CH. DE MAZADE. O
œuvres, y découvrir « que moralement il a profané parfois quelques-uns des sentiments les plus inviolables ; » étudier particulièrement son idéal en amour, qui ne « va pas au-delà d'un certain épicuréisme vulgaire ; » dénoncer également son idéal philosophique qui « s'arrête à un déisme gai et facile. » — Se prononcer avec prudence sur la question politique ; la soulever en évitant de l'approfondir ; procéder par questions sans donner de réponse bien nette ou bien décisive ; rechercher, par exemple, si Béranger s'est « servi du nom de Napoléon comme d'un moyen de popularité, ou s'il a contribué luimême à populariser les souvenirs de l'empire. » Ajouter ceci : — « Que le chansonnier l'ait voulu ou qu'il ne l'ait pas voulu, il n'est pas douteux que le gouvernement après tout était logique, quand il rendait l'autre jour des honneurs exceptionnels h celui qu'il appelait le poète des gloires impériales. » — « De tout ce que Béranger a chanté, quelle est en effet la seule chose qui soit debout, si ce n'est l'empire ? » se demandera-t-on.
A ce propos relever les oppositions suivantes, et insister sur ce qu'elles ont « d'étrange » : — « Quand la révolution de 1830 éclatait, c'était comme un triomphe personnel pour le chansonnier des quinze ans ; survient la révolution de 1848, et l'un des chefs de cette révolution ne voit rien autre chose à faire que de consulter Béranger pour avoir promptement une constitution. L'empire a reparu, et voici le poète des gloires impériales ! »
En regard du chantre de Lisette ne pas oublier de mettre le poète des Nuits, de VEspoir en Dieu, de la
0 DERANGER.
Coupe el les lèvres et de Namouna, en un mot le poëte de la Revue des Deux-Mondes. — Parler de la mort d'Alfred de Musset, « qui avait bien aussi quelques titres à être appelé le poëte de la jeunesse. » Faire ressortir le contraste de ses obsèques et des obsèques de Béranger, celui-ci accompagné au cimetière par une armée, celui-là, qui s'en va « tranquille, accompagné de quelques amis, sans qu'il ait été nécessaire de prendre des mesures pour tenir la foule à distance. »
Tel était le sujet mis au concours. — M. Emile Montégut a remporté le prix, et la Revue des Deux- Mondes a publié son travail '.
Mais, pourquoi, dira-t-on, cette vertu sauvage, Qui cuurt à l'hôpital, et n'est plus en usage? (Boileau, Sat. \.)
Ce jeune écrivain, suivant avec docilité le programme tracé par M. Charles de Mazade, a successivement traité les différents côtés de la question, telle qu'elle avait été posée dans la Revue. Aussi son travail est un mélange de quelques éloges choisis avec soin parmi ceux qui ne grandissent pas un auteur, et de beaucoup de restrictions choisies avec le même soin parmi Celles qui le rabaissent. M. Montégut n'aime pas Béranger ; l'homme et l'œuvre lui sont peu sympathiques ; il le montre, il le dit, mais en
' Béha.nger. Dernières chansons. Ma Biographie (n°* du 1er décembre 1857 et du Ier janvier 1858.)
EMILE MONTECtUT. 7
môme temps il s'efforce de donner à l'expression de son jugement certaines formes d'impartialité, et s'applique à nous faire partager son opinion, en ne la manifestant pas de cette façon rude qui froisse les dissidents ou qui choque les gens sensés et quelquefois les indifférents.
C'était là une mission délicate : M. Montégut y a déployé de grandes qualités de diplomate et de critique, et son article reste d'une lecture attrayante, instructive, même pour ceux qu'il n'a pas convertis à sa manière devoir. D'autre part, le réfuter n'est pas facile. En effet, il n'invente rien ; il n'a recours ni aux citations tronquées, ni aux interprétations visiblement ridicules, ni aux accusations directes. Il se place presque toujours sur le terrain littéraire où doit régner la plus grande liberté et la plus absolue indépendance , et, s'il mesure la gloire au poëte, il fait la part assez belle au chansonnier. Malheureusement dans le monde libéral où vit M. Montégut, un chansonnier n'est pas plus un poëte qu'un jardinier n'est un homme pour certaines grandes dames *.
Nous connaissons déjà le fond du travail dont nous allons nous occuper. Au programme cité plus haut, ajoutez les développements et les artifices de style qu'un homme de talent, rompu à la gymnastique des revues, ne peut manquer d'y mettre, et vous aurez l'article de M. Montégut, puisque ce dernier a simplement exécuté une série de variations brillantes sur le motif donné.
* Voir Stendhal, De l'amour.
Suivant M. Montégut, « il y a deux hommes dans Béranger : un poëte et un homme de parti. L'homme de parti est un personnage très-important. Il a tenu une grande place dans l'histoire contemporaine. »
Fort bien, nous sommes loin de nier « la grande place dans l'histoire contemporaine ; » mais nous ne croyons pas à « l'homme de parti, * et, pour justifier notre incrédulité, on nous permettra d'opposer M. Montégut à lui-même. Il nous dit, quelques pages plus loin :
Béranger était par nature non pas un homme de parti, mais
un homme d'opposition; on a demandé plusieurs fois, et
récemment encore, si Béranger avait appartenu à un parti ; on a dit qu'il tenait surtout à la révolution, et que les formes de gouvernement qu'elle pouvait revêtir étaient pour lui d'une importance secondaire. Je crois, en effet, qu'il pensait ainsi ; mais beaucoup pensent comme lui, qui pourtant ont une préférence pour une de ces formes politiques qu'on ne veut mettre qu'en seconde ligne. Nous avons tous... une grande et une petite opinion... Nous connaissons tous la grande opinion de Béranger; en avait-il une petite? (c'est-à-dire celle qui fait l'homme de parti), c'est une question assez obscure.
Enfin dans la conclusion de son travail, M. Montégut déclare que « politiquement, Béranger lui paraît un sceptique. » Ce n'est pas notre avis, mais alors pourquoi appeler le chansonnier un homme départi, lorsqu'on se charge ensuite de démontrer soi-même qu'il n'appartenait à aucun parti, et qu'il était, chose difficile à comprendre, tout à la fois sceptique et révolutionnaire en politique ?
Le programme signé par M. Charles de Mazade constate que Béranger a offert « le spectacle d'une
grande existence dans une humble condition, et d'une grande influence due à des chansons. » M. Montégut, à son tour, remarque que « ce bonhomme avisé, au regard fin et obstiné, qui sortait sans carrosse, que nous avons tous rencontré, vêtu à l'antique mode, sur nos promenades et au coin de nos rues, a exercé sur le monde une autre influence que celles qu'exercent et qu'exerceront tant de gens affairés et importants qui vont et viennent, ennuyant le public du tapage et du clinquant de leurs chétives personnes. »
« La popularité souffle où elle veut, » ajoute le programme. — « L'esprit souffle où il veut, reprend M. Montégut ; et la puissance véritable va loger où il lui plaît, quelquefois même plus mal qu'elle n'était logée dans le petit asile de Béranger. »
Je ne sais pourquoi ce petit asile me fait songer à M. Sainte-Beuve, et me rappelle tout à coup le procédé qu'il a si habilement employé contre le chansonnier, dans son article de 1 850.
Du reste, les analogies, de ce côté, ne manqueraient certes pas, si on voulait s'amuser à les relever. Ainsi lorsque M. Montégut prétend que la fée qui servit de marraine à Béranger, déposa sur son berceau, « non la lyre d'Apollon, non la guitare chère aux amants, non la flûte pastorale, mais un sifflet d'ivoire très-aigu, une petite trompette et un tambour; t> lorsqu'il nous représente cette fée apprenant au poète une foule d'espiègleries, « comment, par exemple, on éclaboussait un équipage armorié, comment on réveillait en sursaut les sacristains, en sonnant les cloches à une heure intempestive, et com-
ment on faisait grommeler les rois en jetant de petits cailloux aux vitres de leurs palais ; » lorsqu'il compare la muse du poëte à « un pauvre petit moineau parisien, familier, effronté, libertin, ayant pour toute nature les jardins des faubourgs, faisant l'amour sur les gouttières des toits, et chantant cependant avec son petit filet de voix perçante et railleuse, tout aussi bien qu'un autre oiseau, le plaisir facile, le beau soleil, le printemps et la liberté ; » lorsque M. Montégut, disons-nous, se livre à cette petite débauche de comparaisons spirituelles et de piquantes images, nous ne pouvons nous défendre de penser à M. Sainte- Beuve, parlant des « petits coups de patte » et des « chiquenaudes » distribués par le chansonnier à tous ceux qui passent devant le vasistas de la loge de portier... où l'éminent critique l'a mis en pénitence. Mais revenons au programme :
Il n'y a qu'une chose qu'il n'avait pas prévue, s'écrie M. Ch. de Mazade, c'est qu'après sa mort il serait reçu au seuil de l'église par l'orgue jouant l'air : On parlera de sa gloire, etc., et que des hussards de la garde, accourus pour lui faire honneur, le conduiraient à sa dernière demeure.
Enfin, cet homme meurt chargé de jours, reprend M. Montégut; le Moniteur annonce à la France la mort du poëte national, l'État se convie à ses funérailles ; il est conduit à sa dernière demeure entre deux rangées de soldats, et, confessé ou non, lorsque sa dépouille vient recevoir la dernière absolution de l'église, l'orgue salue son entrée par l'air des Souvenirs du peuple, tst-il beaucoup d'hommes, je le demande, même parmi les plus illustres, qui aient laissé :
De leur passage un plus grand souvenir?
On a remarqué dans les éclaircissements du sujet
mis au concours, un passage relatif à la mort d'Alfred de Musset ; il est ainsi conçu : « Parler de la mort d'Alfred de Musset, qui avait bien aussi quelques titres à être appelé le poëte de la jeunesse. Il n'avait point chanté Lisette, il est vrai : il avait écrit les Nuits, l'Espoir en Dieu ; il s'en est allé tranquille, accompagné de quelques anus, sans qu'il ait été nécessaire de prendre des mesures pour tenir la foule à distance. »
Le don poétique, il (Béranger) l'avait reçu, écrit à son tour M. Montégut, cela est incontestable, mais non pas au même degré que les autres poètes illustres de ce temps. Cent mille personnes ont regardé passer son convoi; mais, deux mois avant sa mort, trente personnes accompagnaient au cimetière le pauvre Alfred de Musset, sacré poète par la muse, d'un baiser bien autrement amoureux et ardent que celui que, d'une lèvre légère, elle avait déposé en passant sur le front de Béranger, dans une minute de facile complaisance.
