BONAPARTISME
Cette déclaration est fort claire, ces aveux sont l'expression exacte de la vérité même. Lorsqu'on accuse Béranger d'avoir trop chanté Napoléon, lorsqu'on avance qu'il a créé la légende impériale et contribué à certains résultats, on devrait du moins faire la part de chacun, et ne pas oublier que cette faute, si elle existe, tous ou presque tous les hommes de la Restauration l'ont commise avec lui : « Nous pensions tous à peu près comme lui. » Quand on s'appuie sur ses chansons napoléoniennes pour mettre en doute, pour nier au besoin, ses convictions révolutionnaires et sa foi républicaine, on devrait songer à certaines odes de Victor Hugo, au poëme d'Edgard Quinet, et se rappeler qu'il n'en est guère parmi nos contemporains, et je parle des plus grands et des meilleurs, qui soient purs de toute complicité dans cette imprudence. Aucun de ces hommes ne prévoyaient et ne pouvaient prévoir le retour inattendu de l'aigle, et Sainte-Hélène était si loin, qu'on prenait cet éloignement géographique pour un obstacle infranchissable. •
D'ailleurs, avait-on réellement le choix des moyens, en 1814 et en 1815? Au moment où la France vaincue voyait se dresser le fantôme de la contre-révolution, où les émigrés nous ramenaient le passé féodal, où toutes les conquêtes de 1 789 allaient peut-être nous échapper, comme nous échappaient les conquêtes territoriales de la République et de l'Empire, ne fallait-il pas ranimer ce peuple vaincu, cette nation découragée?
Ne fallait-il pas, pour lui rendre les mâles vouloirs et l'énergie d'une lutte désespérée, réveiller en elle le sentiment de sa fierté? Ne fallait-il pas s'appuyer sur un levier qui soulevât les masses et, par le patriotisme exalté, les ramener au culte trop longtemps délaissé de la Révolution ? Le danger était imminent, la menace foudroyante. Cette opposition, qu'on blâme et qu'on maudit aujourd'hui, éloigna le danger d'alors et rendit vaine la menace. Si, le lendemain, un autre danger s'est révélé, si le hasard des événements et la logique des fautes ont amené de nouvelles complications et la défaite momentanée de la liberté, il sied mal aux successeurs des hommes de la Restauration, à ceux qui ont influé sur les destinées du pays, de 1830 à 1852, de rendre Béranger responsable du chemin parcouru depuis qu'il s'est retiré de la lice et qu'il a cessé de combattre à leurs côtés. Il nous avait débarrassés des Bourbons légitimes, vous lui avez ramené l'Empire, et c'est vous qui l'accusez !
Qu'on y regarde de plus près encore, et l'on verra que ceux-là même qui l'attaquent avec le plus d'amertume, qui lui reprochent le plus cruellement son alliance avec les souvenirs glorieux de l'Empire, transformés par le chansonnier en souvenirs patriotiques, sont tout prêts à s'allier, au nom de la liberté, avec les légitimistes et les ultramontains, à donner la main, pour combattre l'adversaire du jour, aux adversaires irréconciliables de la démocratie.
De grâce, Messieurs, un peu de logique. A défaut de justice ayez, du moins, le bon sens, et, de la plume qui dénonce à l'univers la prétendue confusion faite
CUVILLIER-FLEtJRY. 5t
par Béranger entre le bonapartisme et la Révolution, ne signez pas un pacte avec la fusion orléanistelégitimiste ; au même instant où vous criez qu'il a sacrifié la liberté à la gloire, n'unissez pas le drapeau tricolore au drapeau blanc.
Cependant, si nous admettons avec M. Guvillier- Fleury que tous, sous la Restauration , suivaient la pobtique du chansonnier, et « chantaient avec lui ; » si nous savons gré au critique d'avoir courageusement proclamé cette vérité, nous n'admettons pas que tous les hommes de l'époque « pensaient à peu près comme le chansonnier. » Il allait, en intention, infiniment plus loin que l'immense majorité de ses confrères de l'opposition. Presque tous se seraient accommodés de la Restauration, pourvu qu'elle accordât certaines réformes ou certaines garanties. Béranger et le peuple voulaient à peu près seuls le renversement des princes légitimes. On l'a dit, avec raison : « Il était irréconciliable. » Ce qu'il demandait, c'était la chute du trône. Que les libéraux l'en blâment, nous le comprenons ; mais les démocrates et les révolutionnaires doivent l'en remercier, et, quand il travaillait pour eux, ce n'est pas sa faute s'ils se sont fait écraser sous les débris de l'édifice qu'ils battaient en brèche avec lui.
D'après M. Montégut, Béranger n'aurait rien compris au mouvement libéral de la Restauration, ni jamais partagé les aspirations du pays vers la liberté, pendant la période écoulée de 1815 à 1830. M. Guvillier-Fleury se connaît probablement en libéralisme aussi bien que M. Montégut; le drapeau du Journal des Débats porte les mêmes couleurs
que l'oriflamme de la Revue des Deux-Mondes, et pourtant M. Cuvillier-Fleury ne partage point l'avis de M. Montégut, puisqu'il nous dit fort nettement :
Béranger n'était pas un interprète moins fidèle de nos opinions libérales. Aux injures près, qu'il eût. le tort de mêler à ses critiques, nous n'aimions pas plus que lui la politique dans la sacristie, la congrégation près du trône, le jésuitisme dans nos écoles, l'espionnage dans nos maisons, ni ces résurrections féodales, ni ces répressions sanglantes qui renvoyaient, nous disait-un alors, « le blasphémateur devant son juge naturel. » Voilà ce que nous n'aimions pas plus que Béranger. Était-ce un crime ? Repentons-nous beaucoup, je le veux bien; mais souvenons-nous un peu. Sans tout donner à Lisette, ne refusons pas tout à Béranger.
Que pense M. Montégut de l'ironie charmante avec laquelle M. Cuvillier-Fleury consent « à se repentir beaucoup, » à condition toutefois qu'il lui sera permis de se « souvenir un peu ? » A la vérité l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes est trop jeune pour se souvenir, et cela explique qu'il ait tout oublié en parlant de la politique de Béranger, — tout oublié, disons-nous, moins le programme signé de M. Charles de Mazade.
Au reste, dans toute cette partie de son travail, M. Cuvillier-Fleury montre un grand amour de l'impartialité. Chaque fois qu'il parle du rôle politique du poète, c'est avec une extrême modération et l'équité d'un homme qui se rappelle au fur et à mesure les passions, les craintes dont la nation était agitée après le retour de Louis le Désiré.
Béranger, dit-il encore, était un lutteur qu'animaient les applaudissements de la galerie. Sous ij étions tous. S'il a dé-
CUVILI.IER-FLEURY.
passé plus d'une fois les bornes d'une contradiction honnête et d'une satire légitime, n'était-ce pas un peu notre faute? ... Béranger s'est échauffé au jeu comme Beaumarchais. 11 s'est fâché comme Voltaire. Moins heureux que le philosophe de Ferney, il a expié les excès de sa verve et de son langage.
Sans doute, les applaudissements de la galerie animaient Béranger, .et la galerie, c'était le pays presque entier. Ici, toutefois, il convient d'établir une distinction importante, car, en l'oubliant, nous serions amenés à méconnaître tout un côté, et le plus honorable, du caractère de Béranger. La galerie dont parle M. Cuvillier-Fleury avait ses premières et ses secondes places : les fauteuils où s'asseyaient les membres de l'opposition, l'aristocratie intelligente de la nation; les banquettes où la foule s'entassait ardente et anonyme. Or les applaudissements de l'opposition ne manquèrent jamais au poëte, le lendemain diune de ses grandes victoires, lorsque les banquettes en avaient^d'abord entonné le Te Deum retentissant, mais souvent les meilleurs amis du chansonnier, les ,coryphées et les grands orateurs de son parti, l'abandonnèrent la veille de la bataille, et se séparèrent de lui au moment du danger. — Vous allez trop loin, lui disait-on ; vous compromettez par vos exigences les résultats acquis; nous ne voulons qu'un changement de ministère, la modification de quelques articles de loi, et vous marchez à une révolution.
