‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 18 sur 39 · CLÉMENT DE RIS · texte numérisé non relu

CLÉMENT DE RIS

de la rime, aux caprices de l'inspiration ; il trouvait moyen de maîtriser et de mettre à la raison les deux vagabondes, mais sans qu'elles se sentissent trop de la rigueur du joug.

M. le comte Clément de Ris a, de son côté, publié deux articles sur Béranger, l'un du vivant du poëte et l'autre après sa mort, en novembre 1855 et en novembre 1857 *. Ces deux articles sont fort remarquables et annoncent un esprit aussi solide que lettré. Nous n'appartenons pas évidemment à la même école politique et philosophique (ou religieuse) que M. Clément de Ris, mais des différences du même genre ne l'ont pas empêché d'être équitable envers Béranger : elles ne nous empêcheront pas davantage de rendre toute justice au mérite du critique impartial. Il exprime son opinion personnelle sans enthousiasme, avec la fermeté calme d'un homme parfaitement sûr de ce qu'il pense et fort décidé à ne point laisser troubler son jugement par les bruits du dehors. Il juge Béranger sur ses œuvres, sans demander de mot d'ordre ni à la Revue des Deux- Mondes, ni même à M. Sainte-Beuve, quoiqu'il ait lu et M. Montégut et M. Sainte-Beuve.

Le début de son premier article pose nettement la question, et nous donne la. note de ce qui va suivre :

Quand un homme a eu le rare bonheur de réfléchir une des nuances qui constituent le caractère d'un peuple, quel que soit d'ailleurs son genre de génie ou de talent, quelles que soient les facultés dont il ait été le reflet, l'originalité lui est légitimement acquise. Si l'avenir le discute, il sera forcé de

1 Critiques d'Art et de Littérature, 1 vol., 18G2.

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l'accepter comme l'expression vraie du temps et du pays où il a vécu. — Beranger a été un de ces hommes.

Cela est incontestable, et cette entrée en matière nous annonce que M. Clément de Ris, loin des passions de parti, transporte la question sur le terrain purement historique et littéraire. C'est ainsi, en étudiant les vraisemblances morales, en écoutant les paroles du poëte, qu'il arrive à cette conclusion aussi logique qu'évidente, mais qu'il faut lui savoir gré d'exprimer si nettement :

Il ne faut pas s'y tromper, comme homme politique, Beranger ne pouvait avoir une hien vive sympathie pour l'Empereur. Ses souvenirs et son éducation le tournaient ailleurs. Le Roi d'Yvetot en est la preuve. Ce n'est pas Napoléon triomphant que le poëte a chanté :

Ce n'était pas le soleil de l'Empire Qu'à son lever je chantais dans les cieux.

' Toutefois ce qui nous a le plus charmé dans l'étude de M. de Ris, ce sont quelques observations relatives à l'immoralité de Beranger, à son patriotisme, à la comparaison qu'on a faite à satiété entre le poëte gaulois et le poëte d'Auguste, l'égoïste et délicat Horace.

On a accusé Beranger, nous dit l'écrivain, de relâcher les liens de la morale et de pousser à la débauche sous le manteau du plaisir. On a lancé de grandes phrases contre celte poésie légère. Des personnes fort honnêtes et fort religieuses ont jeté de gros pavés pour écraser cet oiseau jaseur... Ne soyons pas plus royalistes que le roi. Celui qui près de sa maîtresse ou au milieu de ses amis a songé à la Bonne Vieille et au Dieu des bonnes gens, celui-là ne passera jamais pour un bien grand débauché.

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Au sujet d'Horace, M. Clément de Ris a saisi la nuance et indiqué le contraste avec la même force et la même vérité :

On a cru faire honneur à Béranger en le comparant à Horace, et les gens que les souvenirs classiques tourmentent lui ont même adressé l'épithète d'Horace français. Je crois la comparaison, si tant est qu'elle existe, beaucoup plus superficielle que réelle. Ils ont chanté tous deux les plaisirs faciles, mais Béranger par rencontre et au début, tandis qu'Horace en a fait une espèce de philosophie poétique... S'il fallait à toute force rattacher Béranger à une tradition poétique ancienne, il me paraîtrait plutôt Grec que Romain.

Enfin le critique constate en termes qui ne sentent point l'ironie ou le dédain à la mode, lorsqu'il s'agit aujourd'hui de patriotisme, que Béranger fut par excellence et jusqu'au bout un patriote, dans la belle et grande acception de ce mot :

Si donc les Dernières Chansons ne doivent rien apprendre de nouveau sur la pensée du poëte, elles sont précieuses du moins pour lui donner sa conclusion. Elles le montrent se relevant sous la main de la mort pour adresser son dernier hymne au Dieu de ses premiers chants : la patrie. Je ne saurais trop insister sur ce point. Comme philosophe, comme politique, comme poëte, Béranger peut mériter beaucoup de reproches. L'influence de son père littéraire, Voltaire, avait détruit en lui la foi religieuse. Mais comme la plupart des hommes de son âge, je parle des hommes de cœur, il remplaça bien des qualités absentes par une vertu civique de premier ordre : le patriotisme. Il brûla pour son pays de cet amour enthousiaste, généreux, sans arrière-pensée, qui, irréfléchi chez beaucoup, mais mûri chez^ lui par l'expérience, jeta la France entière sur le champ de la Fédération... Toute

sa vie son cœur a battu aussi fort. C'est un patriote de 92 mort en 18o7.

Pour résumer en quatre mots notre impression sur M. Clément de Ris, nous dirons que c'est un critique qui pense par lui-même. Il n'écoute que son sentiment intime, il ne cherche que la vérité.

D'autre part M. Alexandre Dumas *, peu de jours après la mort du poëte national, a publié dans le Monte- Cristo une longue étude biographique et littéraire sur Béranger. Cette étude est beaucoup plus exacte dans la plupart de ses détails que celle de M. de Lamartine. Le romancier a montré un sens historique et un respect de la vérité beaucoup plus réel que le poète-historien auquel nqus devons un* chansonnier gentilhomme, comptant sur les dictatures pour nous donner le goût et nous enseigner la pratique de la liberté. On pourrait relever dans le récit de M. Dumas, quelques erreurs, inévitables en l'absence des documents non encore publiés alors sur la vie de Béranger, mais ses tendances révolutionnaires, ses opinions les plus chères n'y sont point défigurées.

C'est surtout le peuple qui glorifiait Béranger; — l'instinct des masses ne se trompe point, il sentait très-bien que Béranger était un ardent mineur, que chacune de ses cha7iso7is politiques était un coup de pioche donné, sous les fondements du trône, et il applaudissait des mains et de la voix au hardi pionnier qui creusait la tranchée par laquelle il entrerait un jour aux Tuileries.

A propos de la révolution de 1830, il montre le 1 Le Monte-Cristo, n° du 30 juillet 1857.

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