A ce sujet, il y a beaucoup à dire , et nous ne croyons pas qu'on doive accuser la foule de Léotisme ou d'ingratitude parce qu'elle n'a pas suivi le convoi du chantre de Rolla , tandis qu'elle se pressait autour du cercueil de l'humble chansonnier. Demandonsnous ce que chantèrent « la lyre d'Apollon, la guitare chère aux amants et la flûte pastorale » de Musset, et ce qu'a chanté « le pauvre petit moineau parisien avec son petit filet de voix perçante et railleuse. » D'ailleurs ce contraste a été signalé, cette prétendue indifférence du public a été dénoncée par plusieurs critiques, et la question vaut qu'on la discute.
Certes, à prendre le mot de poète clans son sens le
plus aristocratique et le plus moderne, Alfred de Musset aura été le plus grand poëte de notre siècle, car il aura été le plus exclusivement poëte, c'est-àdire le moins citoyen et le moins utile de tous ceux qui ont conquis avec leur plume une réputation méritée. Si le poëte est par excellence, comme l'entend une certaine école, un être égoïste et faible, complètement désintéressé dans les luttes de l'humanité, pour qui les devoirs de la société et l'amour de nos semblables sont remplacés par les caprices d'une imagination malade et les vagues aspirations d'un cœur inassouvi ; si son rôle ici-bas est seulement de nous charmer par l'éloquence de ses soupirs et la beauté de ses vers ; si l'idée n'est rien, si la forme est tout ; si le spectacle de la faiblesse irrémédiable, de l'agonie lyrique d'un homme qui s'abandonne sont un grand exemple ; si l'indifférence en politique, en religion les audaces et les défaillances de l'enfant ; si l'ignorance et le mépris des grands problèmes qui agitent le monde, le dégoût de la vie, le scepticisme enfanté par l'impuissance de croire même à sa propre négation ; si l'amour de soi et le dédain des autres conduisant au découragement absolu, puis au suicide lent par le désordre sans dignité et sans gaîté, sont des titres à l'admiration publique et à l'enthousiasme des foules, nul plus qu'Alfred de Musset n'aura mérité cette admiration et cet enthousiasme, car, de nos jours, nul n'aura recouvert d'un vernis plus magnifique de poésie une démoralisation plus profonde.
Cependant pourquoi s'étonner de l'indifférence du public devant sa mort? Cette mort fut une perte pour
les lettres, mais cette vie avait été un mauvais exemple. « Il avait, nous dit-on, des titres à être appelé le poëte de la jeunesse. » Hélas ! nous sommes loin de le nier! — seulement nous nous rappelons les leçons que ce poëte donnait à la jeunesse. Quel sentiment généreux, quelle noble pensée, quelle résolution courageuse ses vers ont-ils inspiré à tous ces esprits trop sensibles aux charmes énervants d'une muse ardente et passionnée qui , les pieds dans la boue, le front dans le ciel, ne connaissait de ce monde que le ruisseau et de l'autre que des nuages aux formes indécises et flottantes? Qu'a-t-il appris à ses lecteurs, ce chantre inspiré de l'amour sensuel et déifié ? Que leur a-t-il appris, si ce n'est qu'on peut être un grand poëte et un homme sans valeur morale ; un écrivain admirable et un penseur impuissant ; qu'il suffit, pour se croire quitte envers la vie, d'avoir un soir, comme Rolla, rencontré dans les bras d'une fille de hasard un amour d'un instant ?
Que les lettrés et les raffinés, les artistes et les amateurs admirent Alfred de Musset, nous le comprenons, et, à n'envisager la poésie que sous un certain point de vue, les vers de Musset, nous le répétons, resteront la poésie la plus magnifique du xixe siècle. Il y a là une pureté de langue merveilleuse, des accents sublimes, une richesse étonnante d'images et des broderies du plus haut prix ; mais la foule, c'est-à-dire le grand public, a le droit de demander à un homme de talent, de génie, si vous voulez, autre chose que de beaux vers et le désespoir, des tirades et la religion de l'indifférence.
Pourquoi donc le peuple aurait-il suivi le convoi de celui qui u'avait jamais aimé le peuple ou même pensé au peuple ? De celui qui avait vu les révolutions se succéder, la liberté triompher ou succomber, et qui avait souri de pitié ?
Alfred de Musset était citoyen... de la République des lettres. Qu'il y reste, qu'il y porte le sceptre et la couronne ; mais ailleurs, partout où l'on aime les hommes, où l'on croit au devoir, où l'on combat, où l'on espère, Alfred de Musset est un étranger : il n'a pas là, il n'aura jamais droit de cité.
Béranger fut un moins grand poète, pour les Revues, mais il fut un poète pour le peuple ; il a chanté la patrie et la Révolution, et, s'il n'a pas compris tout à fait le problème social comme nous le comprenons depuis quelques annés, il n'est resté indifférent à aucun des problèmes qui intéressent l'humanité. La présence de la foule au convoi d'Alfred de Musset eut été un non sens ; sa présence derrière les gens d'armes qui entouraient le corps du chansonnier prouve que cette foule, tant décriée de ses meilleurs amis et tant méprisée de ses plus éloquents défenseurs, ne manque ni d'intelligence, ni de reconnaissance.
Nous ne suivrons pas M. Montégut dans la partie de son travail où il discute Béranger au point de vue purement littéraire. Cette question demanderait de longs développements et pourrait fournir la matière d'un travail spécial. Du reste, n'est-il pas à peu près impossible de démontrer à un critique qu'il se trompe sur cette matière ? Il y a des différences de goût et de tempérament qui décident, de nos juge-
ments. Quand M. Montégut nous dit que les « fameuse odes » de Béranger, « où brillent des beautés de premier ordre, » sont trop souvent « essouflées, asthmatiques, bourrées de chevilles et de vers plats, incolores, prosaïques, » comme M. Montégut ne cite aucun exemple et ne sort pas des généralités, nous ne pouvons savoir au juste sur quoi repose cette opinion sévère. Si par hasard tel vers qui lui paraît plat ou incolore, nous paraissait excellent, il resterait toujours à savoir lequel de l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes ou de nous a raison, et cela importe peu pour le moment. Toutes les affirmations et toutes les négations de la critique ne changeront pas une virgule aux œuvres écrites du poëte. Elles sont là. Le public impartial les a jugées depuis longtemps.
Ce qui nous occupe, nous le répétons, c'est le caractère et la politique du chansonnier. Ce que nous essayons de faire connaître, c'est l'homme, le citoyen et le philosophe ; à travers le poëte, n'est-ce pas eux surtout qu'on voudrait atteindre et frapper à mort?
M. Montégut traite fort longuement la question morale et politique posée par le programme.
Voici la matière :
Moralement Béranger a profané parfois quelques-uns des sentiments les plus inviolables; son idéal en amour ne va pas au delà d'un certain épicuréisme vulgaire ; son idéal philosophique s'arrête à un déisme gai et facile '.
Écoutons maintenant M. Montégut :
1 M. Ch. de Mazade, le' août 1857.
Béranger est aussi très-Parisien, mais beaucoup plus répréhensible dans la manière dont il chante les sentiments amoureux. Là encore il s'adresse à un public très-nombreux,
mais, cette fois, il flatte les instincts vulgaires desonpublic
Béranger aimait trop la cbanson libertine, ou, pour être
précis, polissonne Ces chansons ont-elles, chez lui, les
qualités qui, en même temps qu'elles sont en quelque sorte l'excuse du poëte, sont nécessaires pour donner à de tels sujets droit de cité dans le royaume de l'art? Non, car elles n'ont pas de tempérament et ne réveillent jamais l'idée de beauté. La fougue sensuelle leur manque, elles n'expriment ni ardeurs, ni désirs, et semblent faites pour être chantées par un vieux célibataire. Leur libertinage se compose d'allusions, de calembourgs grivois et de sous- entendus indécents, enfilés à la suite les uns des autres comme les grains d'un chapelet composé de figures obscènes. Tout cela est déshabillé et non pas nu, cynique et non pas sensuel
Ce sont là de singuliers reproches, mais M. Montégut y tient essentiellement, et son argumentation nous plaît trop pour que nous ne laissions pas encore un peu la parole au critique de la Revue des Deux-Mondes.
... Le tempérament est l'excuse du libertinage, continue l'écrivain, et il est absent des chansons libertines de Béranger
Béranger n'avait à aucun degré {'exaltation voluptueuse qui
anime les poésies sensuelles des anciens Les chansons
erotiques de Béranger n'éveillent jamais un sentiment de beauté et n'inspirent jamais un sentiment de volupté Bélanger semble n'avoir jamais connu l'amour sensuel, lequel est aussi loin du libertinage que de l'amour véritable. Lisette lui a servi d'amusement, et jamais de plaisir
La nuance est très- nettement , très-habilement indiquée. M. Montégut reproche à Béranger, dans
ses chansons grivoises, de manquer de « tempérament, » de ne pas avoir et par conséquent de ne pas donner « Y exaltation voluptueuse, » c'est-à-dire qu'il reproche aux chansons dites immorales du poète, de manquer juste de ce qui les rendrait immorales.