Lui-même nous raconte, dans sa Biographie, une de ces étranges faiblesses de l'opposition d'alors :
Le parti libéral était dans le plus grand désarroi : de
folles espérances venaient de s'évanouir et les meneurs de l'opposition semblaient saisis d'une sorte de panique. Le moment était donc bien choisi, puisque l'apparition de mes volumes, longtemps attendus, et que le procès que tout faisait pressentir, et qui devait les dorer sur tranche, comme je disais alors, pouvaient être un moyen de réchauffer un peu l'opinion qu'un rien abat, qu'un rien peut relever. Plusieurs libéraux, et des plus riches, qui, six mois auparavant, me poussaient à cette démonstration, voulurent alors l'entraver. Comme je publiais par souscription, tel qui s'était fait inscrire pour un nombre énorme d'exemplaires, en m'excitant à faire tirer à plus de 10,000, me signifia, au dernier moment, de ne pas faire imprimer ou de retirer son nom de la liste des souscripteurs. Rien ne m'arrêta; au contraire, j'en fus plus convaincu de la nécessité de ce coup de feu d'une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient l'honneur de passer pour ses chefs les plus vigoureux. Manuel pensait comme moi, et, grâce à mon ami M. Bérard et à quelques autres amis fidèles, mes deux in-12, imprimés non sans quelques difficultés chez Firmin Didot, parurent en octobre, tirés à 10,500 exemplaires ••
Donc, au moment où les riches meneurs du parti libéral s'abandonnaient, où les hommes réputés pour leur vigueur se retiraient de la lice, Béranger y rentrait, malgré son isolement et le blâme de ses amis politiques, sachant qu'il allait perdre sa modique place et s'attirer un procès. Ce courage civique, le chansonnier l'a eu plusieurs fois. La galerie l'applaudissait et tout le monde y était, certainement; mais, il ne faut pas négliger ce détail qu'une notable partie des spectateurs applaudissaient à contrecœur et après coup, et que Béranger, interprète des
1 Ma Biographie, p. 156, 157 (édit. in-18).
sentiments de la foule, ne recevait de personne un mot d'ordre ou le commandement d'agir.
Ce passage est d'ailleurs, tout porto à le supposer, un de ceux qui ont si fort irrité M. Montégut, un de ceux qu'il trouve trop sages, trop modérés, trop discrets. En effet, Béranger ne nomme aucun de ces chefs du parti libéral qui refusèrent leur souscription, et trahirent, dans une circonstance grave, les intérêts de la liberté, dont ils s'étaient faits les défenseurs d'office. Le chansonnier n'a pas voulu exercer une vengeance tardive contre ces hommes, morts aujourd'hui, ou, du moins, trop âgés pour que leur influence personnelle soit longtemps prépondérante. Les dénoncer n'eût profité à personne. Les mêmes faiblesses se rencontreront toujours dans tous les partis, et, à la discrétion de Béranger, nous ne voyons guère que la curiosité de M. Montégut qui ne trouve pas son compte. Il s'agit là, pourtant, nous le répétons, de libéraux, de vrais libéraux, il n'y a pas à en douter, de ces libéraux mis par M. Montégut si fort au-dessus du chansonnier, au nom de leur amour éclairé — quoique peu vaillant — de la liberté. M. Montégut ne devrait-il pas savoir quelque gré à l'historien qui lui laisse ses idoles intactes ?
Il devrait aussi se rappeler que « le nom de Louis- Philippe, dans un temps où la diffamation de son caractère et de ses actes défrayait les journaux démagogiques, ne figure pas une seule fois, même par allusion, dans les chansons de Béranger, soit celles de 1833, soit les dernières. » C'est M. Cuvillier-Fleury qui fait cette remarque, à laquelle il ajoute comme n. 4
corollaire, la citation d'un mot de Béranger rapporté par M. Savinien Lapointe : a Nous avons des libertés autant qu'il nous en faut. Si nous en avions d'avantage, nous ne saurions qu'en faire. »
Lorsque nous voyonsaujourd'huitouslesjournaux, toutes les revues de l'opposition soit libérale, soit démocratique, inscrire sur leur drapeau : « libertés constitutionnelles, responsabilité des ministres, etc.,» comprend-on que ces mêmes journaux, ces mêmes revues osent prétendre que Béranger préférait la dictature au pouvoir constitutionnel, parce qu'il se déclarait satisfait momentanément de ces libertés dont ils pleurent l'absence, dont ils rêvent le retour? Si l'on avait suivi les conseils du chansonnier ; si l'on avait profité de cette bonne fortune de dix-huit ans de régime parlementaire, pour travailler à « l'organisation de la démocratie, » — c'est-à-dire, si l'on avait éclairé, affranchi réellement le peuple ignorant et nécessiteux, et résolu les problèmes d'économie sociale d'où dépend l'avenir, — la liberté politique n'aurait pas succombé, au jour des revendications populaires.
Du reste, M. Cuvillier-Fleury revient encore, pour la troisième ou quatrième fois, sur le bonapartisme de Béranger, et toujours en termes aussi clairs, avec une intelligence aussi vraie de cette partie de l'œuvre militante du chansonnier. A propos du règne de Louis-Philippe, lé judicieux critique nous rappelle des faits trop oubliés :
On sait le soin que de son côté le gouvernement de juillet voulut prendre de la gloire posthume de Napoléon, au milieu de quelles fêtes il rétablit ses statues, quel musée il ouvrit
à son histoire, quelle mission il donna au plus populaire de
ses princes Béranger a fait comme nous et dans le même
temps
Le gouvernement de juillet, ne croyant plus à la réalité du bonapartisme, en avait restauré l'image. Béranger ne pouvant plus se servir dans un combat d'opposition de l'épée du héros, s'en sert comme d'un archet commode sur sa guitare de troubadour.
Telle est, nous le répétons, la vérité, et nous sommes heureux qu'elle sorte d'une bouche autorisée et libérale. Ainsi s'expliquent les dernières chansons napoléoniennes de Béranger, les plus faibles de toutes, d'ailleurs, car il faut le remarquer, du moment où le poëte retiré de l'arène chante Napoléon, sans arrière-pensée d'opposition et de lutte anti-bourbonnienne, l'inspiration lui fait défaut: ses vers sentent l'effort et nous laissent froids. Il y a là de l'amplification, il n'y a point d'enthousiasme. Une petite vanité d'auteur travaillant pour la postérité l'a égaré. Ce sujet l'avait si bien soutenu jadis qu'il y compte toujours. Il en attend après sa mort un nouveau succès, cette fois purement littéraire, et ne s'aperçoit pas qu'il n'était éloquent en parlant de Napoléon que lorsqu'il songeait à Louis XVIII. La révolution de 1830 n'a pas seulement, comme il le disait, détrôné la chanson, elle a surtout tari, dans l'écrivain lui-même, la source poétique de ce que l'on veut appeler, par tactique de combat, son bonapartisme.
Jusqu'à présent nous avons écouté M. Cuvillier- Fleury, critique littéraire et contemporain des luttes de la Restauration. Jusqu'à présent ses souvenirs
ont joué un plus grand rôle que ses opinions, et il a montré, à certains égards, une réelle impartialité, par cela seul qu'il a replacé Béranger, homme politique, dans son véritable milieu.
Malheureusement le collaborateur distingué du Journal des Débats ne restera pas longtemps sur ce terrain, et, bientôt, le désir de tout interpréter, le besoin de diminuer un adversaire, vont l'entraîner à d'injustes restrictions, à de fausses appréciations.
Le caractère de Béranger sera l'écueil contre lequel ira se briser l'impartialité du critique. A force de vouloir être sagace, il cessera d'être vrai.
