est lancé par le bon sens lui-même, ainsi qu'on a pu en juger par le charmant passage que nous avons cité à propos de M. Cuvillier-Fleury '.
Béranger, s'écrie-t-il vers la fin de son étude, a composé sa vie ; quel mal y a-t-il à cela ? Je m'étonne toujours d'entendre reprocher à des hommes de soigner leur réputation -, quand je considère ce que ce pays fait des réputations qu'on lui sacrifie. S'il nous est permis de mettre dans toutes nos œuvres, jusque dans une lettre à un ami, une certaine convenance, on ne voit pas pourquoi il nou$ serait défendu de la mettre dans notre vie, qui est une œuvre aussi et difficile. Il n'y a d'interdit que le mensonge; or, en suivant toute la vie de Béranger, dans l'histoire du temps et dans la Correspondance, elle ne me semhle pas mentir : sa conduite publique n'est que le relief de son caractère, s'il a choisi un râle, il a choisi celui qui était dans sa nature.
Nous ne citerons pas davantage et nous aurons assez cité si nous avons inspiré le désir de lire cet article à ceux qui ne le connaissent pas encore, et de le relire à ceux qui l'ont déjà lu.
Malgré la date de son étude sur Béranger, M. de
« Voir 5e partie, t. II, p. 88 et 89.
- Ils le doivent d'autant plus que leur réputation n'est pas seulement à eux: elle appartient aussi à leur pays.
Loménie doit prendre place dans ces pages, non pas toutefois avec le développement qu'il mériterait, mais afin de ne pas laisser dans notre travail une grave lacune, en négligeant de nommer un des écrivains distingués de notre époque, et l'un de ceux qui ont le mieux parlé du chansonnier.
Tout le monde a parcouru la Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien, et nous n'avons pas à juger dans son ensemble cette œuvre intéressante :elle a classé du premier coup Y homme de rien parmi les Contemporains dont il esquissait le portrait. Au milieu des portraits de cette galerie se trouve la figure de Béranger 2, et dessinée de main de maître. M. Louis de Loménie a voulu surtout écrire une Biographie du poëte national : il l'a fait avec une telle mesure, une connaissance si parfaite de son sujet, qu'après plus de vingt ans, et la publication de Ma Biographie plr Béranger lui-même, il n'y a peut-être pas un mot à changer, pas une erreur à relever dans ces pages remplies d'esprit et de vérité. Nous devons même constater, car le phénomène en vaut la peine, que pas un des récits publiés par les divers critiques, depuis la mort de Béranger, n'est aussi exact, aussi parfait d'appréciation que ce récit bien antérieur, où l'on aurait pu excuser des erreurs et des oublis.
Ni M. de Lamartine, un ami pourtant du chansonnier2, ni M. Proudhon, ne paraissent avoir été aussi au courant de la réalité de cette belle exis-
' Tome Ier, 3e édition, 1840.
2 M. de Loménie ne connaissait pus personnellement Béranger,