En effet, la plaisanterie qui fait rire, alors même qu'elle serait privée d'une certaine chasteté, n'offre rien de bien dangereux et n'a rien de corrupteur. Cette façon de traiter légèrement les choses des sens, produit tout d'abord un résultat favorable : elle leur ôte de leur importance, les relègue au second rang,, et laisse la première place à d'autres préoccupations d'une nature différente et plus sérieuse. La véritable, la seule corruption consiste à dresser des autels à la volupté, à idéaliser outre mesure le tempérament et les passions auxquelles il nous entraîne. De la sorte, on renverse l'ordre nécessaire des facultés de l'homme, qui veut que l'idée domine et que la volonté commande, que le sentiment et la sensation obéissent, en un mot, que la raison soit reine et l'imagination esclave. Croit-on que jamais les gaudrioles et les sous-entendus indécents feront autant de mal que la peinture éloquente, avec « tempérament et exaltation voluptueuse, » de la passion telle qu'on la trouve dans beaucoup de romans contemporains? Croit-on, par exemple, que les polissonneries, — pour employer le terme emprunté par M. Montégut à Béranger, — abaisseront le niveau moral au point où l'énervante sensualité de Rousseau, la volupté exaltée d'Alfred de Musset, le tempérament de Lélia ou de Valentine l'ont abaissé de nos jours ? Croit-on qu'en justifiant tous les excès
de la passion la plus égoïste, l'amour, qu'en la spiritualisant suivant le procédé mis à la mode depuis un siècle, eu lui donnant la place d'honneur et le premier rang dans le cœur de l'homme, à force de la dépeindre comme irrésistible et sublime ; croit-on qu'en la confondant avec les aspirations vers un monde meilleur, en y faisant intervenir Dieu, la religion, la conscience et la nature, en voulant y découvrir le principe de toutes les vertus et de toutes les puissances de l'esprit humain, en l'élevant à une telle hauteur qu'il ne faille pas moins que les forces réunies de l'être entier pour y atteindre; croiton qu'en procédant ainsi, cette fougue sensuelle, ces ardeurs^ ces désirs, ne sont pas plus malsains que le « libertinage composé d'allusions et de calembourgs grivois? »
Il y a deux grandes sources de corruption. Séparées à l'origine, elles ont fini par se rencontrer : elles confondent aujourd'hui leurs flots fraternels et forment un fleuve immense qui traverse notre société et menace de la submerger. Ces deux sources sont, l'une V idéalisation, l'autre le mépris de la chair. Mépriser la chair, au nom d'un spiritualisme impossible et contre nature, ce n'était pas dompter la chair, c'était la rendre honteuse et la faire coupable. En créant un antagonisme entre l'âme, hypothèse que rien ne démontre, et le corps, réalité palpable que rien ne peut supprimer, on a placé l'homme entre deux écueils également dangereux pour la société, l'ascétisme et la dépravation. Les sens, pour remplir leur rôle légitime, ont été obligés de s'affubler d'un masque ridicule; ils se sont spiritualisés et raffinés
de leur mieux. Sous un costume d'emprunt, à force d'hypocrisie et de compromis, ils ont reconquis leur droit de cité, mais alors tout a été confondu : au lieu d'être des besoins et des instruments, ils se sont posés comme des aspirations, des sentiments et des idées, ils en ont pris la place, et la passion divinisée occupe aujourd'hui dans les sociétés chrétiennes un rang que jamais les sens n'eussent occupé avant qu'on eût inventé de diviser l'homme en corps et en âme. Alors aussi, au nom de ce même spiritualisme, on a appelé matérialistes, êtres grossiers et vulgaires, les esprits sensés qui, voyant les choses telles qu'elles sont, ont parlé des ardeurs du tempérament comme de simples ardeurs de tempérament, au lieu de les relever de cette pointe « d'épicuréisme mélancolique, de corruption savante, » dont M. Montégut parle avec tant de ravissement. Alors il est devenu de mode de ne plus rien nommer par son nom, de s'effaroucher du mot en caressant l'idée, de se voiler le visage (proh ! pudor) , au récit d'une gaudriole, et de s'attendrir sur l'inceste ou sur l'adultère. Alors les filles qui vivent de l'amour, Lisette ou Frétillon, sont devenues des Madeleine, des Fleur-de-Marie ou des Marguerite Gauthier ; alors de pauvres couplets grivois ont été déclarés immoraux et dangereux, à côté de ces apothéoses de la passion, de ces poèmes de l'égoïsme et de la sensualité, que nous devons aux plumes les plus éloquentes, mais non pas les mieux inspirées de notre époque. Béranger qui a le tort, lui aussi, d'être spiritualiste et un peu trop chrétien, mais qui n'est pas catholique, a cependant, grâce à sa nature gauloise
et parce que l'idée prédominait chez lui, remis un peu chaque chose à sa place. Il a réservé son ardeur, sa sève poétique, pour les grands sentiments de patrie, de liberté, pour les grandes scènes de la bataille révolutionnaire et impériale, pour les souffrances du pauvre et des malheureux de toutes les classes. Il n'a donné que sa verve joyeuse, son badinage sans conséquence, aux caprices de Lisette, au bon cœur de Frétillon, qu'il aurait dû parer, s'il faut en croire M. Montégut, de tous les charmes perfides de la plus haute poésie, et appeler, sans doute, de sublimes faiblesses, de tendres dévouements, suivant la phraséologie adoptée de nos jours. Il a chanté la griselte sur l'air de la faridondaine : c'est un tort aux yeux de M. Montégut, c'est un grand mérite à nos yeux, et nous pensons, contrairement à beaucoup de gens, que la vraie morale, bien différente de la morale niaise prêchée dans les séminaires et les couvents, y gagne ce que l'art y perd. Nous ne croyons pas que le chansonnier ait péché en consacrant quelques refrains au plaisir même facile : — le plaisir n'est-il pas un droit et un besoin? Si on lui dit anathème,il devient criminel ; si on l'inonde de sentimentalité, il envahit tout et devient corrupteur. Il faut l'accepter , et, chose légère, le traiter légèrement.
A coup sûr, nous le croyons, à cette façon de chanter l'amour, sans tempérament, l'art pur perd quelque chose. Musset, en effet, poète de l'amour idéalisé, nous traîne de beaux vers en vers sublimes jusqu'à l'alcôve où Rolla se tue sur la couche d'une Aspasie d'occasion, et le dernier vers du poëme :
EMILE MONTÉfrUT. 2l
Et pendant un instant tous deux avaient aimé,
a, certes, une tournure plus grandiose, plus élevée que le
Turlurette, Bon vin et fillette !
du chansonnier. Seulement avec Rolla, on oublie le monde et ses luttes, la patrie asservie et la liberté vaincue, les devoirs du citoyen et la dignité de l'homme, tandis que sur les pas de Gatin, à qui cependant manquait ce qu'il faut pour chasser l'anglais ', on va mourir à Waterloo sous les balles de l'ennemi.
D'ailleurs le procès intenté par M. Montégut au sujet des chansons grivoises de Béranger, ne porte qu'incidemment sur le côté moral de la question. L'écrivain l'examine surtout au point de vue de l'art; et, nous croyons que, même à ce point de vue, il se trompe. Il oublie trop, en effet, qu'il s'agitici de chansons et non pas d'odes ; que si « l'épicuréisme mélancolique et la corruption savante » constituent le plus grand mérite de René, poëme en prose de Chateaubriand, — catholique breton et gentilhomme royaliste, — ces raffinements n'étaient guère de mise dans le genre adopté par Béranger. Lorsqu'il
Quand au nombre il fallut céder
La victoire infidèle, Que n'avais-je pour vous guider
Ce qu'avait la Pucelle?
L'Anglais aurait fui sans butin :
Tintin, tintin, tintin, r'lin tintin; L'Anglais aurait fui sans butin;
Soldats, voilà Catin 1
écrivait la Bonne Fille et Mme Grégoire, le poëte suivait les traditions de la muse antique et peu solennelle qu'avaient illustrée les Panard et les Collé. Avec plus de « tempérament » et de « fougue sensuelle » ou « d'exaltation voluptueuse, » l'écrivain devenait malfaisant et plus poëte aussi, en un certain sens, mais le chansonnier risquait de disparaître, comme il disparaît en effet dans la Bacchante et la Cantharide, « les seules pièces qui possèdent cette qualité du tempérament dont j'ai dû accuser l'absence chez Béranger, » nous dit M. Montégut.
Qu'on relise ces deux pièces, et l'on verra que ce ne sont plus à proprement parler des chansons ; on les récite, on n'éprouve pas le désir de les chanter.
Du reste, si Béranger n'a jamais chanté, sauf une ou deux exceptions, cette chose mal définie et assez moderne dans l'expression, que nous appelons, depuis Rousseau, la passion, M. Montégut reconnaît lui-même que le poëte a exprimé « une variété de l'amour sérieux, très-noble, très-digne , très-élevée. »
Nous citons en entier le passage consacré par le critique à l'analyse de ce sentiment personnel au chansonnier. M. Montégut a écrit à ce sujet une fort belle page, où tout est juste et bien dit.
La célèbre chanson de la Bonne Vieille et quelques strophes admirables intitulées le Temps, sont l'expression la plus pure de cette variété du sentiment erotique. C'est un amour sans orages et sans flammes, paisible et délicat comme une lumière d'automne ; je dirais volontiers que c'est le coucher de soleil de l'amour. Il s'exprime avec une émotion attendrie et reconnaissante ; 11 n'a aucune arrière-pensée de regret, et la
EMILE MONTÊGUT. 23
sécurité, en bannissant l'espérance et la crainte, déroule devant lui une longue série de jours remplis de la douce monotonie du bonheur. L'amour sérieux chez Béranger confine à l'amitié, et se confond même parfois avec elle ; mais n'importe, ce mélange est beau, et nous a valu quelques accents délicieux, le Temps, par exemple, qui est le Lac de cet amour-amitié, car Béranger, comme tout poète, a fait son Lac; il a rencontré un jour où il s'est plaint de la fuite rapide des années. C'est une belle chanson d'un ton élevé, très-lyrique et qui mêle à l'idée d'un amour sincère l'idée sérieuse de l'éternité. Mais la pièce où cette affection est résumée dans toute sa douceur intime est la chanson de la Bonne Vieille. On lui a comparé un sonnet célèbre de Bonsard, et on l'a mise au-dessous avec injustice selon nous ( . Les deux pièces expriment bien la même idée, mais non pas le même sentiment. Le sonnet de Bonsard exprime un sentiment de fierté un peu brutale et une invitation toute païenne à cueillir les roses qui, une fois effeuillées, ne refleuriront plus ; la chanson de Béranger exprime un sentiment de pieuse reconnaissance et un espoir que cet amour, qui dans ce monde ne fut pas éphémère, aura pour récompense l'immortalité Tant qu'il y aura des cœurs sensibles
à certaines harmonies, ils tressailleront en lisant ces vers
Cet amour-amitié est, avec les joies de la médiocrité non dorée, le seul sentiment vraiment pur et élevé que Béranger ait chanté en dehors du sentiment patriotique et populaire.