Il s'attaque d'abord aux sentiments de l'homme, et prétend que « dans la femme Béranger n'a jamais aimé qu'un instrument de plaisir, peut-être, — ajoute-t-il comme une sorte d'excuse, — parce qu'il n'a jamais connu sa mère. »
Nous accepterions cette excuse, qui a bien sa valeur, si, en effet, Béranger n'avait envisagé la femme qu'au point de vue du plaisir matériel, mais, dans son second article, M. Cuvillier-Fleury cite le passage suivant extrait de Ma Biographie :
Peut-être n'ai-je jamais parfaitement connu ce que nos romanciers appellent l'amour ; car je n'ai jamais regardé la femme comme une épouse, ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran ; et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donné ! ..
Il ressort d'abord de cette citation que la femme, aux yeux du poëte, n'était pas uniquement « un instrument de plaisir, » puisqu'il lui donne la fonction d'amie, celle de toutes où il entre le moins des sens et le plus du cœur.
Malgré cela M. Cuvillier-Fleury ne revient pas sur son premier jugement, et se contente de tirer de cette citation incomplète la conclusion suivante, où l'on pourrait relever une certaine naïveté :
Telle est la théorie de Béranger; Une croit pas à l'amour ; mais si l'amour n'existait pas, lui répondrons-nous, il faudrait l'inventer.
A ce sujet nous ferons deux observations. D'abord Béranger ne dit nullement « qu'il ne croit pas à l'amour, » ce qui serait une sottise. Il dit seulement qu'il ne l'a « peut-être » jamais parfaitement connu tel que les romanciers nous l'ont dépeint, et ceci est fort différent. Ne pas croire à l'amour, ce serait le nier, or, le chansonnier avait trop de bon sens pour nier un sentiment dont il avait dû constater l'existence, en le voyant se manifester bien des fois autour de lui. Ce qu'il nie, sans doute, au fond, c'est la sainteté de cette passion, le caractère sublime qu'on lui attribue de nos jours, et qui tend à la mettre au-dessus de tous les autres amours, amour de la patrie et amour du devoir.
En second lieu, nous ne comprenons guère cette exclamation de M. Cuvillier-Fleury : — « Si l'amour n'existait pas, il faudrait l'inventer! » — Cet enthousiasme inattendu a lieu d'étonner de la part d'un critique sérieux, sévère même, à moins qu'il ne faille supposer à cet axiome une portée philosophique dont le sens nous échappe .
Nous savons bien que les romanciers ont inventé quelque peu l'amour, et qu'ils l'inventent tous les jours à la plus grande joie de leurs lectrices, et dans
l'intérêt du succès : nous savons aussi que l'amour est un précieux auxiliaire en littérature, et qu'on lui doit des pages magnifiques ; mais il y aurait lieu de s'entendre sur cette passion, que chacun conçoit d'une façon si différente, et à laquelle tout le monde donne le même nom.
Elle a son utilité, qui le nie? sa précieuse utilité, comme toutes les passions. C'est un puissant ressort de la nature humaine, qui, à un moment donné, la soulève énergiquement, pour la jeter dans l'action : ce n'est point une vertu, ni une force indépendante, douée de sa vie propre et nécessaire. L'amour icibas nous semble jouer le rôle d'un dièze à la clef, dans un morceau de musique : il hausse le ton, il ne change pas la mesure, ni le motif. Le morceau garde sa valeur intrinsèque, et tous les dièzes de la gamme n'enlèveront jamais la médiocrité à une œuvre médiocre.
En est-il autrement de l'amour chez l'homme? Non, certes. D'un égoïste, il augmente l'égoïsme, d'un vaniteux, la vanité, de même qu'il ajoute à la générosité des êtres dévoués, et qu'il embellit ou surexcite les rêves d'une imagination ardente. L'individu reste ce qu'il était, avec une énergie plus grande sur le point donné de sa faculté dominante. Ce sentiment n'a donc rien de particulièrement respectable. S'il exerce une influence caractéristique, elle est plutôt mauvaise que bienfaisante. En effet, plusieurs de nos passions embrassent un grand nombre d'objets. Le patriotisme, par exemple, nous lie intimement à tous les actes de la vie d'un peuple entier, et nous rend solidaire de millions de nos
semblables. La politique, la science, nous rattachent, par divers liens, à l'existence de l'humanité ellemême, et nous élèvent réellement, en nous désintéressant de notre propre personne, tandis que l'amour, n'ayant jamais pour objet qu'un seul être, et reposant essentiellement sur l'élimination de tous les autres, rétrécit notre horizon, développe la personnalité en la doublant, et crée toujours un égoïsme momentané, je l'admets, mais qui dure autant que l'amour, et se renouvelle avec lui.
Les joies qu'il nous donne sont immenses, le motif en est petit, et, si l'absence de la faculté d'aimer nous paraît regrettable, — une faculté de moins n'est jamais une vertu de plus, — sa prédominance devient dangereuse pour les sociétés.
Cette passion est favorable aux arts : toutes les vierges de Raphaël la racontent. Elle inspire la poésie intime, elle apporte au théâtre, au roman, leur élément dramatique le plus fécond et le plus populaire, car tout le monde éprouve à sa façon, à un moment donné, ce sentiment qui se plaît partout, même dans le ruisseau, et que la courtisane peut connaître aussi bien que la jeune fille, le lâche non moins que le héros.
Béranger l'a sans doute éprouvé, lui aussi, quoique tardivement, — nous le savons aujourd'hui par diverses révélations, — mais il l'a peu chanté, ayant consacre ses vers à d'autres douleurs et à d'autres espérances moins personnelles, aux douleurs de la patrie vaincue, aux espérances de la Révolution menacée.
M. Cuvillier-Fleury, disons-nous, n'a pas cité le
passage entier où Béranger parle de l'amour et des femmes. Il convient d'y ajouter les lignes suivantes :
La tendresse pleine d'estime que ce sexe m'a inspirée dès ma jeunesse n'a cessé d'être la source de mes plus douces consolations. Ainsi j'ai triomphé d'une secrète disposition à l'humeur noire, dont les retours devinrent de moins en moins fréquents, grâce aux femmes et à la poésie. Il me suffirait de dire grâce aux femmes, car la poésie me vient d'elles.
Ce passage nous paraît exquis de délicatesse et de sensibilité, et nous y trouvons, rendu à la femme, le plus bel hommage, et le plus touchant, qu'elle puisse désirer.
Ainsi cet homme qu'on accuse de n'avoir vu dans la femme qu'un instrument de plaisir, ne s'exprime sur les femmes qu'avec une « tendresse pleine d'estime; » il déclare leur devoir ses plus « douces consolations. » Elles ont dissipé sa mélancolie, et la poésie lui vient d'elles. Il avait déjà dit qu'il les regardait comme des amies que Dieu nous a données. Que manque-t-il donc au sentiment qu'il leur porte ? Ni la tendresse, cà coup sûr, ni la respectueuse estime, ni la reconnaissance, ni, chose beaucoup plus rare, la consécration de leur égalité avec l'homme. — On l'a répété depuis longtemps, il n'y a d'amitié qu'entre égaux. Regarder la femme comme une amie, c'est l'associer à l'homme, en faire sa compagne et sa confidente, partager avec elle tout ce que l'homme possède : le monde moral et le monde physique ; l'initier aux grandes luttes de l'intelligence , aux grands triomphes de la volonté ; lui donner la place qu'elle n'a jamais eue, la
seule qu'elle devrait envier, si elle est digne de l'occuper.
Ce qui manque à ce sentiment, chez Béranger, c'est un peu de cette passion violente mais exclusive, ^éclatante mais égoïste, que nous confondons, depuis Rousseau , avec l'amour , et qui n'en est qu'une des formes. Cet amour affranchit d'abord la femme de tous les devoirs et de toutes les vertus, pour la livrer ensuite à tons les caprices de la plus .capricieuse des passions: esclave ou tyran, tel est le dilemme. M. Guvillier-Fleury voudrait qu'on l'inventât, s'il n'existait pas; que M. Cuvillier- Fleury se rassure, cet amour existe, il existera tou jours : il est et il sera infiniment plus répandu que l'amour-amitié de Béranger. En revanche, il ne fera jamais « d'une amante une amie, » et, quand il aura passé comme un ouragan, il ne laissera dans les cœurs qu'un vide affreux et une lassitude profonde.
