‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 17 sur 39 · DE LOMÉNIE · texte numérisé non relu

DE LOMÉNIE

tence que l'homme de rien. M. de Loménie a de plus excellemment apprécié le talent du poète populaire et son mérite original; il a relevé, comme il convenait, ce genre inférieur de la chanson, auquel, depuis quelques années, nul ne s'est fait faute de donner son dédaigneux coup de pied. Aussi répondil à Béranger parlant dans sa préface du genre de la chanson avec une modestie excessive :

En vérité, M. de Béranger, on ne vous croit pas, et vous ne vous croyez pas vous-même, vous calomniez à plaisir votre génie et votre muse. Vous savez bien que, s'il y a au monde un genre de manifestation impérissable, c'.est le chant, vous savez bien que livres et monuments tombent en poussière, et que le chant traverse les générations; vous savez bien que le chant ne craint ni le temps, ni la foudre, ni le glaive, ni la flamme, ni le déluge, parce qu'il se réfugie dans le cœur des hommes comme dans une arche de salut ; vous savez bien qu'Homère, Pindare, Tyrtée; l'Arabe Antar, le Persan Firdouzi, David et les prophètes sont des faiseurs de chants. Vous savez bien que c'est une chanson qui, depuis cinquante ans, a remué la France et l'Europe, vous savez bien que cette chanson, qui s'appelle la Marseillaise, a gagné des batailles, conquis des empires, brisé des trônes, enfanté des héros. — Vous savez tout cela; ne rapetissez donc pas votre œuvre, illustre chansonnier ! Vous avez fait mieux que la Marseillaise, car votre muse, étrangère aux excès politiques, ne s'est jamais dégradée à hurler autour de l'échafaud; quand vous l'avez voulu, vous avez donné au peuple l'instinct des nobles choses; vous avez imprimé dans son âme, en caractères de feu, les grandes idées de gloire, d'honneur, de patrie, d'humanité. En cela vous avez dignement rempli la mission imposée par Dieu au génie; vous pouvez mourir tranquille: nos derniers neveux répéteront vos chants, et votre nom ne périra pas.

Et M. de Loménie démontre sa thèse :

Lisez l'admirable ballade à la manière de Biirger, intitulée Jacques. Quel poignant tableau des misères du paysan de nos campagnes, écrasé par l'impôt, avec son quart d'arpent cher affermé, fumé par la misère et moissonné par l'usure! Comme toutes les parties de ce petit drame de cinquante vers sont merveilleusement disposées! cette misérable cabane, cet enfant couché dans son berceau, cet homme mort d'épuisement sur un grabat, cette femme qui le croit endormi et l'appelle, cet huissier qui assiste impassible à ce spectacle de désolation, ce cri si naïf et si déchirant de détresse :

Demande un mois pour tout payer.

Ah ! si le roi pouvait attendre!

Et puis surtout ce refrain qui résonne par intervalles comme un glas funèbre :

Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.

Elle appelle en vain, il rend l'àme.

Pour qui s'épuise à travailler La mort est un doux oreiller.

Bonnes gens, priez pour sa femme !

L'orateur qui aura à combattre à la tribune l'iniquité de la répartition arithmétique de l'impôt, trouvera son plaidoyer tout fait; qu'il prenne la ballade de Bèranger, et qu'il la récite. Cela vaudra les plus beaux morceaux d'éloquence parlementaire.

Poète lyrique, Déranger brille surtout par la soudaineté et la franche spontanéité de l'inspiration. Pour atteindre au sublime, on voit qu'il n'a pas besoin de se battre les flancs comme tant d'autres ; il y arrive tout naturellement, sans effort et de plein saut. Vous trouverez rarement dans ses vers ce disparate si commun de nos jours, une pensée vaste sous

ÉD. FOTJRNIER. J77

une enveloppe étriquée, une idée burlesque enchâssée dans une forme grandiose ; chez Béranger, tout est harmonieusement combiné; l'alvéole vaut, le miel et réciproquement; sa poésie ressemble à une parcelle de soleil enfermée dans un globe de cristal. Tant que le monde sera monde, on reredira le Cinq Mai, Mon âme, Louis XI, le Vieux drapeau, la Déesse, le Pigeon messager, la Sainte-Alliance des Peuples, le Juif errant, et cette strophe admirable de la pièce intitulée les Fous:

Qui découvrit un nouveau-monde?

Un fou qu'on raillait en tout lieu.

Sur la croix que son sang inonde, Un fou qui meurt nous lègue un dieu.

Si demain, oubliant d'éclore, Le jour manquait, eh bien! demain, Quelque fou trouverait encore Un flambeau pour le genre humain.

Tout ce travail de M. Louis de Loméuie brille par l'exactitude des détails et la justesse des opinions, par l'esprit le plus fin et le goût le plus sûr. M. de Loménie est pourtant quelque peu entaché de catholicisme, mais, quand il le faut, l'homme d'une Église disparaît derrière l'homme du monde aimant pour elles-mêmes la liberté, les nobles vertus et la belle poésie.

§ 3. - MM. ÉD. FOURNIER, - CLÉMENT DE RIS, - ALEXANDRE DUMAS, -JULIEN TRAVERS.