De ce passage excellent, il ressort que si Béranger a manqué de sensualité en chantant les plaisirs sensuels, ce qui ne saurait être qu'un tort relatif, même au point de vue de l'art, puisque d'autres poètes se sont chargés de donner à la note voluptueuse tout son éclat et tout son charme, il a en revanche chanté et poussé à la perfection un sentiment nou-
1 Voir M. Sainte-Beuve, art. de 1850.
veau, l'amour-aïuitié, c'est-à-dire l'amour sérieux et dévoué, où le cœur prend plus de part que les emportements de L'imagination et les appétits matériels. Nous ne prétendons pas que cet amour soit absolument supérieur à l'amour-passion ; toutefois il semble moins égoïste, et il a sa beauté propre. S'il se prête peu aux grands éclats de la poésie lyrique — ce qui explique pourquoi les recueils de vers en parlent rarement, — il annonce une certaine disposition tendre et modérée de l'esprit, une certaine sagesse sans raideur et sans morosité dont les exemples n'ont jamais été communs l. Pour être équitable, il faut donc reconnaître que Béranger, généralement dépourvu de passion, est doué tout au moins de tendresse ; il faut éviter surtout de lui reprocher trop sévèrement l'absence d'une qualité poétique assez répandue, à l'instant même où l'on constate qu'il en a déployé une autre plus rare, et qui a sa valeur élevée.
Cette façon de critiquer un artiste, un poëte, en lui demandant ce qui n'est point dans sa nature, ni par conséquent dans son talent, nous paraît toujours singulière. Ne devrait-on pas se féliciter, au contraire, de cette variété infinie des dons intellectuels ? Serions-nous bien avancé le jour où tous ceux qui tiennent une plume, un pinceau, brilleraient par des aptitudes identiques ? Constatons les différences, mais pourquoi nous en plaindre? Celui-ci se distingue par la passion et ses peintures suffisamment fougueuses des joies de l'amour voluptueux, mais il lui
1 On en trouve cependant un admirable modèle dans La Fontaine. Voir Philémon et Baucis.
manque l'intelligence d'autres sentiments aussi délicats ; celui-là connaît peu ou ne chante pas l'ardeur de semblables désirs, mais il goûte et décrit d'autres joies plus voilées quoique réelles. Si l'on reproche au second l'absence de tempérament, on doit reprocher au premier l'absence de tendresse : si le second a oublié l'amour, le premier a méconnu l'amitié. Qu'on les compare donc l'un à l'autre, sans sacrifier ni l'un, ni l'autre, en comprenant que tous deux sont incomplets, que tous deux ont exprimé seulement certaines tendances de l'esprit humain, parce qu'il n'appartient à aucun homme de parcourir la gamme entière des sentiments réels.
Il ressort enfin de ce passage de M. Montégut que Béranger puisait son inspiration poétique à trois sources différentes, qu'il a su chanter: 1° l'amour-amitié, ainsi que nous venons de le voir; 2° les joies de la médiocrité ; 3° la patrie et le peuple.
Nul poète avant Béranger n'avait chanté « la jeunesse pauvre et même nécessiteuse : »
Il en a exprimé toutes leslégères tristesses et tous les désirs... ses chansons les plus jolies s'adressent à un public immense et incessamment renouvelé. Ma Vocation, Mon Vieil Habit, le Grenier, Maudit Printemps, renferment le peu qu'il y a de poésie dans l'existence du pauvre employé, de l'étudiant sans fortune, du jeune homme sans ressources qui use sa journée
à tourner la roue du travail Tous ces chants gaîment
attendris, tendrement sensuels, sont en outre irréprochables au point de vue de la morale. Ils ne contiennent aucun alliage de sentiments bas et méchants, nulle envie coupable, nulle lâche convoitise, nulle récrimination déclamatoire contre les riches et les heureux. Combien ces jolis chants ont-ils réjoui u. 2
de cœurs attristés et réchauffé de pauvres foyers solitaires !
N'est-ce pas le meilleur commentaire de ce beau vers :
Je n'ai flatté que l'infortune.
Et qui dit tout cela? M. Montégut, M. Montégut qui constate, pour la seconde fois, que le « petit bagage » du chansonnier a enriciii la littérature française d'un nouveau filon, dédaigné ou mal exploité avant Béranger. Si nous ajoutons à ce « petit bagage » ainsi composé, l'amour de la patrie et du peuple, c'est-à-dire l'objet le plus noble et le sujet le plus fécond de toute inspiration poétique, nous serons en droit de conclure, grâce à M. Montégut, contre M. Montégut, que Béranger n'a rien à envier à personne ; que s'il lui manque le « tempérament, et les sentiments dé la famille, » il est assez riche d'autre part pour supporter , sans inconvénient, la comparaison avec Alfred de Musset, à qui il ne manque, d'ailleurs, que le sens moral, la connaissance des grandes préoccupations qui agitent le monde et l'amour de l'humanité.
Gela prouve une fois de plus qu'il y a deux poésies : celle du cœur et de la raison, celle des sens et de l'imagination, et que les poètes nous ont trop habitués à ne goûter que cette dernière. Admirons-la toujours, mais n'enfermons pas la poésie entière dans létroite limite d'un lyrisme tout personnel, ne devenons pas insensibles à ses accents plus purs, quand elle se dépouille de quelques ornements pour se mêler, simple et sincère, à la foule qui pense et qui souffre, qui travaille et qui espère.
EMILE MONTÉGTJT. 27
Le programme tracé par M. de Mazade contient, on se le rappelle, plusieurs allusions à Y habileté de la conduite politique de Béranger, à la façon prudente dont il a administré pendant quarante ans sa popularité. Voici la fin de ce passage :
Maintenant, que Béranger se soit servi du nom de Napoléon comme d'un moyen de popularité, ou qu'il ait contribué luimême à populariser les souvenirs de l'Empire, c'est une autre question. Que le chansonnier l'ait voulu ou qu'il ne l'ait pas voulu, il n'est pas douteux que le gouvernement, après tout, était logique, quand il rendait l'autre jour des honneurs exceptionnels à celui qu'il apppelait le poëte des gloires impériales. De tout ce que Béranger a chanté, quelle est en effet la seule chose qui soit debout, si ce n'est l'Empire ? Ce sont toutes ces chansons du Cinq Mai, du Vieux Drapeau, des Deux Grenadiers, qui ont ravivé et entretenu le culte de l'époque impériale; c'est par les Souvenirs du peuple, avec le Petit Chapeau et la Redingote grise, que la figure de l'Empereur est allée se graver dans l'imagination populaire. Chose étrange, quand la révolution de 1830 éclatait, c'était comme un triomphe personnel pour le chansonnier des quinze ans. Survient la révolution de 1848, et l'un des chefs de cette révolution ne voit rien autre chose à faire que de consulter Béranger pour avoir promptement une constitution. L'Empire a reparu, et voici le poëte des gloires impériales.
Le thème est repris par M. Montégut, qui le développe sans s'en écarter beaucoup.
Ainsi, nous dit-il :
A le suivre attentivement du commencement à la fin de sa carrière, on ne trouve dans Béranger que deux instincts opiniâtres et tenaces : la haine des Bourbons et l'admiration pour l'Empereur. Toutes ses autres lutines sont légères et tous ses
autres amours sont tièdes. Il n'a pas fait d'opposition en règle à la monarchie de juillet, qu'il -avait d'ailleurs contribué à fonder La République le réclamait comme un de
ses patriarches ; pourtant il ne lui a jamais prodigué l'éloge, et s'il ne l'a pas sifflée ouvertement, ce n'est pas, il est permis de le croire, parce qu'il pensait qu'elle méritait d'être applaudie. Qu'était-il donc, et sous qu'elle forme désirait-il voir triompher les principes de la Révolution ' ?
Était-il bonapartiste? Certes, il n'eût jamais avoué une telle opinion. Il proteste en vers et en prose que, dans Napoléon, il a exalté l'homme et non le souverain. 11 reproche à la France de l'Empire d'avoir pris l'autel de la patrie pour l'autel de la Liberté 2. Il a chanté Napoléon sous la Restauration, mais alors le libéralisme s'était abrité sous le drapeau de l'Empereur. Beaucoup arboraient ce drapeau par tactique, beaucoup l'arboraient par regret. En chantant l'Empereur, Béranger a donc pu dire 'qu'il était resté fidèle à la liberté, et qu'il s'était servi de ce grand nom comme de l'arme la plus populaire qu'il eût à sa disposition. Tout cela est vrai, et cependant, s'il faut le dire, je crois fermement que Béranger était et n'était pas bonapartiste en même temps. Il n'était pas bonapartiste d'opinion; il l'était d'instinct et de système.
Alors M. Montégut, comprenant ce que cette conclusion présente d'obscurité, s'efforce de l'éclaircir par une longue page d'explications, où il expose que deux principes, de nos jours, sont en présence :
* M. Montégut à reconnu, dans un autre passage déjà cité par nous, que Béranger « tenait surtout à la Révolution. »
2 Vous avez vu tomber la gloire
D'un Ilion trop insulté, Qui prit l'autel de la Victoire Pour l'autel de la Liberté.
(Béranger, Mon âme )
l'absolutisme démocratique et le gouvernement libéral, tous deux issus de la Révolution. « On a donc vu certains hommes embrasser successivement l'un et l'autre système, sans croire qu'ils étaient infidèles à leurs sentiments. Béranger est du nombre de ces hommes. » Il aimait avant tout l'égalité : « il avait des instincts éminemment plébéiens, » — ce dont il faut lui savoir gré, dans un pays où les plus fougueux démocrates sont trop souvent fort aristocrates d'instinct et de tendance, — et « il aimait l'ordre. » De ce que Béranger aimait l'égalité et l'ordre, deux choses évidemment essentielles dans toutes les sociétés modernes, et particulièrement dans une société démocratique, M. Montégut conclut que Béranger rêvait « une société absolument nivelée sous le protectorat de l'Étal démocratique. Il aimait la liberté sans doute, il l'a dit et il faut l'en croire, mais il l'eût aimée bien davantage, s'il eut moins aimé l'égalité. » Voilà qui est grave, et ce singulier argument pourrait se retourner contre M. Montégut et contre les libéraux, qui mettent la liberté avant tout, une certaine liberté, s'entend, et même fort restreinte. Que répondraient ces messieurs, si nous leur disions à notre tour : — Vous manquez des instincts plébéiens, c'est-à-dire de sollicitude pour le peuple, et vous aimez trop la liberté pour aimer l'égalité ? — Les libéraux se récrieraient, sans doute, un peu par conviction, beaucoup pour la forme, et affirmeraient bien haut qu'ils aiment la liberté dans l'égalité. Soit, mais pourquoi supposer alors que Béranger, lui aussi, n'aimait pas l'égalité dans la liberté? Pourquoi lui prêter une théorie dont le premier résultat, si elle
30 béraîsTtER.
entrait jamais dans le domaine des faits, serait de nous ramener à une sorte de despotisme oriental, où tous les citoyens seraient égaux sous un maître unique ?