Qu'avons-nous perdu, d'ailleurs, à ce que le chansonnier n'ait guère connu cette forme d'une des mille passions de l'homme ? Quelques beaux vers éloquents, quelques accents magnifiques, je n'en disconviens pas, mais tant d'autres les ont écrits ces vers, les ont trouvés ces accents ! Ne sommesnous pas assez riches déjà de ce côté, et craint-on que la source des inspirations personnelles se tarisse ? Le poète a, du reste, chanté sa façon particulière de comprendre l'amour, et nous y avons gagné, comme on l'a déjà vu, la Bonne Vieille, œuvre d'un ton plus rave, plus original. A chacun son rôle, à chaque poète son genre.
Comment M. Cuvillier-Fleury, — puisqu'il sepique d'être moraliste à l'égard de Béranger, et le dissèque munitieusement, afin de lui découvrir quelque infirmité cachée, — n'a-t-il pas compris que cet amourpassion eût été une antinomie, une contradiction chez Béranger, nature d'équilibre par excellence, en qui le bon sens seul prédomina toujours ? Toute qualité n'est-elle pas la négation de la qualité contraire ? Quand on juge un homme, il faut le prendre tel qu'il fut, et le comparer à lui-même, au heu de lui demander l'impossible, et de chercher en lui certaines facultés qu'il eut payées du prix de ses meilleures facultés. Nul n'est complet : le programme de nos richesses intellectuelles devient aussi le programme de nos misères. La justice, la vérité résident dans une compensation. Ici elles consistaient à dire : il n'eut pas les élans de la passion, il eut la profondeur du sentiment.
M. Cuvillier-Fleury, à peu de jours d'intervalle, a eu deux manières de voir sur la conduite de Béranger depuis 1830 jusqu'au moment de sa mort.
lre MANIÈRE.
Béranger s'est toujours vieilli, peut-être pour rester jeune. Le calcul n'était pas mauvais. Se dire vieux à cinquante ans ',
1 En maux cuisants vieillesse abonde :
C'est la goutte qui.nous meurtrit ; l.a cécité, prison profonde ; La surdité dont chacun rit.
Pais la raison, lampe qui baisse, . N'a plus que des feux tremblotants Enfants, honorez la vieillesse!
Hélas 1 hélas ! j'ai cinquante ans.
CUYILLIER-FLEURY. 71
se retirer du monde, fuir les affaires, éviter le bruit, tourner le dos à la politique, commencer une retraite qui dure un quart de siècle, dans le siècle le plus affairé et le plus bruyant de notre bistoire, échapper à la popularité par la solitude et à l'importunité de sa propre gloire par le déménagement continu, c'est là ce que nous voyons laire à Béranger pendant toute cette période qui comprend ses Dernières chansons. Béranger n'a aimé la foule, ni pendant sa vie, ni après
sa mort Il aimait le peuple pour le chanter, non pour s'y
confondre....
Toute la politique de Béranger, après celle qu'il fit un moment en 1 830, fut d'échapper aux regards, d'isoler sa vie, de cacher sa gloire. « J'ai eu autant de mal à ne rien être, disait-il encore, que certains ambitieux à être quelque chose.»
Dans tout ce passage, où se trouvent constatés des faits patents et connus, M. Cuvillier-Fleury n'approuve ni ne blâme, il raconte, mais on devine faciment qu'il ressent des défiances insurmontables, et que tant de sagesse l'étonné, comme M. Montégut, sans le convaincre d'une façon définitive.
Nous avons souligné le mot « calcul. » En effet, quand on interprète la conduite d'un homme, il y a toujours deux interprétations possibles : une bonne et une mauvaise. Quelquefois on hésite entre les deux, puis on choisit, à moins qu'on ne les combine toutes les deux, ce qui est souvent la véritable manière d'être juste. M. Cuvillier-Fleury n'hésite pas, ne choisit pas, ne combine pas : il prononce à priori. Sans se demander si la prudence et le triste exemple de tant d'hommes se survivant à eux-mêmes n'engageaient pas naturellement Béranger à se retirer de bonne heure de la lice, à abdiquer un rôle
qu'il n'avait plus la force de soutenir, et qui, d'ailleurs, n'était plus dans les circonstances, — car la chanson politique a son temps, et toutes les époques ne lui sont pas également favorables, — l'éminent critique déclare qu'il y a calcul, de même qu'il avait déclaré précédemment que Béranger était un /lenteur du peuple. Je ne crois pas, à la vérité, qu'il y ait mauvaise intention de la part de l'écrivain, ou parti pris défavorable au chansonnier; on dirait plutôt que le critique ne suppose pas qu'il puisse en être autrement. Chez M. Montégut faisant un portrait analogue de Béranger, on sentait une antipathie certaine contre Béranger; chez M. Cuviliier- Fleury, on craint de deviner une habitude générale de l'esprit, une opinion tranchée sur les motifs probables de nos actions. 'Ce qui nous amène à, cette conclusion, c'est la concision et la simplicité de son style en pareil cas. Son affirmation lui parait démontrée par elle-même : il ne l'appuie sur rien, et juge même inutile d'y insister. A peine y revientil d'une façon incidente, et pour rappeler seulement qu'il a déjà signalé le fait :
Puisqu'il ne voulait être ni préfet, ni conseiller d'État, ni ministre, ni député, ni académicien, il comprit que son rôle
était lini Il rentra dans la retraite. J'ai dit que c'était un
ion calcul.
Cependant, il lui naît tardivement un léger scrupule. Il se rappelle tout à coup qu'on a longtemps parlé du désintéressement de Béranger, et qu'un grand nombre de gens naïfs en parlent encore trèssérieusement. M. Cuvillier-Fleury croit si peu à ces
choses-là, qu'il avait oublié de mentionner ce bruit populaire. En critique intègre, en historien exact, il comble d'un mot cette lacune involontaire, et ajoute :
Au fait, cette porte fermée sur un aussi grand nom, ce silence de vingt-cinq ans obstinément gardé en dépit de toutes les provocations, ce recueil de vers qui attend chez le notaire au fond d'une armoire, sous la garde de trois cachets, ce parti pris d'ingénieuse paresse et de railleuse impuissance, est-ce là un vrai désintéressement de la gloire humaine ?
La question se résoud d'elle-même, — aux yeux de celui qui la pose, du moins, — car M. Guvillier- Fleury se contente du point d'interrogation. Ni en morale, ni en géométrie, on ne discute les axiomes : les axiomes de M. Cuvillier-Fleury ne sont pas consolants.
Toutefois la question nous paraît mal posée. Nous ne prétendons pas que Béranger se fut réellement désintéressé de toute « gloire humaine. » Plein du sentiment de sa valeur, quoique sans vanité, il tenait à conserver intact le nom auquel il croyait avoir droit, et n'affectait nul dédain du jugement que l'avenir porterait de ses œuvres et de son rôle. Il comprenait que son auréole populaire perdrait quelques-uns de ses rayons, et, d'avance, lui-même, avec un extrême bon sens et une modestie exagérée, il établissait le bilan de son mérite et de sa gloire future ; mais il espérait vivement laisser un souvenir aimé, une trace ineffaçable dans l'histoire politique et littéraire de son siècle.
Aussi , quand on parle du désintéressement du chansonnier, est-ce du désintéressement de l'homme et H. 5
74 BÈRANGEft»
non pas du po'ète qu'on entend parler. On ne veut pas dire — ce serait une chose absurde — que l'écrivain n'aimait pas la gloire et dédaignait la postérité ; on veut dire seulement que le citoyen, satisfait du triomphe de ses idées, a dédaigné le pouvoir et prouvé qu'il ne mêlait aucun intérêt bas ou tout au moins personnel à son amour pour le peuple, à sa foi démocratique ; on veut dire que l'homme privé n'a jamais sacrifié son indépendance au désir d'acquérir des honneurs ou d'obtenir des pensions officielles, et qu'il avait le droit d'écrire, après 1830:
Ta part est belle à ces grandes journées, Où du butin tu détournas les yeux.