D'autres écrivains, ceux-là appartenant à divers partis, ou même simples littérateurs, ont aussi fourni leur contingent do témoignages favorables au grand

homme qui venait de mourir : MM. Edouard Fournier, Clément de Ris, Alexandre Dumas, Julien Travers ont successivement, en dehors des préoccupations politiques, donné des détails intéressants sur le poëte et sa personne privée.

Tout le monde sait avec quelle sagacité patiente M. Edouard Fournier, lorsqu'il ne cultive pas la poésie pour son propre compte , poursuit ses curieuses recherches sur les maîtres de la poésie française ou sur nos grands prosateurs. Avec une intelligente ardeur et un utile dévouement, il réunit des documents ignorés, des matériaux abandonnés, les coordonne, et parvient de la sorte à compléter la physionomie de Corneille ou de Molière, de La Bruyère ou de Balzac. Ce soin pieux, cet intérêt posthume sont encore un hommage au génie, et peut-être n'est-ce pas le moins précieux. Cet hommage, M. Edouard Fournier s'est empressé de le rendre à Béranger ', et l'écrivain a eu le rare bonheur de signaler le premier plusieurs poésies inconnues du chansonnier, une idylle, Glycère, qui depuis a été citée bien des fois, et qui le méritait par sa grâce délicate et son charme mélancolique, puis un fragment du poëme épique lu à Lucien Bonaparte , et dont nous avons cité quelques vers en note 2. M. Ed. Fournier nous apprend que ce morceau, « le plus ancien que nous connaissions de Béranger, » parut, «en 1 802, dans un

1 Revue Française. Béranger. Lettres , poésies inconnues, anecdotes (nos des Ier et 10 août 1857).

2 Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, Passer dans les palais des familles nouvelles; Familles et palais, il verra tout périr ; etc.

KD. FOURXIER. 1 79

recueil dont le titre, les Saisons du Parnasse, indique bien l'époque. »

Il y a certainement du souffle dans ces vers, de la grandeur, ajoute M. Ed. Fournier, quelque chose qui se rapproche de la manière de Gilbert dans les dernières strophes de l'ode du Jugement dernier. Béranger, quoiqu'il n'aimât point à revenir sur celles de ses œuvres qui n'étaient pas des chansons, ne renia jamais cette pièce. Il l'indiqua même à son ami Cauchois-Lemaire, et lui permit de la reproduire dans la notice que celui-ci lui consacra, et que le journal le Bon Sens a publiée.

A ce propos le critique rapporte une anecdote qui ne manque pas d'un certain piquant :

Les rédacteurs d'un livre assez étrange, qui commençait à paraître à la même époque, mais qui n'a pas été au delà des deux premiers volumes — (cela donne à supposer qu'à cette époque, comme de nos jours, Dieu merci, le nombre des croyants n'était pas bien considérable), — et dont voici le titre : Biographie des croyants célèbres, etc., prirent alors occasion de ces alexandrins ressuscites, où le poëte se révélait au moins comme un déiste, pour le mettre aussitôt de leur clientèle. Béranger a donc son article dans le livre béni, entre le cardinal Bentivoglio et l'abbé Béradier ! Ceci, si je ne me trompe, ôte à certain récit fait ces jours derniers un peu de son originalité •. On voulait presque canoniser le chansonnier; c'est fait depuis longtemps, comme vous voyez.

Quant à Glycère, elle eut un succès prodigieux :

Un des justiciers de la critique du temps, le Puhliciste, en signala la grâce, l'idée touchante et le ton naturel. L'article élogieux était de Mlle Pauline de Meulant... Celui qui fut plus

< La conversion de Béranger, par M. Yeuillot.

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lard le grand chansonnier Béranger, recevait son premier encouragement de celle qui devint Mme Guizot.

Au point de vue littéraire, nous relèverons seulement une ou deux appréciations excellentes de M. Ed. Fournier. Elles marquent bien l'originalité propre à Béranger, et nous expliquent parfaitement le travail de condensation qui se faisait dans son esprit, lorsqu'un sujet se présentait à lui :

Au lieu d'aimer à développer une idée, comme il convient pour les jeux de la scène, à la distendre, pour ainsi dire, jusqu'à la faire éclater, il se plaisait au contraire à la condenser, à la restreindre , mais sans l'amoindrir pourtant.... son génie, laborieusement discret, était une sorte d'alambic à précieuses essences, où tout se réduisait en liqueurs de choix. Je n'en veux pour preuve que ce que je dis ici ; l'idée se présente à lui d'abord sous la forme d'une pièce en trois actes; il la tourne, l'examine, et, pendant ce premier travail, au lieu de s'étendre, elle fond déjà, ce n'est plus qu'un acte ; l'élaboration continue, et l'acte se réduit en une seule scène; attendez encore un peu, et il n'y aura plus qu'une chanson au fond du creuset, mais cette chanson sera une perle.

Un peu plus loin M. Fournier ' revient encore sur le procédé de Béranger, et toujours avec le même bonheur :

Béranger travaillait lentement. Ce n'est, en effet, qu'avec le soin le plus patient qu'on arrive à ces merveilles de ciselure dont le sillon recèle toujours une pensée, à ces prodiges de concentration brillante que nous avons déjà fait étudier tout à l'heure dans son inflexible, mais féconde élaboration... Pascal l'a dit : « Il faut avoir le temps d'être court. » C'est ce temps-là que Béranger savait prendre. Bien différent des autres poètes de son époque, il n'abandonnait rien aux hasarda

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