On répète, d'après M. Lapointe, que Béranger a se défiait de la liberté ; qu'il la considérait comme un objet de luxe, etc. » Or la vie entière du chansonnier proteste contre cette opinion, et, sur Béranger, il faut croire Béranger, avant d'écouter un disciple qui, de la meilleure foi du monde et avec le plus grand naturel, a dénaturé, faute de les bien comprendre, presque toutes les paroles de son « maître. »
En somme, suivant M. Montégut :
Libéral selon les temps et les nécessités de l'opposition, républicain d'étiquette, voilà le Béranger officiel et extérieur ; démocrate d'instinct et de substance, napoléonien de système, voilà le Béranger véritable.
Nous voici retombé complètement dans le procédé de M. Sainte-Beuve qui, plus tard, en 1861, déclarera à son tour, comme nous l'avons vu, que Béranger était : « plus patriote que libéral, plus démocrate que républicain, plus bonapartiste qu'impérialiste. »
Simplifions la question, .en supprimant les mots inutiles et les circonlocutions commodes. — M. Montégut est libéral, Béranger est révolutionnaire, tout est là.
Il n'y aurait jamais eu antagonisme apparententre le libéralisme et la Révolution, si les hommes étaient logiques, s'ils acceptaient hautement tous les prin-
cipes inscrits sur leur drapeau. En effet, la liberté et la Révolution ne sont pas deux choses distinctes ; et l'on n'eût jamais songé à les considérer l'une en dehors de l'autre, si les esprits timides et à courte vue, qui ne voient jamais qu'un seul côté d'une question, n'avaient taillé, dans l'immense programme révolutionnaire, chacun son petit paragraphe exclusif, et ne s'y étaient cantonnés décidés à n'en plus sortir.
Les libéraux devraient être les hommes de la liberté en tout et partout, et quelques-uns n'ont pas failli à ce devoir ; mais la plupart, hommes de lettres, orateurs ou politiques, membres distingués des classes éclairées, ont mesuré à leurs besoins et aux besoins des classes qu'ils représentaient, les besoins du pays tout entier. Béranger disait avec beaucoup de raison de Benjamin Constant :
La dextérité de son élocution était telle que, pourvu qu'il eût une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, il se fût, je crois, arrangé de tous les régimes ; mais ce n'était là que le tort d'une intelligence qui aime à se jouer des difficultés et regarde les applaudissements qu'elle obtient comme des triomphes pour sa cause. J'ai cru m'apercevoir que les obstacles opposés à l'expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement spirituel des hommes d'esprit que j'ai connus ' .
Ce portrait si vrai, si ressemblant (il fait songer involontairement à tels de nos contemporains, journalistes, écrivains de revue ou députés, qu'il est inutile de nommer), ne pourrait-il pas s'appliquer, comme
' Ma Biographie.
signalement, à presque tous ceux qui ont pris le nom de libéraux ? Pour presque tous, effectivement, qui parle de liberté, entend : liberté de la presse et liberté de la tribune, c'est-à-dire faculté pour ceux qui écrivent et ceux qui sont orateurs d'exprimer leurs opinions. Avec cela, ils se contenteront de tous les régimes, ils accepteront toutes les formes gouvernementales, moins cependant la forme républicaine : elle contient nécessairement autre chose et plus, et ils n'en veulent à aucun prix. La Restauration, malgré ses fautes et les dangers qu'elle faisait courir aux plus importantes conquêtes de la Révolution, obtient leur indulgence et même leurs regrets, et le règne de Louis Philippe reste le type idéal de la liberté comme ils la comprennent, le rêve, hélas! évanoui, de ces intelligences d'élite, mais fort peu démocratiques.
Qu'on regarde les libéraux à l'œuvre, car ils ont eu la fortune rare de gouverner la France pendant dix-huit ans; qu'ont-ils fait pour le peuple? rien. Quelle solution ont-ils proposée ou même entrevue au grand problème de l'organisation de la démocratie ? aucune. Ont-ils affranchi le travail? non. Ont-ils instruit les classes pauvres ? pas davantage. Ont-ils convié la foule d'en bas à prendre une part, même indirecte, à l'exercice de ces droits civiques sans lesquels la prétendue liberté de tout dire et de tout écrire reste un monopole entre les mains des riches et des lettrés ' ? jamais. Les Guizot, les Thiers, tous ces hommes qu'on voudrait bien, depuis
' Voir à ce sujet de très-belles pages de Daniel Stern. Histoire de la Révolution de 1848. Introduction.
dix ans, nous représenter comme de véritables incarnations de la liberté, ont-ils réformé la justice, l'administration, le système suranné de notre instruction publique? Je ne le pense pas. Ils ont seulement prêché le dogme de la libre discussion, et permis aux idées de circuler. C'est quelque chose, c'est beaucoup, et, quand on est condamné au silence, on comprend tout ce qu'on a perdu en perdant la parole ; ils ont eu le tort néanmoins, et leurs disciples l'ont également, de confondre certaines libertés à fleur de peau, avec la liberté, et de prendre un moyen pour un résultat. Le révolutionnaire, au contraire, va plus loin : il demande la liberté de la presse et de la tribune, mais il n'y voit qu'un contrôle nécessaire, un premier pas en avant sur la grande route du progrès. Béranger aimait autant que personne les idées prêchées par les libéraux, et partageait les besoins de libre expansion de la pensée dont ils se sont fait les organes : il ne croyait pas qu'un discours éloquent ou qu'un article de journal fût le nec plus ultra des efforts de la Révolution. Il songeait au peuple, au paysan, à l'ignorant, au travailleur livré sans défense à l'exploitation de son patron ; il pensait que les droits suffisants pour une bourgeoisie privilégiée étaient trop étroits pour contenir le pays tout entier. Il demandait l'organisation de la démocratie, c'est-à-dire qu'on mît à la portée de tous, qu'on appliquât dans leurs dernières conséquences ces libertés restreintes et superficielles. Il voulait en un mot qu'on sortît de la théorie qu'on entrât dans la pratique; que la parole affranchie allât trouver le prolétaire esclave, et brisât
le cercle d'exclusions légales et d'impossibilités matérielles où nos lois l'ont enfermé.
Parce qu'il demandait plus que les libéraux, parce qu'il ajoutait à leurs préoccupations d'autres préoccupations, parce qu'il était démocrate autant que libéral, parce qu'il ne se contentait pas de la « responsabilité ministérielle, «parce qu'il voulait la participation active de chacun aux affaires de tout le monde, certains libéraux viennent nous dire aujourd'hui : — Il avait des instincts plébéiens, il était démocrate égalitaire, donc il aimait peu la liberté et la sacrifiait volontiers à l'égalité. — Le chansonnier au contraire n'aurait-il pas le droit de leur répondre : — Vous aimez la liberté politique, mais vous ne pensez pas assez au peuple ; quand vous avez obtenu le triomphe de quelques principes révolutionnaires qui satisfont vos désirs légitimes, vous croyez la Révolution faite; vous vous mettez à table au banquet de la presse et de la tribune, et vous oubliez que des millions de déshérités attendent derrière vous qu'on dresse enfin dans la rue le banquet des libertés universelles. Vous vous contentez de la fiction légale de l'égalité devant la loi; vous prétendez même que l'égalité nous déborde et menace la liberté, sans songer que l'égalité, dont on fait tant de bruit, reste presque toujours une lettre morte pour ceux qui devraient le plus en profiter. Il ne suffit pas que toutes les carrières soient ouvertes théoriquement à tous, pauvres et richae, si des obstacles insurmontables vouent éternellement les pauvres à la misère et à l'abrutissement qu'elle enfante.
EMILE >fONTÉGlTT. 35
La liberté sans l'égalité, c'est l'oligarchie, la plus durable des tyrannies ; l'égalité sans la liberté, c'est l'esclavage, ou, comme l'appelle plus poliment M. Montégut, « le protectorat de l'État démocratique. » Ce protectorat, Béranger ne l'a jamais prêché. Ennemi irréconciliable des Bourbons de la branche aînée, qui menaçaient le principe d'égalité, la seule révolution à laqnelle il ait pris une part directe, a été une révolution éminemment libérale : nous voulons parler de 1830, et de l'avènement de Louis- Philippe.
Or sa conduite en face de ce nouveau régime a été aussi logique que sensée, et montre combien sont fausses toutes les peintures qui tendent à faire de Béranger le preneur arriéré d'une dictature populaire. 11 n'a ni combattu, ni défendu les d'Orléans, par la bonne raison qu'il n'était ni l'adversaire des institutions libérales, ni leur partisan satisfait. A ses yeux elles étaient un moyen, une transition ; au delà d'elles, il voyait la Révolution et la démocratie, ou, si vous préférez, la liberté cessant d'être le mets délicat de quelques lettrés et devenant le pain quotidien de la nation. Des institutions parlementaires, il attendait qu'elles fissent l'éducation du peuple. Il espérait qu'elles lui donneraient le goût de la liberté, qu'il connaît mal jusqu'à présent et dont il comprend peu l'importance pour ses propres intérêts. Si dix-huit ans de libéralisme ont si peu répondu à son attente ; s'ils ont produit de si maigres résultats, est-ce sa faute ou celle des libéraux? Et n'est-ce pas un singulier bonapartiste que celui qui a toujours combattu l'Empire, qui a contribué à
développer le pouvoir constitutionnel en France, et qui n'a reproché à la seconde République que de n'avoir pas su vivre ?