Leur souvenir couronnant tes années, Te suffira, si tu sais être vieux.
En un mot, on veut dire que, de nos jours, il sut rester pauvre, et se contenter du modeste titre de chansonnier.
Néanmoins M. Cuvillier-Fleury, qui est de trèsbonne foi, parfaitement sincère , tout à fait audessus des mesquines tactiques et des petites haines inintelligentes que la popularité du poète a suscitées autour de lui, se laisse ébranler par la lecture des Dernières chansons, et arrive à se contredire, à se réfuter lui-même.
Après avoir taxé la retraite de Béranger de « bon calcul, » après lui avoir reproché la persistance de son antipathie « contre les rois, contre les riches, contre les prêtres, contre les mouchards, contre tous ces plastrons traditionnels de sa muse satirique, » le critique ajoute :
Combien nous l'aimons mieux quand il est, s'il est permis de le dire, dans la vérité de son nouveau rôle, un solitaire décidé et convaincu, un satirique désarmé, un chansonnier en réforme d'emploi, sans autre traitement qu'une honorable pension que lui paye son éditeur, un ami de la belle nature, etc..
Alors il cite une pièce fort belle sur le Bonheur, et continue en ces termes :
J'ai cité cette pièce presque entière parce qu'elle donne l'idée de beaucoup d'autres, inspirées par le même sentiment de modération calme et résignée, qui est, pour un grand tiers, le fonds de ce livre ',. Les taches n'y font rien. Elles sont le fait de l'âge. L'inspiration vient du cœur. Elle nous toucherait moins, si elle n'était qu'un cri d'impuissance et de regret. Béranger est un « volontaire » de la solitude. Son âme est plus près, en toute chose, du désintéressement que du dépit. C'est là sa vraie valeur morale. Nous pensons même, sur ce point, beaucoup plus de bien de Béranger qu'il n'en paraît penser lui-même, lui qui disait en 1833 : « La révolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune. Je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut
résister Je n'ai pas l'amour des sinécures, et tout travail
obligé m'est devenu insupportable. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc! Je faisais de la
paresse » Disons à notre tour : N'est pas paresseux qui
veut à ce prix-là.
Telle est la première manière de M. Cuvillier- Fleury sur Béranger. Le critique s'y montre, en somme, très-favorable au poète, indulgent pour le chansonnier politique, dont il explique parfaitement
1 Les Dernières chansons.
le prétendu bonapartisme, défiant à l'égard dé l'homme, qu'il finit, à son corps défendant, par reconnaître réellement désintéressé.
Malheureusement, l'écrivain cède ici à l'évidence des faits, mais sa conviction n'est pas profonde. Il voit, il touche du doigt, et l'on sent en lui quelque chose qui proteste malgré tout : cela trouble ses idées et blesse sa raison. Il suffira du moindre choc pour le ramener à son opinion naturelle.
2e MANIÈRE.
M. Cuvillier-Fleury, qui craignait bien un peu d'être dupe, a lu Ma Biographie avec une vive anxiété, et ses prévisions n'ont pas été trompées :
Il faut bien en prendre son parti, s'écrie-t-il : Béranger n'était
ni un héros, ni un malfaiteur, ni un sage, ni un scélérat
Béranger, le talent à part, était quelqu'un comme nous tous, plus ou moins, un homme du milieu de l'humanité, entre les très-grands et les infimes, sans vertu supérieure, sans vices exceptionnels, incapable de faire le mal froidement, trèsenclin à faire le bien s'il ne coûtait guère, une nature moralement médiocre, avec d'honnêtes instincts, un caractère, pour tout dire, inférieur à son esprit et fort au-dessous de sa renommée. Où ai-je puisé cette impression qui pourra bien ne plaire à personne? Dans la Biographie même de Béranger, écrite par lui-même, cent pages d'une prose excellente, d'un intérêt soutenu et d'un ton sincère.
Du moins, M. Cuvillier-Fleury exprime franchement son impression. Gomment va-t-il la justifier? Il entre d'abord dans l'analyse de la vie du poëte, et, reprochant, le premier, je crois, à Béranger, son
peu de goût pour l'état militaire, nous raconte, en quelques phrases ironiques, « avec quelle anxiété le chansonnier entendait, à seize lieues de distance, le canon des Anglais assiégeant Valenciennes ; avec quelle joie il apprit que l'artillerie de Bonaparte avait emporté Toulon. »
Ce passage, écrit en style mordant et modéré tout à la fois, a été mis à contribution par M. Pelletan, qui, trouvant, dans le travail de M Cuvillier- Fleury, une remarque peu sérieuse, s'en est aussitôt emparé comme de son bien propre. Nous avons traité cette question, lorsque M. Pelletan nous en a fourni l'occasion, et nous n'y reviendrons pas. Cependant, nous ferons remarquer que M. Guvillier- Fleury signale le fait et le blâme avec esprit et bon goût, tandis que M. Pelletan s'abandonne à de grossières insultes délayées dans le style déclamatoire et passé de mode que chacun lui connaît. Nous avions déjà signalé la même différence de ton entre M. Sainte-Beuve et M. de Pontmartin. Qu'on relise les deux écrivains, puis, à la suite, les deux pamphlets qui ont succédé à leurs articles, et l'on verra que le parallèle est d'une exactitude frappante. Qu'en conclure, sinon que la violence augmente à mesure que le talent faiblit, et que les gros mots viennent quand les idées s'en vont?
D'ailleurs, le critique du Journal des Débats voit désormais tout en noir. Quoique Béranger fasse ou dise, il ne trouvera pas grâce devant la sévérité de son juge.
Enfin, un jour à bout de ressources, il nous raconte qu'il se retira bien content dans une mansarde au sixième étage, avec
une magnifique vue sur les toits et les cheminées du boulevard Saint-Martin. Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans ! Beaucoup de lecteurs ont pris ce refrain de Béranger pour un souvenir d'amour. — vOn sait jusqu'à quel point M. Cuvillier-Fleury tient à l'amour, puisqu'il voudrait même qu'on l'inventât, s'il n'existait pas.)— Ce refrain voulait dire : qu'on est bien dans un grenier, quand on sort des tripots de l'usure et des intrigues du royalisme.
Voul*it-il dire cela seulement, ce refrain aurait encore sa valeur ; mais il méritait un commentaire plus complet. Il y avait à signaler la force et la droiture, l'inébranlable honnêteté de cet enfant,
.... Dans une coupe amère, En orphelin, par le sort allaité,
qui de son contact avec l'or en garde seulement le mépris. La fièvre des richesses ne le gagne pas un instant. A dix-huit ans, maniant chaque jour des sommes considérables, encouragé à la dissipation par les prodigalités de son père, il se condamnait volontairement, par probité, par raison aussi, car il prévoyait une catastrophe prochaine, à loger dans une « mansarde sans feu, où la neige et la pluie inondaient souvent son ht de sangle l. »
En effet, la misère survient : plusieurs capitalistes, « convaincus, malgré son extrême jeunesse, de ses aptitudes financières et de sa probité... lui proposent des fonds assez considérables pour recommencer des affaires : son père le poussait à accepter, ce fut en vain. — Le métier m'inspirait
1 « L'opulence de ton père ne durera pas, m'avait dit ma tante ; et ce mot avait réglé ma conduite. » (If a Biographie.)
CUVILLIER-FLEUKY. 79
un tel dégoût, continue-t-il, que j'aimai mieux rester pauvre que de retourner à cette Bourse, où je n'ai jamais pu remettre les pieds sans un frisson d'épouvante l. »
M. Cuvillier-Fleury ne trouve là rien d'exceptionnel, rien de supérieur. Au moment où nous venons de signaler quelques axiomes assez peu consolants du critique, n'est-ce pas le cas de se demander si, maintenant, il ne se fait point des illusions sur la nature humaine. Gonnait-il, en réalité, beaucoup de jeunes gens de dix-huit ans qui soient disposés à repousser la fortune, et qui se consolent de monter leurs six étages en s'écriant :
Tenez-moi lieu de mère, Déesse de la liberté!