Certes, je ne prétends pas chercher « un évangile » dans les chansons de Béranger, ni démontrer que sa politique ait été parfaite et sans lacune. Je crois, au contraire, que les derniers événements ont contribué à nous révéler certains dangers qu'on ne prévoyait guère sous la Restauration, ni sous le régime inauguré par Louis-Philippe ; je crois qu'une conception meilleure et mieux définie de la liberté vraie et de ses nécessités a pénétré dans les esprits. Faut-il donc, pour cela, séparer l'égalité de la liherté? Faut-il dire que Béranger n'a pas assez aimé la seconde, parce qu'il aimait trop la première ? L'une ne peut pas exister sans l'autre : ce sont 'les deux termes essentiels du problème de l'avenir. Le monde a marché, sans contredit, pendant que le chansonnier vieillissait. Aujourd'hui que l'égalité des droits, grâce à la proclamation du suffrage universel, a fait un pas immense ; aujourd'hui que la liberlé semble plus réellement compromise qu'elle ne l'avait été depuis quarante ans, nous avons naturellement interverti l'ordre de nos préoccupations et de nos craintes. Nous courons au plus pressé, de même que Béranger, à une époque où la Révolution était surtout menacée dans ses éléments démocratiques, combattit plus spécialement au nom de certaines conquêtes de 89, mises en péril par la haine active des émigrés, de la cour et du clergé. Mais on *oe peut, en vérité, regretter que le poète ne se soit pas renfermé dans le libéralisme étroit et im-
puissant des doctrinaires, dans ce libéralisme où M. Montégut voit « une forme de l'âme, un mode de la nature, » où nous ne saurions voir, nous, qu'une tête de chapitre du programme révolutionnaire.
Sous ce titre : Un dernier mot sur Béranger \ M. Montégut est rentré dans la lice au sujet de Ma Biographie. Cet article contient les mêmes accusations politiques que le précédent, mais cette fois plus nettement formulées. En bien et en mal le critique de la Bévue des Deux-Mondes procède désormais par affirmations tranchées : il rejette loin de lui les réticences calculées derrière lesquelles il avait jusqu'alors dissimulé son antipathie contre le chansonnier. Il marchande un peu,, moins son approbation à l'écrivain : il la refuse tout à fait à l'homme politique et même à l'homme privé.
M. Montégut ne cache pas le désappointement profond que lui a causé l'excessive discrétion de Béranger aulobiographe.
D'ordinaire, s'écrie-t-il , on attend avec impatience les
mémoires et les confessions des hommes célèbres Nous
sommes de ceux qui pensent que Jean-Jacques et Chateaubriand n'ont rien perdu à révéler toute la vérité, à montrer à nu toutes leurs haines et tous leurs vices. Ils ont tout dit, et après qu'ils ont eu fini leur confession, s'il nous a été permis de les moins vénérer, il nous a été impossible de les moins admirer, car les livres dans lesquels ils ont consigné leurs aveux sont de beaucoup les plus parfaits, les plus animés, les plus humains qu'ils aient écrits.
1 Revue des Deux-Mondes , 1er janvier 1858.
38 UKRANGER.
Nous n'en disconvenons nullement, et nous comprenons que la curiosité publique, cette curiosité composée de « mille sentiments contraires, les uns bas, les autres nobles, » n'ait pas trouvé son compte à 31a Biographie.
Ce joli livre, d'après M. Montégutj — etnouspartageonsencore ici son avis, — est le miroir fidèle du Béranger que nous connaissons depuis longtemps ; il faut nous résigner à n'en pas connaître d'autre. Ces 250 pages sont un prodige de réserve, de prudence, de modestie et aussi d'habileté, car Béranger a trouvé moyen de ne parler que de lui, et en même temps d'en parler aussi peu que possible. Il n'a voulu compromettre personne,
et il a réussi Béranger se tait lorsqu'il n'a rien de bon a
dire; il juge tout le monde avec une bienveillance pleine d'optimisme, même le roi Charles X, et le seul personnage qui sorte quelque peu maltraité de ses mains est le rai Louis XYIIP.
On suppose d'abord, en lisant ces Hgnes, que le critique va féliciter Béranger de cette « modestie » si rare, de cette « réserve » avec laquelle il a parlé de lui-même ce aussi peu que possible, » en évitant de confesser les autres et d'immortaliser par delà la tombe ses antipathies et ses inimitiés personnelles. On suppose que le critique va s'appesantir sur cette « bienveillance pleine d'optimisme, » qu'on ne s'attendait pas tout à fait à rencontrer dans un homme qui s'était montré si redoutable par son esprit mordant et par l'acuité de son ironie. On suppose que M. Montégut sera frappé de ce contraste, et qu'il
* Cela n'est pas absolument juste. Talleyrand, Fouché, le roi de Suède et la duchesse d'Angoulême sontjugés très-sévèrement par Béranger.
EMILE MONTÉOUT. 39
se hâtera d'en conclure que le bonhomme Béranger, loin d'être un faux bonhomme, comme des perfidies posthumes auraient pu le prouver, était non-seulement un bonhomme, mais un homme bon, indulgent aux autres, n'éprouvant nul désir de diminuer, pour s'agrandir à leurs dépens, des rivaux politiques et littéraires. —Béranger, en tête de sa biographie, a écrit : « Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons. » Logique jusqu'au bout, celui qui n'a rien voulu être de son vivant, ni ministre, ni député, ni académicien, s'est peint dans ses Mémoires tel qu'il avait été dans sa vie. Il n'a pas voulu se poser en homme politique, après sa mort, et démontrer de la sorte le néant de sa modestie apparente etla grandeur de ses prétentions réelles. — Je ne suis qu'un chansonnier, avait-il dit : — ceci est l'histoire d'un faiseur de chansons, dit-il une dernière fois, en prenant la plume pour écrire l'ouvrage d'après lequel il prétend être jugé et classé par la postérité.
M. Montégut n'entend pas les choses ainsi. A son avis, si « l'indiscrétion est un défaut, la discrétion poussée à ce degré est une vertu si négative qu'il ne voudrait la souhaiter à personne... »
Béranger est décidément trop parfait; on lui souhaiterait presque quelque défaut bien accentué. Que de sagesse, bon Dieu, que de modestie, que de modération! Franchement il serait bien plus intéressant, s'il était un peu moins saye. lia conclusion, après avoir lu la Biographie, c'est qu'il n'a manqué qu'une chose à Béranger : l'imprudence.
Nous voilà bien et dûment prévenus par M. Montégut lui-même : ce qu'il reproche à la Biographie, c'est de n'avoir révélé aucun « vice » inattendu, et
d'avoir montré Béranger tel qu'on le connaissait depuis longtemps. Le critique s'était dit d'avance : — On parle de la bonté de Béranger, de sa modération, de sa modestie ; on prétend qu'il est serviable et bienveillant , qu'il aime réellement le peuple et les hommes, qu'il a toujours mis d'accord ses actes et ses paroles, qu'il ne s'est guère démenti pendant sa longue vie ; mais nous savons à quoi nous en tenir, et c'est à la « vile multitude » de croire à toutes ces fadaises. Les gens d'esprit ne tombent point dans ces pièges tendus à la crédulité populaire. Rousseau, Chateaubriand, Alfred de Musset à la bonne heure, voilà les grands hommes qu'il nous faut, ceux que nous adorons volontiers. Ils ont le génie, don personnel ; mais, cela mis à part, ils n'ont rien qui les élève au-dessus de nous : leurs vices, leurs faiblesses, les rattachent au commun des mortels, et, du moins, la petitesse de leur caractère comble, dans une certaine mesure, la distance qui nous sépare d'eux sous d'autres rapports. Avec eux la malignité trouve son compte, et nous nous consolons d'admirer leurs œuvres, pouvant médire de leurs personnes.
Qu'il en fût autrement avec Béranger, était-ce possible ?
Enfin, il meurt, et Ma Biographie paraît. Stupeur ! point de révélations piquantes, point de ces détails honteux où Jean-Jacques se complaît ; point de ces vengeances d'outre-tombe qui donnent si belle matière aux indignations vertueuses de la critique ; point de revers, toujours la médaille, la même médaille. — « Il fallait se résigner à ne pas connaître d'autre Béranger que celui qu'on connaissait depuis
longtemps. » — Cela parut bien dura quelques-uns, et M. Montégut a exprimé franchement le dépit général. Cette unité de caractère lui semble invraisemblable : tant de sagesse, de modestie, de modération, dérangent toutes ses idées sur l'espèce humaine ; « ce désintéressement si réel uni à un sens si pratique des affaires de ce monde » bouleverse toute son esthétique morale. Il voit et il refuse de croire. M. Montégut n'admet pas l'unité de caractère, et c'est évidemment pour lui un article de foi que derrière l'auteur d'Emile on devait nécessairement découvrir le père dénaturé qui -jette ses enfants à l'hospice. Certes M. Montégut ne le dit pas ; mais son étonnement et son incrédulité, son irritation visible et ses aveux le disent assez.
Quand on trouve les Confessions et les Mémoires d'Outre-Tombe « les livres les plus humains qu'aient écrits » Chateaubriand et Rousseau ; quand on oppose ces livres aux Mémoires de Béranger, en refusant à ces derniers le caractère humain, c'est-à-dire la vérité réelle, on doit avoir une triste opinion de l'humanité. L'idéal que s'en fait le critique de la Revue des Deux-Mondes nous paraît bien peu élevée, et c'est être par trop pessimiste. Pourquoi donc ne pas accepter Béranger tel qu'il se montre dans ses chansons, dans sa vie et dans sa Biographie ? Pourquoi chercher un autre Béranger, et nier ' celui qu'on a sous les yeux? Quelle loi s'oppose à ce qu'il ait été effectivement aussi sage, aussi modeste,
* M. Montégut ne le nie pas absolument, mais il ne l'accepte que sous bénéfice d'inventaire, et l'on sent qu'au fond il n'y croit guère.
aussi modéré, que cela ressort, suivant vous, delà lecture de sa dernière œuvre ? Si cette loi existe, qu'on la nomme, qu'on la fasse connaître, et nous nous inclinerons. Jusque là, il nous paraîtra toujours plus simple et plus naturel de croire au développement extraordinaire de quelques rares vertus, que d'aller inventer ou supposer des calculs d'une habileté tellement raffinée et si peu en rapport avec les résultats obtenus, qu'elle prendrait presque le caractère d'une maladie mentale, d'une sorte de monomanie étrange. Pour que le caractère du chansonnier f,Ait « insaisissable et inclassable, » il faudrait d'abord prouver que notre société ne compte dans son sein que des ambitieux, des égoïstes et des hypocrites ; que cette société ne nous a jamais donné l'exemple de vertus simples et de dévouements purs à une conviction ; que tous les esprits y sont débordés, tous les cœurs dévorés par de sourdes convoitises, toutes les intelligences faussées, toutes les consciences élastiques. Or, nous ne croyons pas à ce désarroi général, à cette abolition du sens moral. Nous avons eu le bonheur de pouvoir apprécier dans l'intimité un autre homme J que Béranger, chez qui ni rus avons rencontré la même bonté active unie au même sens pratique de la vie, le même désintéressement et la même bienveillance. Ce type est donc possible et réel. Si la race des Rousseau, des Chateaubriand, des Alfred de Musset existe, au nom de quel principe exilerait-on de l'humanité la race des Béranger? ou, si l'on admet théoriquement
' Sa modestie nous défend de le nommer ici.