Du reste, avec plus d'attention, l'écrivain aurait vu dans Le Grenier autre chose encore que le dégoût « des tripots de l'usure et des intrigues du royalisme ; » il y aurait vu même de I'amour :
Lisette ici doit surtout apparaître, Vive, jolie, avec un'frais chapeau :
Déjà sa main à l'étroite fenêtre Suspônd son châle en guise de rideau.
Sa robe aussi va parer ma couchette ; Respecte, Amour, ses plis longs et flottants. J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans 1
Ailleurs, cependant, M. Cuvillier-Fleury, qui donne volontiers l'interprétation la plus défavorable, mais qui ne se refuse pas à constater la vérité,
1 Ma Biographie.
quand elle lui apparaît claire et convaincante, cite ce passage remarquable de Ma Biographie :
Les hommes désintéressés qui sont mêlés au mouvement politique ont bien besoin d'avoir foi dans le peuple. Cette foi ne m'a jamais manqué..
Puis il ajoute :
Telle était donc la foi de Béranger, sa vraie mission ; le reste n'était rien.
Nous ne comprenons pas très-bien ce que M. Cuvillier-Fleury entend par le « reste, » et sa pensée nous semble un peu obscure ; mais il écrit aussitôt à la suite, avec une netteté qui l'honore :
Ceci est l'immortel honneur de Béranger : il aimait le peuple, non comme un tribun qui l'exploite, ou comme un ambitieux qui monte sur ses épaules pour s'élever; il l'aimait non pour avoir reçu du ciel mission de le sauver Béranger aimait le peuple pour avoir souffert avec lui, souffert comme lui.
Fallait-il que la plume libérale de M. Cuvïllier- Fleury se chargeât d'appreadre à certains démocrates, — qui ne semblent guère se douter comment on l'aime, puisqu'ils s'y connaissent si mal, — jusqu'à quel point Béranger a aimé le peuple?
M. Guvillier-Fleury nous dit encore, à ce propos :
Il a eu toute sa vie cet instinct du cœur qui tient le mieux la place de toutes les autres vertus, et que les plus austères ne remplacent pas, l'instinct de la chanté évangélique.
Tel est pourtant l'homme que l'écrivain trouve sans « vertu supérieure, moralement médiocre, d'un caractère inférieur à son esprit. »
Où M. Cuvillier-Fleury place-t-il donc la supériorité ? A quels signes reconnaît-il une âme non médiocre, un caractère digne de quelque estime? Jusqu'à présent qu'a-t-il reproché à Béranger? — De ne pas avoir connu l'amour , et d'avoir évité la conscription. Est-il bien nécessaire, pour obtenir grâce aux yeux du critique, de se suicider comme Werther, ou d'enclouer les canons de l'ennemi sous la mitraille? Hélas! non. Pour réaliser l'idéal de l'homme vraiment supérieur, une seule chose manque au chansonnier. — Laquelle ? — Partager les opinions politiques de M. Cuvillier-Fleury. — Luimême nous le dit en d'autres termes :
Béranger a gardé..... ses haines politiques On aimerait
que la vieillesse eût affaibli chez lui ces rancunes implacables qui avaient entraîné son âge mûr. Ah ! ne pourrait-on pas dire de lui, après avoir lu son livre, ce qu'il a dit luimême, bien souvent peut-être, de ces princes infortunés que son ressentiment poursuit jusqu'au fond de leur exil ou de leur tombe : il n'a rien appris, rien oublié?
Voilà pourquoi viennent à la suite tous les reproches suivants :
Il a attaqué, il a nié, il a contredit, il a bafoué, il a détruit Mais quand il a fallu reconstruire et mettre la main à
l'œuvre, la première émotion passée et « la planche jetée sur le précipice, » Béranger n'a plus rien voulu faire, pas même des chansons.
11 s'est un peu moqué, après 1830, de ses amis devenus ministres. Il s'est moqué bien plus encore de ses amis devenus rois, après la révolution de 1848, et il a fait à leur adresse, mais sans la publier alors, la fameuse chanson des Tambours.
Ce « mais sans la publier alors, » rappelle beaucoup trop le « qui était peu en faveur alors » de M Sainte-Beuve ' citant l'opinion de Béranger sur Ronsard, et l'on regrette de trouver une semblable phrase sous la plume de M. Cuvillier-Fleury. Nous ferons, d'ailleurs, observer au savant critique du Journal des Débats qu'il a lui-même constaté « le silence de vingt-cinq ans obstinément gardé, en dépit de toutes les provocations,» par Béranger. — Cette chanson a donc été publiée avec toutes ses sœurs posthumes, ni plus tôt, ni plus tard, et, de bonne foi, il n'y avait pas lieu de remarquer spécialement que Béranger la garda en portefeuille à l'époque où elle fut composée.
D'autre part, rien n'indique qu'elle s'adresse aux amis du chansonnier, mais tout prouve qu'elle est la satire méritée d'un travers très- français. S'il le fallait, elle nous démontrerait combien Béranger était loin de confondre la gloire avec la liberté, l'esprit militaire, dont on connaît les résultats, avec cet esprit civique essentiel aux nations libres, et dont nous avons si malheureusement manqué en 1848.
Quand un homme, de 1847 à 1851, a écrit en parlant des tambours :
Sous l'Empire ils ont fait merveille :
J'ai vu ces racoleurs puissants Du yénie assourdir l'oreille, Étouffer la voix du bon sens.
Celui qu'à régner Dieu condamne, S'il veut faire en grand son métier, Sait combien il faut de peaux d'âne Pour abrutir le monde entier.
* Voir 2e partie. — M. Sainte-Beuve, art. de 1850.
CLVILLIER-FLEURY. 83
En France où leur esprit domine, A l'Église ils vont bourdonner.
Tout charlatan se tambourine; Tout marmot veut tambouriner.
Us flattent jusque dans sa bière
Le sot qui meurt chargé de croix ;
Et font vœu chez la cantinière
De battre aux champs pour tous les rois.
Terreur des nuits, trouble des jours, Tambours, tambours, tambours, tambours, M'étourdirez-vous donc toujours, Tambours, tambours, maudits tambours !
quand un homme, disons-nous, a écrit ces remarquables vers, et qui sont des meilleurs que sa plume ait produits, cet homme a tout simplement fait une satire vivante de notre faiLle national, et professé hautement qu'il n'appartenait en rien au parti militaire. Il a ridiculisé, stigmatisé le plus grand vice de notre organisation sociale ; il a mis en chanson ce que les libéraux et les défenseurs intelligents de la liberté, dans tous les camps, mettent chaque jour en premier-Paris, en brochure ou en gros volume; il a, en un mot, dénoncé les tambours, ces tambours qui
Font vœu chez la cantinière,
De battre aux champs pour tous les rois,
et qui accompagnent au cimetière, de leurs ra et de leurs fia, les Républiques décédées.
M. Cuvillier-Fleury reprend :
Béranger a voulu n'être rien. « La nature, écrit-il, m'a créé pour ce genre d'utilité qui ne fait envie à personne. » A la
bonne heure ! mais, si le désintéressement explique bien des choses, rend-il raison de tout ? La lutte oblige et la victoire engage. N'est-il de véritable abnégation que dans cette « nonchalance rêveuse » qui se croise les bras aux jours des périls publics ?
Béranger s'est croisé les bras une fois pour toutes, et chacun se souvient de la date : c'était après 1830. Nous n'étions pas alors au jour du péril, mais au jour de la victoire, et d'une victoire bien chère à M. Guvillier-Fleury, ainsi qu'à ses anus. « Aux jours des périls publics, » c'est-à-dire sous la Restauration, pendant quinze ans, Béranger avait lutté sans relâche et au premier rang.
N'y en a-t-il pas (de l'abnégation), ajoute le critique, dans l'énergique activité qui les aborde de front, dans le courage qui les brave?
Personne n'a jamais prétendu le contraire, et Béranger moins que tout autre. Lui-même écrivait à M. Jean Reynaud, le 7 août 1836 :
Si j'ai tout refusé, c'est que je ne suis plus propre à grand'chose. De plus, il y a dans ma situation de républica in travaillant à faire un roi, par intérêt patriotique, par calcul de raison, une singularité qu'il fallait sanctionner par une vie désintéressée qu'on s'obstine toujours à méconnaître chez ceux qui s utilisent dans les emplois. Mais vous ne sauriez croire avec quel regret je vois les gens capables et honnêtes refuser les fonctions où ils pourraient rendre service à la nation. Sous le ministère Martiimac, on parlait d'appeler Dupont (de l'Eure)
à la Cour de Cassation Je lui écrivis qu'on ne devait, à
aucune époque, sous aucun gouvernement, refuser de rendre la justice au pays. Un médecin qui consulterait son opinion pour servir les hôpitaux, vous paraîtrait-il estimable ? Nous avons
une morale très-étroite, mon cher enfant, et notre intelligence moderne est furieusement faussée encore par les exemples de vertu, si vertu il y a, donnés par les castes antiques.
M. Cuvillier-Fletiry le voit, Béranger n'était nullement partisan de l'abstention et de la « nonchalance rêveuse , » puis qu'il prêchait au contraire « l'énergique activité. »
Quant à son abstention personnelle, il en donne deux motifs, dont un de la plus haute moralité. « Républicain travaillant à faire un roi, » il a voulu mettre son désintéressement personnel hors de doute, afin que l'on comprît bien qu'il n'avait consulté que « l'intérêt patriotique » du pays, afin surtout que son exemple, joint à son influence, calmât les impatients, convainquît les récalcitrants. Il mettait ainsi sa vie tout entière et son caractère lui-même dans la balance du côté de ses convictions.
Il nous dit encore, et cela en vingt endroits de ses œuvres : — Je suis chansonnier, je ne suis point un homme d'État. Je tourne peut-être bien le couplet, je tournerais fort mal une circulaire. J étais utile à ma place, et comme volontaire j'ai rendu d'éminents services. Nommez-moi général : je ne saurai plus vous mener à la victoire.
Mais alors il devait au moins continuer à faire des chansons, répond-on de toutes parts»
— Pardon, réplique Béranger ' :
La chanson politique est, sans doute, une arme redoutable, mais la pointe s'en émousse vite, et ne se retrempe que dans le repos. Tous les moments ne lui sont pas également bons, et,
1 Dernières chansons. Préface.
l»our qu'elle intervienne à point, il faut qu'elle ait à choisir entre deux camps bien distincts ou entre des passions
fortes ' Nous ne devons jamais l'oublier : la gloire de la
France est d'avoir fait non-seulement une grande révolution politique, mais une immense révolution sociale 2. 89 a créé de nouveaux éléments de civilisation, et leur coordination, jusqu'à présent trop négligée par nos gouvernements, copistes du passé, est devenue l'œuvre indispensable. Elle appelle plutôt, je le crois, le concours de la science et de la philosophie (j'entends la véritable philosophie, qui n'est ni la psychologie, ni l'idéologie, ni l'ecclectisme, etc.) que celui des
belles-lettres et des beaux-arts Quel accueil recevrait un
chansonnier qui, sur des airs de pont-neuf, réclamerait l'organisation de la démocratie, cette œuvre si importante qui reste toujours à faire, et à laquelle les républicains mêmes ne semblent pas penser?-
Cette réponse de Béranger mériterait peut-être qu'on daignât y réfléchir, et nous la recommandons à l'attention de M. Cuvillier-Fleury, qui poursuit ses questions :
Mettre le feu aux poudres, puis s'écrier stoïquement : « Lorsque à cinquante ans j'ai vu de près le pouvoir, je n'ai fait que le regarder en passant, comme dans ma jeunesse indigente, devant un tapis vert chargé d'or, je m'amusais à obser-
' C'est ce que pensait M. Cuvillier-Fleury, lorsqu'il écrivait, pour expliquer le silence de Béranger : « Béranger était homme de sens : il savait bien que l'opposition, sous la branche aînée des Bourbons, s'était attaquée à la contre-révolution en chair et en os, et que, sous la branche cadette, elle n'avait affaire qu'à son fantôme. »
2 C'est là ce qui distingue Béranger des libéraux proprement dits, comme nous le faisions observer à M. Montégut. Ceux-ci, en effet, se contentent de la révolution politique, tandis que Béranger veut et la révolution politique et la révolution sociale.
ver les chances dujeu, sans porter envie à ceux qui tenaient les cartes. Il n'y avait de ma part, ni dédain, ni sagesse à cela :
j'obéissais à mon humeur » Soit! vous regardiez les
joueurs, mais n'aviez-vous pas commencé par brouiller les cartes et bouleverser les enjeux ?
Soit, en effet; mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'il écoutait ses convictions, non son intérêt et son ambition, car cela est assez connu, les ambitieux ne brouillent les cartes et ne bouleversent les enjeux que pour empocher plus sûrement le gain qu'ils convoitent, et l'on ne saurait de bonne foi supposer une pareille intention à l'homme qui se contenta toujours de « regarder les joueurs, » sans prendre aucune part au jeu, ni rien prélever sur ses bénéfices. Lorsqu'il brouillait les cartes, il restait dans son rôle de satirique populaire et de bout-en-train révolutionnaire ; il en fût sorti, s'il les avait tenues. A chacun suivant sa capacité. La question n'est-elle pas de faire bien et loyalement ce qu'on fait ? Qui de nous pourrait sortir innocent d'une enquête où on lui demanderait compte, non de ce qu'il a fait et de ce qu'i7 a pensé, mais de tout ce qu'il n'a pas fait ou n'a pas pensé? Si nous reprochions à M. Cuvillier-Fleury de n'avoir jamais composé de chansons, arme autrement populaire et redoutable que des articles de grave critique dans un journal de lettrés, il nous répondrait : — Je ne suis pas chansonnier, mais je suis un critique distingué : jugezmoi sur mes travaux de critique, — et il aurait raison.
Enfin, M. Guvillier - Fleury formule sa grosse accusation :
Il y a bien des sortes d'égoïsme, Bélanger, si j'ose le dire, avait le plus décent de tous. 11 lui donnait dans la vie publique la forme d'un désintéressement estimable, et il l'honorait dans la vie privée par la modération de ses goûts et par l'exercice d'une charité aussi active qu'intelligente. Arrivé à cinquante ans, quand c'était pour lui le moment d'aider ses amis, tous engagés dans les plus grandes affaires du pays, il ne permit plus ni aux hommes, ni aux choses de gêner sa vie.
Il est assez difficile de comprendre cette nouvelle forme d'égoïsme découverte par M. Cuvillier-Fleury, et qui consiste en un « désintéressement estimable, » en « une charité aussi active qu'intelligente » Quelle différence y a-t-il entre cette « sorte d'égoïsme,» et... l'ahsence d'égoïsme? — Elle est bien simple : on appelle « égoïsme décent, » le désintéressement auquel on se refuse de croire et la charité qu'on n'ose pas nier, mais qu'on ne veut pas admirer. Il n'y a là aucune réalité : c'est une simple conception de l'esprit, à l'usage des critiques adversaires.
11 ne voulut troubler sa vie, ni par le pouvoir, poursuit M. Cuvillier-Fleury, ni par les relations importunes, ni même par les longs ouvrages.