EMILE MOÎS'TÉGUT. 43
que cette race existe aussi, au nom de quels faits voudrait-on en retrancher le chansonnier? Qu'on les cite ces faits, une fois pour toutes, ou qu'on cesse de se refuser à l'évidence, en se retranchant dans un scepticisme que rien ne justifie à l'égard du poëte populaire, et qui prendrait à la longue les proportions d'une calomnie véritable contre la nature humaine.
Il y a un passage de l'article de M. Montégut, qui nous a particulièrement étonné et même peiné. Cet écrivain nous avait habitué à une critique sérieuse après tout, et, si nous différons de lui quant au fond, si nous n'acceptons pas l'ensemble de son jugement sur Béranger, nous reconnaissons volontiers le mérite réel et la distinction de son esprit. Ce passage est relatif à Mlle Judith Frère. M. Montégut soutient que Béranger devait « introduire cette amie auprès du public immense qu'il a conquis, et lui donner sa part d'immortalité : »
Une affection qui dure depuis l'âge de dix-neuf ans jusqu'à l'âge de soixante-quinze, joue d'ailleurs un trop grand rùle dans la vie morale, dans la vie du cœur et l'éducation du
caractère pour qu'on la passe sous silence Trois lignes sur
cette amie de soixante ans Est-ce bien une récompense
suffisante pour tant de dévouement?
Comment M. Montégut, qui constate quelques lignes plus haut que M1,e Judith a inspiré au poète «. l'admirable chanson de la Bonne Vieille, » ne comprend-il pas qu'il se réfute lui-même de la façon la plus péremptoire ? Cette amie, Béranger ne l'a pas introduite auprès du public, à la façon dont l'entend
le critique, mais il lui a donné « sa part d'immortalité, y> en lui réservant une de ses plus belles chansons, une des mieux inspirées, celle-là même dont l'écrivain a dit précédemment : « Tant qu'il y aura des cœurs sensibles à certaines harmonies, ils tressailleront en lisant ces vers, etc.. »
De la sorte MIle Judith jouit d'une immortalité certaine el pure : elle prend place dans le monde idéal de la poésie, à côté de la Béatrix du Dante et de l'Elvire de Lamartine, moins légendaire que la première, plus vivante et mieux définie que la seconde. Non, Mlle Frère n'a rien à reprocher au poëte ; il lui a payé sa dette amplement, car il l'a nommée seule dans Ma Biographie, après lui avoir consacré ses vers les plus nobles et les plus touchants.
Nous craignons bien ici que l'intérêt porté par le critique à la constante amie du chansonnier, ne soit un intérêt d'emprunt. Qui ne sent pas quel homniage l'amant a rendu à la compagne fidèle de sa vie, en ne nommant auprès d'elle aucune autre femme, n'est point un excellent juge des devoirs dus à la femme aimée ; qui regrette que Béranger n'ait pas raconté ses fredaines de jeunesse est peutêtre assez mal venu à trouver que Béranger n'a pas suffisamment récompensé le dévouement de « la Bonne Vieille. » Nous ne doutons nullement de la délicatesse et de la galanterie éclairée de M. Montégut : ce qui l'égaré ici, c'est une préoccupation personnelle. Il parle de MIle Frère, mais ce n'est pas à elle qu'il pense ; il regrette simplement, sous une forme charitable, l'absence de certains détails intimes attendus « avec impatience » par le public, et
que le poëte a jugé à propos de taire, supposant que les choses du cœur ne sont pas essentiellement du domaine de la publicité , et qu'un homme illustre n'est pas condamné à introduire les contemporains et la postérité dans les joies ou les souffrances de sa vie privée. Il y a une pudeur des sentiments, une certaine aristocratie du cœur qui s'accommode mal de la promiscuité, même posthume, avec un « public immense. »
D'ailleurs une seule personne aurait eu le droit de se plaindre de cette « discrétion mal entendue . » Cette personne, c'était M,le Judith. Or elle savait ce que le chansonnier avait écrit d'elle. Si elle a jugé sa place suffisante ; si elle s'est contentée d'avoir rempli la vie de l'homme, sans tenir à remplir les ouvrages de l'écrivain, il n'appartient guère à des étrangers de s'étonner d'un demi-silence qui fut sans doute un suprême hommage rendu aux délicates susceptibilités delà femme.
Cependant, pour être équitable, il faut reconnaître que M. Montégut, tout en montrant quelques défiances injustes au sujet du caractère réel du chansonnier, en d'autres circonstances a bien saisi et bien rendu certaines nuances que personne n'avait senties d'une façon aussi nette, ou du moins exprimées, avant le critique de la Revue des Deux-Mondes. Ainsi il a parfaitement raison, lorsqu'il déclare que Béranger appartenait à la fois à la bourgeoisie et au peuple.
Formé pour ainsi dire de deux natures, il était merveilleusement doué pour remplir le rôle qu'il a joué, pour fondre ensemble les sentiments de ces deux grandes moitiés de la
société française, et pour atteindre à cette popularité que lui ont faite à l'envi la bourgeoisie et le peuple.
Rien de plus vrai.
Le récit que Béranger fait de son enfance a encore changé en certitude un soupçon que nous n'aurions pas osé exprimer : c'est qu'il devait aux moeurs de l'anciennne France ce qu'il y a dans son caractère de très-respectable. Il y a beaucoup de la vieille France dans Béranger
Pins circonscrite, cette remarque serait trèsexacte, et nous savons gré à M. Montégut d'avoir démêlé dans le chansonnier cet élément primitif qui le rattache à un passé intellectuel d'où sont sortis, en réagissant contre lui, les encyclopédistes et Voltaire. Du reste l'écrivain commente sa pensée, lorsqu'il ajoute quelques lignes plus Las :
La table rase que lés générations nouvelles trouvent à leur entrée dans la vie n'a jamais existé pour Béranger. Fils de ses œuvres, Béranger n'est nullement un parvenu ; il n'en a ni les témérités de pensée, ni les impertinences de langage, ni les audaces d'action. Quels qu'aient été ses déboires, il esl entré dans la vie docilement, sans fracas, comme un homme qui a sa place faite dans la société, si modeste qu'elle soit, et non comme un homme qui sent le besoin de faire son chemin... Ce qui caractérise au contraire le Français d'aujourd'hui, c'est qu'il se considère comme exclu de la société et comme n'ayant ni feu ni lieu tant qu'il n'a pas conquis la fortune ou le renom ; de là l'abondance des parvenus dans la société contemporaine
Tout ceci est finement compris, écrit dans un ton juste et plein de vérité.
M. Montégut, l'un des premiers aussi, a décou-
vert et mis eu montre cette perle fine qui s'appelle Y Histoire de la Mère Jary.
C'est, nous dit-il, une anecdote rapide et concise, comme on savait en composer autrefois, avant, que le roman à la manière anglaise, importation exotique, eût remplacé le genre tout français du récit. Cette courte et touchante histoire est une des plus belles choses qui soient sorties de la plume de Bérauger l, et peut hardiment prendre sa place à côté de Jeanne la Rousse et du Vieux Vagabond. Nous avons été d'autant plus touché de cette anecdote, qu'elle roule sur un sujet dont nos modernes romanciers nous ont déshabitués, l'amour maternel. Ce vieux sentiment, éternel comme la nature humaine, a été pour ainsi dire renouvelé par Béranger, et se présente dans son sobre, savant et cependant naïf récit,
avec une physionomie tout à fait originale Quel beau
sujet pour un romancier moderne que l'odyssée de cette femme poursuivant une vision à travers toute l'existence! Nous n'en aurions pas été quittes à moins de huit ou dix volumes. L'histoire occupe dix pages à peine dans la Biographie de Béranger; nous n'hésitons pas à la ranger parmi les petits chefs-d'œuvre du récit à la française, et nous la recommandons à l'attention de tous les amateurs de la bonne littérature.
En somme, le travail de M. Montégut pourrait se définir ainsi : fort malveillant dans son ensemble et convenable en général; juste2 quelquefois; per-
( Nous signalerons, à ce sujet, un phénomène Lieu rare chez ceux qui écriventet surtout qui écrivent leurs confessions, : les plus belles pages et les plus éloquentes de Ma Biographie, ne sont pas celles où Béranger parle de lui-même, mais celles où il raconte les souffrances d'une pauvre femme du peuple pleurant le fils qu'elle a perdu. Quand il s'agit de lui, le chansonnier est sobre et presque sec.
2 Quoi de plus juste que ce passage sur le rôle de Béranger, après les deux invasions :
« Au milieu d'un silence profond, où l'on n'entendait encore que les
fide à l'occasion; souvent plus subtil que sérieux, mais néanmoins presque toujours remarquable. En lisant les articles de la Revue des Deux-Mondes, plus d'un lecteur a dû se laisser convertir à l'opinion du critique. Pour ne point subir cet entraînement, il faut s'avancer avec une grande prudence au milieu des artifices du style, et connaître d'avance la réalité des choses, ou, du moins, avoir soi-même étudié sincèrement la question.
M. CUVILL1ERFLEURY.
Nous ne trouvons guère de bon sens que ceux qui sont de notre avis.
(La Rochefoucauld. Pensées.)
Nous n'en avons pas fini avec le procès intenté à Béranger, sous le couvert du libéralisme. Gomme la Revue des Deux-Mondes, par l'organe de M. Montégut, le Journal des Débats s'est également porté partie civile par la bouche de M. Cuvillier-Fleury. Si nous étions l'avocat du chansonnier, nous hésiterions peut-être à combattre de pareils adversai-
cris des victimes de la défaite et les menaces des vainqueurs, cette voix s'éleva, et la France prêta l'oreille. On a dit souvent que Béranger avait consolé la France de l'invasion ; l'expression n'est pas trop forte. Oui, ces chants furent alors une consolation et même une espérance; Us apaisèrent les douleurs et les regrets, ils réveillèrent les courages. Aussi ces chants méritent-ils, quelle qu'en soit la valeur littéraire, d'être appelés patriotiques, et ils resteront attachés au souvenir de l'invasion, comme un poétique commentaire des émotions qui traversèrent alors le cœur de la France. »
res, mais, heureusement pour rrus, comme pour Béranger, ce n'est pas ici Béranger que nous défendons, c'est la vérité. Nous ne parlons pas au nom d'un homme, nous parlons au nom de la justice, et nous comptons fermement que la bonté de notre cause suppléera à ce qui peut nous manquer d'autre part.
M. Cuvillier-Fleury, sans contredit, est un écrivain de beaucoup d'esprit et d'un esprit critique qui ne manque ni de portée, ni de finesse. Cependant l'esprit a ses faiblesses et sa pente naturelle, et parfois il nous emporte au delà du but par le plaisir que nous éprouvons à montrer toutes nos ressources, à prouver au public que nous ne sommes dupes d'aucune comédie, et que nous connaissons le fond des choses. L'esprit nous porte à la défiance : la défiance nous engage à chercher le dessous, à vouloir deviner, alors même qu'il n'y a rien à deviner. Notre propre subtilité nous égare, et, parce que nous sommes raffinés, nous finissons par ne plus voir que des raffinés autour de nous. On prête si naturellement à autrui ses propres faiblesse !
Ainsi nous avons vu M. Veuillot reprocher à Béranger, en style d'ivrogne, d'être un poète de cabaret; M. Sainte-Beuve signaler de l'égoïsme dans la conduite du chansonnier; M. Eugène Pelletan dénoncer à l'indignation publique ce poëte qui aurait vécu avec l'unique préoccupation de se distinguer et de faire parler de lui. Voici maintenant M. Cuvillier- Fleury qui appelle tour à tour la simplicité de Béranger calcul ou médiocrité, ne pouvant se décider à prendre son homme tel qu'il se présente, et deve-
liant injuste à force de se croire bien informé.
D'ailleurs, il y a deux sortes d'esprit : l'un s'accommode aux choses, l'autre accommode les choses à sa guise , et si le premier se débarrasse, à un moment donné, des opinions de l'individu, le second s'y enchaîne.
Le Journal des Débats nous a, au sujet de Béranger, fourni dans la personne de MM. Cuvillier-Fleury et Bersot, un échantillon de ces deux sortes d'esprits.
Une même préoccupation a conduit ces deux écrivains à un résultat tout à fait contraire. Ils n'ont pas voulu, comme le public, juger le chansonnier sur l'écorce, s'en tenir à l'opinion vulgaire, à la légende en un mot : ils ont voulu pénétrer au cœur même de la question. Seulement M. Bersot, allant de l'avant, dépouillant les impressions du jour, bouchant ses oreilles aux cris des partis furieux, s'est donné le « plaisir innocent (suivant lui, mais peut-être assez malin, aux yeux de quelques confrères), de dire maintenant à peu près seul ce qu'à peu près tout le monde dira plus tard, lorsque des passions ardentes à cette heure seront calmées par leur propre cours ou par l'effet des événements1. » Il y a presque complètement réussi, croyons-nous, et ce trait de jugement l'a placé sur le terrain solide delà critique et de la vérité.
M. Cuvillier-Fleury, lui, au contraire, est resté dans son cabinet de travail. Il y a convoqué le ban etl'arrière-ban de ses souvenirs, de ses croyances,
• Littérature et morale, 1 vol., 1861. (Voir le chap. sur Béranger, pour* toutes les citations que nous ferons de M. Bersot).
de ses regrets, de ses antipathies et de ses sympathies ; puis, devant cet aréopage respectable, il a procédé à l'étude attentive de l'homme qui ne partageait ni toutes ses croyances, ni tous ses regrets. C'était se vouer d'avance à une certaine injustice inévitable ; c'était borner son horizon et se renfermer dans des limites trop étroites pour que la vérité tout entière pût y pénétrer. Ajoutez à cela une sagacité exercée qui compte sur elle-même et se plaît à découvrir des ressorts cachés, des motifs secrets, parce qu'elle y trouve son triomphe, et vous vous expliquerez facilement comment deux hommes d'une réelle perspicacité d'esprit, appartenant au même monde, suivant le même courant d'idées, se livraDt aux mêmes études, ont, sur la même question, proposé deux solutions diamétralement opposées. Vous vous expliquerez surtout comment M. Cuvillier- Fleury, assez favorable à Béranger tant qu'il s'occupe de l'écrivain politique tel que les chansons nous le révèlent, devient tout à coup sévère dès qu'il a ouvert Ma Biographie, dès qu'il connaît par elle le testament définitif du chansonnier.
Au sujet des Dernières chansons, le critique se prononce sans enthousiasme , avec équité, signalant même chez l'homme — malgré une défiance visible, quoique non exprimée, — certaines qualités qu'il niera plus tard, ou, tout au moins, qu'il expliquera, après avoir lu la vie de Béranger.
Avant de juger les Dernières chansons, nous dit-il ', j'a-
' Dernières études historiques et littéraires, î vol. {Béranger peint par lui-même.)
vais voulu relire d'un bout à l'autre les anciennes. La proportion de ce qui est vraiment supérieur à ce qui l'est moins, est plus forte, sans doute, dans le passé que dans le présent. Malgré tout, beaucoup d'écrivains de notre temps sont-ils sûrs de se présenter à la postérité avec une vingtaine de pages d'un style excellent ?
Alors M. Cuvillier-Fleury se demande pourquoi le peuple a gardé « un souvenir fidèle à son poëte, malgré son silence de vingt-cinq ans. » Naturellement le critique attribue quelque peu cette popularité à ce que le poëte a « flatté les passions du peuple, caressé ses préjugés, célébré ses vices comme ses vertus, raconté ses joies et ses souffrances ; » et, naturellement aussi, le critique oublié de nous dire quelles sont ces passions, ces préjugés, ces vices : cet oubli se comprend. En effet, les passions, les préjugés, les vices dont veut parler M. Cuvillier-Fleury, ne relèvent pas de la morale éternelle, ne sont pas de ceux dont la nomenclature révolterait toutes les consciences, indignerait tous les esprits. Ces passions, ces préjugés, ces vices, ne sont justiciables que de la morale particulière d'un parti. C'est à ce parti que l'écrivain s'adresse, sûr qu'il sera compris et approuvé de lui, jugeant inutile de spécifier davantage, pour les profanes, une accusation qu'ils pourraient d'autant mieux récuser, qu'elle serait plus définie et par conséquent plus circonscrite.
Nous venons d'écouter les restrictions de l'homme politique , écoutons maintenant le jugement de l'homme de lettres :
N'est-ce pas aussi parce qu'il avait écrit dans un style à la
fois précis, brillant et ferme ', qui avait laissé trace sur ce fonds mobile des impressions populaires ? Si on s'est souvenu de lui, lorsque tant d'autres flatteurs du peuple étaient oubliés, c'est que, comme écrivain (nous parlons de la forme), il s'était plus respecté. C'est qu'il avait gravé plus profondément ce que d'autres avaient crayonné d'une main légère ou inbabile. Au niveau du peuple par les sentiments et les idées, il lui était supérieur par le langage, son succès dure encore. Le peuple aime que la langue qu'on lui parle porte plus haut que lui; ce qui ne l'empêche pas de la comprendre.
De ce passage, où l'on peut remarquer quantité de choses justes, nous ne relèverons qu'une seule épithète. Flatteur du peuple est une accusation qu'on a portée plusieurs fois contre le chansonnier, et que M. Sainte-Beuve, des premiers, a mis en avant : aussi n'est-ce pas l'accusation elle-même que nous voulons signaler, mais le ton avec lequel elle est lancée au passage. Cette accusation paraît si simple, si évidente à l'écrivain, qu'il ne la discute même pas, et ne songe à l'appuyer sur aucun fait Chantre du peuple et courtisan du peuple sont à ses yeux, dirait-on, deux expressions synonymes, et M. Cuvillier-Fleury semble croire qu'il ne viendra jamais à l'esprit de personne que Béranger n'ait pas été un flatteur du peuple qu'il aimait à coup sûr, et pour lequel il a toujours chanté. Cette façon calme de procéder, cette opinion tranquille que rien ne dérange ou ne fait hésiter, ont leur signification bonne à noter.
1 Ce n'est pas l'opinion de M. Bersot, en désaccord sur tous les points avec M. Cuvillier-Fleury, et qui reproche à « une multitude de chansons », de manquer de « la clarté de l'idée, de la facilité du tour, de la vivacité de la couleur. »
5'l BÉRANGER.
Longtemps M. Guvillier-Fleury a vécu non loin des cours, où la flatterie pousse et s'épanouit commis une fleur en serre chaude. Il a vu là le peu de sincérité de la plupart des dévouements, l'habile comédie des intérêts et des ambitions. De ce spectacle affligeant, auquel il a dû assister bien souvent, il est résulté chez lui une sorte de conviction, en tout cas une manière de voir toute spéciale. Grâce à ses souvenirs, grâce à de premières impressions reçues, les « bardes du Sacre » ont déteint, dans son imagination, sur le barde populaire. Il n'a pas compris que Béranger appartenait à un autre monde , et que si le peuple, comme les rois, a ses flatteurs, il a parfois aussi des amis désintéressés et convaincus qui partagent ses idées et ses sentiments, tandis que d'un roi on se partage seulement les faveurs ou le pouvoir. Hélas! nos souvenirs personnels, la société que nous avons fréquentée, les habitudes de notre esprit influent sur notre jugement et s'interposent comme autant de voiles épais entre nous et la vérité. — M. Cuvillier-Fleury a parfois soulevé un coin de ces voiles, et il a aussitôt entrevu le vrai Béranger. Il en est ainsi, quand il parle du prétendu bonapartisme du poëte populaire.
Nous savons de reste le fond de ses sentiments et de ses idées pendant les quinze années qui ont suivi la chute de l'Empire. Nous pensions tous a peu prés co.mme lui, sans le dire aussi bien. Nous chantions avec lui. Béranger ne nous apprenait pas à « aimer la patrie, » parole qu'on a prêtée plus tard à un jeune prince ; mais son patriotisme aidait le nôtre. Accablée par l'Europe, la France, ne se croyait pas vaincue. Vice ou vertu, cette présomption est dans le caractère fran-
çais. Béranger la traduisait en vers magnifiques, voila son