— Excusez-moi, — s'écrieà son tour M. Bersot, avec un sourire fort moqueur, — mais ù voir comme on reproche à Béranger de n'avoir voulu aucune position officielle, ni même aucune distinction, on dirait que son exemple est dangereux, et qu'il va y avoir une émulation fatale chez les Français pour ne rien demander et pour refuser tout ce qu'on leur offrira. Par bonheur, nous ne voyons pas que, depuis 1 830 et \ 848, où Béranger a pu être quelque chose et n'y a pas consenti , nous ne voyons pas, dis-je, que les hommes aient fait défaut aux places : on a trouvé des préfets, des députés, des sénateurs, des ministres;
le gouvernement n'a pas manqué de bras. Si donc il a plu à Béranger de rester simple particulier, il en était maître et n'avait à en répondre qu'à lui-même; il pouvait avoir d'excellentes raisons : aimer la solitude, être effarouché par la foule, être incapable de parler et de penser devant beaucoup de monde, se sentir incapable de s'enrégimenter dans aucun parti, et comprendre qu'un homme isolé ne fait rien ; prévoir qu'après le premier hommage rendu, on le traiterait comme on traite les poètes dans les assemblées d'affaires, et qu'on lui dirait : « Bonhomme, retournez à vos chansons ; » s'éloigner de la mêlée pour mieux juger et garder sa raison intacte, concevoir les obligations particulières d'un républicain qui a fait un roi, et se proposer de montrer au peuple, toujours soupçonneux, qu'on pouvait travailler pour lui, sans ambition personnelle. Autant de fortes raisons, mais la plus faible est recevable ! La migraine * suffit. Toujours est-il que cette conduite de Béranger qui ne réussit pas maintenant auprès de quelques juges, a eu de son temps un bon effet : pendant plus de quarante années il a représenté, dans la cause libérale, la constance et le désintéressement; si j'ose parler ainsi, et sans de vaines antithèses, que je n'aime pas, la vie publique de Béranger a été de n'être rien : c'a été sa figure et son empreinte.
Nous ajouterons que Béranger n'a jamais fui « les relations importunes, » puisque sa porte resta toujours ouverte à tous, et que s'il n'a pas fait de « longs ouvrages, » c'est qu'apparemment il préféra n'en écrire que de petits où il excellait.
Nous ferons aussi remarquer que le critique du Journal des Débats voit « un honnête et spirituel enfant, n'ayant guère de sagesse que ce que l'esprit en peut donner, » dans ce chansonnier où l'au-
' V. 2e partie. M. Sainte-Beuve, art. 1850.
teur des Causeries du Lundi a découvert une sorte de Méphistophélès parisien, des plus rusés et des plus malins. Cela prouve que les gens d'esprit ne sont pas toujours d'accord, même lorsqu'il s'agit d'un homme d'esprit : quant à l'embarras du public, au miheu de ce conflit, on le comprend sans peine.
Pour terminer, nous reproduirons le portrait de Béranger peint par M. Cuvillier-Fleury. On y admirera la finesse des nuances, la sûreté du pinceau, et quelques traits exacts ; mais, à côté des bonheurs de l'artiste, on constatera les préoccupations de l'homme. Le tableau est charmant, la ressemblance fort douteuse, et nous nous permettrons de signaler entre parenthèse les oublis ou les erreurs, tout en approuvant ce qui sera juste et vrai :
« Un fonds inépuisable de bienfaisance, quand il s'agissait des inférieurs et des malheureux ; l'orgueil — (est-ce bien Y orgueil ou la fierté qu'il faut dire?) — de la pauvreté et la modestie du talent; le goût de la retraite avec le besoin des distractions
— (parfaitement juste) ; — une grande défiance de lui-mime — (très-exact) — et je ne sais quelle tendance à s'exagérer parfois... sa propre valeur... — (sur quoi repose cette affirmation ?) — et doué pourtant d'une véritable bonté ; passionné pour la gloire et redoutant ses chaines — (on ne saurait mieux dire) ;
— avide de popularité et de solitude — (cela n'est vrai jusqu'à un certain point : il tenait à sa popularité , et il rêvait la solitude) ; — chansonnier dithyrambique des campagnes de l'Empire — (il serait plus juste de dire : des victoires de la France) — et conscrit réfractaire — (antithèse pu-
rement littéraire, d'un grand effet dans une phrase, mais sans portée;1) — chantre et pontife du culte impérial — (complètement faux : M. Cuvillier- Fleury s'est, à l'avance, on se le rappelle, réfuté lui-même) — avec des goûts de nivellement républicain — (goûts n'est pas assez fort : mettons convictions ; nivellement est de trop : ce mot peint mieux les antipathies de M. Cuvillier-Fleury que les tendances de Béranger) — et des aspirations socialistes
— (aspirations est insuffisant; socialistes induirait en erreur, en classant le chansonnier parmi les disciples d'une des nombreuses écoles du socialisme moderne : c'est partisan décidé de la révolution sociale qu'il fallait écrire) ; — aimant la liberté pour lui, Yégalité pour tous — (ajoutons-y encore la liberté. En 1830, il s'occupait sans doute moins d'assurer le triomphe de l'égalité, qui n'était plus menacée, que de nous inspirer l'amour de la liberté, et de nous apprendre à en user : lui-même l'a dit et les faits le prouvent) ; — plus démocrate que libéral
— (ceci nous ramène à M. Sainte-Beuve, et n'en est
1 On a aussi reproché à Gœthe de n'avoir pas pris les armes, en 1814, avec toute l'Allemagne, lorsqu'elle se souleva contre la domination française.
Voici une partie de sa réponse :
« ... Nous ne pouvons pas tous servir la patrie de la même manière; mais chacun fait de son mieux, 'selon que Dieu lui en a donné le pouvoir. Je me suis imposé d'assez rudes labeurs pendant un demi-siècle J'ose dire que dans les œuvres dont la nature m'avait prescrit la tâche, j'ai travaillé nuit et jour, sans me permettre la moindre distraction : loin de là, mes efforts, mes recherches, mon activité, tout a été aussi consciencieux qu'il dé|>endait de moi. Si chacun peut en dire autant de soi, cela ira bien pour tous. » [Revue des Deux- M ondes, 1er septembre 18G0. M. Saint-Rexé Tailla.xdier).
pas plus exact : démocrate et libéral, telle est la vérité. Il faut être un libéral bien endurci, pour établir une incompatibilité entre ces deux nécessités premières des sociétés modernes, la démocratie dans la Liberté, la liberté dans la démocratie) — ; et plus près de la dictature qui l'aurait fait taire que de la monarchie constitutionnelle qui, après 1830, l'aurait bien traité — (erreur flagrante et matérielle. Béranger a toujours, dans Napoléon, séparé l'Empereur, le dictateur, si l'on préfère, du soldat armé de la Révolution. Quant à la monarchie constitutionnelle de 1830, elle doit un peu au chansonnier d'avoir été, et le silence de Béranger prouve seulement qu'il n'avait nul enthousiasme pour la façon dont cette monarchie nouvelle fonctionna ; il prouve aussi, il prouve surtout que le républicain ne voulait ni ne devait encenser -aucune royauté, même celle de juillet); — fanfaron d'intempérance, comme on l'a si bien dit — (M. Renan sans doute. Distinguons : ce n'est pas l'homme qui est fanfaron d'intempérance, mais le chansonnier), — et sobre par prudence et par goût ; voltairien sans aimer Voltaire — (l'admirant beaucoup et le lisant sans cesse, vers la fin de sa vie), — célébrant Lisette sans croire à l'amour — (antithèse ! antithèse ! Lisette et Y amour l'ont deux. Béranger qui avait connu Yune etY autre le savait bien, et se fût gardé de les confondre, par respect pour un sentiment auquel M. Cuvillier- Fleury croit sans doute beaucoup, mais dont il n'a pas le monopole) ; — tour à tour trivial et pindarique - (nécessité du genre) ; — religieux par nature et philosophe par maintien — (par raison :
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cela fera plus d'honneur à Béranger, ce qui est fâcheux, mais cela sera vrai, chose essentielle) ; — bafouant son roi — (mais non, le vôtre peut-être) — et aimant son geôlier. »
Tel est ce portrait tout à la fois de fantaisie et d'après nature, où l'antithèse abonde, où l'artiste et l'homme politique l'emportent souvent sur le moraliste.